UN ROMAN NOUVEAU EN ESPAGNE
LE nom de M. José-Maria de Pereda ne passa point encore, jecrois, la frontière pyre'ne'enne. Plus heureux que sa compatriote, M""" Pardo Bazan, si maladroitement attaquée, il y a plus d'un an, par la Revue britannique^ le romancier sa?itanderino n'excita jamais, jusqu'à ce jour, la curiosité' parisienne. Nous sommes ainsi faits, nous autres Français, qu'il faut que le me'rite aveugle les yeux pour nous décider à l'apercevoir. Ainsi s'explique bien aisément le silence gardé sur un écrivain, que sa patrie elle-même était loin, même hier, d'apprécier à sa valeur.
Le succès soudain, absolument inattendu, très grand, à Madrid et dans les autres centres littéraires des Espagnes, du nouveau roman de M. José-Maria de Pereda, Pedro Sanche^^ nous semble un motif impérieux de rompre ce silence désormais coupable, et, par ce temps où il n'est si mince écrivain ou poétereau protestant, an-
glais ou allemand, qui ne rencontrent portraitiste chez nous, l'originalité' du courage ne'cessaire pour oser parler d'un artiste catholique nous me'ritera sans doute l'indulgence toujours acquise à un pionnier.
M. José-Maria de Pereda, nous l'avons presque dit de'ià, ne saurait passer pour un débutant. Pedro Sanche\ est le dixième volume qu'il publie. Seulement cette étrange et fière nature d'écrivain n'a jamais pu se plier aux chatteries, aux flagorneries, qui sont, en quelque sorte, l'obligatoire cuisine d'un succès.
Son idéal, au temps de ses premières armes, fut de peindre uniquement ce qu'il connaissait bien, et, comme il croyait ne connaître que la montagne de Santander, il ne voulut peindre que cette province espagnole. Bien plus, en une époque où les fantasmagories romantiques, chatoyant encore devant les 3''eux, faisaient illusion à ses contemporains, il s'opiniâtra à peindre comme il voyait, noir quand ses yeux distinguaient du noir, azuré quand ses yeux apercevaient un coin de ciel. Tout cela n'était pas sans inquiéter, et offusquer un peu, un suave poète, un très gentil conteur, Antonio de Trueba, qui le prenait par la main pour le présenter au public de la cour.
Paysan, il fut jugé alors par les petits journalistes musqués de la presse officielle ou d'opposition : l'un d'eux eut le cœur de l'appeler \% premier écrivain de soîi village. Cette sublime
dérision est actuellement le seul titre à l'illustration de cet imprudent inconnu. L'estime de lettre's, romantiques de la veille ou désabusés des théories littéraires (i), compensa pour son amour-propre blessé ces égratignures, que nul ne saurait éviter. Cette persistance à faire du localisme envers et contre tous, cette opiniâtreté à s'attacher au réel, n'étaient pas, d'ailleurs, les seules maladresses par lesquelles ce contempteur de la gloire repoussait les douceurs de la popularité.
Né d'une famille attachée au prétendant, M. José-Maria de Pereda eut ce courage, rare par le temps d'apostasie où nous vivons, de conserver au vaincu sa fidélité et son dévouement (2) ; étranger à la politique, terrain dangereux sur lequel il ne fit qu'une heure d'apparition pour remplir ce qu'il croyait son devoir de bon citoyen, il ne craignait pas cependant de montrer sur le vif ce qui lui semblait être les basses intrigues et les mesquines conspirations des révolutionnaires. En suivant pareille voie, on est toujours certain de rencontrer l'ingratitude de ceux que l'on défend et de n'éviter point la haine de ceux de qui l'on a affronté les colères.
Cette énergie dans la lutte pour la conservation n'est pas le trait commun le moins intéressant à relever dans l'étude des deux personnalités les plus marquantes, en Castille, de ce que l'on appelle, de l'autre côté des monts, l'école naturaliste. Intéressant, oui ! étrange, non 1
Pour quiconque connaît un peu l'histoire des
il) Hartzenbusch, Mesonero Romanos, Flores, etc.. (2) Ferez Galdos, préface du roman de M. de Pereda : El Sabor de la Tierrura (1882).
lettres et de l'art en Espagne ; pour quiconque a un tant soit peu feuilleté l'œuvre des picaresques, le re'alisme est, par excellence, la caracte'ristique de cette litte'rature et de cet art. Hurtado de Mendoza, Cervantes, Vicente Espinel, Que'vedo, Velazquez et Goya, sont de la même famille de génies ; et un des peintres de l'Espagne du siècle d'or, qui était aussi un critique, Pacheco, n'avait point oublié, dans ses traités didactiques, de mentionner, à côté des fantaisistes et des idéalistes, une troisième école qui se consacrait à la traduction de la nature et qu'il qualifiait los natiiralistas.
Loin donc d'être des révolutionnaires, M. de Pereda et M'^^ Pardo Bazan sont encore d'affreux réactionnaires sur le terrain des lettres ; la réforme qu'ils ont prêchée d'exemple, ou défendue dans la critique, est un retour aux traditions, en même temps qu'un pas en avant (i).
Cette digression, absolument indispensable, ne nous a pas trop écartés de notre démonstration des causes qui s'opposaient au succès rapide, immédiat, de M. de Pereda.
(i) Peut-être n'est-il pas inutile de céder ici la parole à M. de Pereda, qui se sépare sur plus d'un point de Mii"-" Pardo Bazan, et paraît fort éloigné d'admettre toutes ses théories : « Si par réalisme, écrit-il en tête de son troisième volume (1880), on entend le goût de représenter dans le livre les passions, les caractères humains et les tableaux de nature, avec le respect de l'art, je suis réaliste, et je le tiens à grand honneur. Mais si, par une pareille qualification, on veut m affilier, — comme on l'a déjà fait, et même sur le ton de l'éloge, — sous les bannières, qui triomphent aujourd'hui de l'autre côté des monts, d'un naturalisme fétide qui peint au nu les dépravations que causent l'alcool, la cochonnerie des lavoirs et les obscénités des mauvais lieux, je proteste contre l'injure que l'on m'inflige... Par contre, je veux revendiquer pour moi le très petit mérite, qui m'appartient, d'être venu au champ de l'art bien avant tout cela, tel que je suis maintenant, et sans autre filiation ni autre école qu un tempérament littéraire très spécial. »
En lui, le provincial, le penseur, le re'aliste, nuisaient aux succès du romancier ; il n'avait pour lui, dans le combat qu'il combattit seul jusque vers 1877 (i), que sa perse've'rance, sa croyance, non pas en sa force, — car M. de Pereda est un modeste qui doute toujours de luimême, — mais en la force de ses doctrines et de son bon droit.
Des coups redouble's attirèrent sur lui l'attention de la critique. C'est un caricaturiste ! avaiton dit quand il publia El Bue/ suelto (1878), ce pamphlet contre les célibataires (2). C'est un faux réaliste ! s'e'criaitun critique dont lere'quisitoire se concluait par cet aveu que le romancier e'tait d'un talent peu commun, no es novelista adocenado. Un an après, le même critique constatait un progrès e'norme dans Don Gon^alo Gon^ale^ de la Gon^alera^ et se de'clarait conquis par le style et V^vx. pictorial du romancier.
Le roman qui suivit, et dont la thèse devait re'volter cependant le libre penseur qu'est M. Le'opoldo Alas [Clarin)^ recevait son pardon à cause de « ce re'veil des pre's après la pluie, et ces autres paysages qui rappellent le roman de Manzoni et quelques poèmes de Leopardi. » Le sectaire disparaissait devant l'homme de goût, incapable de re'sister plus longtemps à de si brillants efforts (3).
M. de Pereda a conquis son public comme le critique que je viens de citer. Son avant-dernier volume, — qui semblait un dernier adieu à la Montana, tant il en condensait et en quintessen-
(0 Ferez Galdos entra en lice à cette époque par la publication de sa Gloria, qui le rattache à Balzac.
(2) Felipe Benicio Navarro, Revisia de Espatia,
(3) Leopoldo Alas, Solos de Clarin, passim.
ciait toutes les saveurs, — venait d'obtenir un franc succès : on s'habituait à ses paysanneries, on commençait à les goûter, au moment où l'e'crivain songeait à y renoncer, pour un temps du moins. « Mon roman à cette heure sur le chantier est d'un genre nouveau et que je n'avais pas tente'. Il n'est pas dans mes cordes et j'ai grand'peur du re'sultat », e'crivait-il à un ami. « Si quelque jour, affirmait, vers le même temps, jyrnio pardo Bazan, dans son beau livre la Citestio7i palpitante^ si quelque jour les thèmes de la Tierruca s'e'puisent pour lui, — danger qui n'est point imminent pour un esprit de la trempe de Pereda, il sera contraint de renoncer à ses tableaux locaux favoris, de chercher de nouvelles voies. Parmi les admirateurs de Pereda, il en est qui de'sirent ardemment qu'il change de touche : j'ignore s'il serait avantageux de le faire pour le grand c'crivain. Il règne toujours une certaine harmonie mystérieuse entre le style, le talent d'un auteur, et les sujets dont il fait choix ; cette harmonie procède de causes intimes. En outre, le re'alisme perdrait beaucoup si Pereda sortait de la Montagne. Pereda observe avec une grande lucidité', quand la re'alité qu'il a devant les yeux ne lui soulève pas le cœur, qu'elle le divertit par le spectacle de ridicules et de manies profonde'ment comiques. Peut-être briserait-il son pinceau pour ne point copier les plaies plus profondes et la corruption plus raffine'e d'autres lieux et d'autres he'ros ! »
Le trembleur qui reparaît en M. de Pereda, à chaque fois qu'il met sous presse une œuvre nouvelle, — et celle-ci, il a passe' plus d'une anne'e à l'e'crire, — eût dû avoir meilleur cou-
rage : le succès l'a sans doute réconforte' maintenant.
