‹ Les etapes d'un intellectuelChapitre 5 sur 7 · LA CONVICTION · texte numérisé non relu

LA CONVICTION

8 janvier 1897.

Je l’ai revue ce soir, ma commensale de l’hiver précédent, et de nouveau j’ai été son voisin de table. Elle est toujours la même, très aimable, très avenante. J’ai cru pourtant surprendre sur ses traits une expression de tristesse. Je n’ai pas tardé à en savoir la cause. Elle-même m’a raconté que son frère, celui qui avait assisté à la dégradation de Dreyfus, subissait les conséquences d’un affreux accident. Il avait fait une chute de cheval, et si malheureuse qu’il avait perdu presque complètement la vue en tombant sur les pointes d’une grille en fer assez basse. L’infortuné jeune homme avait dû renoncer à la carrière militaire qu’il aimait. Toute sa famille était dans la désolation. Il y avait même lieu de craindre que la cécité ne devînt complète.

Après lui avoir exprimé, comme il convenait, mes sincères condoléances, ainsi que l’espoir d’une issue moins lugubre, j’étais trop dominé par le souvenir de notre conversation d’antan pour ne pas lui demander si elle avait continué de s’intéresser à l’affaire Dreyfus.

— Assurément. Quand on s’y est une fois intéressé, c’est étrange comme on a de la peine à s’en détacher. Mon mari et moi nous en parlons continuellement.

— C’est comme moi, madame; du moins, je ne puis m’empêcher d’y penser toujours.

— Vous me surprenez. Vous qui êtes convaincu qu’il est coupable, vous n’y devriez plus penser, ce me semble. Il y a des crimes épouvantables qui m’ont beaucoup préoccupée quand tout le monde en parlait. Comme la culpabilité des condamnés ne faisait doute pour personne, unefoisla première émotion passée, on a eu d’autres sujets de préoccupation } et on n’y a plus pensé.

— Hélas! madame, c’est un pénitent qui vous parle et qui se recommande à l’indulgence de son aimable confesseur. Je ne suis pas tout à fait l’homme de foi que j’étais l’an dernier.

— Est-il possible? Je vous aurais cru imprenable. Mais vous me ravissez d’aise, et pourrais-je savoir... ?

— Tout ce que vous voudrez.

Et je lui ai raconté la série de mes expériences, et comment j’en étais arrivé au doute le plus complet. Je voyais, pendant qu’elle m’écoutait, se peindre sur son gracieux visage la satisfaction profonde de la femme savourant la victoire remportée sur un homme dont la logique a dû. baisser pavillon devant son sentiment. — Quand même, me permis-je de le lui faire observer, votre sentiment, votre intuition ne reposait sur rien de solide.

— Ah! permettez, j’avais les rapports de mon! pauvre frère...

— Votre frère lui-même, m’avez-vous dit, croyait I pourtaut que Dreyfus avait été justement cou- I damné.

— Pas précisément, non, pas précisément... Mais, tenez, puisque malheureusement il n’est plus militaire, je peux bien tout vous dire. Vous saurez donc que mon frère dès lors doutait tout aussi bien que vous aujourd’hui, et il en était très malheureux. Mais il n’aurait osé le dire à personne. Il osait à peiue se le dire à lui-même. Il s’escrimait pour tâ-' cher de se faire une conviction conforme à celle de ses chefs. A moi seule, sa sœur, il s’est entièrement confessé. En voyant Dreyfus avant et après sa condamnation, il avait été en proie à des incertitudes qui le tourmentaient, car elles touchaient de près à la conviction que le jugement du conseil de guerre s’était égaré sur un innocent. C’est pour cela que je me permettais de vous résister si résolument en face.

— Madame, je puis vous assurer qu’ils ne sont pas si rares qu’on le croit, les officiers qui ne sont nullement persuadés qu’on ait puni le véritable traître. Mais vous ne le leur ferez pas dire. Ils sont boutonnés jusqu’au menton quand un pékin comme moi s’avise de leur en parler. Et je le comprends, il y a la « chose jugée », et jugée par des chefs. A leur place je crois bien que je serais aussi très circonspect.

— Le malheur est pourtant que l’opinion publique est la dupe de cette unanimité apparente comme

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elle l’a été de celle du conseil de guerre. Est-ce donc qu’on ne fera rien pour essayer de l’éclairer et pour réparer une aussi terrible injustice?

— Ce sera, je le crains, très difficile. Voyez la peine qu’on a, même auprès des juges civils, pour faire reconnaître une erreur judiciaire. Ce sera plus pénible encore lorsqu’il s’agira d’un jugement de conseil de guerre. Les chefs militaires n’admettent pas aisément que leurs décisions soient attaquées. Et cela se comprend. Ils sont habitués à ce qu’on leur obéisse sans discussion, et leurs subordonnés sont dressés à leur obéir de même. Je reconnais que, s’il en était autrement, la discipline serait bien malade, et une armée sans discipline n’est plus qu’une cohue. Cela provoque parfois des scènes assez comiques et dont il faut prendre son parti.

Un ex-soldat racontait que son bataillon avait dû faire un essai de marche pour qu’on sût, à une minute près, combien il fallait de temps exactement pour aller, par une route nouvelle, d’un point à un autre. Le commandant avait instruit ses hommes de la nature de l’expérience à faire. Il fallait donc partir à l’heure absolument exacte, qui était fixée à six heures précises du matin. Le moment approchait; toutefois il n’était encore que six heures moins un quart. Le commandant, trompé par sa montre qui avançait, allait donner l’ordre de se mettre en marche, quand un jeune clairon, dont il connaissait beaucoup le père et qui était avec lui sur un pied un peu moins craintif que les autres, s’avisa de lui faire observer respectueusement, avec force excuses, que six heures n’avaient pas encore sonné. Le com-

mandant le renvoya plus vite que ça en lui disant : « Clampin, la montre du commandant ne se trompe jamais! » C’est typique, n’est-ce pas, et, il n’y a pas à dire, c’est inévitable. Et puis, si vous me voyez doutant, chère madame, ce n’est pas à dire qu’il ne me reste encore des scrupules. Il faut l’avouer, plus nous connaissons d’incidents échappés à la boîte du huis-clos où l’on a renfermé le procès, plus nous sommes stupéfaits de l’arrêt du conseil de guerre. Mais nous ne connaissons pas encore tout. Qui vous assure, par exemple, que l’acte d’accusation ne contient pas des charges écrasantes contre le condamné et que ce que nous connaissons ne soit pas peu dg chose à côté? C’est le dernier coin où se blottisse le peu qui me reste d’indécision.

— Moi, je n’en ai jamais eu ; par conséquent, je n’en ai pas à reléguer dans un fond d’armoire. Mais là n’est pas la question. Il suffit d’ailleurs que l’indécision se propage pour qu’on se sente forcé de revenir sur ce qui a été fait. Je ne m’aperçois pas qu’on agisse. Il me semble que les parents, les amis, le défenseur de Dreyfus devraient se remuer plus que cela. Voilà deux ans et plus que le malheureux se morfond et souffre dans son affreux isolement. Je sais combien les siens l’aiment. Imaginez-vous que sa femme, qui est admirable, a demandé déjà à plusieurs reprises la faculté d’aller le rejoindre et de partager sa captivité en se soumettant d’avance à toutes les rigueurs qu’on voudra. Et on le lui refuse. Pourquoi?

— J’ignorais cette circonstance. Que voulezvous? On le tient officiellement pour le plus grand

des coupables, et le souvenir de madame Bazaine rend nos gouvernants très timides.

— Hé bien ! moi, je suis furieuse. Quand je pense que l’on a permis à la femme de cet affreux pharmacien du boulevard Malesherbes qui, d’accord avec son mari, avait poussé son ancien amant dans le traquenard où il devait être assassiné, qu’on lui a permis de rejoindre son mari à la Nouvelle-Calédonie...

— Mais vous parlez toujours comme si les ministres étaient libres de faire à leur tête en l’affaire Dreyfus! A mon avis, tous, les uns après les autres, ont fait preuve en cette affaire d’un nonchaloir, pour ne pas dire d’un aveuglement extraordinaire, mais ils se sont engrenés dans un parti pris dont il leur est bien difficile maintenant de se dégager honorablement.

Le reste de notre entretien ne présente plus rien qui vaille la peine d’être noté. Il n’y en a pas moins du vrai dans ce que dit la blonde Bretonne. Pourquoi donc ne se remue-t-on pas un peu plus pour demander la révision?

10 février 1897.

La marée de l’antisémitisme monte toujours. On devient littéralement fou de ce côté-là. Pour beaucoup de gens, les juifs sont ou des richards qui nous offusquent avec leur opulence mal acquise, ou des usuriers, comme ceux qui font leur commerce

louche dans le monde des étudiants qui n’étudient guère et des viveurs qui vivent mal. Comme s’il n’y avait pas de chrétiens prêtant à la petite semaine !

Je conviens que, confinés pendant des siècles dans la manipulation de l’argent, puisqu’il leur était interdit de faire autre chose, les juifs ont pu plus fréquemment que d’autres se laisser aller au « vice professionnel ». Mais aller confondre avec la masse juive les quelques individus qui se livrent à l’usure, c’est comme si l’on disait que la population parisienne est un composé de voleurs, preuve en soit le nombre de ceux qu’on arrête ou que l’on condamne chaque jour.

Du reste, ce que j’avais prévu arrive. La croisade commence aussi contre les protestants et elle part du même foyer de cléricalisme travesti. A quand le tour des francs-maçons?

Pauvre France! Où te mène-t-on?

Je ne comprends rien à l’indifférence du gouvernement devant toutes ces menées. Il cherche à les pallier au lieu de les combattre. Il fera si bien qu’il se verra bientôt prisonnier de ces gens-là.

10 février 1897.

L’antisémitisme continue de rager, et le malheur est qu’il donne l’éveil à certaines mauvaises passions qui ne sont jamais qu’à moitié endormies dans les classes ignorantes. Les journaux bébêtes de la dévotion à gros grains de chapelet applau-

d’un intellectuel

dissent à cette croisade contre un « peuple déicide » , et il y a de bonnes gens qui se repaissent de cette prose malsaine. Les ennemis du capital, s’imaginant que les juifs en détiennent une part colossale, la plus grande part probablement, trouvent charmant qu’on justifie la spoliation de ces draineurs des « sueurs du peuple ». Ce sera toujours autant de fait en attendant la spoliation générale. L’ignorance des plus simples lois de la formation et de la distribution des richesses est si grande !

Il n’y a qu’une chose à répondre à ces ennemis de la liberté. Car tout cela, c’est du communisme en germe, et le communisme, c’est la tyrannie. Si en effet les lois existantes ne préviennent pas comme il faudrait les manœuvres déloyales et les opérations véreuses dont l’habileté de quelques hommes d’argent se sert pour duper des honnêtes gens moins retors, fortifiez ces lois, précisez-les mieux, complétez-les, inscrivez parmi les actes criminels les malices abusives qui ne sont que des vols déguisés. Ces lois perfectionnées seront applicables à tous, et par conséquent elles seront justes. On commence à traquer les falsificateurs beaucoup mieux qu’autrefois, et c’est bien. Le falsificateur est un voleur et souvent un empoisonneur. Mais que dirait-on si l’on n’édictait des lois de ce genre que contre les falsificateurs d’un département ou d’une ville? Ce serait un comble d’iniquité. De même, si l’on poursuit les tripotages d’argent, que tous les tripoteurs scient menacés, et non pas seulement ceux qui rentrent dans une catégorie religieuse déterminée.

1er mars 1897.

On me demande de l’étranger où en est l’affaire Dreyfus. Que puis-je répondre? Je n’en sais rien. Nous sommes un groupe de braves gens sans pouvoir, sans influence, qui doutent, qui voudraient qu’on fît la lumière. On ne nous écoute pas. Le gros du public n’a pas changé. Il croit de confiance à la culpabilité du prisonnier, s’étonne quand il apprend qu’il y a des esprits troublés par la peur qu’une grande injustice n’ait été commise, et même il est tout prêt à se scandaliser quand il en entend parler et à prendre les douteurs pour des complices du crime. Les antisémites sont charmés de cet état des esprits. Quel tapage ils feraient si l’on s’avisait de leur ravir leur cher traître juif !

Mais pourquoi donc, loin de nos frontières, s’intéresse-t-on toujours à l’affaire Dreyfus? Il se passe ailleurs, par exemple en Allemagne, des faits révoltants de militarisme brutal. On les apprend en lisant les journaux, on se dit naïvement : Ce n’est pas chez nous qu’on supporterait de pareils abus du sabre ! Le lendemain on n’y pense plus.

