CHAPITRE IX
Comme l'on était alors, je l'ai déjà di% aux plus longs jours de l'été, l'idée me vint d'aller rendre une visite au frère de l'aubergiste de la Ciotat, pour qui sa sœur m'avait remis une lettre.
C'était dans la rue de Rome que demeurait le doreur: son nom, inscrit sur l'enseigne d'une misérable boutique a l'apparence délabrée, me parut démentir la haute opinion que sa sœur avait de son pouvoir.
Comme je n'avais aucun service a réclamer du doreur et que mon intention, en allant le voir, était tout simplement de tuer le temps, je frappai a la porte vitrée de la boutique: une vieille domestique toute déguenillée se présenta.
— Votre maître est-il visible ? lui demandai-je.
— C'est selon, me répondit-elle avec
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mauvaise humeur. Avez-vous une audieuce de lui?
— Une audience pour être reçu par un doreur? dis-je en riant.
— Mettez rendez-vous, si le mot d'audience vous choque. 3Ion maître est trop occupé pour pouvoir perdre son temps avec le premier désœuvré qui se présente.
Cette réception — puisque je ne me présentais nullement comme solliciteur — m'amusa et me donna l'envie de pousser jusqu'au bout.
-- J'ai une lettre de la sœur de votre maître, répondis-je a la domestique.
— Ah ! VOUS arrivez de la Ciotat, c'est différent: suivez-moi.
Au haut d'un escalier noir et tortueux j'entrai dans une espèce d'antichambre d'une affreuse malpropreté; ma conductrice frappa a une porte donnant dans cette antichambre, et presque aussitôt une voix rude cria : « Entrez ! >
Jamais je n'ai vu un désordre pareil à celui qui régnait dans le cabinet de travail oîi je pénétrai.
Le mystérieux doreur assis devant une table couverte de papiers, me parut âgé de quarante a quarante-cinq ans ; il était porteur d'une de ces physionomies effacées, qui déflent l'analyse et provoquent
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cependant à la première vue l'anlipalhie et la répulsion.
' Il prit, sans prononcer un mot, la lettre que je lui présentai, en déchira brusquement l'enveloppe, y jeta a peine un coup d'oeil, et se retournant vers moi:
— Je vous avertis que si vous n'avez pas de numéraire et que si vous espérez me faire accepter des assignats, vous vous trompez étrangement. Sans espèces sonnantes l'affaire n'est pas possible.
— J'ai de l'or, lui répoudis-je, certain de savoir où il voulait en venir.
— C'est le seul mode de paiement qui me plaise! Je dois, toutefois, vous prévenir que le représentant N***^ et surtout son secrétaire intime, le citoyen CiUrtius, sont d'une excessive sévérité, et que, quelle que soit la grâce "que vous demandiez, 11 faut vous résoudre a un fort sacrifice. Voyons, parlez, est-ce une arrestation ou un élargissement que vous désirez obtenir ?
— Moi ! mais je ne demande rien ! Votre sçeur, qui a été mon hôtesse à la Ciotat, m'a donné une lettre pour vous, et je vous ai apporté cette lettre : voila tout. Je ne comprends donc rien a vos questions.
— Alors, que le diable vous emporte !
Pourquoi venir me voir et me faire perdre
mon temps ! s'écria le doreur en proie a une véritable colère. Je n'ai que faire de vos bavardages : partez !
— Vous me paraissez assez mal élevé, citoyen, lui répondis-je froidement. Mais comme la grossièreté constitue chez vous plutôt un manque absolu d'éducation qu'une intention d'insulte, je veux bien n'y pas prendre garde...
— Ah î des menaces!... prenez garde, émissaire des royalistes !.. Sicaire de l'étranger !.. J'ai le bras long...
— C'est ce que je demanderai demain matin a mon cousin Curtius.
— Curtius le secrétaire de N*** est votre cousin ?
— Certes; en quoi cela peut-il vous étonner ?
— Mais donnez-vous donc la peine de vous asseoir, je vous prie, citoyen, s'écria le doreur qui changea aussitôt de ton et s'empressa de m'avancer un fauteuil.