M"'° Pardo Bazan n'avait pas tout à fait tort. L'unique de'faut de Pedro Sancke\^ au point de vue des types, des caractères, est la timidité', l'effarement subi par le romancier à la pense'e de peindre en pied, pour la première fois, ces gens de la grande ville qui lui sont antipathiques, ces Madrilènes futiles et mondaines qu'il n'aime pas, dont la corruption l'effraye et e'teint l'e'clat de plus d'uncoup deson pinceau. Ilyalà, me semble-t-il, quelque chose de la paralysie que craignait M""" Pardo Bazan. Les types madrilènes de Pedro Sanche:^^ de'jà si fouille's si on les compare à ceux que M, Juan Valera, l'éle'gant et spirituel romancier diplomate, a campe's dans ses divers romans, et surtout dans les Illusions du petit docteur Faust et Pasarse de listo (i), les types madrilènes de Pedro Sanche:{ n'ont donc pas tout le relief que M. de Pereda serait capable de leur donner. Ce qui serait remarquable chez un écrivain de second ordre devient faible chez un maître, car maîtrise oblige plus que noblesse. De là ce qu'il y a peut-être d'un peu se'vère et de trop ve'tilleux dans notre critique. Le romancier, semble-t-il, n'a pas assez re've'le' Clara, —
(i) M. Valera est, à mon sens, remarquable à d'autres points de vue : la note localiste andalouse est chez lui magistrale {DoFia Lus, Pépita Jimenez). Il a fait un emploi des plus heureux de la casuistique (Commandeur Mendosa, Doua Lus). Il a en outre un esprit à lui, qu'ailleurs j'ai essayé de définir en ces termes : « A la surface, le rire railleur, moqueur, frondeur, biirlon, un peu voltairien, que pourtant le rictus n enlaidit point de sa grimace : au fond, l'esprit catholique dans toute sa largeur, prenant les hommes tels qu'ils sont, bons et mauvais à la fois, avec leurs contradictions de tous les instants, leurs aspirations à l'idéal et leurs chutes par la passion, disons le mot, par la convoitise de la volupté. »
caractère d'exception, — à ses lecteurs, pour que le chapitre xxxi ne les surprenne point par sa rapidité' : le fait brutal de la chute de cette femme pouvait être indique' d'une manière aussi chaste, quoique moins imprévue.
Les autres de'fauts du livre ressortiront de l'analyse, ou plutôt, — comme, hélas ! il en résultera sans doute de nouveaux, desquels l'écrivain de Santander ne doit point porter la peine, — nous aurons soin d'indiquer, en terminant, ceux-là seuls dont la responsabilité lui incombe. Quant aux qualités, elles seront assez visibles, et la première ne sera-t-elle pas d'avoir mené à terme une oeuvre assez forte pour résister au massacre que, pour anah^ser un roman, il faut faire de tout cequienest la fleur et le charme (i) ? Mais d'autre part, et ceci est notre seule excuse, comment étudier une œuvre sans la faire connaître, par un résumé succinct, mais fidèle, à ceux avec qui on doit l'examiner? En cueillant la rose, souvent il faut sacrifier quelques pétales pour arriver à jouir du parfum.
Pedro Sanche'^ n'est pas, comme les romans antérieurs de M. José-Maria de Pereda, un récit mêlé de descriptions : c'est une autobiographie, dont le héros redit lui-même ses aventures
(i) Ainsi s'échappent, à travers les mailles de l'analyse, trois on cjuatre scènes que la critique espagnole range parmi les perles du livre et dont aucune n'est,' en fait, un hors-d'œuvre dans l'action, une digression inutile.
et ses malheurs. En Espagne, on a rapproché ce roman du Gil Blas de Santillane. La parente' n'e'tait point douteuse ; seulement, tandis que Lesage ne faisait qu'une œuvre de seconde main, une sorte de compendium du tre'sor picaresque, une œuvre d'ailleurs qui date^ si magistrale soit-elle, M. de Pereda cre'e de toutes pièces. « Pedro Sanchez, errant dans les domaines de la politique et de la socie'té à la recherche d'une position, c'est le Gil Blas moderne (i). » C'est aussi le Je'rôme Paturot de l'Espagne contemporaine, un Je'rôme Paturot qui n'a rien de la marionnette, vrai, moins bourgeois, point ridicule, plus délié, plus relevé, plus hidalgo. On sourit souvent ; on ne rit jamais de ses mésaventures. Le penchant à la caricature, qui est le travers de M. de Pereda, et que l'illustrateur de son avant-dernier roman avait outré mal à propos, n'est ici, presque nulle part, apparent. Héros et personnages secondaires sont des types de Téniers ou de Velazquez ; Hogarth ni Daumier n'ont rien à réclamer dans la paternité de Pedro Sanche\.
La montagne de Santander est, aujourd'hui, partie intégrante de la province des Castilles, quoique, géographiquement, elle soit plutôt l'intermédiaire naturel entre le pays basque et les Asturies. Région prospère et très peuplée, relativement à son peu d'étendue, les géographes la dépeignent comme une contrée absolument distincte du reste de l'Espagne, par la nature du sol et les mœurs de ses habitants. Partout, disent-ils, on voit se succéder, dans une infinie variété, les montagnes, les collines, les vallées.
(i) Pardo Bazan, art. dans El Libéral.
2 56 LES ÉTAPFS d'UN NATURALISTE.
les eaux courantes, les bois et les cultures, partout la côte est abrupte, borde'e de hauts promonmontoires et découpée en estuaires où débouchent de rapides cours d'eau ; partout le climat est humide et salutaire. Par la destinée de ses peuples, de race ibère et celtique, cette partie de l'Espagne présente aussi une remarquable unité ; elle a presque toujours échappé aux grandes agitations des autres provinces péninsulaires, et, par suite, la population a pu devenir très nombreuse. Elle ne se groupe cependant point par ville, ou par villages de quelque importance. Une église, Vayuntamienta (mairie), l'école et quelques maisons, forment le gros du bourg ; le reste des habitants est éparpillé dans les champs ou caché dans quelque bois, en un creux de montagne.
Il en était ainsi de la patrie de Pedro Sanchez, dont le père habitait, cependant, la plus belle maison de son pueblo^ quoiqu'elle fût bien vieille et bien délabrée. Après tout, elle avait deux balcons, un vaste portail, un jardin sur le flanc, un puits et une pile à laver dans la cour, et même un fragment brisé d'écu armorié sur sa façade principale. Cet écu avait été celui des Sanchez, ou plutôt, pour être tout à fait véridique, celui des Sancho Abarca, dont les Sanchez devaient descendre, ainsi l'affirmait le père de Pedro.
Dans le village, on riait de l'écusson. Ceux qui en riaient le plus impertinemment, c'étaient les Garcia, les voisins immédiats des Sanchez, des gens de rien, qui les regardaient par dessus les épaules, parce qu'ils payaient de plus fortes contributions qu'eux et que Vayinitajniento SQmhla'ït être devenu le fief de leur famille. Les Sanchez, à vrai dire, étaient de minces sires, plus riches
LE GIL BLAS DU XIX^ SIECLE. iSj
en parchemins et en pre'tentions qu'en e'cus ; le pauvre hidalgo, chef de la famille, soutenait son rang et nourrissait ses quatre enfants avec un peu plus de douze cents francs de revenu. Quatre enfants, oui, dont trois filles, qui durent se me'sallier pour ne pas coiffer sainte Catherine. Le fils, Pedro, devint dès lors l'unique espoir de la famille. Ce serait lui qui châtierait l'orgueil des Garcia, lui qui leur ravirait les honneurs de Vayiin'.amiento et l'administration des biens des ducs del Infantado. Tels étaient les rêves d'avenir grandiose que l'on faisait autour du foyer des Sanchez pour le petit Pedro, e'duque' tant bien que mal par le cure' du village, un bon vieillard qui pa3/-ait, avec l'hidalgo, la moitié' de l'abonnement au seul journal qui parvînt dans la localité'.