3 avril 1897.

J’ai demandé à deux de mes correspondants étrangers, de pays amis l’un et l’autre — pas à mon collègue de Tubingue,cela me coûterait — pourquoi dans

d’un intellectuel

leurs parages on continuait de s’occuper de Dreyfus, tandis qu’on ne disait rien des abus criants qui se commettaient tout à côté d’eux, et que, la première émotion passée, on rentrait dans le silence complet.

La réponse de tous deux aurait de quoi flatter notre amour-propre national, si elle ne renfermait pas un sentiment de déception qui devrait nous être pénible. Elle revient à ceci : « Vous pourriez nous dire que nous ferions mieux de nous mêler de nos affaires et de vous laisser le soin des vôtres. Que voulez-vous? La France a cet avantage et cet inconvénient que, dans chaque pays, après les affaires intérieures naturellement, c’est aux choses de France qu’on s’intéresse le plus. C’était déjà vrai avant vos malheurs, c’est peut-être encore plus vrai depuis. On vous croyait bas, très bas, et, entre nous, vous l’étiez. L’énergie avec laquelle vous vous êtes relevés, les étonnantes preuves de vitalité que vous avez données ont montré à ceux qui souffraient de votre abaissement et à vos détracteurs eux-mêmes que votre nation possédait encore d’incomparables ressources matérielles, intellectuelles et morales. Vous avez su vous donner les institutions de la liberté la plus étendue. Vous êtes redevenus la consolation et l’espoir de tous ceux qui en Europe luttent pour la conquête ou le maintien de cette liberté sans laquelle il n’y a pas de fierté nationale légitime. Cela vous a rendu les amis étrangers que l’Empire despotique et toujours menaçant vous avait aliénés. Tous les esprits libéraux en Europe vivent donc en partie de la vie française.

L’éclat de vos arts, le charme de votre vie sociale, votre éblouissant Paris, je ne sais quoi de plus raffiné, de plus esthétique, de plus « cultivé », qui distingue ce qui vient de France, rendent cette communauté de vie avec vous très attrayante. Pouvez-vous vous en plaindre? Non, n’est-ce pas? Mais alors il faut que vous payiez un peu celte supériorité ethnique. Il vous faut souffrir qu’on s’occupe de ce qui se passe chez vous plus que de ce qui se passe ailleurs, et c’est ce qui ne peut se faire, sans que tantôt l’éloge, tantôt le regret, la surprise ou le blâme soient de la partie. Car, enfin, vous avez trop d’esprit pour vous imaginer que tout est parfait chez vous, à commencer par vousmêmes. Hé bien ! quand il arrive chez vous quelque chose qui jure avec vos principes de justice sociale, de justice humaine, que nous voudrions voir triompher partout, que vous avez eu l’honneur insigne de proclamer les premiers, alors nous en souffrons, nous nous en indignons, c’est comme si l’on nous gâtait notre chère et belle France. A l’étranger, ne vous faites pas illusion, à peu près partout, on a été plus que surpris de la manière dont Dreyfus a été jugé. Les rapports des ambassades et de leurs attachés, l’étrange attitude de la plupart de vos journaux ont répandu le sentiment qu’il y avait eu là du parti pris chez les uns, une incroyable légèreté chez les autres. Peut-être le genre insolite et presque théâtral de la captivité du condamné a-t-il contribué à échauffer les imaginations et à raviver constamment les souvenirs. »

Voilà l’explication singulièrement ressemblante

d’on intellectuel

que m’offrent mes deux correspondants, qui vivent pourtant à distance considérable l’un de l’autre. Ailleurs — chez nos ennemis — je constate de la schadefreude, du ricanement, du rire ironique et méchant à nos dépens.

Est-ce que cela doit durer toujours?

30 avril 1897.

Non, les lettres de Dreyfus postérieures à sa condamnation, que j’ai pu voir, ne sont pas celles d’un coupable qui cherche à donner le change sur ses sentiments. Ce sont celles d’un homme victime d’une effroyable injustice, souffrant par-dessus tout de la perte de son honneur, engageant les siens, ce qui est tout naturel, à faire le possible et l’impossible pour qu’il lui soit rendu, et ce qui est à mon avis la preuve psychologique de sa bonne foi, c’est qu’il ne s’en prend à personne, pas même à ses juges. Il croit qu’ils ont été trompés par quelque machination dont il conjure les siens de découvrir, s’il se peut, le ou les auteurs, que lui-même ne sait pas deviner. Ce n’est pas ainsi que parlent les malfaiteurs prétendant qu’on a mal jugé.

Par exemple, ce fragment d’une lettre adressée à sa femme et datée de la prison du Cherche-Midi :

« Avoir travaillé toute sa vie dans un but unique, dans le but de la revanche contre cet infâme ravisseur qui nous a enlevé notre chère Alsace, et se voir accusé de trahison envers ce pays, non, ma chère adorée, mon esprit se refuse à comprendre. »

Et celui-ci, en date de Saint-Martin-de-Ré, le 24 janvier 1895 :

« Les journées et les nuits sont longues. Mon cerveau est constamment à la recherche de cette énigme épouvantable qu’il ne peut déchiffrer. Ah I que je voudrais pouvoir déchirer à coups d’épée ce voile impénétrable qui entoure ma tragique histoire ! Il est impossible qu’on n’y arrive pas. »

Et, comme contraste à ce désespoir d’un homme qui se débat contre l’étreinte de la fatalité, ces lignes terminant une lettre de papa écrivant à son petit Pierre qui ignore le terrible sort de son père :

« Quand papa reviendra de voyage, tu viendras le chercher à la gare, avec petite Jeanne, avec maman, avec tout le monde... »

Pauvre père ! pauvre mère ! pauvre enfant !

J’ai senti une larme qui dégringolait sur ma vieille joue.

30 juinJL897.

Autant qu’il m’est possible d’en juger, l’appréhension qu’il n’ait été commis une erreur lamentable au sujet de Dreyfus s’est de plus en plus répandue dans le monde que je connais le mieux, un monde de lettrés, de savants, d’hommes d’étude, ceux-là surtout qui se livrent aux travaux de critique historique ou d’expérimentation scientifique.

Quant au gros du public, il ne me paraît pas en-

d’un intellectuel

core sérieusement entamé, et je me demande s’il le sera jamais. Quelle montagne à soulever qu’une foi généralement partagée sans qu’elle s’appuie sur des motifs raisonnés !

C’est l’esprit « critique », l’esprit de méthode et d’analyse, qui manque à ceux qui se cramponnent ainsi à une opinion formée de confiance. On aime à croire les problèmes résolus, et on éprouve quelque impatience à l’égard de ceux qui contestent le bien fondé de solutions qu’on estimait définitives. On se demande ce qui les pousse à prendre parti contre tout le monde. On soupçonne tout de suite quelque intérêt personnel. Je parie tout ce qu’on voudra que le jour où ceux qui sont convaincus de l’innocence de Dreyfus en appelleront enfin à l’opinion mieux éclairée, on suspectera leur sincérité, on fouillera leur vie privée pour tâcher de découvrir la prise qu’ils ont pu offrir à la vénalité. Très certainement les antisémites crieront partout que c’est « l’argent juif » qui est là-dessous, et il y aura des milliers de gens pour les croire. On flairera quelque monstrueuse conjuration contre la patrie, contre l’armée qui la protège et à l’or juif se joindra l’or étranger. Que d’or ! que d’or 1

C’est pour cela que les publications de M. Bernard Lazare, quelque vigoureuses qu’elles soient, n’ont pas mordu. On a tout de suite révoqué en doute son impartialité, et même son désintéressement.

L’esprit critique est celui qui a fait la science expérimentale et l’histoire réridique. Son père est Descartes, qui a renouvelé la pensée humaine avec

sa théorie du doute méthodique. Il ne s’agit nullement de ce scepticisme superficiel et universel, synonyme d’impuissance, qui rend l’homme incapable d’énergie et par conséquent d’action. Au contraire c’est le doute volontaire, mis en action, fermement appliqué pour un temps à toute question particulière que l’on veut étudier, à toute solution de problème que l’on veut vérifier. C’est une opération mentale qui consiste à se mettre provisoirement dans l’état d’esprit de quelqu’un qui ne sait rien de la question soumise à son examen, qui ne cherche que la vérité sur un point spécial et se livre à cette recherche sans aucun parti pris. Dans les sciences de la nature, ce sont les expériences indéfiniment multipliées et rigoureusement circonscrites qui mènent à la certitude. Dans les sciences historiques, c’est la connexion logique des faits soigneusement documentés qui engendre la conviction. La connexion logique des faits déduits des documents rigoureusement interprétés est à l’histoire ce que les résultats des expériences méthodiquement conduites sont aux sciences physiques.

L’appréciation d’un arrêt de la justice qui préoccupe l’attention générale n’est pas autre chose au fond qu’une application particulière de l’esprit critique. C’est une petite histoire qu’il s’agit de vérifier en se servant des mêmes critères qui font office de pierres de touche dans les jugements historiques. Ce qui me confondait lorsque j’appris la condamnation de Dreyfus, ce qui me faisait voir en lui le plus abominable des scélérats, c’est que je cherchais en vain le mobile qui avait pu le déter-

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miner à une pareille infamie. Il était donc plus odieux qu’un criminel ordinaire. Il était un type de mal absolu.

Mon jugement était précipité. J’ignorais tout ce que j’ai su depuis. Bonne leçon pour moi; et cela m’apprendra à conclure trop vite sans avoir les éléments d’une conviction raisonnée.

Hélas ! en dehors de la catégorie des hommes habitués à juger leurs propres jugements, je vois que l’immense majorité, même quand on met à part les antisémites, en est encore au point où j’en étais moi-même dans les premiers temps qui suivirent la condamnation.

l«r août 1897.

Il est des moments où je me demande si je ne suis pas victime de quelque infirmité mentale, en considérant toute cette affaire Dreyfus d’un point de vue si différent de celui où presque tout le monde se place pour l’envisager.

Je repasse alors les moments principaux de l’évolution de ma pensée, depuis l’heure où je croyais qu’il était impossible que le conseil de guerre eût condamné Dreyfus sans avoir par devers lui des preuves accablantes de sa culpabilité, jusqu’à l’heure actuelle où je souffre plus que jamais de la très grande probabilité qu’on s’est trompé sur son compte. J’arrive toujours au même résultat. Je n’accuse personne. Je ne saurais admettre qu’on ait frappé un accusé d’un châtiment pire que la mort

en le sachant innocent. Mais .je crains les entraînements, les préjugés inconscients, la promptitude si fréquente à croire coupable l’homme suspect qu’on n’aime pas, l’homme désigné par d’autres que, d’avance et sans examen, on considère comme très bien renseignés et qui peut-être ont été entraînés eux-mêmes par des antipathies irrationnelles.

D’autres, plus mêlés que moi à la vie politique et qui ont accès auprès des puissants du jour, sont dans toute la force du terme convaincus de l’innocence de Dreyfus. Ils .,1e disent tout haut, sans restriction. Mais pourquoi ne font-ils rien? Pourquoi ne cherchent-ils pas activement à faire réparer ce qu’ils regardent comme une erreur judiciaire à jamais déplorable ?

5 septembre 1897.

On ne fait toujours rien. Le temps s’écoule, et l’on dirait qu’on va s’habituer à une affreuse injustice, que tout rend de plus en plus probable. Car il n’y a pas à dire. Tout ce qu’on a su depuis la condamnation à huis clos de ce malheureux, toutes les bribes de réalité qu’on est parvenu à saisir en tâtonnant dans les ténèbres sont venues l’une après l’autre témoigner en sa faveur contre le jugement qui l’a frappé.

Cela ne doit pas, cela ne peut pas durer indéfiniment. Je suis obsédé par une tentation, celle d’aller trouver moi-même ou le ministre de la guerre, ou le garde des sceaux, ou le président du

d’un intellectuel

conseil, pour les conjurer de calmer les consciences angoissées. J’aurais, ce me semble, tant de bonnes raisons à leur donner I Le malheur est que je ne connais aucun de ces hauts dignitaires. De plus, je ne suis pas grand clerc en fait de jurisprudence. Je ne saurais leur indiquer les moyens légaux d’une réparation judiciaire. Après tout, si je leur démontre qu’il y a eu « mal jugé », c’est à eux de savoir comment il faut s’y prendre. Je sais bien que je ne puis m’attribuer aucune espèce d’influence. Mais quand un honnête homme vient trouver d’autres honnêtes gens pour leur signaler une erreur lamentable, ne peut-il pas espérer qu’on l’écoutera?

