LITTÉRATURE ANGLAISE. I7I
Dickens, Thackeray et Bulwer dans le roman, Carlyle en histoire, il serait regrettable de laisser croire à nos enfants que les lettres n'ont rien produit de l'autre côte' de la Manche.
Il ne serait pas moins regrettable non plus de nommer Tennyson, sans ajouter à son nom ceux des pre'raphae'listes, Gabriel Dante Rosetti surtout, et de Swinburne qui n'est pas sans analogie avec Baudelaire et Rollinat; George Eliot, sans dire un mot de ses e'mules Ouida et Rhoda Broughton, que l'on popularise, depuis quelques anne'es, chez nous, par d'habiles traductions. Cette re'serve faite, je suis plus à l'aise pour faire ressortir toute l'immense lecture qu'il a fallu à M. Filon pour re'digerces six cents pages d'analyse concise et serrée, car les de'tails biographiques ont moins de place dans son livre que l'examen des œuvres, et l'on comprendra aise'ment la raison de cette manière d'agir dans une histoire de la litte'rature anglaise et non des e'crivains anglais. Je ne puis qu'approuver lesconclusionsde M .Filon, espe'rer en l'avenir intellectuel des Iles Britanniques, quoique peut-être, decette litte'rature maladive et en crise d'enfantement, je n'attende pas lague'rison par la même me'dicamentation que lui, si je puis m'exprimer ainsi.
Nos langues modernes s'usent et se modifient sans cesse dans le grand creuset de la vie sociale : qu'importe ? Plus l'instrument s'affine, et plus l'ouvrier doit être habile à le manier pour qu'il ne se brise point entre ses mains maladroites. L'Angleterre, qui continue à régner sur le monde par sa puissance maritime et sa merveilleuse industrie, ne manquera jamais de ces forgerons de la phrase qui font leur choix dans la fonte nouvelle, avant de la jeter dans leur
moule. Avec la langue, les procédés littéraires doivent changer, se renouveler, se rajeunir. Il ne peut plus d'ailleurs y avoir aujourd'hui de rivalité entre les races sur le terrain des lettres : tous les peuples sont maintenant au même point. Chez tous, se livre la même bataille entre les débris de ce qui fut la théorie romantique et les ardentes aspirations, sans ordre ni méthode, des générations jeunes, sincères dans leur passion pour le réel et le vrai et appelées à dégager un jour, après quelques luttes encore peut-être, la formule de la littérature de l'avenir.
Swinburne, Eliot, Ouida, Rhoda Broughton, qui sont des révolutionnaires comparés àTennyson et à Bulwer, passeront quelque jour aux 3^eux de la postérité pour des pionniers de l'idée nouvelle, pour des écrivains de transition. Ceux qui doivent, pour l'Angleterre, trouver le Sésame qui ouvrira la voie du triomphe, en sont déjà sans doute les émules inconnus.
Un mot encore, avant de fermer le livre de M. Filon : voici, je crois, le premier livre d'histoire d'une littérature étrangère, sorti de la main d'un Universitaire, et dans lequel le roman ait nettement et franchement sa place, le premier dans lequel il soit écrit, sans une énergique réprobation, que le roman est aujourd'hui la forme la plus vivante et la plus sincère de la littérature contemporaine. Comme nous voilà loin de l'époque où M. Saint-Marc-Girardin ou Villemain, je ne sais plus lequel des deux, se demandait, d'un ton un tant soit peu ironique, si le roman avait bien ses lettres de marque en littérature !
Juillet 1883.
JE ne sais trop comment on ose pre'tendre, qu'en ce bel an de Dieu i883, personne ne lit plus de vers. Jamais, peut-être, on n'en publia davantage, et, si l'on en publie tant, c'est bien, ma foi, parce que l'on en lit un peu !
Sans doute, beaucoup de ces volumes n'attendront pas la fin de l'anne'e pour hanter les quais, — mais ce sort, partage' avec beaucoup de bons esprits, n'a rien qui de'shonore : le dernier livre de Fre'de'ric Bataille n'aura point, je crois, cette infortune, ou bien s'il l'a, il fera partie de l'aristocratie de ces invalides des Lettres. J'ai bien trouve', l'autre jour, dans la boîte d'un Le'cureux quelconque, se serrant les coudes pour repousser les Philistins, Richepin, Bouchor, Montegut, Rollinat, Jean Lorrain, Armand Silvestre et le cher fclibre Fc'lix Gras, d'aucuns avec don d'auteur, je suis trop discret pour dire à qui. J'ai recueilli les pauvres naufragc's auxquels mon relieur fait, en ce moment, une fraîche toilette
(l) Premières Rimes (187$), épuisé. — Le Carquois (1880), in-l2, en réimpression. — Une Lyre (1883).
digne d'eux : c'est à ceux qui sont capables, je ne dis pas de pareil de'vouement, mais de pareil plaisir^ que s'adresse surtout cette e'tude.