Hormis les jeunes gens qui étaient alle's à l'arme'e, ou dans les cabarets de Se'ville pour y servir de garçons, — et, au total, des uns et des autres il y en avait quatre, — nul des enfants du piœblo ne s'en e'tait écarte' de plus de trois lieues. Encore était-ce pour aller au marché, à la foire ou au moulin. Pour tous ces gens-là, — le curé et l'hidalgo comme les autres, — Madrid était une terre aussi inconnue, aussi lointaine que la Chine. Or, voici qu'un beau jour on apprit que la maison des ducs del Infantado était achetée par quelque grand personnage de là-bas ; il était venu visiter la propriété avec M. de Calderetas, le tout-puissant protecteur de Garcia, et semblait absolument tout voir par les yeux de ces intrigants. On discuta toute une soirée, chez les Sanchez, s'il convenait, malgré la crainte qu'on en pouvait concevoir d'un accueil froid, d'aller offrir leurs respects et leurs services aux arri-
2 58 LES ÉTAPES d'uN NATURA.LISTE.
vants. Vêtus de leurs plus beaux habits de gala, sur leur trente-un, graves comme des gens que leur chemise empese'e étrangle, le cœur palpitant d'e'motion, le père et le fils sont introduits dans le salon du grand personnage, qui daigne, après demi-heure d'attente, venir recevoir leurs hommages, en robe de chambre à chinoiseries, une grecque sur la tête et des pantoufles de couleur aux pieds. Le pays est charmant, la solitude et le repos de'licieux, mais insupportables pour un homme habitue' depuis plus de vingt anne'es aux e'motions de la vie de Madrid, aux combats de la politique, aux agitations du grand monde. Aussi le grand personnage presse-t-il ses nouveaux amis de le visiter souvent :
« A ceci, mon père, comme si on lui eût marché sur un doigt malade, répondit sans se pouvoir contenir :
« — Ce serait un grand honneur pour nous que le plaisir que notre humble présence chez vous pourrait vous procurer ; mais, comme nous avons été devancés et qu'il ne nous convient point de déranger...
« — Devancés ! s'écria le grand homme. Sauf l'alcade, nul du village ne nous a fait visite avant vous... Et, sans offense pour Sa Seigneurie, il me semble un peu intrigant et même indiscret...
o Ici mon père me regarda, le visage épanoui d'une joie mal dissimulée, et répliqua sur-lechamp :
« — Vous savez... pas de naissance, pas d'éducation !... »
Il n'en faut pas plus, le père est conquis. Un homme de tant de flair qui a si bien jugé leur ennemi ! L'hidalgo ne jure plus que par ce noble et respectable personnage. Le fils n'est conquis
ni par l'homme politique, en qui il devine un habile^ ni par la fille, pâle, maigre, maladive, inte'ressante cependant pour un jeune poète qui est à l'âge où l'on fait des vers à la lune et de plaintives élégies. Elle ne lui plaît pas, mais elle intrigue sa curiosité ; aussi se borne-t-il à ralentir l'ardeur de son père, qui voudrait, sur l'heure, exposer ses ambitions au puissant personnage, et, par son intervention, en obtenir la réalisation.
« —Comment donc ! s'écrie le grand homme ; mais c'est un suicide. Le devoir, pour un garçon bien né comme votre fils, est de venir rompre une lance à Madrid, dans la lice où tous les gens de cœur conquièrent honneur et fortune. Lui chercher une place, mais c'est pour moi une bagatelle. C'est chose faite ! Il n'a qu'à venir... »
Gomment résister à ces avances de M. de Valenzuela.Le voyage est donc résolu, et le conseil de famille convoqué vote, à grands efforts d'éloquence, les avances nécessaires pour l'effectuer, à charge par le jeune homme de les rembourser sur l'héritage paternel, s'il n'a pu le faire auparavant. Le voyage ne fut pas sans pittoresque. La diligence, traînée par dix à douze mules, était pleine de voyageurs que les secousses de la route casaient, tassaient petit à petit. Un étudiant dormait ; un gros monsieur, qui était dans les liquides^ fumait paisiblement sa bouflarde à côté du jeune voyageur, ne répondant que par monosyllabes au perpétuel bavardage d'un petit homme sautillant et impressionnable assis en face de lui. Celui-ci voyageait avec sa fille, une jolie femme, modeste et douce, qu'accompagnait aussi une servante dans l'âge mûr, petite, laide et curieuse. Le drôle de petit bonhomme causait, causait toujours de tout et de tous. Sa fille, moins
26o LES ÉTAPES d'uN NATURALISTE.
bavarde, put cependant trouver le temps d'apprendre à Pedro que son père était un employé' du gouvernement, mis en disponibilité' à Santander, quatre mois avant, et qui allait à Madrid pour solliciter sa réintégration dans les cadres administratifs. Elle s'appelait Carmen, son père Sérafin Balduque, la vieille bonne Quica, Pour un solliciteur assuré d'obtenir sur-le-champ la place qu'il allaitdemander, l'occasion était bonne de s'instruire du sort des employés. Serafin Balduque n'était point de ceux qui cachent leur vie : à dix-sept ans, il était entré au service de l'Etat, grâce à l'influence d'un gros personnage. Il reçut tout de suite mille francs de solde, mais en quarante-sept ans, avec des états de service irréprochables, il avait été mis vingt-trois fois en disponibilité ; ce qui représentait vingt-trois fois les mêmes périodes d'angoisses, de privations, de sollicitations ; vingt-trois fois, l'étude, à reprendre du début, des usages et des routines bureaucratiques, car, trop heureux d'atteindre son but, il devait à chaque réintégration accepter un poste dans une branche autre de l'administration. Aussi avait-il fini par laisser ses meubles à Madrid, par y louer un pied-à-terre pour éviter les frais écrasants de la vie à l'hôtel. Le nom de Valenzuela, prononcé par Pedro, n'était peutêtre pas absolument étranger à la gracieuse complaisance de l'employéen disponibilité \ car, avec la généreuse ostentation de la jeunesse, le petit Sanchez s'était empressé d'offrir à Serafin d'user en sa faveur desoncréditauprèsdugrand homme. En mettant pied à terre à Madrid, on se promit de se revoir bientôt : Carmen avait de si jolis yeux, dont la supplication muette était si éloquente !
LV'tudiant, qui avait fini par se réveiller, emmena Pedro à sa pension: il y fut accueilli gaîment, en camarade. On lui expliquacomment, avec quelque argent dans sa poche, il pouvait mener vie jo3^euse à Madrid, le jour à courir les rues, les soirces avec ses nouveaux amis au café' de la Esmeralda^ calle de la Montera^ puis, la nuit, au paradis du The'àtre royal ; et enfin, pour tuer le temps dans l'intervalle, ils lui offrirent, à qui mieux mieux, des romans pour en faire la lecture, des romans dont les titres captivèrent d'emble'c le pauvre ignorant, qui raffolait de cette litte'rature, limite'e au logis paternel à Don Quichotte et à Clarisse Harlowe. De ces compagnons de la première heure, un seul se lia avec Pedro, un garçon de l'Estramadure nomme' Mata, ou familièrement Matica. Depuis neuf ans, il e'tait à Madrid, sous le pre'texte d'étudier la me'decine, et, s'il nefre'quentait guère la Faculté, il n'y avait petit ou grand journaliste qu'il ne tutoyât. Il avait entrepris pas mal d'œuvres sérieuses et pouvait réciter de splendides prologues de poèmes, de magnifiques strophes épiques ou mystiques, qui rivalisaient avec les œuvres des plus grands poètes de l'Espagne au siècle d'or ; mais il n'avait jamais produit plus que des fragments, et ses relations avec les puissants de la presse étaient inutilisées par une de ces paresses méridionales que rien ne saurait vaincre, par un esprit rebelle à toute discipline, à toute méthode, et dont il gaspillait toutes les étincelantes improvisations. Au demeurant, un grand cœur, un cœur dévoué et désintéressé.
Mais laissons là la pension et ses hôtes habituels, pour suivre notre héros, calle del Principe^ dans la splendide demeure de M. de Valenzuela.
Le puissant personnage e'tait absent, et, avant de recevoir le provincial, sa femme et ses enfants ne manquèrent point de lui faire faire antichambre. Le plus aimable de la famille fut encore Clara, toute sèche et froide qu'elle se montrât. ]V[me (]^Q Valenzuela, à qui elle le pre'senta, e'tait une femme d'âge, si bien farde'e qu'elle se croyait une toute jeune fille et en prenait toutes les mines. Elle daigna à peine entendre le nom du jeune homme ; son fils, assis à quelques pas, se borna à l'indication de son désir de se lever, resta dans son fauteuil, sans cesser de feuilleter l'album qu'il avait en mains et sans souffler mot. La conversation n'e'tait guère plus active avec ^me (le Valenzuela et sa fille. Pedro se sentait ridicule, n'osant aborder nettement la cause de sa visite, quand on annonça que la voiture e'tait avance'e. En prenant congé', il voulut, cependant, demander où et à quelle heure il pourrait voir M. de Valenzuela.
(f — Toute l'après-midi, au ministère », re'pondit Clara.
a — Etes-vous sûre », interrogea-t-il, tout pe'ne'tre' de la leçon que lui donnait le pre'sent, « êtes-vous sûre qu'il me recevra dans son cabinet ou qu'on me laissera parvenir jusqu'à lui ? »
« — Pourquoi pas ? >» demanda à son tour la jeune fille, avec un froncement de sourcils.
« — A cause de ses occupations sans nombre, par exemple », re'pondit Pedro, voulant corriger l'effet de sa question sèche.
Clara ouvrit alors un petit meuble qui e'tait contre la muraille, y prit une carte à son nom et la lui tendit, après y avoir griffonne' quelques mots au crayon.
« — Il suffit de la faire passer à mon père. »
Gela suffisait, en effet, mais pas pour être reçu. Une heure après, Pedro était fixe' sur ce point. Trop occupé en ce moment, le directeur ne pouvait le recevoir : il n'avait qu'à repasser un autre jour.
« — Quand ? » hasarda le jeune homme.
L'huissier, haussant les épaules, tourna les talons...
