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CHAPITRE III

Ce ne fut qu'après avoir franchi presqu'en courant une distance d'une lieue au moins, que je m'arrêtai pour reprendre haleine.

Un bruit, dont je ne pouvais me rendre compte, bruit entremêlé de chansons hurlées par des voix désagréables, et que j'entendis a quelque pas de moi, venant de derrière un massif d'arbres, attira bientôt mon attention et mes pas.

Je trouvai une dizaine de vivandières qui lavaient dans un ruisseau les vêtements ensanglantés des soldais tués dans le dernier combat. Celte vue me fit oublier ma fatigue, et je repris ma course avec une énergie et une vitesse nouvelles.

A quatre heures de Taprès-midi, j'alleignis le petit village de Messino, et je m'empressai d'entrer dans une mauvaise au-^

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ber^e — la seule de l'endroit, — qui me parut, en comparaison du camp que je venais de quitter, une somptueuse demeure.

L'hôtellier a qui j'avais eu soin dès mon arrivée de montrerquelques pièces de monnaie, afin de conquérir sa confiance, vint après une demi-heure m'avertir que mon dîner était prêt.

J'allais me rendre avec empressement a cet appel quand la vue d'une chaise de poste lancée k fond de train dans la direction de l'auberge, me retint a ma place: en temps de révolution la curiosité devient une véritable passion.

Cinq minutes plus tard la voilure s'arrêta devant l'auberge et un jeune hussard en descendit.

Je fus assez surpris de voir un simple soldat voyager avec un luxe que les représentants du peuple en mission se permettaient seuls alors; mais mon étonnement s'accrut bien davantage encore lorsque je vis le hussard prefldre un tout jeune enfant, couché sur un des coussins de la chaise de poste, et l'emporter- dans ses bras avec une expression extrême.

— Avez-vous du lait et un bon lit pour cet enfant? dit le hussard en s'adressant a rhôlelier.

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— Je n'ai ni lit, ni aucune espèce de nourriture, répondit celui-ci. J'ai tué mon dernier poulet et disposé de mon seul et unique matelas pour cet officier.

En entendant ces paroles, le hussard laissa échapper un mouvement de désappointement et de dépit, et se retournant vers moi :

— Ne voudriez-vous pas, mon ami, me céder votre souper et votre lit, me dit-il ; je vous les paierai le prix que vous en exigerez?

Cette demande venant de n'importe qui m'eut cruellement offensé, mais sortant

de la bouche d'un soldat, elle m'exaspéra.

— Mon ami, lui répondis-je, tu devrais voir a mon uniforme que je suis ton supérieur et l'exprimer d'une façon plus convenable. Je veux bien, en faveur de la sollicitude que tu semblés éprouver pour cet enfant, que tu as sans doute recueilli sur la route, te pardonner ton manque de savoir-vivre et oublier ton impertinente proposition... Seulement tâche, pendant le temps que nous avons à passer ensemble, de te montrer plus circonspect!... Autrement je serai forcé de te donner une sévère leçon.

Je croyais, eu égard surtout a l'extrême

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jeunesse de mon interlocuteur, dont la ûgure fraîche et imberbe annonçait à peine seize ans, que ma sévérité lui en imposerait et le rendrait confus ; je me trompais grossièrement.

Loin de paraître intimidé par ma réponse, il se mit à sourire d'un air moqueur et reprenant de suite la parole :

— Citoyen, me dit-il, d'un air dégagé, j'accepte des services de tout le monde pour mon enfant, mais des remontrances de personne. Tu as manqué ta vocation; au lieu de porter un sabre, tu devrais être armé d'une férule. Avec ton physique sévère, ton maintien compassé et ton air rigide, tu eusses fait vraiment un excellent maître d'école.

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— Drôle! m'écriai-je en m'avançant vi.

vement vers l'imprudent hussard ; mais celui-ci se reculant vivement et changeant aussitôt de ton et de manières :

— Monsieur, me dit-il avec une dignité qui m'arrêta court dans mon élan, j'ai peut-être eu tort de plaisanter avec vous sans savoir qui vous êtes. Veuillez m'excuser, je vous prie, et n'attribuer la légèreté de ma conduite qu'à la confiance sans borne que m'inspire toujours la vue d'un uniforme français . . .

Le hussard fit alors une légère pause, et appuyant avec un amour plein de tendresse ses lèvres sur le front de l'enfant qu'il portait dans ses bras :

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— Emilie, lui dil-il, comme si l'iDnocenle créature Tcût compris, embrasse la mère!...