— Merci bien : je préfère encore vos menaces a vos prévenances. Citoyen, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
Pirouettant alors sur mes talons, je des-
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cendis vivemen . l'escalier et me liâlai de sortir : l'air que l'on respirait dans cette maison me pesait !
Je connaissais déjà trop bien Jouveau pour que la découverte de ses relations avec le doreur pût m'étonner. Seulement, cette découverte, arrivant juste après les propositions qu'achevait de me faire le général, me fit songer avec douleur a quel profond degré d'abaissement et de corruption était descendue laFranco. Dans l'ordre civil comme dans l'état militaire la plupart des hommes investis de l'autorité ne voyaient alors dans leur position qu'un moyen de satisfaire leur ambition et leur cupidité; tous, cependant, ne parlaient que de gloire et de patrie. Ah ! jamais a aucune époque l'histoire n'a eu et n'aura a
enregistrer une telle hypocrisie dans lès hautes régions du pouvoir. Mais jetons un voile épais sur cette triste période de nos annales, et rappelons-nous, pour l'honneur de la France, que du milieu de toute cette fange s'élevèrent au moins les belles et nobles figures des Carnot et des Petiet!
Le lendemain matin, je me rendis chez Jouveau vers les onze heures ; mon cousin se levait.
— Ah ! te voilà grand enfant, s'écria-t-il en m'apercevanl; j'en ai déjà appris de belles ce matin sur ton compte. Le général*** sort d'ici.
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— Je ne te fais pas mon compliment de recevoir de pareilles visites.
— Fou ! me dit Jouveau en haussant les épaules, tu as manqué ton avenir, et j'ai bien peur que tu ne laisses toujours échapper les occasions de fortune que te présentera le hasard !
— Rien n'empêche quelqu'un, quand l'envie lui en prend, de devenir un voleur ! Si tu appelles ça une occasion...
— Cousin, s'écria Jouveau en m'interroppant, tu es peut-être la seule personne au monde que j'aime, et tu as le droit de t'exprimer avec moi en toute liberté ! Seulement, tu me permettras sans doute d'user
de réciprocité a ton égard. Or, je te dirai que je te trouve bête au dernier point. Quoi ! tu prends au sérieux les intérêts de la patrie ! Quoi ! tu ne comprends pas que notre glorieuse révolution est la propriété des gens d'esprit ? que la société a besoin d'une nouvelle aristocratie et qu'en nous emp,arant des biens de la France, nous ne faisons qu'obéir à un besoin du pays ! que nous sommes les aristocrates de l'avenir ! Ah ! pauvre ami, laisse la de côté ton puritanisme, qui te conduira tout au plus a devenir un motionnaire de club, s'il ne te conduit pas a l'échafaud . Regarde autour de toi et comprends donc que l'ordre de chose actuel ne peut plus durer longtemps; qu'une réaction, produite par nos excès, éclatera bientôt: qu'il est urgent que nous établissions notre fortune, pour
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rester possibles et faire accepter nos services (lu nouveau pouvoir qui surgira...
— Vraiment, Jouveau, tant de cynisme...
— Ce que ton esprit borné prend pour du cynisme, n'est que de l'intelligence, pauvre cousin !... J'ai des yeux et je vois, voila tout!...
— Jamais tu ne parviendras a me prouver que pour être honnête on doive se faire voleur...
— Allons, coupons court à cette conversation, — s'écria Jouveau avec un ton de
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froideur que jamais je ne lui avais encore vu prendre avec moi, — il nous serait impossible de nous entendre !
Pendant que Jouveau s'habillail, plusieurs solliciteurs ou amis lui firent passer leurs noms, et il ordonna qu'on les introduisît à tour de rôle : ne voulant pas le déranger, je m'en fus attendre l'heure du déjeûner dans les bureaux.
! En entrant dans les bureaux du secrétariat je trouvai l'expéditionnaire en chef de fort mauvaise humeur et se dépitant devant une feuille de papier couverte d'hiéroglyphes qu'il ne pouvait parvenir a déchiffrer.
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— Le Citoyen Curtius est certes uu grand esprit, dit-il en m'apercevant; pour être un homme complet il ne lui manque que quelques leçons d'écriture. Que le diable m'emporte si je sais comment mettre au net ce brouillon.