Quelques semaine s'écoulèrent sans que Pedro osât retourner au ministère. Il les employa à lire du Paul de Kock et les Mousquetaires^ à courir les bals publics avec ses amis de la pension, révolté de la licence de ces fêtes, auxquelles le souvenir de son digne père et la pensée de la jolie et modeste Carmen l'empêchaient de prendre nul plaisir. Elle était si pure, cette suave fille d'employé, qu'il voyait maintenant, de loin en loin, dans son petit appartement, raccommodant avec Quica les vêtements usés de vétusté de cet excellent Serafin ! Elle éprouvait si bien les mêmes émotions que le jeune amoureux, quand ils allaient ensemble au théâtre applaudir Teodora Lamadrid, la Rachel de l'Espagne ! Elle savait si bien donner du lustre à sa modeste demeure, la parer, l'embellir de sa grâce, alors que c'était son travail qui les faisait vivre tous trois, père, fille et servante ! Pedro l'en admirait davantage, lui qui avait percé à jour les petits mystères de sa vie.
A la troisième tentative enfin, il fut reçu par Valenzuela. Il était si occupé !.... Plus tard.... Il fallait lui rappeler souvent sa promesse.... revenir, revenir. Et cette politesse banale se changeait dans sa bouche en une mise en demeure de vider les lieux. Intimidé, le jeune homme salua et sortit. Fallait-il écrire à son père que
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les sacrifices faits par lui, pour envoyer son fils à Madrid, seraient inutiles ; lui conter l'accueil du protecteur, sur l'appui de qui ils avaient base' leurs espérances ? Pedro n'en n'eut pas le courage. En définitive, Valenzuela avait promis de songer à lui et de le caser plus tard. Il se consola en retournant au bal avec Matica, en allant avec lui au the'âtre, où il apprenait à connaître tous les personnages en vue du monde de la politique et de la fashion. Matica savait l'histoire de chacun, de même qu'il connaissait et pouvait re'citer les plus jolis vers de Breton de los Herreros, de Zorrilla, d'Espronceda. Cette me'moire e'tonnante avait e'te' peut-être la cause re'elle de leur sympathie re'ciproque. Pedro, s'il ne faisait plus d'e'le'gies et de ballades à la lune, n'avait point renonce' à taquiner la muse, et plus que jamais goûtait la poésie ; les auditoires complaisants sont trop rares pour qu'on les rebute.
Matica valait, d'ailleurs, cent fois davantage que sa re'putation ne semblait l'indiquer. C'e'tait un garçon de bon conseil. Il empêcha maintes fois Pedro de céder à des entraînements de camaraderie qui pouvaient lui nuire, et s'attacha, par contre, à l'introduire dans le monde, où il avait ses entre'es. Là, il retrouva Clara, son frère et sa mère. La jeune fille se montra plus sociable que jamais, et le fe'licita de s'être si bien acclimate' à Madrid. Tout gonfle' de son triomphe auprès d'elle, il ne put s'empêcher de constater qu'elle e'tait en train de devenir une beauté. Oui, il était acclimaté à Madrid. N'osa-t-il pas, peu de jours après, aiguillonné par sa bourse qui sonnait creux, rappeler à Valenzuela, qui le traitait
avec quelque impertinence, que c'e'tait sur son invitation qu'il e'tait venu à Madrid, et que s'il s'y grisait de ses succès mondains, la faute en e'tait à son protecteur plus qu'à lui-même, jeune et sans expe'rience ? Alors, la come'die de l'orgueil se changea brusquement en une autre come'die. Les temps étaient si durs ! Les jours d'épreuve allaient passer, et, aussitôt qu'on pourrait songer à lui, on lui trouverait un poste digne de son talent. Il fallait, en attendant, excuser les inégalités de caractère d'un homme que le danger couru par le pays affolait depuis des mois.
« — Que pensez-vous de M. de Valenzuela ? disait-il, quelques jours après, à son ami Matica. — C'est un gigantesque coquin ! — Vous parlez de l'homme de parti, du politique... — Non pas, de l'homme ! » Et il lui représentait : avec les quinze mille francs d'ap- . pointements qu'il touchait légitimement, M. de Valenzuela n'eût pu se donner le luxe dont il s'entourait. Il le connaissait, d'ailleurs, depuis de longues années, et il en savait long sur son compte. Qu'importait, après tout ? Le ministère allait tomber sans que la place fût accordée, et le fût-elle, Pedro tomberait avec son protecteur !
La prophétie ne tarda pas à s'accomplir. Notre héros n'a plus rien à attendre de son prétendu protecteur. Il écrit à son père pour lui annoncer son retour, quand Matica lui ollre un emploi à Madrid ; cent vingt francs par mois, peu de travail et un travail de son goût. Il s'agit de devenir administrateur du Cîarin de la Patria^ le plus virulent des organes révolutionnaires. Madrid a desséché en leur fleur les croyances du jeune homme, et n'a pas épargné la foi politique
qu'il tenait de son père. Le journal est relativement bien e'crit ; la partie litte'raire en est très goûte'e. La situation semble honorable, propre à de'velopper ses ide'es, à faciliter l'e'tude de la société'. Sans être littéraire, elle confine à la littérature. Pedro accepte.
La rédaction politique du Clai^in était aux mains de quatre rédacteurs ; un collaborateur qui, sous le pseudonyme de Sigismundo (i), traitait les questions littéraires, complétait le personnel du journal. On avait donc livres, journaux et places de théâtre à discrétion, au Clarin. Les visiteurs y affluaient, et, parmi eux, un type délicieux de libéral à tous crms, Godos Bujes, un fanatique de la garde nationale, pauvre ouvrier charron, à qui les galons de sergent avaient jadis brouillé la cervelle. Comment résister au courant ? Comment, surtout, renoncer à flageller Valenzuela, qui venait de rentrer en faveur avec l'avènement du nouveau ministère ? Sanchez n'eut garde de le faire.
Depuis quelque temps, il brûlait chaque jour, aux pieds de son corrupteur, un encens qui ne devait point être de son goût, quand Sigismundo passa brusquement de la table de rédaction du Clarin dans un des bureaux du ministère de la Gobernacion. Le comte de San- Luis aimait les gens de lettres, et le leur prouvait à sa manière, en les enlevant à la littérature, pour leur faire un sort dans l'administration. 11 fallait au Clarin un rédacteur qui pût remplacer le déserteur au pied levé. Le poste fut imposé à Pedro. Après tout, la place n'était pas à dédaigner. El Clarin devenait chaque jour plus
(i) Héros du drame de Calderon, La vida es sué»o.
important. Était-il, d'ailleurs, bien difficile de faire de la critique ? Entendre les pièces, lire les livres, pour en juger, c'est le proce'de' des petits esprits. Certes, on ne lui demandait pas cela.
Nul n'aura d'esprit que nous et nos amis : applaudir toutes les œuvres libe'rales, siffler toutes les œuvres réactionnaires, le programme était aisé à remplir.
Ici se place, dans le roman, un charmant tableau de la littérature espagnole, au début de la seconde moitié de ce siècle, alors que les traductions étaient la moitié de la littérature de la Péninsule. M. de Pereda profite de cette occasion pour dire tout franc son avis sur les auteurs en vogue de ce temps-là : Villoslada, qu'on ne lisait pas, Fernan Gaballero, Carolina Coronado, Gertrudis Gomez de Avellaneda, Flores, Trueba, Fernandez y Gonzalez, Ayguals de Izco, qui posait pour l'Eugène Sue espagnol, Patricio de la Escosura, Mesonero Romanos, qui avait renoncé aux lettres pour travailler à faire embellir Madrid. Parmi les poètes, le duc de Rivas et Zorrilla se taisaient. Breton de los Herreros, Hartzenbusch, Garcia Gutierrez, Tamayo.
Ventura de la Vega, Rubi, Eguilaz, Ayala, Serra, faisaient du théâtre la seule branche vraiment vivante de la littérature espagnole. Fernandez Guerra, Ochoa, Caùete, prouvaient que la race des critiques se renouvelait et n'était pas près de s'éteindre.
Pour rivaliser avec eux, le rédacteur du Clarin n'avait que son audace. Le succès fut éclatant, et la moindre des satisfactions qu'il éprouva ne fut pas, à coup sûr, d'apprendre que les Garcia atterrés n'avaient d'autres ressources que d'affirmer que le Sanchez du
Clarin n'avait rien de commun avec les Sanchez de leur village.
Dans ce monde, sa gloire trouvait tout autant d'e'cho : Clara Valenzuela lui gardait ses plus grandes amabilite's, et cette froide cre'ature avait pour lui de jolis sourires, comme si elle eût ignoré les attaques dont il harcelait son père ; d'ailleurs, elle ne lui parlait jamais de ses succès litte'raires ; mais, amenant toujours la conversation sur son lointain village, elle se rendait sympathique à Pedro par le souvenir sans cesse e'voque' du pays natal. A dire vrai, ce silence sur ses triomphes e'tait un charme de plus aux yeux du jeune e'crivain, qui, dans ce volcan en e'bullition qu'e'tait el Clarin^ depuis que l'horizon politique se rembrunissait, n'avait plus qu'un désir : passer de la littérature à la polémique, de la critique au pamphlet. Un beau matin, il communiqua à Matica, qui goûtait peu ses élucubrations, un conte oriental assez mordant et de nature à attirer une fois de plus l'attention sur le journal. Matica y applaudit comme à un petit chef-d'œuvre de verve et de malice ; la direction du Clarin déclara que cette merveille valait bien de risquer un voyage aux Philippines. La censure eut le bon esprit de confondre le conte avec les autres articles ordinairement placés en même lieu, si bien que le journal ne fut saisi que quelques heures après sa publication. El Clarin eut soin, d'ailleurs, de rééditer le conte, en form e d'analyse et de commentaire, sous couleur d'expliquer à ses lecteurs de province comment et pourquoi ils n'avaient pas reçu le numéro de la veille ; puis on imprima clandestinement une nouvelle édition. C'était la célébrité...
