‹ Les etapes d'un intellectuelChapitre 4 sur 7 · I.FS ETAPES · texte numérisé non relu

I.FS ETAPES

seurs qui vous notifient l’une après l’autre les fournitures qu'ils vous remettent.

Résumons cet important document.

Quelqu’un qui parait bien placé pour rendre ce genre louche de services annonce à son correspondant qu’il lui envoie des renseignements sur une nouvelle pièce de canon mise à l’essai, sur les troupes de couverture (à la frontière, je suppose), sur une modification aux formations de l’artillerie, sur l’expédition de Madagascar, plus le projet de manuel de tir destiné à l’artillerie de campagne. Il ne peut laisser ce dernier livret que très peu de jours entre les mains de son correspondant. Le ministère tient à ravoir tous les exemplaires distribués aux régiments, mais ce quelqu'un offre d’en faire opérer la copie.

Cela décidément ressemble bien à la lettre d’un traître. Ce n’est pas à un officier français qu’elle a pu être adressée. Il n’aurait pas eu besoin de ces renseignements-là. Pourtant c’est bien à un militaire qu’elle est envoyée. Elle n’est pas signée, cela se comprend tout seul. Mais on regarde comme indubitable qu’elle a été écrite par Dreyfus. Les experts qui ont déposé devant le Conseil de guerre, entre autres le célèbre M. Bertillon, n’ont pas hésité à l’affirmer.

A présent je sais bien que la ressemblance des écritures n’est pas une preuve irréfutable qu’une même main les ait tracées. Un de mes amis a une écriture si ressemblante à celle d’un autre de mes correspondants que, lorsque je reçois une lettre de l’un ou de l’autre, je ne distingue pas sur l’adresse

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quel est celui des deux qui m’a écrit. Mais il faut reconnaître que de pareilles ressemblances sont des plus rares. Par conséquent, s’il y a un ensemble, une convergence d’indices et d’arguments décidément contraires à l’accusé, l’identité de son écriture et de celle d’une pièce qu’il n’a pas signée pour bonnes raisons devient une présomption de plus, et très forte, contre lui.

Ou ne peut s’arrêter devant l’idée que ce bordereau aurait été fabriqué dans un intérêt de vengeance ou de chantage.

La seule chose à savoir, c’est si vraiment l’écriture du bordereau et celle de Dreyfus sont les mêmes.

Je n’en puis guère douter, puisque telle a été l’opinion des experts et du conseil de guerre. D’où vient cette pièce? Comment le Matin se l'est-il procurée? J’aime à croire que c’est l’état-major luimême qui, pour soulager nos consciences, a fait publier ce précieux document qui ne compromet rien ni personne. Je ne pourrais soupçonner sans preuve un des experts d’avoir gardé par devers lui quelques reproductions photographiques pour les vendre ensuite à bon prix.

Ma confiance renaît. Je la savoure. C’était trop pénible de voir sans cesse en imagination 1 ’Ecce homo de l’île du Diable et de se dire qu’il était peut-être innocent.

Mais, pour que ma confiance soit entière, il faut que je puisse me procurer des lettres ou écrits de Dreyfus et que je sois à même de comparer. L***, qui connaît la famille, pourra peut-être me rendre ce service signalé. Je l’attends demain.

Il y a peut-être une grande indiscrétion à demander communication à une famille qui ne vous connaît pas des échantillons de l’écriture d’un de ses membres. Mais L***, qui est l’ami des Dreyfus et le mien, pourra se porter garant de mes intentions aussi bien que de mon état d’esprit. Puisque la famille se dit convaincue de l’innocence de l’excapitaine, elle ne doit pas craindre les occasions de prouver à ceux qui doutent de sa culpabilité qu’on s’est trompé en le déclarant coupable. L’intérêt qu’elle aurait elle-même à faire cette démonstration vaut bien la peine que l’on passe par-dessus les petits scrupules qu’on pourrait éprouver à l’idée de faire passer sous les yeux d’un tiers des échantillons d’écritures destinées d’abord à l’intimité d’un cercle de parents et d’amis.

19 novembre 1896.

Hier, à la Chambre, un député, M. Castelin, a interpellé le gouvernement au sujet de Dreyfus, ou plutôt de l’évasion dont avait parlé un journal anglais. M. Castelin paraît convaincu de la culpabilité. Il est bien heureux. Mais pourquoi interpeller à propos d’un fait que depuis des semaines on sait purement imaginaire? La discussion ne pouvait que bombyciner dans le vide. L’ordre du jour voté d’accord avec le gouvernement ne pouvait lui-même sortir du vague, et il y est resté.