— Si vous voulez que je vous le dicte, car je suis habitué a l'écriture de mon cousin, vous n'avez qu'à parler, lui dis-je.
— Ah ! citoyen, vraiment vous me rendriez un grand service.
Je pris» la feuille des mains de l'expéditionnaire et m'assis près de lui. Cette pièce, que je gardai après que le commis
l'eut transcrite , était un tableau d'épuration des autorités constituées. Elle portait pour entête : « Titres et bases pour servir a l'épuration des fonctionnaire», etc., » et était divisée en sept colonnes. La première colonne contenait les noms propres, la deuxième les prénoms, la troisième l'âge, la quatrième le domicile, la cinquième la profession, la sixième les fonctions actuelles, et enfin la septième, qui était la plus large et la plus curieuse, était consacrée aux observations.
Je prends au hasard, comme échantillon des mœurs de notre époque, le premier nom venu qui me tombe sous les yeux.
Gracchus (Seigle-Arrosoir), 52 ans, de
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Muraibeu-la-Roche , fardeur de cornes, président du tribunal du district, a été condamné aux galères comme faux-saunier par les ci-devant de la ferme générale ; outre cette honorable flétrissure il a pour lui de s'être prononcé depuis le 50 juillet, où il porta sur une pique la tête et le cœur du marquis de Cbanteraine. Il dispose de la volonté et des bras de tous les sans-culottes de son faubourg.
Bon montagnard. Accusé, néanmoins, d'avoir jadis été le valet de chambre et, plus tard, l'agent du ci-devant commandant du roi dans cette ville. Les preuves de cette trahison ont été administrées par un fédéraliste, par conséquent elles doivent être considérées comme nulles.
Accusé aussi d'avoir volé un caisson d'argenterie chez un émigré. Toutefois, comme les enfants de cet émigré représentent la partie plaignante, on peut hardiment considérer cette dénonciation comme une infâme calomnie.
Suivant les on-dit, mauvais fils, mauvais mari , mauvais père : tout le monde reconnaît qu'il est bon citoyen. —A fait plusieurs strophes en l'honneur du représentrant N***, — Adressé une hymne a Marat. — Maintenu.
Cette courte biographie de l'honorable citoyen Gracchus (Seigle-Arrosoir), maintenu dans ses fonctions de président du tribunal du dis njt, était suivie et précé-
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dée de cinquante autres non moins curieuses et accidentées; on eût dit une longue liste de signalements de galériens évadés.
J'achevais a peine de dicter cette monstrueuse pièce administrative à l'expéditionnaire, lorsque mon cousin Jouveau entra dans le bureau dont il referma sur lui la porte avec violence.
— Qu'as-tu doncCurtius, lui demandaije, tu parais tout en colère?
— C'est que je le suis, parbleu! me repondit-il. Croirais-tu que je ne puis plus faire ' n pas s'^ns être arrêté par d'^s sol"-
ci leurs de toute sorte! Citoyen, rendezmoi mon père! Citoyen, ma pauvre femme innocente languit dans les cachots! et ainsi de suite! On dirait une de ces troupes tenaces et irritantes de mendiants qui suivent en croassant les diligences, lorsqu'un accident de terrain les force d'aller au pas! Saprebleu, ça ne peut pas durer longtemps encore comme ça ! J'ai les nerfs dans un état d'irritation extrême. 11 faudra, pour couper court a cette persécution insoutenable, que je fasse incarcérer une dixaine de solliciteurs! c'est le seul moyen ^d'avoir la paix.
Jouveau, après avoir prononcé ces paroles, prit la feuille d'épuration que j'ache^T's de dic'fr a l'expéditionnaire, la
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parcourut du regard, et se tournant vers moi :
— Veux-tu m'accompagner chez N***, me dit-il, à qui j'ai besoin déparier? Je te ferai a peine attendre cinq minutes , et nous irons déjeuner ensuite.
— Volontiers, lui répondis-je, car moi aussi j'ai besoin d'avoir une longue et sérieuse conversation avec toi. Allons...
Jouveau venait d'entrer dans le cabinet de son représentant, et j'étais resté dans l'antichambre, lorsque je vis apparaître une femme voilée , qu'à sa taille et a sa démarche je jugea d^^'oir être de la prp-
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mière jeunesse. L'inconnue semblait fort émue; elle se réfugia dans l'embrasure d'une fenêlre, comme pour fuir la présence des autres solliciteurs.
