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CHAPITRE XI

La déesse de la Raison, sensible aux agaceries de plusieurs muscadins, qui s'étaient glissés jusqu'aux, pieds du dais, sous lequel elle était assise, avait fini, faiblesse humaine fort pardonnable a une femme

de son âge, par oublier son rôle et par s'abandonner au plaisir de se savoir admirée et aimée.

Les œillades allaient leur train, lorsqu'un gros homme, âgé d'environ quarante ans, et dont le costume plus que négligé ne dénotait pas une grande envie de plaire, me parut s'impatienter de toutes ces charmantes coquetteries.

D'abord^ il toussa, puis, voyant que la déesserestaitinsensibleacetaverlissement, il commença a jurer avec assez de modération et a demi-voix; enfin, ses monosyllabes n'obtenant pas plus de succès que sa toux, il se mit sérieusement en colère,

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et ne tarda pas a troubler, par une expression peu parlementaire, le recueillement des assistants.

— Ah! coquine, s'écria-t-il, tu me payeras cela !

Des chut ! nombreux, des : a la porte le royaliste ! empêchèrent , il est vrai , l'homme à la toilette délabrée de continuer, mais ne calmèrent pas sa colère, loin de la !

— Ah! la misérable! h la fieflee effrontée, murmurait-il entre ses dents. Ne pas se gêner plus que cela! se moquer ainsi de moi, a mon nez et a ma barbe ! Nous verrons bien qui rira le dernier.

— Qu'avez-vous donc, citoyen ? lui demandai-je a voix basse. La fête ne seraitelle pas ne votre goût? Trouveriez-vous la déesse indigne, par son manque de beauté, de remplir Fhonorable emploi qu'elle occupe.

— L'effrontée n'est que irop belle ! me répondit-il. Et tous ces muscadins se moquent de moi! Ils verront si je ne saurai pas prendre ma revanche.

— Comment cela, votre revanche?

— Eh ouil ne sais-tu donc pas, citoyen, que la déesse de la Raison est ma femme ?

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— J'ignorais ce détail! Permets que je te félicite!

L'homme leva ses épaules et fronça ses sourcils d'une telle façon, que je compris que mon compliment constituait une injure involontaire, et était une maladresse.

L'oiïicier municipal a bout, non d'éloquence, mais dé souffle, descendit enfin de la tribune et le cortège allait se remettre en marche, lorsque le mari de la déesse s'avança vivement vers sa trop sensible moitié et l'apostropha avec une telle Tigueur d'expression qu'il m'est impossible de rapporter ce début de dialogue.

— Tiens, lui répondit-elle, ne dirait-on pas que nous vivons encore sous les tyrans, qu'une femme n'a pas le droit de regarder devant elle sans qu'on la menace de l'assommer !

— Gomment, abominable coquine...

— Ah! pas de gros mots, je te prie, citoyen époux. Nous venons de célébrer la fête de la Raison, et sa voix me dit qu'un vieux et laid hibou comme toi, qui grogne toujours, ne vaut pas un joli jeune homme dont la bouche ne prononce que des paroles d'amour... Ainsi si tu m'ennuies...

— Ah! c'est comme cela que tu réponds à mes reproches, s'écria le mari, eh bien !

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attends un peu?,.. A défaut d'esprit pour lutter avec toi, car tu as une langue bien pendue, je possède une paire de bras nerveux...

— Des menaces ! je me moque pas mal de toi ! Ose approcher , et je t'arrache les yeux. Après tout, ils sont si laids, que ce ne sera pas pour toi une grande perte !

— Ah ! tu crois qu'on aveugle comme ça un homme, effrontée... Attends!

Le mari, outragé dans sa dignité d'époux, et excité encore par cette idée que tous les regards étaient fixés sur lui, no

pouvait plus, après ce défi, reculer sans se perdre de réputation.

11 releva donc les manches de sa carmagnole, et s'avança le poing levé vers sa belle moitié.

La déesse de la Raison, de son côté, se sentant trop bien appuyée par la présence de ses adorateurs pour se soumettre a la grossière correction dont elle était menacée, se leva d'un bond de dessus son fauteuil, et la tête rejetée en arrière, les yeux brillants, les doigts crispés, se prépara a une opiniâtre défense !

Quelques secondes plus tard, un va-

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carme affreux, entremêlé de cris, de rires et de plaisanteries, faisait trembler la nef de la vaste église : les époux étaient aux prises. Si le mari était nerveux, la déesse ne manquait pas de courage. Aussi le combat prit-il bientôt une telle allure, que, dans la crainte d'un malheur, ou fut obligé de séparer le couple trop animé.

Les yeux de la déesse étaient un peu gonflés et marqués de plusieurs vigoureux coups de poin;j; mais le visage du mari, labouré par des oncles tranchants et agiles, ruisselait de sang. Au total, chacun avait bien rempli son devoir : la victoire restait indécise.