Le gouvernement, en l’état des choses, ne pouvait parler que conformément à la situation officielle-

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rient créée par l’arrêt du conseil de guerre. Ce l’est pas là-dessus que j’eusse désiré une interpelation. C’est sur l’introduction de la pièce secrète tors du débat dans la chambre où les juges délibéaieDt. Voilà le point essentiel, et dans cette phambre, qui a la fièvre des interpellations à jet ontinu, personne ne se lève pour demander des claircissements sur un point aussi grave ! Comrenne qui pourra.

J’ai vu L**\ et à ma grande satisfaction il m’a romis de soumettre ma demande à ses amis )reyfus. Il croit que la famille consentira. Elle ossède de nombreux spécimens de l’écriture du ondamné et ne craint pas de les montrer.

24 novembre 1896.

Dieu du ciel! Ai-je la berlue? Je me frotte les eux, je mets tous mes pince-nez l’un après l’autre, j les ôte, je les remets. Toujours la même évieDce. Les bras me tombent du corps, ou plutôt je rends ma pauvre tête à deux mains, n’y compreant plus rien, mais là, rien du tout !

L*‘* m’a apporté lui-mêm e les spécimens de récriire de Dreyfus que je désirais avoir quelque împs à ma disposition. J’ai trois lettres de dififéîntes dates et une page d’écriture sur un thème isignifiant. Je les compare au fac-similé du Matin.

Mais ce n’est pas du tout cela, mais là pas du Dut cela !

L’écriture de Dreyfus est fine, pointue, incorrecte

comme celle d’un homme qui n’a aucune prétentio à la calligraphie, mais, comme impression d’er semble, elle est plutôt agréable à l’œil et presqr toujours facile à lire. Les interlignes sont tr< égaux. Elle me paraît de celles qui dépendei beaucoup, quant à la netteté et à la direction plr ou moins inclinée des lettres, de la plume qu’o! emploie, dure ou émoussée, traçant courammer les caractères ou bien nécessitant quelques effort! parce qu’elle n’obéit pas docilement à la maiii C’est ce qui arrive à tout le monde ; mais la physic nomie générale de mes spécimens est toujours 1 même.

L’écriture du fameux bordereau est très diffé rente. Elle fait l’impression d’un gribouillage dif ficile à déchiffrer, écrit par un écolier qui brochi son devoir et ne songe qu’à aller vite. Elle es. plutôt arrondie. Quelque chose de désordonné et di « sans soin ». Il y a des syllabes entières qu’il fau deviner. Les interlignes sont très inégaux. Le. lettres très petites pour la plupart, quelquefois im perceptibles, sont épaisses, grasses, quand elle: sont bien marquées. Si j’avais à deviner le caractèrf des deux écrivains d’après leur écriture, je dirai: que tous deux ont en commun une certaine brus-i querie militaire, mais que chez Dreyfus cette bru^ querie se concilie avec une continuité régulière d< la pensée allant vite, mais méthodiquement d’un point à un autre, tandis que l’écriture du bordereau a quelque chose de heurté, de saccadé, d( « va comme je te pousse ». Psychologiquement, on aurait déjà le droit de déclarer que ce sont deux

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mains différentes qui ont tracé le bordereau d’une part, les spécimens que j’ai sous les yeux de l’autre.

Accablé par la première impression, j’ai recommencé plusieurs fois aujourd’hui la même épreuve, en m’efforçant d’oublier tout à fait la sensation ! des essais antérieurs. C’est toujours la même chose.

On me dira : « Vous avez des lettres de Dreyfus sous leur forme originale ; vous n’avez pas l’original du bordereau. Vous n’avez de celui-ci qu’un facsimilé photographique, et la reproduction photographique altère plus ou moins la physionomie de l’original. »

C’est possible; mais, sans être expert eu écritures, j’ai assez manié de reproductions photographiques, j’en ai assez fait tirer sous mes yeux pour me rendre compte du genre d’altération que la photographie peut faire subir à un original. La principale, c’est qu’elle tend à empâter, à épaissir le dessin des lettres. Cet inconvénient diminue beaucoup, toutefois, si la photographie est soigneusement faite. Mais admettons l’objection.

Il est des choses après tout que la photographie ne change pas, par exemple, l’espace proportionnel des interlignes, l’inclinaison et les formes particulières des lettres, leur grandeur relative quand elles sont comparées les unes aux autres dans la même ligne ou dans des lignes différentes.

La reproduction photographique appliquée à deux . écritures différentes ne saurait les identifier. Vous aurez beau reproduire parla photographie les écritures de Dreyfus, vous n’aboutirez jamais à effacer

la différence qui existe entre elles et celle du bordereau.

