EN CATALOGNE
TRIPLE est la devise des Mainteneurs aux Jeux Floraux, et trois e'cussons portent alternativement les mots magiques : Patrie^ Amour ^ Foi. Il a paru qu'on ne pouvait fêter plus dignement le vingt-cinquième anniversaire de la Renaissance de cette institution, ne'o-latinepar essence, qu'en
f)ubliant pour le jour même de ces assises cataanes, Lo Llibr^e de la Fe, recueil de vers religieux auquel ont collabore' plus de cinquante poètes.
C'est donc à une revue du bataillon sacré des chanteurs de Catalogne que nous convie M. Matheu y Fornells, le compilateur de cette collection dans laquelle il n'a oublie' qu'un nom, le sien. Les choix sont en ge'ne'ral excellents; tout au
f)lus, pourrait-on regretter l'insertion, en ce voume, d'une pièce de M. Masriera, La meva toya^ non pas qu'elle ne soit digne, à tout prendre, de figurer dans une anthologie contemporaine, mais parce qu'elle a, dans la note grave, le caractère de poe'sie intime et amoureuste, plutôt
qu'elle n'est l'expression d'un sentiment religieux.
Lo Llibre de la Fe ne suffirait d'ailleurs pas, semble-t-il, à donner une ide'e juste de ce qu'est la litte'rature catalane jusqu'à ce jour. A part quelques poètes vraiment mystiques, tels, par exemple, que Mossen Jacinto Verdaguer, dans la jeune e'cole, et, parmi les maîtres de la première heure, M. Milay Fontanals, M. Francisco Bartrina, M. Blanch, et quelques autres, les pièces d'inspiration religieuse ne paraissent pas d'un souffle aussi puissant, aussi naturel que le grand courant de cette litte'rature. C'est que, pour être un vrai poète religieux, il ne suffit point de croire et d'avoir la foi moyenne, qui est aujourd'hui le maximum de crédulité du plus grand nombre des croyants; il faut une ardeur spe'ciale, une soif inassouvissable de la beauté incréée qui ne semble pas admettre le partage avec les soifs de la passion terrestre la plus pure. La poésie religieuse exige des âmes de prêtres.
De là, l'échec, relatif d'ailleurs, de quelques bons poètes. Ainsi s'atténue ce qui est l'originalité de la littérature catalane, comme l'a établi un excellent critique, M. Yxart, c'est-à-dire la spontanéité et le naturahsme de l'inspiration, ce qui, en musique, distingue le tambourinante Valmajour de Daudet d'un bon ténor d'opéra, ce qui., en poésie, différencie Mistral de Lamartine. Et cette atténuation est d'autant plus sensible que cette inspiration ingénue, naïve, qui fait défaut à la plupart des poètes religieux de la Catalogne contemporaine, les mystiques castillans l'ont eue au siècle d'or, en dépit de la forme plus artificielle chez eux.
Il faut donc s'attacher à peii près uniquement
à un petit nombre de noms dans Lo Llibre de la Fe^ si l'on cherche l'inspiration avant la poe'sie de cabinet. Ceci ne veut pas dire que la forme de cette poe'sie inspire'e ne puisse être très travaille'e, et même d'une langue un tant soit peu artificielle et archaïque. Te'moin la belle pièce de M. Mila y Fontanals, dont je citerai une strophe pour mes lecteurs du Midi avant de la traduire :
Dins lo jardi hont roses jo cullia s'en entra un vell mes nègre que'l pecat ; ab mans de fer mon tendre bras agafa y lluny y lluny m'en porta arrossegant.
« Dans le jardin où je cueillais des roses, — il entra un vieux plus noir que le péché ; — avec des mains de fer, il saisit mon tendre bras, — et loin, loin, m'emporte me traînant.
Courant, courant, franchissant ermes et forêts, — nous arrivâmes à une fosse pleine d'épines et de rochers. — là, le vieux, fatigué, se jette à terre — et brusquement m'assied à son côté.
Avec de grands efforts, comme de dures tenailles, — ses mains de fer étreignent mon bras ; — mais un profond sommeil amollit ses doigts âpres, — et je m'enfuis clamant le bon Jésus.
Courant, courant, traversant des ermes et des forêts, — je me trouve dans une plaine et j'y tombe endormie ; — Là je m'éveille et je vois, à la pointe de l'aube, — des prés tout lîeuris, des futaies et des métairies.
Je vous connais bien, aires couvertes de tonnelles — et porche frais où jouent les enfants... — Ah ! malheureuse, non, la terre de mon père, — celle que je cherche, ce n'est pas elle.