Fre'de'ric Bataille n'est pas un nouveau venu dans les lettres ; dix ans de travail, — et de luttes aussi, — trois recueils successivement mis à la lumière (i) lui donnent droit de cité parmi nous, et il semble être temps que son nom jaillisse des revues de province et des journaux spe'ciaux aux poètes, comme la Reinie de la Poésie^ dont il est à coup sûr un des plus brillants collaborateurs. Et, comme la camaraderie abuse trop souvent des mots, je cite le poète avant de faire son éloge ; l'or de ses rimes servira ainsi de passeport à ma prose de plomb. Gens du métier, lisez les vers à Baudelaire que Sully Prudhomme jugea à leur prix et qui forment ce sonnet dont Boileau disait qu'il vaudrait seul un long poème:
A quelle acre mamelle as-tu tété le mal ? Quel philtre meurtrier abreuva ta jeunesse, Quel amour monstrueux et quel rut de faunesse, Dans la lande souilla ton désir virginal ?
Quel odieux serpent, quel succube infernal Roula tes rêves blancs sous l'infâme caresse ? Quels ongles de faucon, quelles dents de tigresse Ont pu déchirer l'aile à ton pauvre idéal ?
O toi qui visitas le royaume des goules Et le Pandémonium des marais ténébreux, O terrible sculpteur, qui cisèles et coules
Dans l'airain éclatant de ton vers vigoureux Les torses convulsés d'un peuple satanique : As-tu conduit le Dante en ton enfer cynique ?
Convient-il pas maintenant de parler de Fré-
déric Bataille, dire un mot de ses de'buts — car il est de ceux, n'est-ce pas? dont les origines valent la peine d'être e'tudie'es, — et le portraicturer en pied sous sa maladive figure de poète et d'homme ?
Fils d'un paysan, ^/;ze de stoïcien luigiienot dans la poitrine duquel battait un cœur defemme^ Fre'de'ric Bataille, débuta en iSyS, par une plaquette publie'e à Montbéliard et re'e'ditée dans les Pre^ inières Rimes. Ce sont surtout des vers d'amour que ces Délassements; beaucoup, notez-le, ne s'e'lèvent pas au-dessus de la moyenne. Presque tous les amoureux en savent faire autant. Fort heureusement, Bataille ne s'illusionnait pas sur la valeur de ce premier essai : il savait trop quelle force latente il y avait en lui, pour croire qu'il avait cre'e' un chef-d'œuvre. J'ai vu, disait-il à Coppe'e,
J'ai vu le jeune aiglon essayer sa puissance ;
Du roc aux flancs altiers, témoin de sa naissance,
Vers l'astre des splendeurs Il prenait son essor; son œil couvait l'espace Aux feux éblouissants, regardait, plein d'audace,
Nos sombres profondeurs.
J'ai vu se balançant aux branches d'aubépine, Plongé dans les parfums de la fleur purpurine,
Un timide oisillon ; Il commençait, craintif, sa douce chansonnette Et disait, plein d'émoi, sa première amourette A l'oiseau du sillon.
Et l'aigle au fort regard planait dans la lumière, Retombant sur son roc, reprenant sa carrière,
Dérobant des éclairs ; Et la frêle fauvette égayait les feuillages Par ses vives chansons, suaves babillages'
Epandus dans les airs.
Il n'y avait pas, on le voit, que du médiocre dans les Délassements ; mais ZépJiyrs, Anges^ Jeunes Poètes mourants^ Adieux ^y tenaient trop de place. Quelques pages fortes compensaient les ennuis de cette de'froque de la poésie poitrinaire d'antan : c'éiaÀQ.ntV Infâme Calomnie^ A une Vosgienne.
Deux ans plus tard, le recueil, augmenté des Libres Paroles et des Fleurs de ronces, reparaissait sous le titre commun de Pr^emières Rimes (1875).