Valenzuela s'empressa d'appeler Pedro dans son cabinet et de lui offrir à son choix, sans lui souffler un mot du coutc^ une position e'quivalente et plus dorée dans un des journaux du pouvoir, ou une situation dans l'administration. L'honneur commandait un refus ; mais un refus, c'e'tait la perse'cution à bref délai : où se cacher ? Seratin Balduque lui offrit asile chez lui ; leurs relations ne s'e'taient point perdues, en effet, car Serafin e'tait un admirateur passionne' du Clarin. Il avait tant souffert des rebuffades de tous les ministères, qui s'e'taient succe'de', que toute opposition lui semblait be'nigne.
Cette douce captivité' avec Carmen pour geôlière ne dura que quelques semaines. Madrid se soulevait. D'un bond, Pedro fut dans la rue. C'e'tait une mare'e, un flux impe'tueux de foule qui assie'geait le the'âtre Principal. Allait-il re'sisterplus longtemps? Il n'e'tait plus Pedro Sanchez, le fils d'un pauvre hidalgo de la montagne de Santander, Pedro Sanchez, le que'mandeur de places, Pedro Sanchez, le critique litte'raire : non, il e'tait Pedro Sanchez, le martyr de la cause libe'rale, Pedro Sanchez, auteur d'un retentissant article re'volutionnaire, Pedro Sanchez e'chappe' aux sbires du pouvoir, afin de combattre avec le peuple, pour la liberté. Bujes était là, criant son nom à la foule. Il n'avait qu'un mot à dire pour que la plèbe obéît à sa voix.
« — Chez Valenzuela ! » cria quelqu'un.
« — Non, citoyens ; la vengeance du peuple opprimé, c'est au ministère que l'on doit la tirer !... Au tronc d'abord ! On ébranchera l'arbre, quand il sera à terre », répond le tribun
improvisé. Puis, tandis que la foule s'empresse vers le palais, à toute course, il gagne la rue del Principe, sonne chez Valenzuela absent, explique à Clara et à sa mère le danger auquel elles sont expose'es, les presse de re'unir ce qu'elles ont de plus pre'cieux et les installe dans sa pension, où nul ne les ira chercher.
Il n'e'tait que temps. La bataille a commence' dans les rues entre le peuple et la troupe. Pedro, qui retourne prendre rang parmi ses amis, se trouve chef d'une barricade à l'instant oîi il y songeait le moins. Serafin Balduque l'y rejoint, bavarde à son ordinaire, lui apprenant, entre autres choses, que sa fille Carmen est tout e'plore'e de ne rien savoir de son sort depuis qu'il s'est mêle' aux insurge's. Puis, coinme affolé par le bruit des détonations, la vue du sang, les cris des blessés, le digne cesantc prend un fusil qui n'est même pas chargé et se fait tuer par une balle perdue...
Le malheureux père, avant d'expirer, avait confié sa fille à Pedro : est-ce à dire qu'il va songer à l'épouser ? Que non pas ! Entre la chaste et douce beauté de Carmen et la sécheresse, à peine adoucie par l'enthousiasme, de Clara, il n'hésite point de s'amouracher de la seconde. Cette aristocratique conquête le flatte et, en le flattant, l'attache insensiblement à son char. Ce n'est pas qu'il oublie Carmen et néglige ce qu'il lui doit d'égards et de bons offices, mais Tamour est pour Clara. L'aime-t-elle ? Oui et non : elle est surtout éblouie de sa brillante et rapide fortune, car Pedro est maintenant ce qu'était autrefois Valenzuela. Aussi, quand elle va quitter Madrid, lui dit-elle d'une voix hâtive, presque tremblante :
» — Je ne sais si Madrid est assure' maintenant contre tous dangers... mais, s'il arrivait quelque chose, c'en est assez de tentatives te'me'raires...»
Il crut la comprendre et, serrant sa main palpitante entre ses mains crispe'es par l'e'motion, il lui dit :
« — Autrefois vous me poussiez presque à ces aventures, et maintenant vous voulez m'en e'carter. Pourquoi, Clara ? Ma vie vaut-elle aujourd'hui plus que ce qu'elle valait hier?
(f — Pour moi, oui, re'pondit-elle, avec le courage d'une passion qui e'clate, parce que ta vie est à moi ! Aussi je ?ie peux pas que tu V exposes... fexig-e que tu ne la perdes pas ! »
Ici commence une seconde phase de la vie de Pedro Sanchez, presque un deuxième roman dans le roman, tout au moins une deuxième partie très nettement caractérise'e : Pilita (M"® de Valenzuela), qui n'a e'te' jusqu'ici qu'un personnage secondaire, presque e'pisodique, devient comme l'axe du re'cit. C'est la bête noire., la belle-mère envahissante, qui e'carte le jeune homme du centre où ses talents peuvent honnêtement assurer l'avenir des siens ; qui, d'ailleurs, avec son fils, est un boulet attaché à la jambe de son malheureux gendre ; qui ruine le prestige de Pedro dans le cœur de sa fille ; qui lui enseigne l'art de tirer parti de la position de son mari, pour soutenir son luxe, au risque de se déshonorer, comme peu s'en faut qu'il n'arrive. Cette créature malfaisante, inconsciente peut-être quand elle en vient à ce point, jette Clara dans les bras d'un amant avec la logique des incomprises. Pedro se bat avec ce personnage qui lui brise le poignet.
Matica se trouve là, heureusement, pour le soigner et le consoler.
Sitôt remis, le he'ros de M. de Pereda part pour la Manche, et c'est là qu'il apprend le sort des diffe'rents membres de la famille de Valenzuela, la mort de sa femme, qui le de'livre et lui permet d'offrir sa main à Carmen. He'las! le bonheur si longtemps attendu ne dura guère plus d'une anne'e ; une e'pide'mie mit au tombeau Carmen et l'enfant ne' de leurs amours. Matica, lui aussi, est décédé, et le malheureux Pedro, vieilli, revenu au pays natal après tant de douleurs, rachète pour la démolir la maison où il connut Clara.
Il en reste pourtant encore un monceau de décombres, et, chaque fois qu'il les regarde, il voit, se dressant sur eux, l'horrible figure pâle, les cheveux dénoués, les sourcils froncés et les yeux fulminants. La femme qui fit le malheur de sa vie le persécute toujours en souvenir. Il cultive ses champs, lit, fait au tour des découpures de bois,- et se console en écrivant ses mémoires, dérivatif de ses colères et de ses chagrins...
N'accusez pas cependant M. de Pereda de voir la vie en noir ; nulle part il n'a été moins pessimiste. Sans doute son roman n'a pas l'entrain fou d'une oeuvre d'adolescent au seuil de la jeunesse. Pourtant on y sent la production d'un homme mûr, pondéré, en plein bon sens, en pleine santé morale, qui écrit surtout pour satisfaire son goût et son besoin d'écrire.
Aussi Pedro Sancliei est-il un livre sincère, étudié, vécu peut-être en certaines de ses parties les moins romanesques, ou du moins observé de très près.
Malgré cependant ces tendances à peindre sur le vif, à faire de la photographie artistique, c'està-dire une reproduction vivante par une chambre noire vivante, elle aussi, — Tâme de l'e'crivain, — M. de Pereda peut moins que jamais, après Pedro Saiichei, être classe' parmi les naturalistes de la Pe'ninsule, Il ne leur emprunte ni les procéde's, — c'est un psychologue qui raisonne ses personnages au lieu de les faire agir ; un styliste dont la phrase sent, à tort ou à raison, l'huile use'e à l'habiller et à la rendre trop litte'raire, — ni cette inébranlable impassibilité que Flaubert seul a su réaliser, ni cette rhétorique, fille de la rhétorique romantique, qui prête de la vie à leurs descriptions. Il peut être l'avantgarde des naturalistes; il n'est pas naturaliste au sens français du mot. Ce qu'il est, c'est à coup sûr le moins idéaliste de ceux à qui répugnent les canons littéraires nouveaux (:), le plus étranger aux griseries romantiques que, plus ou moins, affectent encore les écrivains de tout pays.
D'ailleurs, qu'importent au fond ces questions d'école ? Les grands écrivains se bornent à être eux-mêmes. M. de Pereda, nul ne le nie plus au delà des monts, est un grand écrivain, une exception qu'on ne saurait, sans injustice, classer parmi les vaincus, sans exagération ranger parmi les vainqueurs. Il a appartenu à ces derniers aux heures de combat, guerrillero plus que soldat pourtant. Il semble maintenant peut-être autre qu'eux, par cela seul qu'il réclame énergiquement son indépendance.
Ce qui serait plus injuste encore, à coup sûr,
(l) Mmo Pardo Bazan, article publié dans El Libéral.
ce serait de le placer sur la même ligne que Champfleury et Duranty. Il est artiste d'une autre envergure.