Je vois d'autres fermes avec de belles granges ; — ce ne sont pas celles que tant je désirais ; — mais en cheminant, au cœur la Vierge me le dit, — ô mon père, je trouverai ton mas ! »
Si M. Matheu nous a privés de lire son nom dans le Llibre de la Fe^ il n'en faudrait point conclure qu'il ait déserté le combat, cette année. Un fort joli, aussi joli que petit, volume de vers, que le sous-titre pourrait, à première vue, faire prendre pour de la poésie de circonstances, renouvelle le succès jadis si bien mérité par son Reliquaire , plein de rires, de pleurs et de caresses.
Comme Musset, M. Matheu ne boit que dans son verre et sa Coupe finement ciselée est emplie d'une liqueur concentrée, chaude et savoureuse. Poète, on ne peut le considérer comme affilié à aucune école, comme assujetti à aucune imitation. Sans doute, M. Matheu a lu et relit, avec le poète des Niiits^ Coppée, Sully Prudhomme, Becquer , Campoamor, Heine, Uhland et Goethe ; sans doute, on pourrait rattacher telle ou telle de ses œuvres au filon poétique d'un de ces maîtres de la poésie moderne, mais, il n'en est pas moins vrai que son inspiration demeure toujours personnelle, que jusque dans ses traductions il apporte une curieuse originalité de faire, un sentiment d'indépendance, sa signature en un mot.
Il est, dans la jeune école, un de ceux qui ont le plus habilement assoupli le catalan, asservi cette langue, rebelle en apparence aux effusions de la tendresse et aux mélancolies un peu vagues des idiomes du Nord, en apparence seulement, car la tristesse de la pensée moderne a, quoi qu'on en dise, du tout au tout, modifié le génie des langues méridionales. M. Matheu est donc un harmonieux, c'est la qualité que ne lui refusent point les juges les plus sévères pour les courants nouveaux d'une littérature, dont ils
sont les pères et qu'ils voudraient peut-être un peu trop promptement endiguer dans le vieux lit, théâtre de leurs triomphes passes. La Copa^ car il faut en revenir à ce recueil, est en partie consacré à l'amour et en partie à la patrie :
« J'ai une coupe, il n'en est pas de meilleure, — j'ai une coupe — ouvrage de fer et d'or, — pour boire pour la patrie, — pour boire pour l'amour.
Tantôt le coeur savoure — de mielleux baisers, — tantôt il pleure avec la patrie — le poids des chaînes ; — ma coupe est la muse — de mes hymnes et de mes chansons.
Cette patrie, c'est donc la Catalogne, la Catalogne que le poète rêve puissante dans l'avenir quoi qu'en puissent penser les railleurs.
Relisant l'antique histoire, — souvent j'ai eu souvenance — d'une patrie grande et forte.
On dit qu'elle est morte et enterrée, — chargée de lèpre comme un Lazare — et que les vers la mangeront
Buvons donc à la morte ! — et que Dieu lui conserve ses forces — quand les Lazares se lèveront.
De là, de ce patriotisme local qui fait que les Catalans sont avant tout Catalans — tandis que les Provençaux sont avant tout Français, — l'inspiration de l'absoute à Philippe V, cet hymne de haine éternelle, si virulent, si flambant de colères, après tantôt deux siècles.
Amoureux, le poète devient l'émule de M. Balaguer et de Al. Pelay Briz, mais avec une note plus moderne, plus mélancolique, plus Heiiiieiine^ retour de la mélodie du Reliquaire^ pure et délicate. Ce sont là des Intimes senties avant
d'être écrites, humaines avant d'être littéraires, et dont la simplicité' fait toute la beauté'. Elles sont courtes comme des pie'cettes de Heine ou comme les chastes poèmes que re'unit en volume M. Paul Marie'ton, le dernier venu de la Ple'iade lyonnaise. Ecoutez plutôt :
Quand mon cœur comme plomb tombera
Sur un lit de quatre planches,
Quand mes yeux vitreux ne verront plus,
Quand mon cœur glacé cessera de battre,
Porte, amour, porte à mes lèvres
La suprême rasade de ma coupe.
Si elle ne me fait pas revenir à moi. Tu peux dire que je suis mort!
Si la coupe ne suffisait pas,
Appelle-moi, appelle-moi bien fort ;
Fais sonner à mes oreilles
Le nom sacré de la patrie,
Chante ou pleure ses blessures
Avec une voix de colère ou bien de plainte...