Ce petit incident qui, je l'avoue, ne me

divertit pas médiocrement et ne déplut pas à la foule, ne nuisit en rien a la fin de la cérémonie.

Le mari, calmé par la lutte, et la femme, ravie d'avoir si bien résisté a son époux, retrouvèrent bientôt tous deux leur diiînité !

La déesse remonta dans son char, et l'on défila de nouveau, au son des trompettes et du tambour, à travers la ville.

Le cortège s'arrêta devant une boutique de marchand de marée : la déesse descendit, car cette boutique était la

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sienne, — salua la multitude, et tout fut dit.

Je me demandais, en regagnant mon auberge, quel effet avait dû produire cette grandiose et solennelle cérémonie sur le peuple? Le lecteur répondra bien de luimême a cette question.

De retour à mon auberge, l'on m'apprit que ce que je venais de voir n'était pourainsi dire qu'une répétition d'une fête que l'on devait donner le lendemain, en l'honneur du représenlant N***, que l'on attendait dans Aix.

Ne désirant nullement me retrouver eu

présence de Jouveru,je me hâlai de me remettre en roule le lendemain malin, au point du jour.

Ma première étape, en sortant d'Aix, fut un gros bourg nommé jadis Saint-Gunat, et que l'on appelait alors Cunat tout court.

Il m'arriva, dans l'auberge où je descendis, une aventure assez comique, et que je crois devoir raconter.

Je venais, selon mon habitude de tout voir lorsque je voyage, de parcourir le village, et je rentrais harassé de fatigue et soupirant de tristesse, en songeant au maigre et chétif diner qui m'attendait,

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lorsqu'en en entrant dans la cuisine, je fus aussi charmé que surpris de voir sur les fourneaux un dîner réellement fort convenable.

Le feu placé sous les casseroles, amorti par une couche de cendre, me prouva que ce dîner était prêt a être servi, et je m'empressai d'ordonner a la servante de dresser la table.

La grosse iille me regarda d'un air étonné.

— C'est donc pour vous ce dîner? me demanda-t-elle.

— Parbleu 1 pour qui veux-tu que ce soit?

— Quoi, c'est vous, citoyen, qui êtes le...

La servante, ne trouvant sans doute pas l'expression qu'elle cherchait, s'arrêta un moment.

— Oui, c'est moi qui suis le citoyen le !... m'empressai-je de dire d'un ton superbe.

A cette réponse qui, certes, ne signifiait pas grand'chose, la maritorne ouvrit de grands yeux, me regarda avec une ex-

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pression d'étonnement indicible, et me faisant une profonde révérence :

— Si vous voulez passer dans la salle à manger, je m'en vais me faire l'honneur de vous servir , me réponditelle.

— Soit. Surtout, dépêche-toi et ne me fais pas attendre : je meurs de faim...

Cinq minutes plus tard, installé devant une table recouverte — chose inouïe pour l'époque — d'une nappe d'une blancheur éclatante, l'on m'apportait un excelient potage, deux bouteilles de vin, un gi-

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got et deux perdrix rôties : je crus rêver.

Peu habitué a de pareilles aubaines, je m'empressai d'avaler le potage ; puis, passant au gigot, je l'entamai avec une ardeur sans pareille et qui ne s'arrêta qu'après qu'il fut plus d'à moitié dévoré. J'allais me jeter avec la même avidité sur les perdrix, lorsque l'hôtesse entra dans la salle a manger, et poussant un cri de désespoir :

— Ah! brgand, me dit-elle, qu'avezvous fait ?

Puis, se retournant vers un jeune hom-

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me à l'air sévère et méprisant, qui la suivait :

— Ah ! pardonnez-moi, citoyen, lui ditelle en joignant les mains d'un air suppliant ; ce vafiabond csi seul coupable! Comment aiirais-je pu songer qu'un homme serait assez osé pour s'emparer de votre dîner!

Je dois avouer que la colère de l'hôtesse et les injures qu'elle m'adressa ne m'élonnèrent que médiocrement, car j'avais déjà éprouvé moi-même, en me m<'llant a table, certains doutes sur la destination aiïectée a ce somptueux diru^' qui m'était servi avec tant d'empressement.

50 ï LES ÉTAPES d'un volontaire

La pensée d'un quiproquo se présenta a mon esprit; mais mon appétit était tçl que je résolus de profiter, avant d'approfondir cette question, de l'heureuse aubaine que le hasard m'oîTrait.. Le lerleur sait déjà avec quel empressement j'exécutai cette résolution.

FIN DU l'RKMUÎR VOLU\IK.

Fonlainel)!eaii, imp. de IC Jacquln.

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