Mais ils médiront que je ne sais pas tout, qu’euxmêmes le savent et qu’ils ne peuvent tout dire. Soit ; mais on ne me fera pas croire qu’avec un peu de précaution et d’habileté on ne pourrait pas au moins nous laisser entrevoir les puissantes raisons qui ont déterminé le conseil de guerre.

Je veux aller consulter S. Il est juriste. Il connaît beaucoup mieux que moi le monde politique. Peutêtre m’aidera-t-il à sortir de mes perplexités.

20 septembre 1897.

J’ai vu S. Je lui ai tout dit. Il est de mon avis au fond, mais il m’a tout à la .fois renvoyé à mes chères études et singulièrement réjoui par une communication que j’étais loin de prévoir. Sa réponse revient à peu près à ceci :

Mon cher ami, vous êtes un candide. Vous vous imaginez qu’il sufüt de dévoiler la vérité à des ministres pour qu’ils s’enflamment à l’instant du plus beau zèle en sa faveur. Songez donc qu’ils ont à s’occuper de mille choses qui leur paraissent beaucoup plus intéressantes, beaucoup plus pressées et pressantes, que votre idée fixe. Vous serez pour eux un importun, un chercheur de petites bêtes, un

original doublé d’un ennuyeux, qui, s’il fallait

donner suite à ses instances, risquerait de déranger les plans merveilleux où l’art de rester en selle sur une monture qui se cabre avec une fréquence incorrigible tient de beaucoup la première place. Si vous disposiez d’une cinquantaine de voix à la Chambre, ce serait peut-être autre chose. Et encore leur feriez-vous l’effet d’un empêcheur de danser en rond. Vous êtes le dernier des hommes qui soient en état d’entreprendre une pareille tâche et vous compromettrez le résultat que vous voulez atteindre bien plus que vous n’aiderez à l’obtenir... — Mais, a-t-il ajouté, je puis vous confier quelque chose qui vous fera plaisir. Vous avez tort de croire que ceux qui, comme vous, nourrissent des doutes navrants sur la culpabilité de Dreyfus, demeurent inactifs. On va bientôt s’apercevoir de leur action. En outre des efforts incessants de la famille du condamné, je pourrais vous parler d’un et même de plusieurs groupes de personnages considérables qui, d’abord,

travaillaient chacun à part pour se faire une con¬

viction solide et qui ont fini par se connaître et se rejoindre. Cela a pris bien du temps. Je n’ose encore vous nommer personne, mais attendez un peu,

d’un intellectuel

et vous verrez se confirmer avec éclat ce que je vous annonce.

Ce bon S... ! Quel plaisir il m’a fait, tout en me rabrouant sur mon outrecuidance téméraire! Avec quel soulagement je rentre dans mon trou, spectateur passionnément intéressé, mais déchargé du devoir de jouer un rôle où me manquerait si complètement ce qu’on peut appeler le physique de l’emploi ! Et quel bonheur de penser que la bonne cause va trouver des avocats auprès desquels je ne serais qu’un tout petit garçon !

25 octobre 1897.

La patience est une belle vertu. IL me semblait, ces derniers jours, que S... s’était leurré lui-même d’espérances vaines. Des semaines se sont écoulées depuis notre entretien. Et je ne voyais rien venir. J’allais le relancer demain chez lui, quand aujourd'hui L..., que je n’avais pas rencontré depuis longtemps, est entré chez moi l’air radieux. Il est très bien informé. Enfin le brouillard va se dissiper.

Je note en substance ce qu’il m’a raconté.

Ni plus ni moins qu’un des vice-présidents du Sénat, l’honorable M. Scheurer-Kestner, dont le passé républicain, le caractère inattaquable, l’indépendance de position présentent toutes les garanties, l’ancien ami de Gambetta et de Victor Hugo, et, ce qui plus est dans l’espèce, ni parent, ni coreligionnaire du condamné, va prendre, s’il ne l’a

déjà prise, l’initiative des démarches à faire auprès du gouvernement pour obtenir la révision d’un procès évidemment mal conduit. Il pourrait même compter sur d’anciennes relations amicales avec le ministre actuel de la guerre pour être sûr d’être écouté avec bienveillance. Il est lui-même de Mulhouse. Il ne connaissait pas la famille Dreyfus. Mais au cours des séjours qu’il a dû faire dans la Haute-Alsace pour ses intérêts privés, il a été troublé par l’incrédulité unanime de tous ceux qui connaissaient de près les Dreyfus quand on leur parlait du crime d’Alfred. Tous s’accordaient à dire qu’il était moralement impossible qu’il fût coupable, tant son passé et la vivacité de ses sentiments patriotiques s’élevaient contre l’imputation dont il a été la victime. Cela renouvela quelques doutes que M. Scheurer-Kestner n’avait pu s’empêcher de concevoir au temps de la condamnation, mais qu’il avait refoulés, comme tant d’autres, en se disant que le Conseil de guerre n’avait pu se prononcer comme il l’avait fait sans de très puissantes raisons que le souci de la sécurité nationale ordonnait de tenir secrètes. Il se mit donc, avec sa conscience d’honnête homme, à étudier de plus près les antécédents de l’accusé, les incidents connus du procès et les révélations partielles acquises après coup. Le résultat fut la conviction qu’on avait condamné un innocent. Il lui fallut du temps pour réunir les éléments de la démonstration qu’il tenait à se faire à lui-même avant d’en parler à d’autres. Aujourd'hui il est absolument fixé.

De son côté, M. Mathieu Dreyfus, frère du con-

damné, n’a épargné ni soins ni peines pour réunir en faisceau les rayons épars de lumière dont la dissémination atténuait presque complètement l’éclat. Il lui a fallu, à lui aussi, beaucoup de temps, parce qu’il ne voulait s’avancer que les mains pleines de preuves ou de faits indéniables. Il a été enfin servi par les bonnes chances. Il se dit en mesure de désigner nominativement l’auteur du bordereau. Il ne se croit pas autorisé à merévélerdès maintenant le nom du vrai coupable. Je le saurai en même temps que tout le monde. Et soit que le gouvernement prête l’oreille aux représentations de Scheurer-Kestner, soit qu’il s’y refuse, ce nom sera divulgué. C’est bien et c’est beau, ce qu’a fait là M. Mathieu Dreyfus. Quipourrait blâmer un homme de prendre fait et cause pour un frère qu’il croit condamné injustement ? On dira qu’il cherche à purifier son propre nom d’une souillure indélébile. Mais il y avait pour lui, s’il n’était mû que par cette considération, moyen d'échapper à cette flétrissure. Il n’avait qu’à désavouer un frère indigne et à se joindre à ceux qui le maudissent. Il n’a reculé ni devant les sacrifices, ni devant des recherches qui ont dû être bien pénibles à son cœur de Français. Pour être libre en tous ses mouvements, il a liquidé sa position à Mulhouse et il s’est établi dans une maison de campagne près de Belfort. Il avait deux fils à l’école polytechnique, ils ont dû s’en aller, l’existence pour eux n’y étant plus possible. Il avait un jeune garçon au lycée de Belfort. On l’a congédié I Oui, cette honteuse et lâche concession aux préjugés de l’entourage a été commise dans un éta-

blissement universitaire 1 J’en rougis de confusion. On ne sait donc rien au ministère de l’instruction publique de ce qui se passe dans les lycées de province!

Mais voici bien mieux encore. L. me confie, sans nommer personne que, dès l’an 1896, il y avait à l’Etat-Major, succédant à ce ; malheureux halluciné de Sandherr, un jeune et brillant officier, plein de talent et d’avenir, qui devait, en vertu même de sa fonction, prendre connaissance de toute sorte de documents secrets. L’étude qu’il en fit lui inspira des doutes sur le bien-fondé du jugement du conseil de guerre. Une carte-télégramme qui lui fut remise en morceaux, mais qu’il put reconstituer, le surprit par la ressemblance étrange de l’écriture avec celle d’un officier dont le nom n’avait pas encore été prononcé dans l’affaire. C’était un officier, non sans bravoure, mais peu considéré, vu les scandales de sa vie privée. D’autres circonstances corroborèrent ses soupçons, et il en fit part à ses supérieurs qui doivent avoir été frappés eux-mêmes de leur vraisemblance. Car ils l’engagèrent à continuer prudemment et sans bruit son enquête. Ce qu’il fit, non sans avoir de nouvelles raisons de penser qu’il tenait la vraie piste. Tout à coup — c’était aux environs de la mi-novembre 1896 — il reçut l’ordre de quitter l’état-major et fut envoyé impromptu en mission d’inspection dans l’Est, puis sur les Alpes, enfin en Tunisie, comme si l’on eût voulu se débarrasser d’un gêneur. Quelle singulière histoire, surtout quand on pense que la piste qu’il suivait le menait droit au même personnage que, de son côté, Mathieu

d’un intellectuel

Dreyfus accuse aussi! Quelle est doue la protection qui s’étend sur cet individu? On dirait vraiment qu’on veut à tput prix sauver la réputation du conseil de guerre qui a condamné Dreyfus.

Mais vous comprenez bien, me dit L***en terminant, que cela n’en va pas rester là. Les fers sont au feu, il faut les battre sans plus tarder. Il faudra bien qu’au ministère on se décide à rappeler cet officier, qui en sait si long et qui nous édifiera. Il est, m’assure-t-on, l’honneur et la loyauté en personne. Pourvu seulement que, tout en le rappelant, on le laisse parler librement !

Quoi qu’on fasse, il se dégagera de nouveaux éléments d’information. Une période nouvelle de cette obscure affaire va s’ouvrir.

Et L*** me laissa enchanté, plus heureux que je ne l’ai été depuis des mois. Enfin la lumière et sa compagne la justice vont resplendir ensemble.

14 novembre 1897.

Comme l’ami S*** avait raison de me dire que je suis un naïf! Voilà des semaines que M. Scheurer- Kestner est en pourparlers avec des ministres, avec celui de la guerre, avec le président du Conseil, avec le garde des sceaux, et il n’a encore rien obtenu, rien du moins de positif. Tout au plus de ces promesses vagues qui n’engagent à rien. Ils se disent très sceptiques à l’endroit des affirmations posées par le vice-président du Sénat, ils se couvrent de la raison d’État, de subtilités de procédure, d’intérêts

politiques majeurs qui leur imposent la nécessité de n’émettre aucun doute sur la culpabilité de Dreyfus. L’opinion générale est trop prévenue contre lui. Cela soulèverait des tempêtes, et dans la Chambre, et peut-être dans la rue, etc.

Serait-ce possible ? Comment ! sur une simple question de justice, qui devrait être débattue froidement, paisiblement, dans le seul désir de dégager la vérité; quand il s’agit d’un malheureux qui, s’il est innocent, subit le plus atroce et le plus immérité des supplices, de toute une famille qui demeure accablée sous la répercussion inique, mais fatale, de l’infamie d’un de ses membres ; lorsqu’à l’étranger, l’opinion générale, chez nos ennemis et surtout chez nos amis, se scandalise contre nous' de toutes les apparences de parti pris qui compromettent notre renom de pays libéral et émancipé des vieux préjugés, ce sont là les raisons qu’on ose alléguer pour se soustraire à un devoir évident !

Que vient-on nous parler de documents secrets qu’on ne peut livrer à la curiosité publique? Si un procès ne peut être mené à bonne fin qu’à la condition de faire valoir des documents qu’on ne doit montrer à personne, pas même à l’accusé, il ne faut pas le faire. Car rien ne justifie une sentence illégale. Est-ce qu’il n’y a pas dans l’armée dix moyens pour un de se débarrasser d’un officier suspect ou même coupable, qu’on voudrait, mais qu’on ne peut traduire en justice, parce que l’accusation ne pourrait être soutenue légalement?

Quelle sotte figure j’eusse faite si j’avais dû me débattre devant ces fins de non-recevoir!

d’un intellectuel 93

Mais toutes nos espérances vont-elles aboutir à un si piteux résultat?

43 novembre 1897.

A la bonne heure ! Il n’est rien de tel que de saisir le taureau par les cornes quand on se sent les bras assez vigoureux pour le mater. Le Matin d’aujourd’hui nous apprend que M. Mathieu Dreyfus vient d’adresser à qui de droit sa plainte contre le commandant Walsin-Esterhazy, qu’il accuse nominativement d’être l’auteur du bordereau qu’on a attribué à Dreyfus. Il faudra pourtant bien qu’on se décide à instruire cette nouvelle face de l’affaire.