Victor Hugo est l'inspirateur des LibresParoles^où les notes patriotiques et politiques résonnent seules. Frédéric Bataille est, hélas ! de ceux qui croient encore à l'ère révolutionnaire, de ceux pour qui Robespierre, « sereiri comme un apôtre fort, » est un grand homme, et non le tigre sanguinaire que vous et moi nous vo5^ons en lui. Ni ses amours ne sont nos amours, ni ses haines ne sont nos haines : il y a donc là un dissentiment profond entre nous que le culte de la forme, la passion de l'art — but unique — ne peuvent me pousser à dissimuler. Je goûte donc peu, très peu, ces Libres Paroles qui, cependant, au point de vue de la facture, marquent un grand pas en avant. Les cinquante-trois sonnets des Fleurs de ronces accentuent encore ce progrès rapide, subit. Douze environ de ces piécettes vaudraient la peine qu'on les cueillît délicatement, dans ce
recueil un peu mêle, pour les placer ailleurs ; Bataille l'a fait pour quelques- unes, entre autres pour cette jolie dédicace à Jose'phin Soulary :
Orfèvre, où donc as-tu découvert ton burin ? Tu ramasses la gemme opaque, encor terreuse, Tu prends le lingot brut, la trouvaille poudreuse, Et d'informes morceaux ton ciseau souverain
Fait des bijoux de prix; tu remplis un écrin De joyaux bien taillés. En passant, l'amoureuse Jette sur tes trésors une œillade envieuse : <i Ce petit anneau d'or à chaton purpurin
Irait bien à mon doigt, et ce collier qui brille Ferait un cou de reine à l'humble jeune fille ; La fleur que j'ai cueillie, en ce vase nouveau
Aurait plus de parfum, et la liqueur mutine Mousserait si gaiement en cette coupe fine ! » — Moi, je cherche comment dérober ton ciseau.
Le Carquois classe Fre'de'ric Bataille parmi les meilleurs disciples de Sully Prudhomme, parmi les plus dévots admirateurs de Jose'phin Soulary. Flèche d'or qui frappe d'amour le cœur de la femme, flèche d'argent qui siffle les misères des humains, flèche d'acier qui occit les tyrans, le Carquois est forme de près de trois cents sonnets dont cinquante au moins ne seraient de'placc's dans l'œuvre d'aucun des maîtres contemporains.
Parce qu'il tient de Soulary et de Sully Prudhomme, Fre'de'ric Bataille ne s'est point, en effet, dc'nic' la liberté- de vibrer à l'imitation de
lyS LES ÉTAPES d'un NATURALISTE.
tant d'autres poètes. Ainsi les Vet^s d'album nous rappellent Baudelaire, auquel le sonnet cite' plus haut, creuse' comme une eau-forte, donne un relief et une vie inoubliables. UInîérieur de vieille Jille figurerait fort bien dans les Intimes de François Coppe'e :
Une odeur de vieux-neuf y flotte vaguement. On voit encor très bien, sur les tapisseries, Un cerf et des chiens roux, et puis des bergeries Qu'un vieux chêne courbé protège gravement.
Voici, devant l'alcôve, un long rideau tombant Ramage de lilas et de branches fleuries ; Au fond, la cheminée où vont les rêveries, L'hiver, quand le feu danse en tordant le sarment.
Au-dessus, la console est étroite et ne porte Qu'un vase du Japon couleur de feuille morte. Où sont peints dans du bleu les rayons d'un souci.
Tout près du guéridon où le missel repose, La chatte se tient sur un coussin cramoisi Et lèche son poil jaune avec sa jangue rose.
Ailleurs, Richepin, Jules Breton, le peintrepoète, de Banville, Leconte de Lisle, Theuriet font sentir leur influence ; et ce ressouvenir savoureux — qui nous fait jouir deux fois : du Beau nouveau et du Beau ancien — pourquoi ne pas le dire ? est à nos yeux un des grands charmes du Carquois. Fre'de'ric Bataille n'est point d'ailleurs un poète de reflet, il a son originalité' et sa note à lui. Seulement, comme tous les poètes, il est un sensitif qui se plaît à donner une forme artistique à ses impressions : un coin de nature, un tableau entrevu au Salon, un
marbre, une page de poète e'tranger lui sont des sujets de rêve, et son rêve n'est jamais infe'cond. Telle a e'té, sans nul doute, la cause originelle de la Fenaison :
Dès l'aube, les faucheurs, épars dans la prairie, Renversent l'herbe drue en de larges andains ; Parfois grince la faux sous la pierre qui crie, Et l'on entend un bruit clair de sons argentins.
Le soleil s'est levé ! Flottante draperie Déneige, le brouillard plane dans les lointains. Faneuses et faneurs accompagnent Marie, La fille de la ferme aux longs cheveux châtains.
Les ris et les chansons s'échappent dans la plaine ; L'azur est plein de voix, et la légère haleine De la brise y répand un parfum de langueur.
Moi, je rêve, et la belle enfant de ma tendresse
Se moque... Depuis lors, même en juin, mois d'ivresse.
L'odeur des foins nouveaux me fait un mal au cœur.
Mais les idylles et les e'tudes de poète ne remplissent pas le Carquois^ tant s'en faut. Beaucoup de poèmes philosophiques s'}'" trouvent àcôte'des Grands Semeurs d'idées^ sonnet d'une radieuse beauté' oii un seul mot de'tonne : l'cpithète iitO' piste sublime appliquée au Maître divin, à Je'sus.