Comment est-il possible que les experts s’y soient trompés, ou bien est-ce moi qui n’y vois goutte? Et ne devrais-je pas m’incliner devant leur compétence et leur grande habitude?

Hélas! c’est précisément de leur grande habitude que je me défie.

Continuons l’examen, entrons dans les détails.

Je suis, en particulier, très frappé d’une différence très caractéristique. Dans l’écriture de Dreyfus, le p initial des mots commençant par cette lettre est notablement élevé au-dessus de la ligne dont le mot fait partie, comme dans les mots projet , partie , pays, etc. En. revanche, quand le p est intérieur au mot, comme dans impossible, espoir, supposer, il ne s’élève pas au-dessus de la ligne ou ne la dépasse que très légèrement. — Dans le bordereau, je relève les mots pièce, projet, procurer, puis, peu, prendre, partir. Hé bien ! Dans chacun de ces mots le p initial est parfaitement de niveau avec la ligne dont le mot fait partie.

Chez Dreyfus le p initial est écrit en deux mouvements connexes : d’abord un grand jambage initial incliné de droite à gauche ; puis, sans quitter le papier, la main remonte et trace de bas en haut , de gauche à droite, un autre jambage qui ferait ressembler la lettre àun ? mal fait très aigu, si, arrivé au niveau de la ligne, ce second jambage ne décrivait pas un petit crochet qui en fait la lettre p. La même lettre dans le bordereau est aussi écrite en deux mouvements, le premier de haut en bas»

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le second de bas en haut, mais le plus souvent le trait tracé de bas en haut se confond totalement ou partiellement avec celui de haut en bas, et le crochet terminal est proportionnellement beaucoup plus marqué.

Dreyfus ferme ses g en haut. — Dans le bordereau, ouverts en haut, ils affectent la forme y grec, comme on peut le voir dans les mots renseignements, Madagascar, campagne , guerre.

Dreyfus écrit les s doubles, comme dans les mots blessure, essai, tantôt en leur donnant la môme forme, la forme ordinaire, tantôt en les écrivant, comme font bien des personnes, sous la forme d’une barre droite ou se rapprochant du 8, suivie d’un petit s ordinaire. — Dans le bordereau, dans les mots adresse, intéresse, fasse, la même dernière façon d’écrire les s doubles se retrouve; mais, différence très caractéristique, c’est le petit s qui est tracé le premier, et le grand jambage n’est tracé qu’en second lieu. Cela est on ne peut plus frappant .

On pourrait, je crois, faire encore des remarques analogues sur d’autres lettres, les c, les q, les m et les n, sur les accents, les virgules, etc. Mais ce que j’ai observé me suffit. L’écriture du bordereau n’est pas celle de Dreyfus. La vue d’ensemble en donne le sentiment très net, l’étude des détails le confirme.

Il y a pourtant une supposition qu’il faut examiner aussi. Un traître est aisément enclin à penser qu’il y aurait prudence à changer son écriture pour se réserver, le cas échéant, un moyen de dénégation. Il y ades gens qui réussissent à se donner deux

et même trois écritures pouvant servir à volonté. J’ai connu l’un de ces polygraphes qui faisait des choses étonnantes. Mais, comme je le lui donnais à remarquer, et il en convenait, il n’y avait, quand on les comparait, qu’une seule de ces trois écritures qui fût naturelle et d’air aisé. On constatait dans les autres quelque chose de tendu, d’affecté ; on sentait l’effort, et, devant trois échantillons d’écriture différente, quoique de sa main tous les trois, on distinguait à première vue son écriture habituelle et spontanée.

Hé bien ! l’hypothèse n’est pas applicable à l’écriture du bordereau. Je le répète, c’est une vilaine écriture qui marche à la diable, rapidement et sans souci des détails. Si c’est là une écriture contrefaite, dénotant le soin, l’attention, l’effort d’un homme qui doit veiller sur chacun de ses mots, chacune deseslettres, je renonce à toute critique des écritures.

Mais il y a plus. On me met, je suppose, en face de deux écritures. Je les trouve dissemblables en physionomie générale et en particularités graphiques. La conclusion qui s’impose tout d’abord, c’est qu’elles ne décèlent pas le même écrivain. C’est du moins l’idée qui viendra à tout le monde.