Pour ma part, mis sur mes gardes par une rude expérience, je me défends de regarder ce commandant, ex-zouave pontifical, me dit-on, comme coupable de trahison avant de savoir au juste sur quoi l’accusation se fonde. Je désire que toute latitude lui soit laissée pour sa défense. Surtout je m’indignerais si, en dehors des pièces qui pourront être soumises à son contrôle ou à celui de son défenseur, on faisait passer à ses juges, comme il paraît bien qu’on l’a fait lors de l’affaire Dreyfus, un document secret que ni l’accusé ni son conseil ne pourraient examiner. C’est déjà monstrueux qu’une telle iniquité ait été commise une fois. Mais je pressens qu’il sera possible, au cours de ce nouveau procès, de revenir sur ce qui s’est passé au conseil de

guerre de décembre 1894. Ce sera un commence- I ment de révision.

On ne va pourtant pas refuser de faire une en- I quête sur le fait imputé formellement à ce comman- I dant par des gens qui déclarent en avoir les preuves.

17 novembre 1897.

Comme on pouvait s’y attendre, la dénonciation de Mathieu Dreyfus a mis le feu aux poudres dans le camp de l’antisémitisme et dans les journaux militaristes qui n’admettent pas qu’on puisse contester l’arrêt d’un conseil de guerre. Quelles fureurs, bon Dieu! Quelles malédictions ! Ils ont une peur bleue que cela ne finisse par leur soustraire leur indispensable traître juif.

Mais qu’est-ce que j’apprends ? J’ai de la peine à y croire. On m’assure que le chef du cabinet de M. de Boisdeffre, un officier nommé Pauffin de Saint-Morel, est allé en personne se présenter chez M. Rochefort et faire appel à son patriotisme pour qu’il appuie de toute son influence le point de vue auquel, dans cette affaire Esterhazy (ce nom est maintenant dans toutes les bouches), compte se placer l’autorité militaire. O’est à n’en pas croire ses oreilles. Comment 1 l’autorité militaire supérieure irait quémander l’appui de l’ancien communard, du contempteur incurable de toutes les supériorités, du rebelle deux fois condamné, de l’exboulangiste, du pamphlétaire plein de verve, mais

d’un intellectuel 95

aussi fanatique de l’injure que d’autres peuvent l’être de l’anathème ! Peut-être M. de Saint-Morel a-t-il fait cette démarche de sa propre initiative, sans en être chargé par son supérieur. Ce serait .bien étrange. A moins qu’il ne soit un imbécile, il n’a pu se méprendre sur la gravité d’une pareille manœuvre.

Qu’est-ce que cela peut bien signifier? Est-ce que par hasard on aurait l’intention de recourir à l’intervention de la démagogie pour en faire l’alliée du cléricalisme jésuitique, sournois et belliqueux ?

18 novembre 1897.

Ce soir, une note communiquée aux journaux nous apprend que le commandant Pauffin de Saint- Morel a été puni de trente jours d’arrêts pour avoir fait à un journaliste une communication interdite.

Cela ne dissipe pas mes inquiétudes. M. de Saint- Morel fera sans doute ses trente jours (encore en est-il autour de moi qui en doutent), mais cela n’empêche que la démarche a eu lieu, que M. Rochefort, ravi d’être pris au sérieux, se vante partout de se voir recherché par les plus hautes autorités militaires et que, dans toutes les hypothèses, c’est une preuve de plus du singulier état d’esprit qui règne à l’état-major.

Le ministre de la guerre, sur la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus, a ordonné une enquête. J’espère qu’elle sera impartiale et menée avec méthode, sans aucun parti pris.

30 novembre 1897.

C'est le général de Pellieux qui est chargé de l’information relative au commandant Esterhazy. Il convient de lui laisser le temps d’en réunir et d’en peser soigneusement tous les éléments.

On affirme que le commandant Esterhazy a été d’abord atterré par la nouvelle qu’il était dénoncé et qu’on allait informer contre lui. « Il y a une ressemblance effrayante », aurait-il dit, « entre mon écriture et celle de ce misérable. »

Pourquoi donc est-il si effrayé de cette ressemblance, quand il est si visible que l’écriture de Dreyfus diffère absolument de celle du bordereau? — J’oubliais que, par un inexplicable tour de force, les experts, lors du premier procès, ont déclaré qu’il était bien delà main de Dreyfus, quoiqu’il y eût de notables différences entre son écriture et celle de celte pièce. Ce qui est bien la plus curieuse pétition de principe que j’aie jamais constatée.

Mais on m’apprend qu’il a repris confiance et qu’il se fait fort de confondre ses accusateurs. On dit aussi qu’il a pris pour conseil un des avocats les plus renommés du barreau parisien, Me Tézenas.

On dit enfin que le lieutenant-colonel Picquart, cet officier qui, à la tête du bureau des renseignements à l’État-Major, avait désigné à ses supérieurs le commandant Esterhazy comme l’auteur trèsprobable du fameux bordereau, va être rappelé de la

d’on intellectuel

Tunisie pour être interrogé par le général de Pellieux. Il n’était pas possible qu’on se passât de lui.

2 décembre 1897.

M. Scheurer-Kestner est en relationavecunjeune avocat, Me Leblois, natif de Strasbourg, qui doit avoir été aussi en rapports d’amitié avec le lieutenant-colonel Picquart, originaire de la même ville et à peu près du même âge. Je ne connais pas personnellement cet avocat. Mais je l’ai vu enfant chez son père, le pasteur Leblois, que j’ai bien connu. C’était un homme charmant, très respectable, très aimé, d’un grand savoir et d’une grande largeur d’esprit. C’était aussi un chaudpatriote. L’annexion forcée de l’Alsace à l’Allemagne fut pour lui une douleur amère, et il ne s’en estjamais consolé. Il voulait partir, se fixer en France. Ce furent ses paroissiens qui le retinrent. « Nous souffrons comme vous, lui dirent-ils, restez avec nous pour nous consoler. »Et il resta. Telle était l’autorité morale dont il jouissait à Strasbourg que le gouvernement allemand n’osa pas l’enlever à son poste, bien qu’il ne dissimulât pas ses sentiments, ni leur intransigeance. Il a élevé ses cinq fils dans le même esprit d’attachement « quand même » à la France.

Comme tous ces noms respirent l’honnêteté, la loyauté, l’honneur bien français etquenous sommes loin de cette atmosphère de cachotteries, d’ambiguïtés, dejésuiteries dont on s’enveloppe de l’autre côté! Ilfautjoindre à cette pléiade d’honnêtes gens l’hono-

râble sénateur Trarieux, ancien garde des sceaux qui, lui aussi, après une étude minutieuse de la question Dreyfus, est arrivé aux mêmes conclusions que son collègue Scheurer-Kestner et que le lieutenant-colonel Picard.

5 décembre 1898.

11 sera dit que cette douloureuse affaire Dreyfus ne laissera reluire l’espérance d’une solution que pour retomber bientôt après dans les plus épaisses ténèbres.

Je ne comprends toujours rien à l’attitude dugouvernement. Aujourd’hui le député Castelin l’a questionné, les députés Sembat et de Mun l’ont interpellé au sujet de l’information dirigée contre Esterhazy. Je me serais attendu à ce que le gouvernement refusât de répondre à la question et de discuter l’interpellation. Est-ce que la justice militaire n’est pas saisie? Est-ce que l’instruction n’est pas en cours ? Que vient donc faire le Parlement dans cette histoire ? Comment admettre une pareille immixtion du pouvoir législatif dans le domaine judiciaire ?

Ehbien ! M.Mélinea accepté question etinterpellation. Bien plus, il a pris parti dans le débat qui ne pourra s’ouvrir qu’après la clôture de l’instruction. En décembre 1894, le général Mercier avait, sans paraître s’en douter, contrevenu à la règle élémentaire de la justice régulière en émettant, avant même que le procès fût commencé, sa persuasion

qu’on tenait en Dreyfus le traître cherché. Si par malheur les juges militaires l’eussent acquitté, c’eût été un gros soufflet moral appliqué par des officiers à leur supérieur hiérarchique. Cette fois, M. Méline a d’avance indiqué au conseil de guerre comment il faudra s’y prendre pour acquitter le commandant Esterhazy. Il a nié qu’il y eût connexité entre l’affaire qui le concerne et l’affaire Dreyfus. Si jamais paradoxe a fait bondir le peu de bon sens qui habite dans ma cervelle, c’est bien celui-là. Comment ! M. Mathieu Dreyfus accuse Esterhazy d’être l’auteur de ce bordereau, pour et sur lequel on a condamné son frère, il est admis à en faire la preuve, et vous osez prétendre qu’il n’y a pas de connexité entre les deux affaires? Est-ce M. Méline qui déraisonne ou moi qui retombe en enfance? Oh! comme je commence à craindre de nouvelles finasseries et de nouvelles entraves destinées à empêcher la vérité d’apparaitre !

On me dit que le ministère est fort ennuyé de toute l’agitation qui se fait autour de ce nouveau procès, qu’il ne pense qu’aux élections générales qui auront lieu au printemps, qu’il fera tout pour étouffer ou tout au moins pour ajourner la question parce qu’elle pourrait jeter de la perturbation dans les plans qu’il a formés en vue de conserver sa majorité.

Misérables arguties qui laissent complètement de côté la question essentielle, la question de conscience, la question de justice ! Quelle laide politique !

Voyons. Si le gouvernement, mis en éveil par le

sérieux et l’importance des révélations qui lui ont été faites, comprenant que ce n’est pas l’erreur toujours possible d’un tribunal militaire qui compromet l’honneur de l’armée, mais l’opiniâtreté dans la prolongation d’une lamentable injustice — errare humanum est, perseverare diabolicum — si le gouvernement avait dit tout de suite : « Des faits nouveaux, inaperçus ou inconnus lors du procès fait au condamné Dreyfus ont motivé des doutes sur le bien fondé de sa condamnation ; il importe à la dignité du pays comme à l’honneur de l’armée qu’ils soient éclaircis, une enquête impartiale est instituée et, s’il y a lieu, mais seulement « s’il y a lieu », une révision sera ordonnée», croit-on que les criailleries des antisémites et des bigots auraient soulevé le peuple français? La grande majorité ne se serait elle pas dit que le gouvernement de la République s’honorait par ses scrupules et que si la culpabilité de Dreyfus était certaine, elle serait plus facile encore à démontrer la seconde fois que la première, qu’alors tout le monde aurait satisfaction?

Au contraire, le gouvernement porte maintenant la peine de la faute insigne qu’il a commise en opposant dès l’abord à M. Scheurer-Kestner,

M. Mathieu Dreyfus, à M. Picquart, un refus maussade de tenir un compte quelconque de leurs découvertes. Le pire est qu’en adoptant cette attitude, en prononçant le Noli tangere dès le premier moment, ce qui équivalait à un Nolumus, il va enraciner dans une foule d’esprits l’idée que le crime prétendu de Dreyfus est pour lui d’une suprême évidence et que les efforts honnêtes et loyaux de ceux qui veu-

lent réparer une cruelle injustice sont inspirés par des motifs inavouables et attentatoires à l’honneur de l’armée. Quel gâchis !

8 décembre 1897.

L’interpellation d’hier au Sénat, où M. Scheurer- Kestner a pris la parole, n’a rien ajouté de nouveau à nos éléments d’information. La guerre continue, acharnée, entre les journaux antisémitiques et les quelques organes de la presse qui osent se déclarer pour la nécessité d’une révision. Evidemment M. Scheurer-Kestner garde par devers lui les raisons qu’il a de croire Dreyfus innocent. Il fait bien, puisque l’instruction au sujet d’Esterhazy se poursuit encore. Ce n’est pas au Sénat qu’il appartient de devancer le résultat. Le ministre de la guerre persiste dans ses affirmations concernant la culpabilité de Dreyfus. Cela n’est pas plus correct au Sénat qu’à la Chambre. En effet, on aura beau arguer de la non-connexité de 1 affaire Dreyfus et de l’affaire Esterhazy, le bon sens répondra toujours, la base de l’accusation étant la même pour tous les deux, que si Dreyfus est coupable, Esterhazy ne l’est pas, et que, réciproquement, si Esterhazy est le traître, ce n’est pas Dreyfus qui l’est. Donc, ouvrir une information sur la question de savoir si Esterhazy est l’auteur de la fameuse pièce qui a servi de base à la condamnation de Dreyfus, c’est, qu’on le veuille ou non, rouvrir l’affaire

Dreyfus. Il m’est impossible de voir comment on peut se tirer de là.