Il nous faut expliquer cette incartade, car c'en est une, même pour le libéralisme protestant. Entre les Premières Rimes et le Carquois^ Frcde'ric Bataille a cessé d'être un pieux huguenot : une révolution intérieure a renversé en lui l'autel des premières croyances et des illusions mystiques. Quelle est la cause de cette pénible rupture du poète avec la foi de ses pères et de
l8o LES ÉTAPES d'uN NATURALISTE.
sa jeunesse ? Frede'ric Bataille l'attribue « à la cruelle h^^pocrisie et au fanatisme be'atement tranchant des bigots du calvinisme, ne'gateurs de la liberté' humaine, fatalistes grime's et fabricateurs d'un faux Christ qui brûle les Servet et anathe'matise jusqu'à la vertu. » Nous n'avons pas à prendre position et à formuler un jugement sur cette sortie à fond de train contre ce que, volontiers, nous appellerions V Esprit gejiévois : le seul fait intéressant notre étude, c'est l'isolement du poète, utopiste en politique, rebelle à tout joug en matière de religion. Ceci seul nous explique toute une partie du livre, celle qu'un de nos amis (i) jugeait ainsi lors de son apparition :
« On sent dans cette œuvre la parfaite honnêteté' de celui qui l'a e'crite, — et cela même à travers la fausseté et le fanatisme de certaines appre'ciations. C'est Juvénal et c'est Hugo des Châtiments... A notre point de vue, ce livre serait un chef-d'œuvre s'il n'avait pas l'immense tort de ressembler parfois à un pamphlet politique. »
Et à la suite de ces lignes, Francis Maratuech citait le sonnet suivant qu'il de'clarait goûter fort :
Dans la grande mêlée où le siècle s'élance, La liberté sereine, aux fières légions Qui combattent pour elle un combat de lions, Redit, superbe et douce, un hymne d'espérance.
Et les beaux fils vaillants de l'immortelle France, Dans l'éblouissement divin des visions, Quand les clairs levers d'aube épanchent leurs rayons. Vont saluer enfin l'heureuse délivrance.
(l) Francis Maratuech, dans le Feu Follet.
FRÉDÉRIC BATAILLE. iSl
Chacun des bons soldats que la lutte a grandis
Apporte devant elle, en offrande pieuse,
Les tronçons triomphants d'une arme glorieuse :
Moi, mon carquois vidé, dont les cent traits hardis, Fidèles assassins, bourreaux infatigables. Savaient trouver le cœur des tyrans implacables.
J'arrive au troisième recueil de Fre'deric Bataille, dont le titre, entre parenthèses, ne me plaît guère, Une Lyre ; il y a là un portrait grave' du poète qui est, au moment oia j'e'cris ces lignes, l'unique moyen de connaissance que j'aie de sa personne ; il y a là aussi, ce qui est plus important, une liste des œuvres qui retranche de l'œuvre avouée du poète ses Premières Rimes, dont j'ai retrouve, d'autre part, plusieurs pièces dans le recueil nouveau. C'est l'apaisement : ce n'est pas la paix. Il y a encore même, çà et là, quelques mots de colère, d'assez vilaines pointes, comme Bellaud de la Bellaudière en jetait aux ministres huguenots, et pour être adresse'es par un pseudo-coreligionnaire, à des hommes en qui nous n'avons à respecter aucun caractère sacre, puisque nous ne leur en reconnaissons aucun, mais en qui du moins nous respectons l'homme, ces attaques violentes, et une fois même crues, si enveloppées qu'elles soient, nous paraissent profonde'ment regrettables. Il est à espérer que ces incartades de la plume de Frédéric Bataille ne seront plus à blâmer dans les Pacifiques, et qu'il voudra bien, cette fois aussi, laisser le citoyen Barodet singer Danton, en rivalité avec le
l82 LES ÉTAPES D UN NATURALISTE.
citoyen Cazot, sans les accompagner d'une claironne'e.
Il y a cependant fort peu de politique dans Une Lyre. Les vers purement littéraires dominent de beaucoup. C'est, d'abord, tout un Salon en miniature, raconte' dans les Fusains mignons^ charmantes pie'cettes où le poète s'est même une ou deux fois adouci jusqu'à la mignardise et la mie'vrerie, de'fauts bien rachete's par les tercets des Fleurs étranges :
Dans les vierges forêts qui bordent les pampas Croissent de rouges fleurs aux corolles étranges, Que le savant soupçonne et qu'il ne connaît pas.
Quand le ciel a couvé le vaste amas des fanges Que rOrénoque laisse en proie aux jours brûlants, Des germes monstrueux éclosent de leurs langes.
Larves immondes, vers visqueux, dragons sifflants, Mouches au ventre plein de poisons, araignées Hideuses, noirs crapauds lugubres et dolents.
Un peuple horrible y grouille en infectes lignées Tandis que des orchis aux merveilleuses fleurs Y parfument les airs sous les sombres feuillées.