Alors on m’arrête. On me dit : « Prenez garde, l’auteur de l’écriture A est un traître qui avait intérêt à se dissimuler quand il a écrit B. Il a donc à dessein altéré, déguisé son écriture. — Mais qui vous a dit que l’auteur de A est un traître? — Des gens qui le présument sans doute et qui ont des motifs de penser qu’il est l’auteur de B. — Soit, mais vous

d'un intellectuel

allez donc leur répondre qu’ils ont raison, quoique les écritures diffèrent ! A quelle absurdité vous laissez-vous donc acculer? Des juges indécis vous demandaient de les éclairer de vos lumières techniques, et on dirait que vous procédez à l’examen de la pièce suspecte en prenant leur soupçon pour une certitude et en cherchant d'avance quelque moyen d’expliquer les différences. Mais ne voyezvous pas que vous commettez ce que l’Ecole appelle une pétition de principe et que, lorsqu’on attend de vous une appréciation impartiale, vous avez déjà un parti pris! Que vous l’ayez pris de vous-même ou reçu d’autrui, c’est toujours un parti pris.

C’est terrible. Si, persuadés d’avance que les accusateurs ont mis le doigt sur le coupable, vous vous attachez àleur faire croire que les écritures, quoique différentes, sont pourtant certainement de la même main, celle de l’accusé, votre appréciation va confirmer dans leur prévention encore dubitaLive des juges qui vous croiront sur parole, tandis qu’en réalité c’est leur prévention hésitante qu’ils vont retrouver et considérer comme entièrement démontrée par votre appréciation.

Vous aurez donc fait comme ces anciens alchimistes à la recherche de la pierre philosophale qui mettaient un peu d’or dans le creuset où ils mêlaient ensuite toutes sortes de substances, qui chauffaient à blanc, et qui s’émerveillaient, quand tout était évaporé ou dissous, de retrouver un peu d’or. Parbleu ! il y était déjà, ils l’y avaient mis.

Je me précautionne d’avance contre cette façon d’imputer à un homme une écriture qui diffère de

la sienne, parce qu’il m’est revenu vaguement que les experts, dont l’avis a fortement pesé sur la décision du conseil de guerre, ont recours à quelque chose comme cela pour l’expliquer. Si l’on est traduit en jugement et condamné : 1° sur la foi d’un document qu’on vous attribue et dont l’écriture n’est pas la vôtre ; 2° sur celle d’an autre document qu’on ne vous a même pas mis sous les yeux, où est, je le demande en grâce, notre sécurité à nous tous innocents?

Mais quelle déception, mon Dieu ! quelle déception I

J’en perds le sommeil. Chaque fois qu’un nouvel élément d’appréciation sort de la nuit noire où le huis-clos nous avait plongés, il tourne régulièrement en faveur du condamné.

Que venez-vous maintenant nous parler de la pièce secrète? Quelle confiance pouvons-nous avoir dans ce document illégalement produit, quand nous voyons clair commele jour qu’on s’est sibien trompé sur l’origine du seul document soumis à l’accusé et à son conseil?

Il faut pourtant supposer qu’il y avait d’autres faits, d’autres charges contre l’accusé. On a dû lire au conseil et devant lui un acte d’accusation où elles se trouvaient énoncées avec cette clarté et cette sobriété qui convient à l'éloquence militaire. J’ai lu parfois de très remarquables pièces de ce genre rédigées par des officiers et qui auraient rendu jaloux plus d’un de nos avocats généraux. Mais il n’y a pas moyen de connaître cette pièce là. Huis clos, c’est encore un de tes méfaits !

d’un intellectuel

25 novembre 18%.

Il paraît que quelques personnes prétendaient que la fameuse pièce secrète n’avait pas été produite en chambre du conseil, qu’elle avait été, comme le bordereau, soumise au défenseur et à l’accusé.

Il est bien étrange qu’on ait attendu si longtemps pour nous le dire. Mais on ne nous le dira plus.

Les journaux ont publié aujourd’hui une lettre de Me Démangé, le défenseur de Dreyfus. Il déclare formellement qu’en fait de pièce écrite attribuée à l’accusé on ne lui a soumis que le bordereau. C’est net. La parole de Me Démangé n’est pas de celles qu’on révoque en doute ; d’autant plus que rien ne serait plus facile que de le confondre s’il avait avancé une contre-vérité, et il s’en serait bien gardé.

Eh bien ! nous approchons du complet. Et moi, vieil imbécile, qui aurais dû m’inspirer du principe que j’applique systématiquement à mes études : il ne faut s’en rapporter aveuglément à rien Di à personne, je me suis mis dans de beaux draps! O ma dame bretonne de l’autre hiver, comme vous aviez raison avec votre Chi lo sa! et que votre intuition était plus juste que les théories de votre voisin de table !

Summa summarum, la culpabilité de Dreyfus est douteuse, très douteuse, plus que très douteuse.

Et il est toujours là-bas, encagé, torturé de corps, d’esprit et de cœur, pour un crime qu’il n’a probablement pas commis. Pauvres de nous !

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