Quoi qu'il puisse advenir du roman en Espagne, — et il semble qu'il en doive advenir beaucoup de bien, — M. de Pereda est au confluent des deux e'coles, comme un Balzac qui n'aurait e'crit que les Paysans et quelques-unes des Scènes de la vie de province.
Avril 1884.
NERTO, le dernier poème de Frédéric Mistral, est un succès très grand, couronnement, ou plutôt, apogée d'une glorieuse carrière de poète qui, jaloux de ne produire que des oeuvres achevées, ne prodigue ni ses communications à la presse, ni les volumes qu'il signe de son nom. Ce qui nous étonne, ce n'est pas précisément le succès du grand félibre, c'est plutôt que ce succès porte sur une œuvre, de valeur secondaire à coup sûr, dans le brillant bagage littéraire du chanteur de Maillane.
Certes, on ne peut dire que pour Frédéric Mistral le chemin de la gloire ait été semé d'épines. Mireille n'eut qu'à montrer un pan de sa jupe de paysanne provençale pour ravir tous les cœurs. Et n'en déplaise à M. Hippolyte
(^i) Cet article, paru à Bruxelles dans \a.^eune Belgique, est reproduit ici sans aucune correction. Seul en France à avoir traité aussi sévèrement — en connaissance de cause, c'est-à-dire après lecture du texte provençal, — la nouvelle œuvre de F, Mistral, l'auteur de ces lignes a cru devoir, par honnêteté littéraire, n'apporter aucune modification — sauf les corrections de coquilles, — à 1 étude dont il n'avait pas revu les épreuves. Il a eu le bonheur de voir que son opinion sur Nerto était partagée par un très grand critique catalan, M. Juan Sarda, dont un article paraissait à Barcelone dans l'Ilustracio catalana tandis que ces pa'ges étaient écrites.
Babou, qui rapproche assez niaisement Mistral de Bitaube', s'il est une œuvre dans la poe'sie de notre xix^ siècle français, qui ait justifié l'enthousiasme le plus passionne', c'est à coup sûr cette de'licieuse idylle qui contient la plus grande dose de vrai que l'ide'alisme comporte. Calendau qui, attaqué pour des raisons non littéraires, au nom d'un patriotisme mal compris, fut presque une défaite, Calendau^ plus beau comme langue et comme coloris, contient deux des plus belles pages de la poésie provençale moderne, entr'autres ce chant de l'orgie, qui est ce que Mistral a produit de plus audacieux et de plus passionne. Les Iles d'or^ cet écrin princier, qui suffirait pour la gloire d'un poète, ne virent point s'élever les cabales qu'avait suscitées la publication de Calendau.
Pourquoi donc aucune de ces trois œuvres n'a-t-elle remporté un triomphe égal à celui qu'on veut bien accorder à Nerto ? En faut-il chercher la raison dans une problématique conquête de Paris par les Latins du Midi? En un mot, et pour parler net et franc, les félibres sontils estimés à Paris, je ne dis pas à la valeur qu'ils se donnent, mais à la mesure d'importance qu'un jugement impartial attribue^ à un mouvement littéraire aussi fécond et aussi brillant ? Je ne crois pas, pour ma part, à cette victoire prétendue de l'idée félibresque, et je ne crains point d'exprimer ici mon doute. Il y aura toujours assez de flatteurs, pour décevoir les félibres sur l'importance que le Nord lui reconnaît.
Il faut donc, à mon sens, chercher ailleurs la cause de ce succès inattendu qui, si je ne m'abuse, a dépassé les espérances du poète. On
a certainement voulu voir dans Nerto beaucoup de choses qui n'y sont pas et ne peuvent pas y être. Voulant les voir, on a su les y trouver quand même !
C'est ainsi que, pour les uns, au milieu de notre siècle matérialiste et sans foi, Nerto est une protestation. Sans doute, il eût été' du droit du poète de déclarer hautement sa croyance, d'affirmer ses convictions ; mais ce droit, en a-t-il usé en fait ? J'imagine que, s'il y avait dans Nerto autant de mysticisme et de catholicisme que quelques-uns en ont trouvé, elle n'eût point été du goût d'une infinité de gens, et, tout particulièrement, de nos belles Egéries républicaines. D'ailleurs était-il bien d'un homme de génie de choisir une simple légende, présentée d'une façon si modeste sous la rubrique de nouvelle, pour une profession de foi éclatante !
Nerto^ en fait, ne met pas en scène le catholicisme orthodoxe, mais seulement une partie infime du catholicisme, la superstition, sa fille bâtarde. Affirmation qu'il est aisé de démontrer.
Le démon joue certainement un grand rôle dans la foi catholique, mais ce démon n'est autre que l'esprit du mal, tentateur, et fort des seules forces de la tentation, n'ayant ni pouvoir fatal, ni invincible empire sur l'esprit des hommes. Ce démon-là est aussi immuable qu'un dogme, et je crains fort qu'il ne fasse jamais Tail^ire des poètes, comme il fit, au temps où l'on construisait Notre-Dame, celle des sculpteurs.
Aussi notre littérature contemporaine a-t-elle inventé deux diables : le diable de Baudelaire qui est le maître révolté, le roi des révolutionnaires, le chef d'école des nihilistes. C'est le Lucifer, qui des journées entières, lutta avec
Dieu le Père dans les cieux, et qui, pre'cipité au fond des abîmes, e'crase' sous le poids des colères divines, jette au ciel ses insultes et ses cris de rage impuissante, « rongeant le dard de l'Eternel qui le cloue. «
L'autre diable moderne, c'est le de'mon de Barbey d'Aurevilly et de L'ion Bloy. Celui-ci est moins orthodoxe encore que celui de Baudelaire, c'est l'Egal de Dieu, un ge'nie si terrible et si puissant, que l'homme, contraint de s'incliner devant lui, en viendrait à l'honorer et à le ve'ne'rer plus que Dieu, puisque, aussi redoutable que lui, il est plus me'chant et dès lors plus à n\e'nager.
Ces deux de'mons-là, le Sacrilège et l'Irrévocable, ce sont les seuls qui nous inspirent quelque respect ; mais pas plus l'un que l'autre, ne sont le diable de Nerto qui gagne des âmes aux de's, et qui triche au jeu peut-être, comme un grec de la rue Royale.
« La notion du diable, — a dit M. Blo}'-, — est de toutes les choses modernes celle qui manque le plus de profondeur, à force d'être devenue litte'raire. A coup sûr, le de'mon de la plupart des poètes n'e'pouvanterait pas même des enfants. » Le diable de Nerto est du nombre de ces de'mons inoffensifs. M. Mistral ne l'a pas cre'e', ce Me'phistophe'lès dont se raillent nos le'gendes du moyen-âge et qui est au fond un très pauvre petit diable, toujours berné, toujours ridicule. Au delà de lui, le poète a entrevu quelque chose, mais ce quelque chose, il en faut chercher le souvenir dans de minuscules vers sautillants, italiens à la mode de l'Arioste, railleurs et tout à fait indignes de la morgue d'un diable sérieux. Messire Satan, s'est
VU si mal logé qu'il a refusé d'entrer et de recevoir l'hospitalité capoulière. Si Paris vaut une messe, l'Enfer vaut des alexandrins.
Il est absolument certain que, quelque soin qu'il prenne de nous gazer sur ce point la vérité, M. Frédéric Mistral n'a pas cru une minute, ni à la réalité de la légende qu'il nous conte, ni à l'existence de ce démon qui est le pivot de son poème. « Si tu veux que je pleure, à toi de pleurer le premier, » disait un Ancien. Ici il ne s'agissait pas de pleurer mais de croire ; comment pourrions-nous nous mtéresser à une œuvre que nous saurions d'ores et déjà fausse, c'est-àdire mort-née. M. Frédéric Mistral n'a pas cru. Et il n'a pas cru, parce qu'il ne pouvait pas croire. Toute la naïveté du génie ne peut suffire, là où suffit la naïveté de la foi. Le magnifique Credo quia absurdum de Saint Augustin n'est vrai que dans la bouche d'un Saint, et les Saints sont rares de notre temps.
Le terrain se dérobait donc sous les pas du poète, aussi ce qu'il eût pu faire chef-d'œuvre, en prose, en quelques lignes, parce qu'alors c'eût été l'impression d'une heure de mysticisme comme il en est, même en notre temps, pour les poètes et les artistes, ce qui eût été chef-d'œuvre, n'est qu'un conte, une légende, que toute l'admirable langue provençale, que toutes les splendides couleurs, que toutes les éclatantes draperies, que le poète prodigue pour l'orner, ne peuvent rendre ni vivante, ni même susceptible de vie.
Et c'est là peut-être, ce qui a plu à cette malheureuse école de doctrinaires attardés qui ont tous les courages, sauf celui d'aller au vrai. Parce que le poète de Nerto se réfugiait dans la pein-
2So LES ÉTAPES d'uN NATURALISTE.
ture de vitrail, dans le Parnassianisme le plus infe'cond, on a applaudi à ce que l'on appelait une protestation contre le naturalisme. C'était avouer qu'il y a dans le naturalisme autre chose que ce pre'tendu côté pornographique qu'on y veut généralement envisager seul. L'aveu est à noter. Maintenant la protestation existe-t-elle ? Mistral est-i\ un p?^ot estant littéraire? Le naturalisme bien entendu n'est pas une formule exclusive. On peut faire des chefs-d'œuvre hors de lui ; mais pour les faire, sans doute faut-il une sincérité d'impression et d'émotion qui ne saurait s'allier avec la sérénité olympienne et goethique dont les clichés de la critique officieuse décernent un brevet à M. Mistral (i).