Dans l'âme humaine ainsi fleurissent les douleurs.
Le Qarnaval des Muses^ de'die' à Jules Claretie, est une sorte de groupe de sonnets satiriques, va.Y>Y^Q.\diV\X.\Qs Odes funambulesques de The'odore de Banville, point très mordantes en de'pit d'une boutade contre \q poète (?) de Lorgeril.
Si je voulais, dans cet article trop long de'jà, faire entrer de nouvelles citations, je les emprunterais aux poe'sies librement traduites de l'aile-
FRÉDÉRIC BATAILLE. l83
mand,qui terminent le recueil. C'est là une petite anthologie où les noms de Grûn, Salis, Freilligrath, Lenau, Kœrner brillent d'un e'clat emprunté à la de'licieuse harmonie du vers de Fre'de'ric Bataille.
Le poète va sans doute quitter prochainement sa solitude de Béthoncourt : ce beau pays de Franche-Comte', qui a donné autant de délicats lettrés à la France qu'il donna jadis de diplomates à l'Espagne de Charles-Quint, continuera à inspirer le poète sous notre ciel parisien, et, dans notre atmosphère si propice au travail et aux saines jouissances du Beau, les Pacifiques ne tarderont point à voir le jour.
Août 1883.
LOUIS Tridon est une des plus étranges personnalite's de notre temps. Homme à multiples faces, — comme la plupart des gens de valeur, — il est à la fois mathématicien, chimiste distingué et poète. On n'en est plus aujourd'hui à confondre un fou et un poète et à croire qu'un lettré de talent doit ignorer la science des chiffres, rouler sa bosse dans la pire bohème, et, ce qui est plus triste encore pour l'infortuné, crevailler de faim la moitié de sa vie. L'exemple de Tridon n'est donc point rare parmi les modernistes, entre lesquels cet outrancier a bien le droit de prendre rang.
A côté de publications scientifiques qui ont prouvé, de l'aveu des gens compétents, que, considéré sous ce jour, le savant n'était certes point le premier venu, il a édité, il y a deux ans, un tout petit volume en deux parties : Chardons et Mjosoîis et Une singulière rencontre^ puis, hier encore, une étude sur La création du véritable vers blanc et du véritable poème en prose.
Si le nouveau système poétique proposé par
LOUIS TRIDON. l85
Louis Tridon est très curieux — et nous l'e'tudierons plus loin, — son recueil de vers n'est pas moins audacieux d'allure. Employant les vieux modes de la poésie du seizième siècle à l'expression d'ide'es où la modernité' palpite, Louis Tridon fait vraiment des vers antiques sur des pensers nouveaux. Chaque rythme est tour à tour rajeuni dans ce volume, où les vers n'occupent pas cinquante pages, et chaque rajeunissement prouve bien, comme l'a écrit M. Anatole France, que Tridon est un poète, un vrai poète qui sait faire les vers. J'insiste sur ce point, parce qu'il est d'usage de refuser à tout novateur l'art de faire ce qu'il tend, sinon à remplacer par autre chose, — Louis Tridon ne va pas jusque-là, — du moins à ne mettre plus qu'au même rang qu'autre chose. Il est donc bon de montrer qu'il sait entrelacer les rimes d'un pantowi avec tout autant de grâce que Théophile Gautier, sinon avec la même habileté de ciseleur impeccable.
PAYSAGE INDIEN A Leconte de Lisle
Sur le bord des jungles immenses, Je rêve à mon pays natal ; Mille oiseaux chantent leurs romances Près d'une source de cristal.
Je rêve à mon pays natal Sous de frais arceaux de verdure, Près d'une source de cristal Trouant la terre inculte et dure.
l86 LES ÉTAPES d'un NATURALISTE.
Sous de frais arceaux de verdure, Je vois des arecs, des bétels, Trouant la terre inculte et dure, Ravissant les yeux des mortels.
Je vois des arecs, des bétels, Puis des magnolias tout roses.
Ravissant les yeux des mortels, Calmant les torpeurs des névroses ;
Puis des magnolias tout roses.
Joints aux jasmins, aux citronniers, Calmant les torpeurs des névroses.
Au sein des lis, des bananiers.
Joints aux jasmins, aux citronniers, Je voix d'autres arbres encore, Au sein des lis, des bananiers Et des vallons que Dieu décore !
Je vois d'autres arbres encore.
Chargés de dattes, de cocos, - Et des vallons que Dieu décore, Pleins de parfums, de chants, d'échos !
Chargés de dattes, de cocos.
Je vois aussi de verts feuillages Pleins de parfums, de chants, d'échos, De nombreux papillons volages.
Je vois aussi de verts feuillages, Puis, plus loin, un tigre, un serpent.
De nombreux papillons volages.