Il y avait dans le maintien de cette jeune femme une telle pudeur, que je me sentis pris d'un yif intérêt pour elle; certain — sa présence dans l'anticbambre de N*** me l'apprenait assez — qu'elle était sous le coup d'un malheur, je me promis, si l'occasion s'en présentait, de mettre tout en œuvre pour lui être utile.
Je cherchais , mû par cette pensée, un moyen qui me permit de lier conversation avec elle, lorsqu'à mon grand étonnen^ent, la jeune cm me ayant jeté ipsyeux
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de mon côté, je la vis tressaillir a ma vue, hési er un moment, puis bientôt s'avancer v'vement vers moi :
. — Vous ne me reconnaissez plus, sans doute, citoyen? me demanda-t-elle en relevant le voile épais qui cachait ses traits, et en me montrant le plus gracieux et le plus joli visage qu'il soit possible d'imaginer.
— Ma foi, mademoiselle, lui répondis-je avec une émotion bien naturelle à mon âge, je vous avouerai en toute loyauté que je crois que vous êtes dupe en ce moment d'une fausse ressemblance, car jamais, avant ce jour, je n'ai eu le plaisir et l'honneur de vous voir.
— Je vous demande bien pardon, citoyen, je ne me trompe pas. Vous vous êtes présen lé a moi dans un moment de ma vie trop solennel pour que votre image ne se soit pas et à tout jamais profondément gravée dans ma mémoire ! Je suis la fille aînée de l'infortuné passementier Lemite, et vous, citoyen, vous êtes le seul homme qui , après l'arrestation de notre pauvre père , nous ait fait entendre, a ma sœur et a moi, des paroles d'espérance et de consolation. Dans notre rencontre fortuite de ce matin, je vois le doigt de la providence!...
A ces paroles prononcées avec une douceur extrême je me sentis rougir et je gardai, pendant quelques secondes, un si-
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leuce pénible, car, je l'avoue a ma honte, j'avais complètement oublié et l'arrestation du passementier et ma promesse de m'occuper de son élargissement.
— Croyez, mademoiselle, dis-je enfm, que j'emploierai le peu de crédit que je puis avoir pour travailler au salut de votre père, seulement je crains que ce crédit ne soit bien inférieur a mon zèle et a ma bonne volonté.
— Cependant, citoyen, votre présence, ici, prouve que vous connaissez quelqu'un attaché a la personne du représentant N*** ou a celle de son secrétaire Curtius. A moins, toutefois, que comme moi, vous ne soyez un solliciteur.
2oG LES ÉTAPES
— Non, mademoiselle, grâce a Dieu, je ne suis pas un solliciteur; j'attends Gurtius,
— Vous connaissez le citoyen Curtius?
me demanda la jeune fille avec anxiété.
— Oui, mademoiselle, beaucoup même; il est mon ancien camarade de collège, et nous nous traitons de cousin.
— Mais alors, reprit la pauvre enfant en proie a une indicible émotion, et en levant ses beaux yeux pleins de larmes vers le ciel, mais alors, vous pouvez sauver mon père... Le citoyen Curtius jouit d'un crédit illimité auprès du représentant...
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c'est un fait connu de toute la ville, et il obtient de lui ce qu'il veut... Un mol de vous à votre cousin, citoyen, et vous sauverez de la misère et du désespoir une famille entière.
— Ayez confiance, mademoiselle, Gurtius va venir ici tout à l'heure; la première parole que je lui adresserai sera pour lui demander la liberté de votre père...
— Le citoyen Gurtius va venir, répéta la jeune fdle; oli ! je vous en supplie, présentez-moi à lui! Ne croyez pas, citoyen, que je doute de votre promesse ; je sais que ce que vous avez dit, vous le ferez ; mais je sens que quand il s'agira de défendre mon excellent père, je trouverai
des acceats qu'une fille seule peut avoir. J'atlendrirai voire cousin a la peinture du désespoir de notre famille! Il ne pourra rester insensible à ce cri parti du cœur!