Il y a des moments où, devant les assurances réitérées de M. Méline (le moins carré des deux, toutefois) et du général Billot, je me sens repris de mes perplexités. Tout ce que nous avons pu savoir depuis la condamnation de Dreyfus a tourné en sa faveur. Connaissance de son passé, impossibilité de découvrir le mobile auquel il a obéi pour faire un pareil plongeon dans l’infamie, faits indéniables démontrant qu’il est des coins ténébreux où l’on ne , recule pas devant la falsification des documents produits, impossibilité patente de lui attribuer le bordereau, sa conduite, ses lettres depuis qu’il est captif, la conviction en sens contraire du jugement acquise par le lieutenant-colonel Picquart, l’homme le mieux placé pour savoir à quoi s’en tenir et qui n’a pas hésité à compromettre une brillante carrière par amour de la justice, tout a plaidé, depuis'sa condamnation, pour le condamné du 26 décembre 1894. — Pourtant nous ne savons pas tout. Le général Billot, M. Méline ne sont pas des buveurs de sang. Us affirment que Dreyfus a été justement condamné. Cela donne toujours, quoi qu’on en dise, à réfléchir. D’autre part, il me paraît évident qu’ils sont dominés par des considérations politiques, le général en particulier par le faux point de vue où il se place pour défendre, comme il dit, l’honneur de l’armée, comme si l’honneur de l’armée dépendait de l’infaillibilité d’un conseil de guerre ! Avec tout cela, si j’étais à leur place, je ne dormirais pas à la pensée qu’un

d’un intellectuel

innocent subit un supplice immérité et que je rive les fers dont il est chargé. Ils me répondraient qu’ils en savent plus long que moi, qu’ils ont par devers eux des preuves indubitables de la culpabilité du condamné. — Lesquelles? leur dirais-je. — Nous ne pouvons vous les dire. Ce n’est pas sans motifs que Ion a ordonné le huis-clos. — Mais comment expliquez-vous que tout ce qui s’est échappé de cette boîte à surprises infirme la vraisemblance de cette culpabilité? — Nous ne pouvons l’expliquer sans trahir ce qu’il importe de tenir caché.

Et nous voici Gros-Jean comme devant. Nous avions eu d’abord une foi candide dans l’arrêt du Conseil de guerre. Nous ne l’avons plus. Il faut maintenant que nous ayons une foi non moins implicite, une vraie foi de charbonnier, dans les déclarations de quelques hommes politiques. C’est dur. Si du moins on avait pu prendre connaissance de l’acte d’accusation î

25 décembre 1897.

Il me revient des impressions bien décourageantes sur la manière dont l’instruction est menée par le général de Pellieux. Ceux qui me les communiquent doivent être bien informés. Si je dois m’en rapporter à ce qu'ils racontent, on dirait qu’il y a tendance marquée à disculper Esterhazy des charges terribles qui pèsent sur lui.

Voilà encore une manière d’éclairer la justice à laquelle je ne comprends rien. Ou plutôt je vois

dans tout ce qu’on me raconte du général de Pellieux la confirmation de ce que je disais de la faute criante commise par le gouvernement quand il a prétendu disjoindre entièrement l’affaire Esterhazy de l’affaire Dreyfus. M. le général de Pellieux me fait l’effet d’un esprit simpliste, dont l’idéal consiste dans l’exécution littérale d’une consigne. C’est très bien à la caserne, aux manœuvres, en campagne; mais en justice! On lui aura dit : «Informez sur le compte du sieur Esterhazy, mais ne laissez pas remettre en question l’affaire Dreyfus ; ce qui concerne Dreyfus est chose jugée et bien jugée. » Et le consciencieux général, ne connaissant que sa consigne, va de l’avant, imperturbablement, se heurtant aux angles de son étroit corridor, mais avançant toujours, au risque d’aboutir à une impasse et de s’y casser le nez.

Le sieur Esterhazy — on le sait aujourd’hui — vit depuis longtemps en marge de la société régulière. Marié et père de famille, il a des maîtresses avec lesquelles il demeure à l’écart des siens. Il est joueur et souvent réduit aux expédients. On me raconte à son sujet des choses si laides que je n’ose les confier au papier tant que je n’en ai pas la preuve directe. Ce qui paraît pourtant avéré, “c’est que, tout en écrivant à la Libre Parole sous le voile du pseudonyme des articles très violents contre les juifs, il cherchait pour sortir d’embarras pécuniaires à contracter un de ces emprunts qui ressemblent à des faveurs charitables, et à qui s’adressait-il? A la haute société juive de Paris, et il réussissait à se faire recommander parle grand-

d’un intellectuel

rabbin! On a, de plus, retrouvé des lettres écrites par lui à une sienne cousine, une dame de Boulancy, avec qui il avait été d’abord en bons termes, puis en désaccord, et qui contiennent l’expression des sentiments les plus haineux contre la France, l’armée française, la capitale française, les plus indignes d’un officier français. On sait, et il ne peut le nier, qu’il a été en rapports fréquents avec un attaché militaire allemand, M. de Schwarzkoppen. Je reconnais tout de suite que tout cela ne démontre pas qu’il est nécessairement l’auteur des actes de trahison qu’on a cru pouvoir imputer à Dreyfus. Mais il faut avouer qu’il est bien étrange qu’on ait l’air de le protéger d’avance contre l’accusation lancée contre lui, au lieu de suivre la piste indiquée par de pareils antécédents. Si on avait pu établir contre Dreyfus des faits comme ceux qui sont à la charge d’Esterhazy, comme la culpabilité du premier serait plus vraisemblable !

Par exemple, le commandant ne peut nier la très grande ressemblance de son écriture et de celle du bordereau, et que dit-il pour l’expliquer? L’écriture du bordereau aurait été calquée sur papier transparent appliqué sur des mots découpés dans des textes écrits par lui, puis rassemblés de manière à former des phrases qui puissent être prises pour avoir été tracées de sa main. Quelle plaisanterie ! Comme si l’écriture précipitée, galopante, bâclée, l’écriture à la diable du bordereau pouvait provenir du travail lent, attentif, appliqué, toujours pénible d’un décalque ! Et pourquoi le faussaire aurait-il été choisir précisément l’écriture

d’Esterhazy pour dissimuler la sienne? Si ce faussaire est Dreyfus, quel motif avait-il de jeter son dévolu sur l’écriture d’Esterhazy plutôt que sur cent autres? Pourquoi, dans cette hypothèse et quand on lui a mis le document sous les yeux, n’at-il pas dit que c’était Esterhazy qui l’avait écrit ? -

On voit bien d’ailleurs que celui-ci cherche pour sa défense à faire croire qu’il s’est tramé une conspiration pour le perdre. Qui donc avait intérêt à le perdre? Il y a à ce propos une histoire de « dame voilée » qui est tout ce qu’on peut concevoir de plus roman-feuilleton. Au moment où il se désolait — c’est là du moins ce qu’il raconte — de se voir l’objet de noires machinations, un ange, une femme inconnue, dont il ne put jamais voir les traits, lui aurait assigné des rendez-vous nocturnes, soit auprès du pont Alexandre en construction, soit au Sacré-Cœur, soit à Montsouris, se bornant à lui dire qu’elle lui portait intérêt comme à la victime désignée par d’infâmes persécuteurs. Elle lui aurait finalement remis une pièce secrète et libératrice, démontrant son innocence, mais en lui enjoignant de la retourner au ministère de la guerre, parce que cette pièce en venait, parce qu’elle en avait été détournée et qu’elle y devait revenir. Il n’avait donc plus rien à craindre... Croira qui voudra ce conte à dormir debout. Pour ma part, je n’en suis pas capable.

Hé bien ! l’on m’affirme qu’à l’instruction qui se poursuit encore, on prend au sérieux une billevesée de cette envergure. On me raconte encore bien d’autres choses.

d’un intellectuel

Le lieutenant-colonel Picquart est revenu de Tunisie. A la veille même de son retour à Paris, on a opéré chez lui, en son absence, une descente de police, on a fait main basse sur tous ses papiers, ouvert de force tous ses tiroirs, absolument comme s’il se fût agi d’un accusé sur qui pèse la présomption d’un grand crime.

Et quand ceux qui accusent Esterhazy, vu l’identité des écritures, d’être l’auteur du bordereau, demandent au général de Pellieux qu’il leur montre l’original — cet original dont le texte est depuis longtemps connu de tout le monde et ne contient absolument rien de compromettant pour tout autre que son auteur, — le général de Pellieux refuse en prétextant que, le bordereau ayant été reconnu pour être de la main de Dreyfus, le soumettre à un nouvel examen serait remettre en question la chose jugée. Palsembleu ! général, s il en est ainsi, vous mettez notre pauvre logique à une rude épreuve. Comment ! vous ne voyez pas que le fait même de l’instruction dont vous êtes chargé la remet, quoi qu’on fasse, en question, la chose jugée ! Ce que c’est que les positions fausses et que les conséquences d’un sophisme une fois passé à l’état d’axiome !

Je m’y perds une fois de plus. Tous ces hommes qui sont, je n’en doute pas, de courageux soldats, qui se battraient comme des lions pour la défense du sol national et du drapeau, et qui semblent n’avoir que des idées si confuses sur la justice et ses exigences les plus impérieuses ! Il faut donc qu ils soient bien convaincus de la réalité d’une chose

qui, à moi, dans ma cellule, me paraît purement fantastique. Mais, au nom du ciel, sur quoi reposet-elle donc, leur conviction ? Que ne donnerais-je pas pour le savoir exactement !

7 janvier 1898.

C’est fini. Je suis désormais fixé. Ce matin on m’a apporté le Siècle qui contenait la reproduction de l’acte d’accusation lu au conseil de guerre de 1894 et exposant les charges qu’on faisait valoir contre Dreyfus. Comment se l’est-on procuré? L’acte d’accusation, comme tout le procès, fut couvert par le huis-clos. Le document n’en est pas moins là, et aucun démenti n’a paru dans les journaux de ce soir. Il est intégral. On ne peut pas soupçonner la moindre lacune. Au surplus, cet acte d’accusation, aussi bien que le texte du bordereau, font qu’on se demande plus que jamais pourquoi l’un et l’autre ont dû être discutés en l’absence de tout public.

Avec quelle avidité je me suis jeté sur ce document après lequel je soupirais depuis si longtemps 1 C’est la troisième fois que je le relis, et chaque fois mon impression est plus pénible.

J’avais encore la naïveté de m’attendre à des découvertes graves qui m’auraient obligé à un nouvel examen, qui auraient tout au moins atténué la vivacité de mes doutes, renforcé le peu qui me restait encore d’hésitation.

Rien, rien, il n’y a rien dans cette pièce qui a

d’un intellectuel

servi de base, de seule base légale, à un arrêt terrible, foudroyant, plongeant dans l’infamie un infortuné, dans le désespoir toute une famille. A mesure que j’avançais dans la lecture, je sentais, comme on dit, les bras me tomber du corps ou plutôt je me frottais les yeux pour m’assurer que je ne rêvais pas.

Cette merveille de logique est signée par le commandant Besson d’Ormescheville et s’appuie sur l’instruction menée préalablement par le commandant du Paty de Clam.

Elle commence par affirmer que l’écriture du bordereau présente une remarquable ressemblance avec celle de l’inculpé Dreyfus. Nous savons ce que vaut cette assertion. Son inexactitude frappe immédiatement quiconque a des yeux pour voir et pas de prévention dans l’esprit. La pièce avait d’abord été soumise à l’appréciation de M. Gobert, expert de la Banque, à qui l’on avait remis en même temps des spécimens de l’écriture de Dreyfus sans le nommer. Ce M. Gobert émit des doutes sur l’identité des écritures (parbleu !), demanda un supplément d’informations; cela parut suspect (tiens 1 pourquoi donc?) on lui enleva les pièces, et on les soumit à M. Bertillon, le chef du service anthropométrique. Cet étonnant spécialiste, armé sans doute du grimoire dont les journaux nous ont donné les échantillons, — vrai grimoire de sorcier, qui a pour tout esprit un peu critique la même valeur démonstrative que les horoscopes tracés par les anciens astrologues, — émit l’incompréhensible opinion que les écritures provenaient de la même personne. C’est ce

qui détermina le ministre de la guerre à ordonner l’arrestation de Dreyfus. Oh ! M. Alphonse Bertillon, théoricien des écritures dextrogyre s (lettres tournées vers la droite) et senestrogyres (tournées vers la gauche) ou plus exactement sinistrogyres, quelle tragique boulette votre imagination, aiguillonnant votre subtilité bien connue, vous a-t-elle fait commettre là ! C’est de l’arbitraire pur, de l’arbitraire effrayant, que votre théorie, malgré ses apparences savantes, c’est aussi chimérique en vérité que les oracles tirés par les bonnes femmes du marc de café ou que les présages fournis par le plomb fondu qu’on laisse tomber dans l’eau. Et ce qui est terrible, c’est que d’autres experts, aussi consultés, se sont évidemment laissé impressionner par ce système de divination abracadabrante. Autrement on ne parvient pas à comprendre comment ce qui crève les yeux de toutes les personnes que j’ai consultées pour confronter mes propres expériences avec les leurs, des personnes de première compétence, habituées à comparer des écritures bien plus compliquées que celles dont il s’agissait ici, comment des différences immédiate-; ment visibles, confirmées par l’analyse des détails, qui distinguent les deux écritures, n’ont pas modifié du tout au tout les conclusions de ces autres experts. On reproche à M. Gobert de s’être refusé à l’éventualité d’une nouvelle expertise. Parbleu 1 j’en aurais fait autant à sa place, du moment que j’aurais soupçonné, comme il en avait le droit après ce qui s’était passé, que le résultat dans un sens déterminé serait seul agréé.