Où l'or du soleil se répand ;
Puis, plus loin, un tigre, un serpent En lutte, ennemis sans clémences, Où l'or du soleil se répand, Sur le bord des jungles immenses.
Mais cet art de l'e'crivain, du de'licat, n'est chez Louis Tridon que la qualité' secondaire : audacieux au point de ne reculer devant rien, on a pu, dire de lui qu'il avait le cerveau brûlant des Baudelaire et des Poë. M. Maurice Rollinat, son ami et son maître, saluait en lui l'Initie' sympathique, un de ces myste'rieux Voyants que ces deux penseurs cherchaient sans jamais les rencontrer : et il ajoutait une autre fois, parlant d'un vrai chefd'œuvre que contient Chardons et Myosotis^ plus frissonnant et plus affreux de cruauté' artistique qu'aucune des visions de l'auteur du Cœur rérelateur^ — si frissonnant et si affreuxmême que c'est presque un crime de l'avoir e'crit si beau et d'avoir fait trouver là, dans cette infamie superbe, une source d'admirations pour les lettrés, une bestiale pâture peut-être pour les ignobles pantinsincapablesdevoir entout etpartout le Beau : « — Vous êtes hanté par le Mauvais Fantôme. Sa tentation vous assiège sans vous damner; vous maudissez l'action criminelle par l'évocation même du forfait-cauchemar et vous allez dans le rendu de vos idées jusqu'à faire grincer la corde ! »
Cette Lecture imprévue est à coup sûr la plus osée des notes du petit volume de Louis Tridon ; les Propos décousus sont aussi une histoire dans le goût d'Edgard Poë, mais dans la gamme à' Eurêka cide^Aventuresd' Arthur GordonPfm. L'Etrangeté, cette séduisante étrangeté qui, pour LouisTridon, est une Circé toute-puissante, nous la retrouverons dans les Vers blancs et les Poè-
lôô LES ETAPES D UN NATURALISTE.
mes en Prose, qui soulèvent deux inte'ressantes questions techniques, sur lesquelles on me permettra d'insister un peu pour exposer et discuter le système du poète.
C'est en 1876 que le vers blanc semble avoir attire' l'attention de Louis Tridon ; ce que l'on appelle ge'ne'ralementde ce nom, — c'est-à-dire des vers sans rimes, mais purement rythme's par la mesure et la césure, — n'a pas e'te' inconnu del'e'poque classique, et l'on en remarque l'emploi fréquemment dans les Comédies en prose de Molière. Le vers blanc, tel que l'entend Tridon, n'existe point, au contraire, dans notre littérature : la seule analogie que Je lui connaisse serait le vers sans rime, — enrichi d'allitérations, d'assonnances, qu'emploie le poète anglais Swinburne, moyen puissant d'harmonie et d'expression dont M. Catulle Mendès affirme que s'est servi Richard Wagner dans VAnneau du Niebelungen. Nos vieilles chansons populaires ont employé l'assonnance, comme aussi l'allitération, — c'est-à-dire une certaine conformité de structure des mots, cova.m.Q.po\vres^ p\Q.uvres^p?LUvres^ p\ires ou 50«, soin^ sang^ sohi. A cette règle de l'allitération, Louis Tridon joint les principes suivants :
« Contrairement à ce qui a été observé jusqu'ici, chaque vers blanc est d'un seul jet ; toute phrase incidente, toutsigne même de ponctuation est soigneusement élimmé de l'intérieur du vers, afin qu'il ne ressemble nullement à la prose, si bien rythmée fût-elle, et, afin que rien n'alan-
guisse sa mesure, sa cadence qui doit être aussi sentie et même davantage que celle du vers rime'. . . .
« L'enjambement est rigoureusement interdit.
« Deux par deux et sans entrecroisement, les vers ont tous à leurs commencements une re'pétition euphonique et syme'trique soit d'un ou plusieurs mots, soit quelquefois de la première syllabe d'une ligne, re'pe'tition destinée à accentuer la mesure... »
Eclaircissons le problème en citant quelquesuns des vers qui le re'solvent. C'est un rondel, une des trois formes de poèmes traditionnels, avec le sonnet et le rondeau, que le vers blanc soit susceptible de revêtir, ou plutôt c'est un fragment de rondel.