— Gardez-vous bien, au contraire, de voir Curtius, répondis-je avec effroi a la jeune fille , en songeant à sa beauté et au caractère peu scrupuleux de Jouveau; mon cousin est en ce moment exaspéré contre les solliciteurs, qui troublent, dit-il, son repos, et votre démarche ne pourrait que vous nuire. Remettez en mes mains la défense de vos intérêts, et croyez que je plaiderai avec autant de feu et de chaleur la cause de votre père que s'il s'agissait du mien.
— Et vous espérez réussir? reprit la
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pauvre eorant du passeoieulier, en esse} au t de lire daos mou regard quel es étaient mes espérances.
— J'en suis a peu près certain, lui disje ; cependant, comme se vanter a l'avance d'un triomphe porte souvent mallieur, je ne puis vous répondre implicitement du succès. Toutefois, je vous le répète, nous avons pour nous vingt bonnes chances au moins contre une seule mauvaise.
— Que Dieu vous récompense de votre générosité, citoyen! s'écria la jeune fille avec élan , car ce que vous faites la pour*nous est au-dessus de la reconnaissance humaine !
2G0 LES ÉTAPES d'un VOLONTAIRE
— A présent, partez vite, voici Curtius!
— Et quand vous reverrai-je?
— Dès que j'aurai obtenu ce que vous désirez. Peut-être dans une heure.
— Alors si vous ne venez pas ce délai passé...
— Il faudra mettre votre espoir en Dieu seul, car ce retard signifierait que je suis arrêté moi-même ou que j'ai dû fuir la ville de Marseille...
La jeune fille allait me répondre lorsque l'arrivée de Curtius mit ûa à notre conversation.
CHAPITKE X
Cinq minutes plus lard, j'étais attablé avec mon cousin devant un déjeûner somptueux , mais, quelque attrayant que fût le tableau que nous présentait, surtout par le temps de famine qui courait, la vu6
26â LES ÉTAPES
de dix. plats garnis de ij^ihier et de primeurs placés a portée de no» mains, nous observions, Curlius et moi, rn profond silence, et nous estions un et l'autre plongés dans nos réflexions.
Ce fut Jouveau qui le premier entama la conversation.
— Tu ne sais pas l'événement du jour?
me dit-il. On vient de nous apporter la nouvelle qu'une flottille , composée de vingt navires de transport chargés de grains et qu<j nous attendions avec impatience, a été capturée par les Anglais ! Gela va faire un effet déplorable dans la ville et dans le département! N*** craint
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un soulèvement et ne sait plus où donner de la tête.
— Comment avez-vous donc appris cette nouvelle?
— Par le rapport du capitaine de la corvette qui était ciiargé d'escorter la flottille et qui a^yant lâchement pris la fuite de la division anglaise , est arrivé à bon port!
— Quoi, Jouveau ! un officier de la marine française a pu manquer ainsi a tous ses devoirs? C'est impossible!
— Cela est tellement possible qu'il vient
d'être incarcéré! ïl peut se tenir pour un homoDe condamné! Nous comptons sur son exécution pour calmer et distraire la populace !
— Mais, dis-moi, Jouveau, les forces anglaises qui se sont emparées du convoi, étaient-elles nombreuses ?
— Très nombreuses ; elles se composaient de trois vaisseaux de haut-bord, de sept frégates et de quatre bricks.
— Eh bien ! alors, comment le malheureux commandant français eiit-il pu leur résister avec sa simple corvette.
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— Que nous imporle! il devait se faire couler ou sauler, cela nous eût permis de rédiger un pompeux bulletin, d'ordonner une fête civique, et le peuple n'eut plus songé a la faim !...
— Toujours de la mise en scène et des moyens de charlatans! Ah! Jouveau, si tu voulais m'en croire...
— Eh bien ! pourquoi l'arrêter, cousin : va, poursuis, lu sais qu'avec moi tu n'as pas besoin de te gêner.
— Au fait, Jouveau, je l'ai assez aimé pour te dire une dernière fois ma façon de penser, et essayer de te retirer, s'il en est
temps encore, du précipice ouvert sous les pieds. Pauvre ami, c,o«s-nioi, tu es eu gagé daus une voie funesle, et qui te conduit droit au désboiiieur! Tu es jeune, acli»', inte')«gent;avec derhonnêteîé et du travail, n'es-tu pas maître de l'avenir?