Si cela ne me fait pas revenir à moi. Tu peux dire que je suis mort !
Si la coupe ne suffisait pas.
Si la patrie était trop peu ;
Prends la lumière de tes regards,
Prends l'incendie de ton cœur,
Fais-en un baiser, mon amour, et mets-le
Sur mes lèvres, plein de feu...
Si cela ne me fait pas revenir à moi. Tu peux dire que je suis mort.
Ce qui est mort et bien mort, c'est Poblet, l'antique monastère auquel M. Toda consacre
un élégant volume, œuvre d'excursionniste qui, en passant, croque une esquisse et la livre à une publicité amie, puis d'esquisse en esquisse, de croquis en croquis, se trouve avoir fait un livre. Entre tous, M. Eduart Toda était destiné à s'occuper de Poblet. Tout jeune, il avait publié un Guide au monastère, puis la diplomatie, les voyages lointains — il avait été consul d'Espagne en Chine — détournèrent son attention de ce sujet d'études. D'autres avaient repris sa tâche et quand, conduit par sa santé à Espluga de Francoli, il nota ses impressions, on n'eût point cru autour de lui qu'il allait jaillir de ce passe-temps rien de neuf ni de précieux. Ces pages d'histoire locale sont, cependant, pleines de couleur et de fraîcheur. Descriptions, souvenirs historiques s'y entremêlent, et la mélancolie du conteur rappelle certaines pages de La Gaviota de Fernan Caballero.
Si M. Toda est un nouveau venu dans les lettres catalanes, — un nouveau venu que nous retrouverons, entre deux missions diplomatiques, j'aime à l'espérer, — M. Narcis OUer en est, à trente-huit ans, un vétéran (i). Ses Notasde
(l)« Son début dans les lettres catalanes date de 1879, — car je ne puis compter, comme œuvre littéraire, un Manuel du ^uré publié par lui en castillan, et en 1873. C'était sous le titre de Croquis del natural [Croquis d'après nature), quatre petites nouvelles dont deux ne m'ont laissé qu'un souvenir confus, mais dont deux autres étaient pleines de qualités. Dans le Petit Mitron, dans le Transplanté, comme dans Sor Sanxa, le réaliste se révélait dès les premières lignes. Dickens, Flaubert, Daudet, Zola, voilà les maîtres qui avaient montré la route au jeune écrivain : dans ces pages o'une irréprochable moralité, j'insiste sur ce point parce qu'en général les écarts des naturalistes ont égaré l'opinion publique sur la signification réelle du mot naturalisme, — dans ces pages, je me souviens de petits croquis délicieux qui me séduisirent immédiatement. Le Transplanté contenait une description de Barcelone, vue
color, (couleurs notées), titre sincère et parfaitement justifie' par le contenu du livre,ont eu à Barcelone un universel succès de presse,couronné par un article du Diario de Barcelona qui n'a pas une valeur intrinsèque bien grande, mais e'quivaut à une consécration^ car le Diario^ comme notre Journal des Débats d'antan, a une autorité à peu près indiscutée. « Je connais peu de choses faites plus délicatement dans ce genre si difficile où il sait unir avec un art merveilleux le plus de réel que comporte l'idéalisme et le plus d'idéal qu'on conçoit dans la réalité ; tact qui ne s'acquiert avec les principes d'aucune école déterminée, mais qui est l'œuvre d'une complexion particulière et naturelle de l'écrivain. » Le maître, dont je viens de citer le jugement extrait d'une lettre particulière, M. de Pereda, me répondait, comme je lui demandais l'autorisation de m'emparer de son arrêt : « Ajoutez-y même tout ce qu'il vous plaira. Pour tant que vous en disiez, ce ne sera jamais tout ce que mérite 011er à mon sens. »
Les Notas sont des nouvelles écrites de 1S79 à i883, nées d'impressions diverses et, pour ainsi dire, au hasard de la fantaisie et des cir-
à l'arrivée en chemin de fer, le soir, description qui était vivante et qui était une impression sentie par l'écrivain... Avec la Papallova (Le Papillon), ainsi que l'a fort justement remarqué M. Sarda, le naturalisme fait sa première apparition dans la littérature catalane. MM. de Pereda et Ferez Galdos ont longtemps préparé le terrain dans la littérature castillane : un essai ou deux se sont produits d'introduction, de l'autre côté des Pyrénées, de cette forme nouvelle du roman moderne. Le fait est maintenant accompli. M. Ollera imposé son œuvre par sa prudence, par son talent, par sa force d'écrivain. Tous ceux qui ont écrit sur son roman, et dont quelquesuns avaient des préjugés contre le système qu'il intronisait, n'ont pu qu'applaudir à ses efforts, alors même qu'ils regrettaient de les lui voir tourner de ce côté. » Polybiblion, 1883, Les publications catalanes en 1882.