Viens-iu dans les grands bois semblables à des p\eu'vres ; Viens-tu sous leurs rameaux en dard de hérisson F — « Je te suivrais partout pour rêver sur ton sein •• Je te suivrais au Ciel ou dans l'Enfer des pauvres! ^>
La prose rythme'e, telle que la conçoit maintenant Louis Tridon, partage la plupart des règles du vers blanc ; mais, en 1877, cherchant encore et tâtonnant, il avait de'jà de'passé les conquêtes de Baudelaire, et les petits poèmes qu'il plaçait dans Chardons et Myosotis^ presque tout à fait prives d'hiatus, compose's d'une phrase soigneusement rythmée, d'un rythme accentué par des effets de répétitions, étaient remarqués par la critique comme d'heureuses trouvailles, et aussi par des imitateurs plus ou moins adroits qui s'essayèrent à s'en emparer. Pour ma part, je ne saurais mieux comparer l'heureux effet de cette répétition, qui coupe et rompt la monotonie de
igo LES ETAPES D'UN NATURALISTE.
la phrase, qu'au vigoureux coup de rame de deux matelots ébranlant en cadence la barque jusquelà en panne pour s'arrêter ensuite et reprendre quelques instants après leur e'Ian à nouveau. La Goutte d'eau en voyage me semble le plus heureux exemple, comme inte'rêt, de cette première tentative, et s'il m'est impossible de citer le poème tout entier, j'en pourrais du moins donner quelques strophes.
Une Goutte d'Eau scintillante, — une goutte d'eau couleur d'azur, — sortit un jour de sa coque de nimbus et, comme un oisillon fuyant le nid maternel, voulut quitter le sein de la Nuée qui l'avait couvée, et voir le monde, — le Monde immense, — le monde multiforme ; pour réaliser ce désir, elle descendit des hauteurs de l'Empyrée sur un rayon de soleil, et, comme une folle, se laissa choir dans une Source, —
Dans une source de cristal, — dans une source jaillissant d'un groupe de rochers et murmurant gloii-glou, — glou-glou aux oreilles de deux amants entrelacés, — de deux amants qui se pâment sous des lilas en disant : « Ma Vie, — Mon Ame », — qui se font de longs serments d'amour, accompagnés de baisers sonores, — voraces, — enivrants, pendant que, plus loin, après avoir roulé sur des cailloux, la source se transforme en Cascade, —
En cascade métallique, — en cascade écumante, — dont les notes graves, qui invitent à la rêverie, à la mélancolie les âmes souffrantes et tendres, — vont mourir dans les profondeurs ombreuses, pleines de mystère d'une Ile, —
D'une île verte, — d'une île coquette, — remplie de pelouses, de corbeilles, de parfums, de frais ombrages, d'oiseaux enchanteurs, de sites pittoresques, de champs de luzerne, de coquelicots, de bluets, de pâquerettes, de papillons qui volent de fleur en fîeur, de grenouilles qui coassent dans les roseaux, de hannetons qui bourdonnent dans les acacias, de cris-cris qui sautent dans l'herbe, de mou-
cherons qui valsent dans l'air, de saules-pleureurs qui se baignent dans le Lac, —
Dans le lac limpide, — dans le lac moiré
Louis Tridon ne s'arrêta pas à ce premier essai de prose rythmée, sans renoncer aux re'pétitions qui font la base, pour ainsi dire obligatoire, de tous les essais tentés jusqu'à ce jour de prose rythmée. VOgre et la Passion d'iuipossédé^ — que M. Maurice Rollinat appelle quelque part « des clixirs d'étrangeté suprême, enjlaconnés àd^ns des fioles hermétiques, dont l'invention mérite certainement le suffrage tout spécial de Monseigneur Satan, archi-prince des ténèbres et des brasiers inextinguibles, » — sont construits d'après un système fort analogue à celui des vrais vers blancs cités plus haut. La rime absente est remplacée par la répétition au début de la phrase des premiers mots de la phrase jumelle, car les phrases vont deux par deux et les terminaisans masculines et féminines alternent quoique ne rimant pas. Bien que chaque phrase rythmée doive former un tout, il y a un lien bien facile à saisir, un lien qui est dans l'idée extraite, pour ainsi dire, de l'idée de la phrase première, ou pour mieux dire, qui est l'expression seconde de cette idée. En citant la strophe de début de VOgre^ je souligne l'application de ces diverses règles :
Vive le Crime!
Le critne est un effet de la Vie en ce Monde / — Le Crime est de tuer les Bœufs pour les mange/-, — les Bœufs graves et lents à côté des sillons, — les Bœufs méditatifs qui râlent de fatigue.
Vive le Crime!
Vive le Crime !
Les doux Moutons bêlants qui sautent dans la plaine, — les doux Moutons sont faits pour être mis à mort. C'est en les égorgeant que l'on a des gigots ; c'est ainsi que l'on a des pieds de mouton tendres.
Vive le Crime !
Vive le Crime !
J'aime mieux les Goujons en friture qu'en vie ; j'aime mieux le Brochet sur le plat que dans l'eau. — Qu'ils sont beaux les poissons qui nagent dans le lac ! Qu'ils sont bons biea beurrés et coulant dans le ventre !
Vive le Crime !
Vive le Crime !