Pourquoi, alors, t'associer a toutes ces honteuses transactions, a tous ces niarcbés hideux, qui servent aux gens du pouvoir a acquérir de coupables jichesses.
Crois-tu donc que la conscience ne soit quun vain mot? que dans l'avenir, en supposant que tu réussisses à ne pas te compromettre, tu jouiras en paix du fruit de tes crimes? Non. Le remords s'asseoira a ia table, se couchera à ton chevet, et tu ne goîiteras plus un seul moment de repos...
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— Cher préilicateiir et cousin , s'écria Jou\eau enminîerrompaoi, lu as manqué la vocalio ; tu étais fait pour )a soutane et pon pour la j^iberiie. Je duNcais peutêtre ne pas répondre aux. lieux communs que tu viens de me débiter avec i u sangfroid si grotesque, mais je veux aussi le tenir compte de notre amitié passée et te parler a cœur ouvert :
Je ne suis pas méchant et je ne détesie personne ; jamais je ne ferai gratuitement le mal ; jamais je n'abuserai du sentiment delà vecigeance. J! n'ci-iste pour moi ici bas qu'une seule cliose : le p'aisir! Je hais le Iravail obscur, qui vous donjie le pain quoiidien a la sueur de votre front; je ne comprends que la jouissance sins peine!
Tu vois que la révolution semble avoir été faite exprès pour moi.
Quant a ces remords, dont lu me menaces dans 1 avenir, je ne comprends pas qu'un homme soit coupable d'employer l'esprit que la nalure lui a donné, à améliorer sa position : tout au contraire. A présent que je t'ai fait une profession de foi sincère, j'espère que tu ne reviendras plus à ce sujet de conversation, et que tu renonceras a tes projels de conversion.
C'est à cette condition seule que je puis consentir a continuer de te voir !
L'air moqueur avec lequel Jouveau prononça ces derniers mots me fit monter
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le sang au visage, et je me disposais a lai adresser une violente réplique lorsque le souvenir [de la promesse que j'avais fai e a la fille du malheureux Lemite, me revint fort heureusement a la mémo're, et m'empêcha de donner cours a mon indignation.
' — Jouveau, disje avec douceur, il est incontestable que nous différons d'opinion ; mais notre amitié est trop solide pour que ce dissentiment puisse la rompre! Quant à moi, je t'avouerai que je compte toujours sur ton dévouaient, et que je n'hésiterai jamais — certain qu'il ne me manquera pas — de le mettre à contribution toutes les fois que j'en aurai besoin. Donne-moi ta main, et considé-
roas comme non avenue notre conversation de toui a l'iieure ; Je veuxlu?
— Si je Je veux! mais, de tout cœur, s'écria Jouveau, en serrant affeclueusement dans Ja sienne la main que je lui présentai; lu sais I>ien que mon cœur ne connaît pas la rancune.
— Oui, je le crois, en effet, Jouveau, et la preuve, c'est que je vais te demander de suite de me rendre uq service auquel j'attache la plus grande importance !
— Accordé! a moins que cela ne soit
JÊ/^
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impossible, s'écria J03 eiiseoieiii Jouveaf, el eDCore, dans ce deraier cas, aous verrions!...
— Tu connais sans doute de nom un passemenlier nommé Lemile?
A celte question la Ogure de Jouveau se rembrunit et l'expression de son visage changea comme par enchaniement.
— Oui, je connais en effet le passementier Lemile, me répondil-il d'une voix, brève el sèche. Après ?
— Go malheureux, qui a été incarcéré
par suite d'une erreur, sans doule, est le seul soutien de sa famille.
— Assez, citoyen ! me dit alors Jouveau en me coupant la parole, c'est la une affaire qui ne te regarde pas et dont je te prie de ne pas te mêler! L?isse aux patriotes qui aiment )a République le soin de veiller a sa conservation et à son salut!
— Cher ami, je t'avertis qu'il est un peu tard maintenant pour remettre ton masque; je te connais trop bien! Dis-moi franchement si tu as quelque motif de haine, de vengeance ou d'intérêt dans celte affaire? Mais au nom du cieJ, laisse-
la la République de côté. Ton patriotisme ne réussira pas près de moi. Allons ! un peu de franchise!