Toutefois, un des autres experts consultés, M. Pelletier, ne se crut pas eD droit d’affirmer l’identité des écritures.

Mais ce qu’il y a de plus fort, c’est que M. Alphonse ? Bertillon lui-même, je le sais de source certaine, a sans doute reconnu que les écritures différaient ; mais, ô puissance des théories en l’air ! il a prétendu que Dreyfus, dont l’écriture est dextrogyre, avait, pour écrire le bordereau, recouru très souvent à l’écriture sinistrogyre. J’avoue que je ne vois rien de sinistrogyre dans l’écriture du bordereau dont presque toutes les lettres sont visiblement inclinées vers la droite, quelques-unes seule- . ment étant plutôt verticales. Mais c’est peut-être faute de bien comprendre la théorie de M. Bertillon. Seulement je lui demande en grâce comment, s’il ne s est pas dit d avance que l’homme soupçonné devait être l’auteur du bordereau, il a pu lui venir à l’idée que les écritures étaient de la même main, i- quoiqu’elles différassent!

Le grand malheur fut que la renommée de M. Alphonse Bertillon comme anthropomètre fit illusion à des officiers plus débrouillards sur le terrain que sur un papier mal écrit. Ils n’ont pas réfléchi qu’on peut être anthropomètre ingénieux et graphologue très médiocre. Ce qui n’empêche qu’en simple équité ils auraient dû se dire que si, sur cinq experts consultés, il y en avait deux qui contestaient l’identité de main affirmée si singulièrement par les trois autres, il y avait doute, et qu il fallait d’autres preuves bien accablantes à la charge de l’accusé pour que cette iden-

tité contestée fût une preuve sérieuse contre lui.

Le même acte d’accusation nous raconte ensuite le curieux incident que voici :

Dreyfus était encore dans l’ignorance complète des soupçons qui pesaient sur lui. Alors M. du Paty de Clam imagina de lui faire écrire sous sa dictée l’énumération des documents annoncés par le borderau. Or, nous est-il dit, dès la cinquième ligne son écriture devint irrégulière, il se troubla, il se plaignit de froid aux doigts, bien que la température de la chambre fût bonne... Donc il se trahissait lui-même! Ah! pardon, commandant; si vous me faisiez asseoir à votre bureau pour me dicter une lettre où d’abord je ne comprendrais rien, mais où bientôt je reconnaîtrais que vous me faites énumérer les divers moyens que j’ai employés pour tuer ma mère, je crois bien que, malgré ma parfaite innocence, je vous prie du moins d’y croire, je me demanderais ce que peut signifier cette plaisanterie macabre, et j’ai comme une idée que j’aurais aussi froid aux doigts. Allons, ces moyens-là peuvent être de mise dans les romans de Ponson du Terrail, mais Gaboriau lui-même n’en aurait pas voulu.

C’est pourtant là, dans tout cet acte d’accusation, c’est dans ce qui a trait au bordereau, que se trouve la seule argumentation méritant qu’on l’examine avec quelque soin. Le reste est d’un vide désespérant. On nous apprend que l’accusé avait des allures indiscrètes, étranges, qu’il travaillait seul à des heures tardives, ou en dehors de celles qui sont affectées au travail ou dans d’autres bureaux que le

d’un intellectuel

sien. Eh bien ! qu’est-ce que cela prouve? Simplement ceci, c’est qu’il est très laborieux. On le savait déjà. Une perle entre bien d’autres : « Dans le même ordres d’idées, il a pu aussi, sans être vu de personne, pénétrer dans d’autres bureaux que le sien. » Cet il a pu est à encadrer.

Chose présentée encore comme unindice effrayant de sa culpabilité! « Il s’était surtout attaché à l’étude des dossiers de mobilisation.» Concevez-vous cela? Et moi, candide, qui m’imaginais que les officiers d’Etat-Major avaient pour premier devoir de connaître à fond cette partie si essentielle de la défense nationale, afin d’éviter les lamentables désordres dont nous fûmes les témoins attristés en 1870 et qui contribuèrent tant à nos désastres !

Savez-vous une chose? C’est que, si Dreyfus était mort avant que des soupçons meurtriers se fussent élevés contre lui, tout cela aurait fait partie de son oraison funèbre. On aurait fait l’éloge attendri de ce jeune officier enlevé à la fleur de l’âge et qui se distinguait par un zèle exceptionnel, par un labeur de bénédictin, qu’inspirait le patriotisme le plus pur, qu’animait la noble ambition d’être à la hauteur de la tâche sacrée qui lui était confiée, etc., etc. Voilà comment, selon l’idée préconçue qu’on se fait d’un homme, il y a moyen de voir des choses accablantes là où d’autres ne verraient que des motifs d’éloges.

Et cela continue de plus belle. Dans un de ses interrogatoires, évidemment pour expliquer comment il a pu se faire que les documents énumérés par le bordereau aient été détournés par une main coupable, Dreyfus déclare que les documents desti-

nés à demeurer secrets n’étaient pas en parfaite sûreté dans les bureaux de l’Etat-Major, qu'ils étaient mal gardés. Si le fait est vrai, il est tout naturel qu’il ait dit : « Pourquoi voulez-vous que ce soi1 précisément moi qui les aie détournés, quand tant d’autres ont pu le faire? » L’accusateur prétend que cette allégation d’insécurité des documents n’a pas été confirmée. Mais après, un peu plus loin, nous apprenons que, dans le même bureau, le 2e, un caporal fut chargé par son chef de copier un travail de 22 pages sur Madagascar, où l’on prévoyait qu’une expédition serait nécessaire. Ce travail dura, nous est-il dit, environ cinq jours (ce qui ne prouve pas que le caporal travaillât d’arrache-pied) et on ajoute naïvement que, pendant ces cinq jours, original et copie étaient laissés sans surveillance en un carton non fermé, dans l’antichambre où le copiste copiait, et en son absence. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est l’acte d’accusation. Mais alors ?

Dreyfus s’embrouille dans ses déclarations, continue l’acte, il se contredit ; pourtant il est très habile, très souple d’esprit, mais il voile souvent la vérité, et toutes les fois qu’il se voit serré de près, il s’en tire sans trop de difficulté. — Tenez, commandant, si j’étais accusé d’un crime épouvantable et que je me visse épluché par des investigateurs évidemment mal disposés à mon égard, comme je n’aurais concerté avec moi-même aucun plan de défense, je considère comme infiniment probable que je perdrais quelque peu la tête et que je m’embrouillerais très aisément dans mes explications, et je ne sais pas si « je m’en tirerais sans trop

de difficulté ». Pàen n’est plus difficile à démontrer

que l’évidence à des gens qui la nient, ou, ce qui

revient au même, que ce qui nous paraît évident à nous-mêmes. Si toutefois, « serré de près », je m’en tirais «sans trop de difficulté», il me semble que ce serait plutôt une preuve en ma faveur qu’une raison de plus pour m’accuser. Décidément nos manières de raisonner bifurquent.

Je passe sur « l’attitude louche » provenant de ce que l’imprudent capitaine cherchait « à se procurer le plus possible de renseignements divers, oraux ou écrits, avant de terminer son stage à 1 Etat-Majoi de l’armée ». C’est toujours la même façon d’argumenter. Il en résulterait selon la logique vulgaire, qu’à l’Etat-Major l’officier stagiaire modèle doit terminer son stage sans avoir acquis toutes les connaissances qu’il aurait pu se procurer pendant la du rée de ce stage. J’ai beau faire, cela me paraît extraordinairement bizarre.

J’arrive à ce qui, dans l’hypothèse de la criminalité de l’inculpé, aurait pu fournir une charge des plus sérieuses, je veux dire à sa conduite privée. Si l’enquête avait démontré, par exemple, qu’il était grand dépensier, ruiné par ses vices, rendu besoigneux par de violentes passions qu il n était plus en état de satisfaire, qu’il avait mangé tout son avoir avec des maîtresses rapaces, en étalant un luxe tapageur, en se livrant avec frénésie aux émotions du jeu, on trouverait là, non pas une démonstration rigoureuse, mais une présomption forte, expliquant naturellement que de chute en chute il se soit laissé tomber jusque dans la bourbe où se

vautrent les traîtres. Mais point. L’acte d’accusation lui reproche des galanteries qu’il m’est impossible de contrôler, excepté une pourtant. Mais ce qui achève de mettre en plein jour l’incroyable état d’esprit de l’accusateur, c’est que précisément ces galanteries étaient, selon ses propres déclarations, de celles qui font plus de tort à la moralité qu’à la bourse. Il est une de ses maîtresses qui était riche. Il en est une autre qu’il a quittée parce qu’il s’est aperçu « qu’elle en voulait plutôt à sa bourse qu’à son cœur » ; une autre dont il s’est séparé parce qu’il a cru découvrir qu’elle faisait de l’espionnage. Hé, mais ! ce scrupule est bien surprenant chez un traître. J’aurais pensé que c’était là pour lui une « connaissance » précieuse et que les deux auraient continué de faire la paire. Mais passons. Assurément, si tout cela est vrai, nous ne pouvons que blâmer de tels écarts de conduite. Mais tout cela est-il vrai? L’accusation n’a pu avoir pour se renseigner là-dessus que des ouï-dire. Or, en pareille matière, il faut toujours se rappeler, pour le mal comme pour le bien, cette parole d’une femme d’esprit du siècle dernier : elle entendait son mari se porter garant devant toute une compagnie de la vertu quelque peu contestée d’une femme célèbre: « Comment faites-vous donc, monsieur », lui dit-elle tranquillement, « pour être si sûr de ces choseslà? » On n’est pas arrivé à mon âge sans savoir que dans aucun pays le corps des officiers ne se targue d’une chasteté à toute épreuve, sans savoir non plus combien il faut rabattre des histoires galantes qui, selon les milieux, se chuchotent à voix basse ou

o’üN INTELLECTUEL

se racontent ore pleno. Je crois qu’il y a bien des aventures de ce genre qu’on ignore, qu’on ne saura jamais, etbien d’autres qui ne sont que des légendes. Et ce qui me rend sceptique, c’est que parmi les frasques reprochées à Dreyfus dans l’acte d’accusation, il en est une qui le suppose en relations illicites avec une dame Dida qui, vers la fin de 1890, fut assassinée à Ville-d’Avray par un certain Wladimiroff. L’affaire fit quelque bruit. Dreyfus fut appelé en témoignage, et ce qui est du dernier piquant, c’est — je puis l’affirmer de bonne source — qu’il reçut du président des assises des compliments pour la conduite pleine de tact, d’honnêteté et de délicatesse dont il fit preuve en cette occasion. Allons ! M. le commandant-rapporteur a eu la main malheureuse en rappelant ce fait-divers. Comment veut-il que nous ayons pleine confiance dans les autres potins dont il nous régale ?

8 janvier 1898.

Je reprends ma dissection. J’en étais aux potins sur la vie privée de Dreyfus. Ils me paraissent bien suspects, mais et après tout, qu'est-ce que tout cela peut bien avoir à faire avec le point essentiel, la trahison? avec la communication à nos ennemis de pièces qui devaient rester secrètes? Est-ce que tous ceux de nos officiers qui ont à se reprocher des faiblesses de cette catégorie vont être mis à l’index comme capables de trahison? Diantre !...