Pour s'eviptir de Poulet il faut commettre un meurtre ; pour s'emplir de Perdreaux il faut assassiner. Il faut être assassin pour croquer des Pigeons ! Il faut être assassin pour fusiller des Grives!
Vive le Crime !
Vive le Crime !
Nombre de végétaux ne font pas fi du meurtre ; nombre de végétaux mangent maint animal. La Plante canmivore englue un Papillon ; la Dionée attrape et suçote les Mouches.
Vive le Crime !
Vive le Crime !
Les Truites de grenat engloutissent la Loche ; les Barbillons ont faim de Truite aux jeunes ans. La Lamproie engloutit le Barbillon vert-bleu ; la bande des Brochets vient goûter des Lamproies.
Vive le Crime !
Vive le Crime !
Le gentil Roitelet aime à gober les Mouches ; le Vampire goulu suce le Roitelet. L'Émouchettord le cou du Vampire goulu ; l'Aigle étouffe souvent quelque Émouchet vorace.
Vive le Crime !
LOUIS TRIDON. IqS
Vive le Crime !
Voyez-vous le Mouton qui mange l'herbe verte ? Voyez- vous le Loup noir qui mange le Mouton ? Puis le Tigre rayé qui mange un grand Loup noir? Puis le Lion rusé qui mange un petit Tigre ?
Vive le Crime !
Je ne dis pas qu'il n'y ait quelques traits amusants dans cette page que j'ai abrcge'e et e'courte'e, mais cette the'orie darwinienne dont on a fait, he'las ! dans la re'alité de la vie, de si sanglantes applications, cette the'orie qui n'est que l'expression de'formc'e d'une des plus grandes merveilles de la Providence, il est heureux qu'un poète, comme Louis Tridon, s'en soit empare', l'ait faite sienne — par droit de conquête et de priorité',— en lui donnant une forme si bienadapte'e à la pensée, — bien qu'il la repousse de toutes les forces de son âme, souhaitant un mojide où nul ne tue^ une étoile oh nul n'est dévoré.
J'en reviens à la question du rythme, car il est une objection à laquelle je dois re'pondre par avance. A quoi bon, dira-t-on, ce système nouveau he'risse'de difficulte's qui cre'e « un vers plan, monotone ? » A quoi bon aussi la savante, l'inexcusable musique de Berlioz, de Wagner, de Chopin ? A quoi bon encore la Sextine, cette ravissante et cruelle trouvaille du comte de Grammont ? A quoi bon enfin le Pantoun? — A donner un peu de nouveau à nos intelligences de blasés, à mettre une étincelle d'imprévu dans le siècle le plus platement bête que l'on ait pu rêver ! Quant à l'harmonie de ce vers, de ce rythme nouveau, comment saurait-elle être« plane et monotone, » alors qu'elle est constamment variable avec le sujet qu'elle veut exprimer : se déroulant en
ruban de phrase avec des impressions de sites traversés, quand il s'agit de peindre l'eau qui voyage, à la fois d'une pièce et libre quand dans VOgre'û faut re'aliser cette «indissoluble unité Qt harmonie de formes et de pensées, de contenant et de contenu, de moule et d'image moulée, de paroles et de musique^ » dont parle le poète (i).
Mais ces objections, ce ne sera certes pas le gros public qui les posera : il se bornera, sans nul doute, à déployer son esprit dans quelque délicate plaisanterie, indiquant les rimes citroui//eet de;zf,ca7-ot/^eetpo^iro«,puis tout le premier rira de sa belle finesse. Louis Tridon, par la nouveauté de sa forme, surtout par l'étrangeté de son tempérament, est bien certain de n'être pas de longtemps populaire : en dépit de tout le goût que, personnellement, il peut avoir pour la souveraine multitude, il est contraint par son talent de demeurer aristocrate, c'est-à-dire l'homme du petit nombre, de l'élite. Je ne l'en plaindrai pas.
Août 1883.
P. S. (i 884). Louis Tridon va faire une seconde tentative de création de véritables pe?'s blancs disposés, cette fois, comme des poèmes à rimes plates; tentative où la dernière syllabe tonique de chacun de ces vers aura, contrairement à ce
(i) Pour ce passage, j'ai abondamment puisé dans une brochure, à demi inédite, de M. Tridon, Critique littéraire, réponse à M. Haraucourt. j'ai consulté aussi, pour cet article, une note-réclams de l'éditeur extrêmement instructive et d'autres documents communiqués par l'inventeur des Vers blancs.
LOUIS TRIDON. igS
qui a lieu dans son premier essai, un maximum de sonorité'.
Exemples d'allite'ration des lettres essentielles de la syllabe tonique :
Tercets :
MeuR
(3 allitérations) „
sur 4 lettres.) ) ^^'°"^^
MauR
Sonne 1
„ 1(4 allitérations
SaNNE>^^,^r S lettres.)
SiNNE '