Si l'on veut faire de l'art désintéressé, de l'art impassible, il faut alors se livrer à l'étude et mettre les autres là où on ne se met pas soimême. Il faut que ce lambeau de chair humaine et palpitante, que tout livre doit contenir pour nous intéresser, soit arraché par l'observation à la vie et à notre temps, que ce viol de l'âme, dont les rouages doivent un instant, une heure, une journée, un mois, captiver notre attention, soit perpétré sur l'âme d'un de nos semblables, s'il n'est pas la défloration fatale et inévitable de notre âme d'artiste livrée en jouet au public. Au temps où l'on avait le droit de conter des légendes, parce que l'on y croyait, et de peindre de naïves enluminures, parce que ces enluminures étaient des actes de foi, Noio eût pu être rimmortel chef-d'œuvre dont elle n'est que l'ombre, et cependant, un félibre, et entre tous les
(i) Ce qui n'est point flatteur pour Tauteur de Mireille, ni vrai ailleurs.
d'ailleurs
NÉRTO. 281
félibres, le poète de Maillane avait seul assez de bleu dans le cœur, assez d'azur dans la pense'e pour s'essayer à cette gothique besogne. Là où son labeur est demeuré ste'rile, qu'eussent fait nos poètes de ville ! Mais à quoi bon insister sur ce point, alors, qu'après avoir remarque' que le tort, glorieux peut-être d'ailleurs, de M. Fréde'ric Mistral est d'avoir choisi un sujet ingrat à notre e'poque, il nous reste à montrer comment, en de'pit de ces entraves librement acceptées par le génie du grand félibre, il y a dans Nerto assez de brillants et de perles pour un écrin de sultane.
« Le Diable est une bonne pièce :
Il aime le rire, il aime la joie, Les mascarades et le vacarme ; Le Diable aime les bons coussins, La senteur des roses et du myrte, Les belles robes entr'ouvertes Et l'arrogance de la jeunesse Qui marche la tète à l'évent.
Mais ce qu'il préfère, c'est le jeu, Qui fait tomber à la renverse Les plus vaillants, les plus superbes.
Dans les grandes flammes d'enfer ; Le jeu qui engendre les blasphèmes, Qui fait les gueux, les fornicateurs, Les sacripants, les parasites, Les usuriers, les mauvais drôles ; Le jeu qui mène aux voies obliques, Au suicide, à la débauche ; Le jeu qui déchristianise, Qui fait, sur les maisons ruinées, Croître l'ortie et le chardon.
Le jeu qui fait les parricides I »
Le pieux baron Pons de Château-Renard, qui avait longtemps bataillé sur toutes les côtes de la mer latine, est un jour tombé dans les pièges du tentateur. Après neuf jours d'orgies, entre deux combats contre les malandrins de Raymond Turenne, le châtelain avait perdu aux dés son épervier, ses chevaux, ses oliviers, son manteau rouge de Florence, toutes ses îles de Durance, son défens de Château-Renard, son noble écu aux trois poignards, les bijoux de sa femme morte, les verroux de sa porte même, quand un personnage de mauvaise mine, le prenant au mot, comme il parlait de vendre sa fille, lui en acheta l'âme assez cher pour le rendre en moins d'une heure, riche, aussi riche que le roi des Mores. Pauvre Nerto ! que te sert d'avoir saintement passé ta jeunesse solitaire et silencieuse dans les grandes salles du vieux castel, près de la tante Sybille, épelantles lettres d'or du Bréviaire d'amour} Le jour vient où la main glacée de l'esprit infernal saisira par la nuque la victime expiatoire des passions paternelles et l'entraînera au fond des abîmes !
Il ne reste plus qu'une voie de salut. Là-bas, enfermé dans son Avignon, le pape Benoît XIII — c'est un anti-pape, pour le dire entre parenthèse, — résiste obstinément aux efforts de l'armée royale. Un souterrain, dont l'existence n'est connue que du baron, relie Château-Renard au Château des papes. Nerto n'a qu'à s'élancer, qu'à courir, sauver la Papauté qui naufrage, et le Pape, en reconnaissance, sauvera à son tour son sauveur.
II y avait soixante et dix-ans peut être Que, loin de Rome abandonnée,
En Avignon, la Papauté
Etait venue s'asseoir.
Avignon avait rapidement pris l'essor,
En se voyant la capitale
Du monde et des pontifes-rois.
Tout ce qui croît en Jésus-Christ
Avait fidèlement tourné son char
Vers le séjour de son Vicaire...
Les Levantins y trafiquaient ;
Les cardinaux y chevauchaient,
Drapés de pourpre ; les pèlerins
De Saint-Antoine ou de Saint-Barthèlemy
Chantaient par les rues à tue-tête;
De bateleurs, d'aventurières.
De moines de toutes couleurs.
D'excommuniés qui avec componction
Se frappaient la poitrine,
De gens de guerre et de marine
Qui se battaient au cabaret.
C'était un fouillis, un brouhaha,
Comme il n'en est en aucun lieu.
C'est au milieu de ce fracas que Nerto se hasarde, rassure'e par la courtoisie du commandant des gardes pontificaux, un neveu de Benoît XIII, Rodrigo de Luna, le soldat au cœur de lion et aux yeux de braise. Benoît e'couta la jeune fille et l'acceptant pour guide gagne Château-Renard.
La petite ville est en e'moi. Une innombrable cavalcade de gentilshommes fait escorte au Pape et au roi de Forcalquier, de Naples et de Je'rusalem, qui en Saint-Trophime, demain, épousera la belle Yolande. Demain aussi, dans l'e'glise de Saint-Ccsarin, la blonde Ne^to s'ctendra sous le suaire, tandis que les nonnains chanteront sur elle le De Profundis. Seul le mystère du cloître .sauvera son âme et les plaisirs du monde ne
laissent que poussière en s'e'vanouissant, dit-elle au beau cavalier Rodrigo, dont la galante mine n'est pas, maigre' tout, sans faire impression sur son cœur. Grandes fêtes donc en Arles la romaine, ainsi que nous conte maître Boisset, le plus disert des Arlésiens.
« Dans les bannières flottantes au vent
Qui développent, éclatante,
L'histoire d'Arles, vous eussiez vu,
Armes vivantes du pays.
Le lion d'Arles sous toutes les figures
Grimer le masque de son énorme tête :
Blanchi par la vieillesse,
Avec le mufle tout ridé
Et la gueule béante.
Dès l'abord il représentait
Arles le Blanc, le vieux lion
Connu sous le nom d'Albion,
Devant lequel le grand Hercule
En pleine Crau dut reculer ;
Tantôt, lion latin, on le voyait portant
Le labaruni de Constantin ;
Tantôt, comme une lampe, dans sa griffe
Haussant la croix de saint Trophime,
Tantôt, ceignant ses boucles fauves
De la couronne de Boson,
Avec deux yeux luisants comme l'onyx,
Il renâclait : Ab ira leonis !
Tantôt, broyant avec son ongle
L'horrible croissant sarrasin,
Comme un homme qui frappe.
Il étreignait l'épée de Guillaume le Grand,
En grommelant d'un air revêche
La menace fameuse de ce vers
Léonin : Urbs Arelai^nsis
Est hosiibus hostis et ensis ;
D'autres fois, plein de majesté,
Tranquillement assis, on le voyait
Tenir le globe de l'Empire ;
Ici, emblème du peuple arlésien,
Là-bas, lion du grand Saint-Marc ;
Enfin, ailleurs, lion de mer,
Tenant aux pattes un court trident,
Et sur le golfe dont Fourques est le sommet
Régnant de nom comme de fait
Par ses marins et ses calfats.
Mais le Lion, le vrai lion.
Sitôt sorti de son repaire,
Avait poussé un tel rugissement,
Que, dans les marais, d'épouvante
Tous les taureaux de la Camargue
En frissonnèrent. « Au large 1
Cria la foule, le Lion ! »
Et des galions, des tartanes.
Delà Roquette, de l'Hauture,
Un peuple fou, désordonné,
Accourait en criant à tue-tête :
« Le Lion ! On l'a déchaîné ! »
Levant la tête, le vieux monarque
Connaissait bien que c'était sa fête à lui :
Il marchait gravement, hautain.
En secouant sa crinière rousse.
Sa crinière au poil hérissé ;
Il marchait fronçant les sourcils.
Accompagné de son gardien.
Qui le calmait en lui parlant.
Le roi Louis, donc Yolande
Avec sa cour, venaient ensuite
En élégante cavalcade ;
Et, dans le groupe de la cour,
Nerte à cheval suivait la reine.
La housse des haquenées royales,
En bleu velours couleur d'iris.
Est semée de fleurs de lis d'or.
On va voir combattre aux Arènes,
Le noble monstre, un contre quatre.
Dans les cercles immenses,
Pour voir combattre le Lion,
Toute la ville est ramassée,
Tout Arles est là, qui crie et qui admire.
L'enclos est plein de farandoles
Qui font l'hélice ou qui serpentent.
Des Arlésiennes magnifiques
L'épanouissement se prélasse
Sur les gradins du cirque,
Depuis le sol jusqu'aux sommets.