Encore une autre merveille ! Etait-il joueur, se

demande l’accusateur. Il a déclaré qu’il ne l’était pas. Cependant il avoue (pourquoi avoue?) qu’il a été invité à dîner au Cercle de la Presse où l’on joue beaucoup, et qu’il y a dîné. — Soit, le cas n’est pas pendable ; mais a-t-il joué? Là ou ailleurs? — Réponse : les cercles-tripots de Paris n’ayant pas d’annuaire et leur clientèle étant en général peu recommandable, les témoins auraient été très suspects : NOUS NOUS SOMMES PAR SUITE DISPENSÉ d’en

entendre. Ah çà ! je trouve à la fin qu’on se moque un tantinet de nous. Comment! il était impossible de savoir si Dreyfus était ou non un des habitués de ces Cercles qui sont toujours plus ou moins surveillés? Mais moi qui n’y ai jamais mis les pieds, j’ai su tout de suite par des tiers beaucoup plus expérimentés que moi et très dignes de foi que tel individu, sur lequel j’avais des renseignements à recueillir, « taillait » fréquemment « des bacs » sensationnels dans l’un de ces antres de la Tyché moderne. Je ne suis pas sûr de savoir exactement ce que c’est que de « tailler un bac », mais je crois bien, quand je fais appel à mon savoir étymologique, que cela signifie «jouer au baccarat ». Et l’instruction militaire n’aurait pu s’assurer si, oui ou non, Dreyfus comptait parmi les acharnés de ce jeu ou d’un autre ! Et si elle n’a pu s’édifier sur ce point, pourquoi cette insinuation qui doit faire croire aux auditeurs et aux lecteurs qu’en dépit de ses dénégations Dreyfus fréquentait les cerclestripots pour y jouer? Quel parti pris de noircir un accusé 1

Autre chose. Il s’est plaint souvent d’avoir eu un

numéro inférieur à celui qu’il avait mérité au sortir de l’école de guerre, et cela du fait d’un général examinateur qui lui en voulait à cause de sa religion. lié, hé ! d’après tout ce que nous apprenons depuis quelque temps, la chose n’a rien absolument d’impossible. Mais encore qu’est-ce que cela prouve pour ou contre sa culpabilité dans l’affaire de la trahison ? Voici du reste ce qui doit corroborer les soupçons. Je reproduis littéralement : «Les notes successives obtenues par le capitaine Dreyfus depuis son entrée au service sont généralement bonnes, quelquefois même excellentes, à l’exception de celles qui lui ont été données par le colonel F***, chef du 4' bureau de l’Etat-Major de l’armée. » Parbleu I comment cet officier pouvait-il bien noter ce stagiaire trop interrogant, trop zélé, qui désirait savoir tout ce qui concerne son état ? C’eût été d’un très mauvais exemple.

Après cela, on invoque à titre de circonstance aggravante qu’il se rendait en Alsace, son pays natal, quand et comme il voulait, et que les autorités allemandes fermaient volontairement les yeux sur ces voyages clandestins. — Cela encore me paraît étrange. Je connais des Alsaciens inventeurs de certains trucs qui leur ont permis de déjouer souvent les règles draconiennes appliquées par les Allemands aux officiers français voulant se rendre dans le pays annexé. Mais n’est-il pas évident que si Dreyfus avait été le traître qu’on suppose, il aurait au contraire fait des demandes en règle et même se les serait fait refuser pour déjouer les soupçons de ceux qu’il avait à craindre ? Ce n’était pas en Al-

sace qu'il trahissait dans l'hypothèse, c’était bel et bien en France même.

Viennent ensuite des considérations sur des documents énumérés dans le bordereau. Iis sont tels, nous est-il dit, que c’est un officier d’artillerie qui a pu en apprécier l’importance, que Dreyfus a dû. les connaître ou bien a pu se les procurer, etc. Il y a là des détails techniques que je ne sais pas discuter. Mais où est la preuve que si Dreyfus a pu se les procurer, c’est lui seul qui a dû les livrer? Et quand nous savons combien les documents sont mal gardés à l’Etat-Major — d’après l’acte d’accusation lui-même — pourquoi vouloir que ce soit lui, précisément lui, qui les ait détournés?

Je m’étonne d’ailleurs beaucoup d’une phrase du terrible bordereau, qui est de Dreyfus, bien qu’il ne soit pas de son écriture. Elle concerne la dernière pièce mentionnée, le Manuel de tir de l’artillerie de campagne (14 mars 1894), et elle est suivie de cette déclaration : « Ce dernier document est extrêmement dilficile à se procurer, et je ne puis l’avoir à ma disposition que très peu de jours... Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, je le prendrai. » Est-ce que, ce mauvais français mis de côté, cela ressemble à une phrase écrite par un officier d’artillerie attaché à l’État-Major? Est-ce que ces officiers-là, tout particulièrement, ne doivent pas étudier de près un Manuel de ce genre ? Est-ce qu’il ne leur est pas plus facile qu’aux officiers des autres armes de le posséder au moins un bon bout de temps pour se familiariser avec toutes ses dispositions? Je

d’un intellectuel

ne sais si je me trompe, mais, dans mon innocence» j’aurais plutôt cru ces lignes écrites par un officier de troupe. Un tel officier, en effet, ne pouvait posséder ce Manuel que grâce à la complaisance ou à la distraction d’un officier d’artillerie. Celui-ci ne pouvait le laisser longtemps entre les mains de son correspondant, chacun des exemplaires, comme il est dit, devant faire retour au ministère après les manœuvres. Mais, si c’est un officier de troupe, étranger au corps de l’artillerie comme à l’État- Major, ce n’est donc pas Dreyfus.

Réservons pour le bouquet cette der nière... j’allais dire « niaiserie », disons, par respect pour l’épaulette, « naïveté », car elle est d’une candeur qui désarme. Comme dernier élément de suspicion contre ce malheureux Dreyfus, on relève qu’il a des connaissances très étendues, une mémoire remarquable, et qu’il parle plusieurs langues, notamment l’allemand qu’il sait à fond (étonnant, n’est-ce pas, chez un Alsacien!) et l’italien qu’il prétend avoir en partie oublié. N’importe ! Avec ces deux langues on est préparé à trahir la France au profit de la Triplice. Est-ce assez démonstratif, cette insinuationlà ? Et moi qui m’imaginais qu’une des qualtés les plus indispensables à un officier supérieur, c’était de savoir autant que possible les langues étrangères, celles surtout de nos ennemis les plus probables ! C’est donc moi qui étais le naïf. Aussi Dreyfus a-t-il été un étourneau. Que n’a-t-il écrit son bordereau en allemand, avec l’écriture allemande, au lieu de l’écrire en lettres françaises et en mauvais français 1 Il se fût bien mieux déguisé, cela ne lui aurait

coûté aucune peine, pas plus qu’au destinataire de sa lettre-missive.

9 janvier 1898.

Je me relis, amèrement triste, écœuré, épou- . vanté.' Voilà pourtant ce qu’un faux point de départ, suggéré par une antipathie sans fondement sérieux, ' peut engendrer de faux raisonnements et de fausses conclusions qui aboutiront au meurtre juridique d’un innocent ! Je ne saurais pourtant tenir les commandants du Paty de Glam et d’Ormescheville pour de méchants hommes qui sciemment, volontai- ; rement, se seraient promis de satisfaire au prix d’un crime de basses rancunes ou des haines personnelles. Je parierais qu’ils se sont crus impartiaux. On n’en flaire pas moins d’un bout à l’autre de cette singulière instruction, je ne dirai pas le parti pris, mais l’idée préconçue, devenue une sorte d’idée fixe, troublant le regard et faussant le jugement.

C’est en petit, mais avec des conséquences non moins dangereuses, ce que l’on peut constater chez les gens dominés par une monomanie qui leur fait tout voir sous un jour faux.

Il y a déjà bien des années, je dus conduire pour la remettre à un parent une pauvre institutrice affligée de la manie de la persécution. Elle était tombée chez moi en coup de vent, me suppliant de la protéger contre les ennemis dont elle était entourée. Un jeune homme très riche et très puissant, dans le pays étranger où elle donnait des leçons de fran-

d'un intellectuel

çais, s’était épris d’elle. Il ne lui plaisait pas, elle était honnête fille, elle avait repoussé ses avances. Depuis lors, il lui voulait mal de mort. Il avait organisé contre elle tout un système de persécution. Il avait soudoyé des agents de toute espèce pour lui nuire et même elle avait lieu de craindre pour sa vie : « Figurez-vous, monsieur, que cela ne cesse pas. Ce matin encore, dans l’hôtel où j’ai passé la nuit, j’ai trouvé ma paire de bottines devant une porte qui n’était pas la mienne ! Figurez-vous! En venant chez vous j’ai été suivie par deux messieurs à moustaches qui me regardaient d’un air effrayant. Je n’ai pas osé déjeuner ce matin. Le café que l’on m’a servi avait une couleur si étrange que je n’ai pu me résoudre à le boire de peur qu’on n’y eût mêlé quelque poison. Vous direz peut-être que j’exagère. Il y a comme ça une quantité de gens qui me le reprochent, et cela m’irrite beaucoup. Mais la preuve que je ne me trompe pas, c’est qu’il y avait un voyageur très barbu dans la salle à manger qui me suivait des yeux pour savoir si je boirais ou non mon café... »

Je vis bien tout de suite à quel genre de malheureuse j’avais affaire. Son idée préconçue lui faisait tout voir de travers. Combattre saturlutaine, raisonner avec elle, c'eût été peine perdue. Heureusement, elle avait pour le moment confiance en moi. Je lui fis donner à manger, et je me rappelle encore de quel œil soupçonneux elle examina de haut en bas la brave servante qui lui apportait de quoi se rassasier. Mais elle n’en mangea pas moins d’excellent appétit. Je devais l’accompagner en bateau à vapeur

jusqu’à l’endroit convenu avec le parent qui l’attendait pour la mener dans une maison de santé. Je la vis de nouveau qui tremblait comme une feuille, bien qu’elle se dît complètement rassurée par ma protection. Elle jetait partout des regards furtifs et inquiets. Elle glissa en mettant le pied sur le pont : on la poursuivait même à côte de moi! On avait exprès pour elle rendu cet endroit glissant! Elle remarqua avec terreur un petit marmiton, tout de blanc vêtu, qui la regardait en riant. Encore un soudoyé I Arriva l’heure du repas. Elle m’annonça qu’elle ne mangerait rien. « Ce petit cuisinier... vous comprenez ! » Comme je tenais à ce qu’elle mangeât, je tâchai de l’y décider. Non, le potage, les sauces, les viandes seraient travaillés à son intention. — « Mais vous ne seriez pas seule à les manger. Empoisonnerait-t-on tous les convives de la table d’hôte ?» — « Oh ! on saura bien s’arranger pour me servir l’aliment nuisible. »

— « Hé bien! demandez des œufs à la coque, et dites que vous ne voulez pas autre chose. » Cette idée la ravit. « Je n’y avais pas pensé. Oh! comme ils vont être attrapés!... Mais ne pourraient-ils pas, en pratiquant un trou dans la coque, y introduire quelque chose de dangereux? » — « Hé bien ! vous vous assurerez qu’il n’y a pas de petit trou ». — « C’est cela, c’est cela », fit-elle toute joyeuse; et elle mangea six œufs à la coque. Car elle avait de nouveau un appétit formidable. Le soir, un peu avant d’arriver, elle avait vu dans les yeux du petit gâte-sauce, toujours en blanc, combien il était penaud du tour qu’elle lui avait joué. Enfin elle fut

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remise aux soins de son parent qui m’en débarrassa.

La comparaison est grossissante, mais c’est au fond la même loi mentale.

Notez bien que chacun des petits faits dont la pauvre fille alimentait sa toquade avait sa réalité. Ce qui brouillait tout, c’est qu’elle ne les envisageait qu’en les mettant en connexion avec son idée fixe. Ses bottines, sa glissade, les messieurs moustachus et barbus, le marmiton, tout cela était très réel, mais tout cela était coloré par son imagination prévenue et teint de couleurs fausses. Combien de fois l’acte d’accusation contre Dreyfus ne m’a-t-il pas rappelé cet incident de ma vie passée 1

Il est démontré pour moi qu’on a cru d’avance que le juif Dreyfus était le coupable, qu’il ne pouvait pas y en avoir d’autres dans l’état-major, qu’on n’allait pas l’accuser parce qu’il était juif, mais qu’il ne s’agissait plus que de réunir tout ce qui, dans les actes ou dans les paroles du juif, pouvait donner du corps à l’accusation. On ne se tromperait donc pas en signalant comme indices du crime commis tout ce qu’on avait pu ramasser sur son compte, depuis le fameux bordereau dont l’écriture différait de la sienne jusqu’à la connaissance qu’il avait de plusieurs langues. Tout était regardé à travers des lunettes sur lesquelles était au préalable gravé en grosses lettres le mot : Trahison !