3oO LES ÉTAPES d'un NATURALISTE.
constances. Il ne faut donc pas s'e'tonner que des courants différents se partagent le livre, tout spontanés, car ses lectures semblent avoir à peine entamé M. Narcis 011er. Il était naturaliste avant de lire Zola, et son faire ressemblait à celui de Droz avant qu'il connût rien de cet écrivain : M. Oller est pur de toute imitation. Telle est peut-être sa force réelle. Alors que la plupart des conteurs catalans subissent des influences d'école, des parti-pris de secte, il ne cède pas, à ce C[u'il semble, à ses amitiés pour se ranger littérairement sous une bannière. Il est un tempérament, voit la nature à travers ce tempérament et nous la traduit telle qu'il l'a vue. Son style est simple, avec une tendance marquée à prendre l'allure populaire, à fuir toute recherche : c'est l'opposite de la méthode des Goncourt et des Hu3''smans qui tendent à devenir de plus en plus compliqués comme langue et comme style, à mesure que leur substance romanesque s'annihile peu à peu.
M. Narcis Oller sait donner forme et vie aux événements les plus insignifiants, disait un critique qui s'est montré très favorable à ses premiers essais, M. Conrat R.oure. Quelques-unes des plus charmantes pages du livre sont des riens, en effet : Un étudiait, Une visite^ Souvenirs d'enfant. C'est qu'il y a de l'aquafortiste en M. Oller, c'est que sous sa plume tout prend du relief et, par suite, de l'intérêt, c'est que, comme le disait, en empruntant une délicieuse expression andalouse, M. de Pereda : Tiene Angel, il a l'ange. Tout le volume des Notas vit, en effet, plein de couleur comme Jeux de paysans., Unajuguesca, Le modèle., Sœur Sanxa., Le nouveau guérisseur., d'originalité comme Le Radiomètre., Uhabit de
LA POÉSIE ET LE ROMAN EN CATALOGNE. 3oi
Jawnet^ Angoisse^ etc. M. Oller a su, d'ailleurs, fort bien pre'senter son livre au public, en le lui donnant sous le patronage de M. Yxart. Sous le titre de Clé de ce livre^ ce critique a e'crit une pre'face des plus curieuses, et qui explique à merveille les contes et le conteur. Puisque jadis M. Yxart jouait à écrire avec son ami et qu'il nous en fait l'aveu, c'est en quelque sorte prendre l'engagement d'écrire aujourd'hui pour nous, et nous attendons de lui aussi un volume de Notas.
L'auteur de Mas memorias qui a de'sire' conserver l'anonyme, car je ne puis prendre sa signature que pour un pseudonyme, est, à peu de choses près, tout l'oppose' de M. Narcis Oller. A coup sûr, son roman ne pèche pas par la recherche de la re'alite' : il n'en est pas moins bien recherché de style. La faute n'en est sans doute pas entièrement à M. Del Bosch Gelabert qui, là où il consent à rester lui-même, est suffisamment intéressant ; le malheur est que son livre doit être, rattaché à l'école werthérienne et que la seule partie de l'intrigue qui échappe à cette déplorable influence est si ténue, si frêle, si fausse, que l'on ne trouve satisfaction que dans les pages vraiment catalanes des amours du héros et de Tereseta. Et pour être encore franc, — au risque de froisser un galant homme, car tout romancier idéaliste est plus ou moins amoureux de son héroïne, — j'avouerai que je n'aime pas beaucoup cette petite Tereseta, insupportable avec sa prédication !
Werther est un livre protestant qu'il convenait de laisser au protestantisme, car le catholicisme ne réussit pas à le rendre intéressant. M. Del Bosch Gelabert me paraît capable de faire
mieux, quand il lui conviendra d'être original, que dis-je ? il a peut-être de'jà fait mieux, mais alors qu'il veuille bien m'en croire et renoncer aux soliloques amoureux et aux romans par lettres. Notre temps n'en veut plus. Il est altéré de vérité dans la forme comme dans le fond. Quand on est si bon catalaniste, il faut être vraiment Catalan, c'est-à-dire un soldat d'avant-garde de la race espagnole, et aller de l'avant sans plus s'attarder aux romantiques bagatelles.