‹ Les Etapes d'un naturalisteChapitre 27 sur 44 · CHARLES BU ET · texte numérisé non relu

CHARLES BU ET

Il ne s'agissait plus, comme dans son admirable Prêtre, de peindre, en un homme, la lutte des deux fils qu'il y a en lui, — le fils de la Chair et le fils de la Grâce ; — il ne s'agissait plus de nous faire assister, malgrJ nous, à cette nuit terrible pour l'abbé Patrice, fatale pour le meurtrier Robert ; il ne s'agissait plus d'aveux arrache's à la haine et au mépris, de ces aveux que Taillade, à la Porte- Saint-Martin , Taillade, Vabbé Hamlet^ suivant le mot de Barbe}^ d'Aurevilly, écoutait en frissonnant, en s'afîolant, en menaçant; non pas, le prêtre qu'il devait nous montrer cette fois, — et si je lui reprochais quelque chose, c'est de ne nous en avoir montré qu'un dans ces scènes où l'on en eût voulu plusieurs, — ce prêtre n'est plus l'exception, je ne dis pas par les vertus qu'ils ont par grâce d'état, mais par la tentation, le malheur, et même, un instant, le doute du devoir.

L'abbé Félix, figure un peu incertaine et un peu terne auprès de ce grand abbé Patrice, c'est sans doute encore un fils de la Chair, mais un fils de la Chair en qui prime, que dis-je? en qui existe seule la Grâce, — car la Chair n'y est plus... ou si peu. Et c'est la vraie, la sérieuse critique, que je ferai à l'auteur des Scènes de la Vie cléricale^ de nous avoir montré un prêtre si peu homme et plus parfait que nos premiers

Ï)arents ne nous ont laissé la faculté d'être : et je a lui ferai, parce que cette perfection, autant que ma raison de profane en peut juger, l'homme le moins homme ne la peut conquérir que de vive lutte, et que cette lutte, s'il ne plaisait point à Charles Buet de nous la redire, — et ceci pouvait ne pas lui plaire ou ne pas lui être loisible, je dirai plus loin pourquoi, — il ne fallait

pas la rendre nécessaire, en nous racontant la vie d'un seul, alors qu'on pouvait écrire des e'pisodes de la vie de beaucoup.

Eh bien ! cette faute du romancier, je la crois intentionnelle, et si jelasignale ici, c'est, non pas pour la lui faire remarquer, à lui qui Va.i'oidue^ mais pour couvrir en quelque sorte ma responsabilité' de critique, vis-à-vis de lecteurs qui n'eussent pas compris que je loue, dans les Scènes de la Vie cléricale^ les bonnes et belles choses qui y sont, sans regretter celles qui n'y sont pas et que l'auteur, entre tous, e'tait capable d'y mettre.

Des archevêques, des e'vêques, des prêtres ont fe'licite', ont remercie' Charles Buet d'avoir e'crit ce livre sous l'inspiration des plus pures tendresses, des souvenirs les plus doux, après avoir ose' camper en vainqueur sur les planches, — des planches que Bossuet et Fénelon n'eussent plus anathe'matise'es, — un type sacerdotal qui renverse Basile, — un libre penseur, — et Tartufe, — un vague déiste, — déguisés sous le froc ou la robe. C'est qu'il y a vraiment de belles et bonnes choses dans ces Scèiies^ même après ces idylliques réminiscences de la vie enfantine et des jiipenilia qui feront pleurer des larmes suaves de ressouvenir à plus d'un lecteur.

Trois grands sentiments dominent ce livre, et en- ont inspiré les oasis littéraires : le patriotisme, la charité, le devoir. A Charles Buet, qui n'est pas né Français, je crois, mais à la franche et loyale poitrine savoyarde de qui il a suffi de respirer la douce halenée de la France, qui parfois vente vers le village natal, pour s'y imprégner de français amour pour la patrie, — la petite et la grande, — le premier a dicté le récit de la campagne de 1870, le dévoûment sublime

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et chrétien de Tabbe' Fe'lix. La charité' console ce que j'appellerai volontiers l'agonie d'une âme, que rien, physiquement, ne de'tache de la vie et que la société', en gardien vigilant du verger humain, en secoue comme un fruit pourri ; le devoir illumine le récit intitulé le Viatique^ qui est peut-être le meilleur des Scènes.

Voilà, rappelé à la hâte, sans ordre et sans précision, ce qu'il y a de grand dans ce livre et en même temps dans ce qu'il peint de la vie des prêtres. A Champfleury, à Ferdinand Fabre qui ont prétendu '-avoir le prêtre et le peindre et qui, — le dernier au moins, — en savaient quelque chose, mais l'avaient oublié ou l'oubliaient de temps en temps, Charles Buet oppose le prêtre, tel qu'ils eussent dû le peindre toujours.

Et ces prêtres de Ghampfieury, qui n'ont été ordonnés, bien certainement, que de la main d'un romancier, ces prêtres de Fabre qui ne sont point tout à fait orthodoxes, me font souvenir que je me suis engagé à expliquer pourquoi l'abbé Félix n'est pas le prêtre complet, pourquoi il est seulement le fils de la Grâce, c'est-àdire de la parfaite vertu, et point le fils aussi de la Chair, c'est-à-dire des tentations.

La raison en est que les Scènes de la Vie cléricale appartiennent à ce que l'on est convenu d'appeler la littérature catholique, — et qui n'est littérature que par accident, sous la plume de deux ou trois écrivains qui viennent et qui vont ailleurs, et qui n'est catholique jamais, dans le sens réel du terme.

Dans ce garrot meurtrier, qui étreint et étranglerait l'allure d'écrivain de Charles Buet, la langue ne peut prononcer certains mots, les plus innocents des mots qui ne le sont pas, certains

mots qui sont dans le catéchisme et jusque dans l'Evangile ; la plume ne peut de'crire ce que décrivait et flagellait l'éloquence de saint Jean Chrysostôme et de saint Jérôme.

Ce cant pudibond, et plus genevois que romain, l'Espagne et l'Italie qui ont bien autant de foi que ce qu'on appelait jadis le royaume très chrétien, se gardent de nous l'envier. Libres de cette grande liberté catholique, qui s'arroge le droit de toucher aux passions pour en montrer le présent comme aussi l'avenir, Dante, Calderon y ont chrétiennement chanté, et sous la robe de ce dernier, prêtre et saint, un cœur méridional a pu revendiquer le droit de parler de cette miisica de la sangre qu'il faisait retentir avec autant de sonorité et toujours plus de pudeur que nos naturalistes éhontés.

Ce sont ces libertés sacrées qu'il eût fallu à l'auteur des Scènes de la Vie cléricale pour peindre en pied ceux qu'il n'a peints qu'en buste, pour suivre la voie catholiquement tracée par ce Maître en critique et en roman, qui a nom Barbey d'Aurevilly. Puisse-t-il les avoir bientôt revendiquées et conquises, pour écrire désormais, sous l'œil de Dieu, ce qu'il croit, ce que nous croyons, le vrai, le juste, le bien, le beau !

Mars 1882.

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