— Eh bien ! j'y consens. Ce Lemite est brave homme, je ne prétends pas le contraire, je le sais bon républicain et honnête citoyen , soit ; mais cela n'empêchera pas sa tête de tomber sur l'échafaud !
— Misérable! je ne te croyais que voleur : tu es donc un assassin ?
A peine eus-je proféré cette, sanglante injure, que je me repentis de mon imprudence, qui pouvait compromettre la cause que je m'étais engagé a faire triompher. Je
voulus alors réparer, par des excuses volontaires et spontanées, l'exclamalion que mon indignation m'avait arrachée, mais Jouveau ne m'en laissa pas le temps.
î— Mon cher ami, me dit-il avec beaucoup de sangfroid et sans paraître le moins du monde ému de mon apostrophe, je vois que tu ne me connais pas encore ; une dernière explication me délivrera a l'avenir, je l'espère, detes étonnements et de tes colères. Sache donc une bonne fois pour toutes, que je ne reconnais pas d'autre intérêt que le mien, que je n'envisage dans les événementsque ce qui peut m'être profitable, et que, grâce a mon égoïsme — tu. vois combien je parle à cœur ouvert avec toi — je nie trouve placé au-dessus
(les passions humaines. L envie, la haine, la vengeance, sont des sentiments qui n'ont pas prise sur moi : je ne vois que mon l>ien-être ; le reste m'importe peu.
— Tu te calomnies a plaisir, Jouveau ; n'importe, j'accepte les forfanteries comme vérités ; quel intérêt as-tu alors a poursuivre cet infortuné Lemite ?
— Un très grand : Lemite a été assez imprudent pour oser mal parler de N***, elle représentant est furieux contre lui ; en servant la vengeance de ce dernier, en épousant chaudement ses intérêts, j'augmente la confiance qu'il a en moi, et par conséquent mon crédit ! Or, comme cette confiance et ce crédit représentent,
pour ton ami Jouveau, fortune, plaisirs et puissance, tu comprendras aisément, car au fond tu es un garçon d'esprit, que je sacrifie ce bavard de Lemite sur l'autel de l'ambition ! Ton protégé aurait conspiré contre la République, donné asile a un proscrit, ou commis quelque grosse imprudence, qu'en considération de l'intérêlque tu lui portes, je le sauverais ; mais il a osé s'attaquer a l'homme par qui je suis tout, et il mourra !
— Rien ne pourra te faire changer, Jouveau ?
— Rien, cher ami, puisque je ne suis même pas en colère !
— Eh bien, alors, je pars a l'instant ! Il
me serait impossible de vivre plus longtemps avec toi. Ta vue ne fait mal !...
— Je suis fâché, cher ami, que tu t'en ailles ; mais comme, au total, tu ne devais pas rester toujours, je prendrai assez aisément mon parti de ton absence!
Jugeant que mes supplications et mes menaces se briseraient contre celte nature si énergiquement égoïste, si je puis m'exprimer ainsi, je n'insistai plus et je sortis sans répondre a Jouveau.
Une heure plus tard, mon sac sur le dos et un bâton a la main, j'arpentais la grande route qui conduit de Marseille a Aix!
Comment décrire a présent la joie que je ressentis en respirant l'air à pleine poitrine, en songeant que j'étais hors de cet antre de débauche, decetet atmosphère de crime, de ces ignobles intrigues et de cette corruption cynique et éhontée qui ne daignaient pas même se cacher sous le manteau de l'hypocrisie !
Je ne pouvais comprendre, en présence du calme de la nature, en m'enivrant au parfum des fleurs, comment j'avais pu séjourner aussi longtemps dans les salons et les bureaux du représentant N*** Je formais des projets de retraite, je mecréais, dans quelque coin obscur et ignoré, loin des hommes et du bruit du monde, un avenir enveloppé de paix et de silence : je retrouvais mon cœur.
D'uNVOLONTAînE i79
Distrait par ces pensées, la journée me parut fort courte, et je ne ressentis aucune fatigue.