10 janvier 1898.

J’ai relu pour la quatrième fois l’acte d’accusation. J’ai été abasourdi quand j’ai trouvé ce matin, dans un journal et sous la plume d'un rédacteur dont j’estime beaucoup le talent, que la publication de cette pièce réduirait certainement au silence les défenseurs de Dreyfus. Est-il possible que cet homme d’esprit en ait retiré cette impression? Quant à moi, il achève de démontrer la nullité des préventions qui pesaient contre l’inculpé.

Je peux me rendre ce témoignage que j’ai banni de mon esprit, pour faire cette quatrième lecture, tout ce que je pouvais considérer comme acquis par mes analyses antérieures. J’ai l’habitude de cette opération intellectuelle, et elle ne me coûte qu'un très léger effort. Le résultat s’est trouvé absolument le même.

Il y a des gens qui, par calcul politique, ou parce qu’ils n’aiment pas à penser qu’ils ont été les dupes d’une première apparence, souhaiteraient de tout leur cœur que la culpabilité de Dreyfus fût chose irrévocable, sur laquelle il n’y eût plus à revenir. Et ce souhait, que j’ai moi-même un moment partagé, influe visiblement sur leurs appréciations. Ils s’impatientent quand on leur en parle et ne veulent rien étudier, rien écouter.

Quand même l’intérêt de mon repos et de mes études conspirerait avec leur désir, je ne saurais me rallier à leur point de vue; je dirai

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même qu’en s’enveloppant de cette indifférence de commande, en contribuant par conséquent à entretenir l’opinion vulgaire sur le compte de la victime d’une formidable erreur, on devient jusqu’à uu certain point complice de l’injustice dont le condamné pâtit si cruellement depuis trois ans. Je n’ai malheureusement aucun pouvoir pour faire réformer un jugement auquel, hélas! j’ai moi-même applaudi au premier moment.

Imbécile que j’étais, ridicule gratte-papier, bélitre, grand nigaud, acceptant les yeux fermés, sans réflexion, sans examen, une sentence dont j’ignorais les dessous, comment ai-je pu être infidèle à ce point aux principes de critique dont je me fais toujours une loi dans mes jugements historiques ! Je me rappelle combien j’étais sévère pour l’infortuné en constatant que son crime prétendu était d’autant plus abominable qu’on cherchait en vain à quel mobile il avait pu céder pour le commettre. Il avait donc fait le mal, un mal odieux entre tous, pour le plaisir de faire le mal. O’est le caractère que la légende attribue à Satan. Superstitieux que j’étais, j’aurais dû par cela même me défier d’un arrêt présupposant une pareille monstruosité. C'était du surnaturel retourné.

Aujourd’hui je n’hésite plus. Ma conviction est faite.

Et qu’on n'aille plus me parler de pièces secrètes, incommunicables, démontrant en dehors des chefs d’accusation connus qu’on a bien fait dans tous les cas de condamner Dreyfus. Quand je vois combien sont misérables les preuves qu’on a produites à

l’appui de l’accusation, quand je les compare atout ce qui rendait cette accusation de tous points invraisemblable aux yeux de quiconque ne croit pas qu’un juif est autrement fait que nous tous, quand je pense qu’on a pu prendre au sérieux des arguments qui ne résistent pas à une minute de critique, — lors même qu’un arrêt ne serait pas déjà vicié par l’introduction illégale de documents demeurés inconnus à l’accusé, — comment veut-on que j’attache la moindre valeur à des pièces jugées démonstratives par les mêmes esprits qui ont pu prendre et présenter comme valides des démonstrations qui ne prouvent absolument rien?

Existent-elles seulement ces pièces que nul n’a pu connaître que ceux qui nous en parlent, parce qu’ils sentent bien que ce que l’on connaît ne pèse pas un fétu dans la balance d’un jugement impartial ? Sont-elles authentiques ? Est-on bien sûr qu’on n’en ait pas fabriqué? Ne parle-t-on pas d’étranges dépêches adressées au lieutenant colonel Picquart à Tunis et forgées tout exprès pour le compromettre? Ces pièces mystérieuses ont-elles la portée qu’on leur attribue? A-t-on reculé devant l’infamie d’écrire en toutes lettres le nom de Dreyfus là où il n’y avait qu’une initiale? N’a-t-on pas répandu le bruit que Dreyfus avait fait des aveux? C’était faux, archi-faux, c’est démontré faux. On en avait, disaiton, la certitude morale. C’est toujours la même pétition de principe. On croit d’avance à la culpabilité, et tout ce qui se dit et s’invente pour appuyer la thèse préconçue est accepté par les gens obéissant au même préjugé irréfléchi.

Je n’accuse personne. Je crois aune série d’entraînements emboîtés les uns dans les autres. Des préjugés antijuifs ont orienté les esprits dans un certain sens. Des chefs militaires, ayant sous eux des officiers qui, par pli d’esprit contracté depuis longtemps, ne se permettraient pas de révoquer en doute l’opinion de leurs supérieurs, ont imprimé le branle aux soupçons gratuits et aux interprétations unilatérales. On a vu noir ce qui était blanc, incriminé ce qui était naturel, trouvé blâmable ce qui était louable. Ainsi s’est formé le nuage d’orage dont la décharge a atteint un malheureux en pleine poitrine. Le vrai coupable, c’est l’antisémitisme, et c’est peut-être la plus éclatante, c’est loin d’être la seule des iniquités dont il est la cause première.

Dorénavant, je le répète, ma conviction est entière.

En mon âme et conscience, Alfred Dreyfus était innocent.

Alfred Dreyfus aurait dû être acquitté.

Le procès qui lui a été intenté et dont il est sorti condamné, voué à l’infamie, doit être révisé.

Je ne peux rien, du moins je ne peux que bien peu de chose pour qu’on en vienne là. Mais le peu que je pourrai, je le ferai.

Je tâcherai de réparer ainsi, dans la très faible mesure de mon pouvoir, la part de faute que j’ai commise en m’associant à tous ceux qui croyaient aveuglément à la grande trahison de l’officier alsacien.

Nous arrêtons là les extraits du journal de^ notre vieil ami. C’est le 10 janvier 1898 que s’ouvraient

les débats du procès Esterhazy, et l’affaire Dreyfus, quoi qu’on fît pour l’en disjoindre, allait entrer dans une phase nouvelle. Notre but était uniquement de montrer comment un « intellectuel », très bon pa- : triote, mais amoureux de la justice, avait passé successivement de la foi au doute et du doute à la conviction que les juges de Dreyfus s’étaient fourvoyés et avaient frappé un innocent.

Cette conviction , désormais inébranlable chez lui, n’a pu évidemment être modifiée par ce qu’il a su du procès Esterhazy, par le retentissant appel de M. Zola, par le procès orageux intenté à ce dernier et poursuivi au milieu des clameurs de la rue et des scandales du Palais.

Nos lecteurs, s’ils ont suivi le ül de sa pensée, n’ont pas besoin qu’on leur dise les impressions qu’il en a retirées. Nous signalerons seulement quelques-uns de ses jugements. Il trouve, par exem- ■ pie, qu’on s’est « donné autant de peine pour ac- » quitter le commandant Esterhazy qu’on en avait » pris pour condamner Dreyfus. »

Il est tout scandalisé des ovations prodiguées à un officier qui, lors même qu’il serait innocent du crime proprement dit dont il est publiquement accusé, n’en a pas moins révélé dans plusieurs lettres avouées par lui-même des sentiments qui outragent l’armée aussi bien que la nation françaises.

— 11 a applaudi de tout son cœur à l’éloquent appel de M. Zola au Président de la République en faveur d’une cause qu’il croit être celle de la justice et de la vérité, encore bien que son humeur pacifique lui fasse regretter la violence de quelques exprès-

d’un intellectuel

sions et l’insistance mise sur la volonté réfléchie, préméditée, de condamner Dreyfus. Comme on a pu le voir, il croit plutôt à des entraînements plus ou moins inconscients, à des préjugés qui égarent la logique, à des plis d’esprit dont on ne se rend pas compte. Mais c’est une raison de plus pour qu’en présence de la nullité pitoyable des charges élevées contre le condamné, on se décide enfin à reviser un procès qui comptera parmi les erreurs célèbres de la justice humaine.

Ailleurs il s’égaye de l’épithète médiocrement correcte qu’on a donnée dans la presse et au Parlement au groupe si nombreux d’hommes appartenant à la catégorie des hommes d’étude et de science qui de plus en plus en sont venus, non seulement à douter de la culpabilité de Dreyfus, mais encore à affirmer son innocence. On les a baptisés du nom d’ « intellectuels. » Cela ne veut rien dire, si cela ne désigne pas des hommes habitués, plus que d’autres, à appliquer leur intelligence, leur critique raisonnée et une dialectique serrée à la solution des questions obscures. Probablement on a voulu faire entendre que ces hommes de cabinet, non mêlés aux luttes quotidiennes et aux affaires positives, se laissent aller à des appréciations qui seraient toutautres s’ils mettaient eux-mêmes, comme on dit vulgairement, la main à la pâte. Cela signifierait donc que le jugement est plus sain chez ceux qui sont emportés par l’ardeur de la lutte et les passions qu’elle déchaîne que chez ceux qui examinent les choses en spectateurs calmes, désintéressés et se possédant pleinement. C’est une thèse qui se

justifiera difficilement devant le bon sens. Du reste, avoir contre soi, dans un pays et dans un temps donnés , les intelligences les plus cultivées n’a jamais été une raison d’affirmer qu’on est dans le vrai. Ordinairement .ce que ces intelligences-là pensent et proclament finit par s’infiltrer dans la multitude d’abord revêche à leurs remontrances, et ce sont elles qui déterminent à chaque époque le jugement de la postérité. Les «intellectuels» pourraient rappeler aux triomphateurs du jour le mot du poète rappelant à la dame qui dédaignait ses hommages que l’avenir

Ne saura que vous fûtes belle

Que parce que je l’aurai dit.

Les extravagances graphologiques de M. Bertillon l’ont de nouveau beaucoup amusé, — et attristé, — puisqu’elles ont eu de si douloureuses conséquences. — Quant au « syndicat », cette solennelle niaiserie, et à l’accusation de vénalité lancée par une certaine presse contre les amis consciencieux de la justice et de la vérité, il en a ri. Tant pis pour ceux qui prennent au sérieux de pareilles calembredaines. Elles vont rejoindre en mythologie l’histoire delà «dame voilée.» — Le silence du général Mercier, refusant de répondre sous la foi du serment à la question formellement posée si, oui ou non, une pièce secrète, non connue de la défense, a été communiquée au Conseil de guerre dans la chambre de ses délibérations, lui paraît, ce qu’elle est en effet, un aveu. — Il ne comprend pas que la défense n’ait

d’un intellectuel

pas coupé court aux débats immédiatement après les menaces proférées par le chef de l’état-major en prévision du cas où le jury acquitterait M. Zola. Il lui semble qu’on avait là le confitentem pris sur le fait même. Car, en disant que le premier Conseil de guerre avait condamné Dreyfus et le second acquitté Estherhazy par ordre, M. Zola n’entendait évidemment pas qu’on leur avait commandé la condamnation, puis l’acquittement, du même ton et avec la brièveté qu’on met à commander: « Portez armes ! » mais qu’il y avait eu directement ou indirectement l’une de ces impulsions de supérieur à inférieur auxquelles, dans l’armée, on ne sait pas et ordinairement on ne doit pas résister.

Le résultat du procès Zola ne l'a pas étonné. En fait, le jury a été l’écho d'une opinion très généralement répandue, et c’est cela surtout qui l’afflige. On a réussi à identifier l’honneur de l’armée avec l’infaillibilité de quelques-uns de ses chefs, et le pis est que l’armée elle-même croit à cette identité et que la majorité de la population y croit encore avec elle. C’est un grand succès pour l’antisémitisme, cause originelle de tout le grabuge.

Cependant il ne perd pas courage. Il sait que les défenseurs de la bonne cause ne se lasseront pas dans leurs revendications, que le prétendu syndicat, auquel on a vu des hommes sérieux croire avec la crédulité d’une vieille portière, voit tous les jours augmenter le nombre des prétendus syndiqués, et en vieil humaniste il résume ses prévi-

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sions et ses espérances en ces deux formules latines :

Adversus injustitiam aeterna auctoritas « Contre l’injustice revendication éternelle. » Magna est veritas, et praevalebit « Grande est la vérité, et elle prévaudra. »

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