Tout le beau sang des races nobles
Qui fécondèrent sa terre remuée,
Arles l'étalait ce jour-là :
La Grecque au fin profil y riait
Avec la grâce innée des jeunes filles,
Soeurs de Diane et de Latone ;
La Romaine, avec dignité.
Sur les grands arcs du monument
Se pavanait superbe, telle
Qu'au temps d'Auguste les vestales ;
Et, se tordant dans sa basquine
Ou se cachant dans sa voilette
De cambrésine transparente,
La brune et pâle Sarrasine
Avec ses yeux de feu vivant
Eblouissait les jeunes hommes.
Les carcans et agrafes d'or.
Les couronnes de perles fines.
Et les bagues couvrant les mains,
Avec les croix à sept diamants.
Les robes vertes, les tuniques
D'écarlate, les panaches,
Les chaperons et les calottes
Etaient là, pêle-mêle, à flots.
Le gai soleil tombant à verse
Sur les toilettes et les visages,
Faisait papilloter ce fouillis
Comme l'ébullition d'une chaudière.
Les tambourins pour mettre en mouvement,
Pour la canaille, des fontaines de vin,
Une cohue multicolore,
II y avait de quoi en avoir le vertige.
« Le Lion ! Le Lion ! » criaient les voix aiguës.
Soudain les portes s'ouvrent,
Et à pas de loup, sans bruit.
Sortent quatre taureaux noirs et nerveux ;
Et d'une autre tanière s'élance tout d'un bond
Le formidable mâle à la crinière jaune,
Il s'arrête. Il épie un instant.
Les quatre bœufs se rapetissent...
Oh ! malheureux ! Le Lion bondit,
Il en étrangle deux en un clin d'œil.
Et le troisième pantelant,
Est accroupi d'un coup de griffe.
La foule se dresse, enfiévrée :
« Vive le grand roi d'Arles ! >> s ecrie-t-elle.
L'autre taureau n'attendit pas
D'être crevé, lui, à son tour :
Baissant les cornes, sur le Lion
Il fond terrible, et en plein ventre
II le transperce. Le Lion
Se retourne, affreux, vers l'agresseur :
Il le saisit vers le haut de la cuisse
Et à pleine mâchoire il le secoue
En lui faisant craquer les os.
Ensuite, d'un élan il franchit la clôture :
Furieux, il se rue parmi les spectateurs
Cherchant un trou, une cachette,
Se piétinant et morts de peur,
Les spectateurs fuient tant qu'ils peuvent.
Cependant, les entrailles ouvertes Et les lèvres ensanglantées.
Le grand fauve, fouettant sa queue.
Etait aux aguets... Tout à coup, Reconnaissant d'instinct qu'il était En présence d'un rival,
Et d'un rival assez digne de lui,
Le Lion d'Arles, roi aussi.
Contre le roi prend son escousse.
Le Roi, la mariée royale,
Dans la panique du moment.
Etaient seuls. Mais, fixant à pleins cils
Un regard intrépide sur le monstre,
Ils restaient immobiles en place.
A cet aspect, la pauvre Xerto
S'était blottie d'effroi aux pieds
De la Reine... Quatre à quatre,
Franchissant les énormes gradins
De l'amphithéâtre, la bête féroce
Déjà les frôle de son souffle.
Quand, dans le tourbillon de la cohue.
Rodrigo, Rodrigo de Luna
Se précipite comme la foudre.
Et, front à front, avec le monstre,
Il lui brise sa dague dans la nuque.
Sous le vertige du coup de mort.
Inclinant son horrible mufle,
La bête s'abat sur le sol.
La Reine, la belle Yolande,
Tire un rubis de ses cheveux roulés,
Et sur-le-champ, pour récompense,
Elle le donne à don Rodrigo.
Nerto, insensiblement, revenait à la vie.
Le peuple hurlait, frénétique :
« Le Roi est mort ? Vive le Roi ! »
Mais l'âme en deuil, les vieillards
Se disaient : « Mauvais augure !
Adieu, la barque de Saint-Trophime !
Le Lion meurt, le Dauphin naît :
La république est à sa fin, »
Les femmes, les jeunes gens,
Criaient : « En avant, tambourins ! »
Et se tournant avec un fin sourire
Devers le sénéchal Georges de Marie :
— « Maintenant, dit le petit roi Louis,
Je suis réellement roi d'Arles. »
Puis, Nerto, malgré qu'elle en ait, prononce ses vœux, hésitant entre l'amour de Jésus et les tendresses de Rodrigo. « Entrei^ entre-, ô notre sœur^ vous ne sortirez plus^ ni vivante^ ni Jjiorte ! » chantent une à une toutes les nonnes du moustier. Fou de douleur et de rage, Rodrigo parcourt les bas quartiers où soudards et matelots font noce et bombance. Une bande de routiers catalans, à qui ni Dieu ni Diable ne sauraient imposer, sur ses pas, mettent à sac le couvent et, comme sur la galère capitane, chaque bandit cueille à brassée farouche la nonne dont le minois lui fait envie. De la ville, cependant, on vient au secours du couvent saccagé, et Rodrigo quitte Nerto évanouie pour protéger la retraite de ses compagnons. La vierge reprend ses sens et fuit par la campagne, tandis que Rodrigo l'appelle comme un fou parles Aliscamps et la plaine. Un pieux ermite lui offre, un instant, un abri dans sa retraite, mais, sur le regard sévère de l'ange qui, chaque jour, lui apporte sa pâture, il craint la tentation possible et chasse la malheureuse délaissée qui gagne la Laurade.
« Satan, vous le savez, fait ce qu'il veut, quand le bon Dieu le laisse agir. Cette fois, le grand moqueur avait construit dans une nuit un bâtiment, superbe à l'œil, en pleine terre de Laurade. Sur le milieu d'une presqu'île, près du bois de Saint-Gabriel, le château se découvrait : architecture fantastique, ni gothique, ni provençale, mais rappelant l'art sarrasin; des losanges de jais, d'or et de cramoisi, des arceaux grêles festonnés en façon do trèfles ; des arabesques, des virevoltes courant follement de partout ; des colonnettes tortillées comme des serpents qui se dressent, et des diablotins qui se nouent aux chapiteaux tourbillants ; puis des cornières peintes avec gargouilles en forme de dragons ; des minarets surmontés par cet emblème de l'Islam, le croissant, qui transperce l'azur du ciel de ses deux cornes ; puis, dans la frise, à la moresque.
parfaitement serti tout à l'entour, un grimoire cabalistique de caractères barbaresques. Enfin au faîte du palais magique et dominant la grande lande, on voyait luire une couronne de bronze et d'or, large et farouche, avec des masques effrayants pour fleuron, comme au couvercle de l'enfer. Ensuite des sentiers en zigzag et des jardins en labyrinthe où l'on est perdu, si l'on entre, avec des mots mal entendus et des soupirs derrière les touffes, et des arbres tortus, des plantes sombres, des fleurs étranges et des parfums qui étourdissent ainsi qu'une fumée... »
C'est là que Rodrigo et Nerto se rencontrent de nouveau. Nerto vous aime, Rodrigo, mais cet amour, si elle y cède, c'est sa perte ! Et notre galant chevalier, sur cet appel à sa ge'ne'rosité, de se constituer le platonique de'fenseur de la belle, si bien que messire Satan, terrifié à la vue de la croix que Rodrigo jette entre lui et sa victime, balaie dans une tempête le château maudit, ne laissant au milieu d'un terre-plain, qu'une nonne de pierre à la place du donjon.
« Si quelque jour, bénévole lecteur, tu voyageais par la contrée de Laurade ou de Saint-Gabriel, tu peux, au cas où tu le croirais nécessaire, t'assurer de ce récit. Dans la, campagne, au milieu des moissons, tu verras la mourgue de pierre, portant au front la marque de l'Infernal et de ses foudres : muette, plantée comme terme, elle écoute la germination. Et les petits limaçons blancs voulant chercher un peu de frais, se collent sur son vêtement embaumé par la menthe ; et autour d'elle l'ombre tourne, et les saisons suivent leurs cours, et tout change et tout se remue : la mourgue reste, noire et muette. Mais, à certaines dates, dit-on, sitôt que le soleil ardent monte à son apogée, elle chante : l'oreille appliquée à la pierre, si tu peux percevoir le chant, vers midi, paraît-il, elle dit la Salutation angélique. «
Voici analyse', bien maladroitement peut-être, le joli poème que le fe'libre de Maillane offre, ce mai, à Saint Gabriel de Tarascon, « simple his-
toire du bon vieux temps, dit un critique, tout exprès familière et naïve, mais doucement ironique parfois, et qui, comme les fantaisies de l'Arioste, semble parfois vouloir se railler un peu elle-même (i). » Le poète l'a compose'e, en un printemps, pour se de'lasser des labeurs del'e'dification du Trésor du Félibrige^ une sorte d'encyclope'die monumentale qui sera « la Bible des Me'ridionaux et l'e'cole fe'libresque de l'avenir.» Nerto est donc un jeu, et en tant que jeu, une charmante et de'licieuse babiole. On n'en peut pas dire autant de tous les poèmes de ce temps, de ceux surtout qui affichent de hautes pre'tentions. J'en voulais venir à ce point.
Avril 1884.
(i) Paul Arène. Art, dans le Gil-Blas.