Une remarque qui me frappa — et je la consigne ici comme un trait qui caractérise notre malheureuse époque — c'est que tous les piétons misérables et déguenillés que je rencontrais sur la route, avaient l'air gai et chantaient à toute gorge, tandis que les voyageurs cavaliers, dont l'apparence annonçait l'aisance, portaient sur leur visage l'empreinte de cruels soucis intérieurs et d'une préoccupation profonde. Je conclus que les premiers songeaient a ce qu'ils pourraient prendre et les seconds a ce qu'ils étaient exposés à perdre!
Une autre remarque que je fis, c'est que les bestiaux que l'on conduisait aux boucheries étaient maigres et maladifs, les poissons expédiés aux marchés de mauvaise qualité et en fort petite quantité, les fruits verts et cueillis prématurément. Des chevaux et des mulets, je n'en vis point. A peine par ci par la, apparaissait une haridelle et une mazelle.
Des uniformes de toute sorte, des délégués, des gendarmes, des prisonniers, des commissaires, voila ce que mon regard rencontrait a chaque instant. La roule n'offrait qu'une longue suite de désastres produits parle maximum, parla délation et par la guerre !
Il y avait a peine une heure que j'étais
d'unvolontaiue 28i
arrive a Aix, lorsqu'un vacarme épouvan-
tablede tambours battant aux champs et de
trompettes sonnant des fanfares me firent
mettre la tête a la fenêtre de ma cham-
bre.
Je vis défiler les corps militaires, les comités, la municipalité, le district, les jugés, enfin toutes les autorités. Militaires et magistrat chantaient h tue-téte, précédant un char en verdure, dans lequel j'aperçus étendu, avec plus d'abandon que de décence, une fort jolie femme, vraiment.
En deux sauts je fus rejoindre le cortège.
— Quelle est donc cette fête? demanda l-je.
— C'est la fêift de la Raison,, me répondit-on.
Je me rappelai alors la saturnale à laquelle j'avais assisté k Avignon, et que le grand patriote Marcotte avait également qualifiée de fête delà Raison, et a ce souvenir je fus tenté de remonter dans ma chambre; toutefois, poussé par la curiosité, et remarquant que la foule semblait fort paisible, je changeai bientôt de résolution, et me mêlai a l'escorte de la déesse de la Raison.
Après un quart d'heure a peu près de marche, nous arrivâmes à l'endroit fixé pour la célébration de cette importante cérémonie, c'est-a-dire devant une égbse
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dont les murs, tachés par une épaisse trace de fumée, les vitraux brisés, les por*es criblées de balles, prouvaient que ce lieu saint avait subi les atteintes de l'orage révolutionnaire.
La déesse descendit de son char, entra, accompagnée par toutes les autorités, dans l'église et fut s'asseoir sous un dais de verdure qui l'attendait.
Aussitôt des trompettes résonnèrent avec fureur, puis peu après un officier municipal, ceint de son écharpe tricolore, monta dans cette même chaire a prêcher, oïl pendant si longtemps avait retenti la parole des minisires de Dieu : un grand silei^ce se fitv
— Frères et amis, s'écria l'orateur de la fête d'une voix de stentor, il est une puisance antérieure à la création, puissance que les ambitieux hypocrites ont exploitée en la faussant; je veux parler de la Raison !
Malheur aux peuples qui la méconnaissent, haine aux tyrans qui veulent la braver! Les premiers tombent dans l'esclavage, les seconds sur l'échafaud!...
Un discours qui débutait ainsi promettait beaucoup; l'éloquence de l'ofTicier municipal fut en effet couronnée d'un plein succès et souleva des tonnerres d'applaudissements. Je regrette beaucoup de ne pouvoir reproduire ici cette remar-
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quable improvisation, mais comme cela dura plus d'une heure et que je ne suis pas sténographe, je dus me contenter d'écouter sans prendre des notes. L'imagination du lecteur suppléera à celte lacune.
Pendant que l'orateur, se démenant dans sa chaire avec des gestes furibonds, faisait résonner les antiques arceaux de l'église sous les éclats de sa voix formidable, une scène moins solennelle peutêtre, mais a coup sûr plus pittoresque et plus curieuse, se passait a quelques pas de l'endroit où je me trouvais.