— Quoi! m'écriai-je, en proie a une surprise que je n'essayai pas de dissimuler; vous êtes...

— La femme du colonel G... me répondit le prétendu hussard, et la mère de cette enfant!,..

— Ali^ madame! pardonnez-moi, je vous en conjure, la brutalité dont je viens d'user envers vous!... Mais, vraiment j'étais si loin de m'imaginer que votre costume de hussard...

— Cachait une héroïne de roman, poursuivit madame G..., en m'interrompant, je le conçois ! Au reste, monsieur, tous les torls sont de mon côté ! Mais que voulez-vous, nous aulres femmes, lorsque la nécessité nous force a abandonner le costume de notre sexe, nous nous figurons volontiers que, quelque travesties que nous soyons, nous restons toujours reconnaissables!... •

— En effet, a votre voix, a votre charmant visage et a votre démarche j'aurais dû...

— Ah ! voici les compliments qui arrivent, s'écria madame G... en m'inter- . rompant de nouveau, avec une familiarité

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pleine de dignité. N'abusez point de mon aveu, je vous eu prie, et ne voyez en moi qu'un camarade qui a besoin dé votre protection, et qui demande une petite place au coin de votre table !

— Ah! madame! ne parlez pas ainsi, mon dîner esta votre disposition. Ce sera un grand honneur pour moi si vous daignez me permettre de le partager!

Cinq minutes plus tard, j'étais assis en face de madame G..., devant une mauvaise table toute boiteuse et un détestable dîner. Madame G..., que je traitais avec tout le respect que je devais à son sexe, a son courage et au grade supérieur que son mari occupait dans l'armée, me raconta alors sa simple histoire.

Mariée depuis quelques mois k peine avec le marquis de G..., lorsqu'éclala la révolulion, elle refusa d'émigrer, et continua de rester en France sous son titre et sous son nom.

Le marquis de G..., grand admirateur de Jean-Jacques, de Voltaire et de Diderot, n'était pas opposé aux réformes inscrites sur le drapeau des premiers agitateurs : au contraire, il reconnaissait qu'elles étaient aussi justes qu'urgentes, et il combattit pour leur triomphe avec tout l'enthousiame que donne la jeunesse unie a une conviction profonde.

Lorsqu'arriva la Terreur, le marquis de Q ,. comprit combien sa générosité l'avait

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rendu coupable ; en croyant abattre des abus il avait aidé au triomphe des abominables coquins, qui, exploitant la France au profit de leur ambition et de leur intérêt personnel, confisquèrent sa liberté, détruisirent son opulence, et ternirent sa gloire !

Sur ces entrefaites, éclata avec l'Europe, cette guerre qui sera une des pages les plus étonnantes de l'histoire contemporaine, et le marquis de G..., officier distingué sous la monarchie, se rendit a la frontière pour repousser l'ennemi.

Grâce aux succès continuels qu'il avait obtenus, grâce a l'amitié de son générai en chef et a l'importance secondaire de

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soQ grade, il était parvenu jusqu'alors a éviter réchafaud.

La femme ne voulant pas rester spectatrice a Paris des sanglantes horreurs et des excès sans nom de la révolution, avait résolu de suivre son mari dans les camps, de s'astreindre a la vie de soldat, de partager ses périls et sa gloire !

— Que penseraient, me dit-elle en terminant son intéressant récit et en accompagnant ces paroles d'un mélancolique et doux sourire, que diraient mes amies les anciennes duchesses de VersailJes, si elles me voyaient ainsi accoutrée de c$t uniforme, portant le sabre au côté et la cocarde tricolore a mon shako ? Elles me trouveraient sans doute bien ridicule !

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Le dîner terminé, je conduisis madame de G... Vi la chambre, ou, pour être plus exact, au galetas qui m'était destiné : cette courageuse et résignée jeune femme, habituée au luxe de la cour la plus somptueuse d'Europe, loin de se plaindre, trouva ce hideux réduit très convenable et me remercia, avec une elTusion touter affectueuse, duisacritice que je faisais en faveur de son enfant!

Drôle d'époque que la nôtre qui présente, en fait de perversité et de vertu, de courage et de lâcheté, d'égoïsme et de dévoûment, les exemples les plus rares et les plus complets !

Profitant de la beauté de la nuit et de la

douceur de l'atmospiière , j'étendis mon manteau par terre, et, me servant de mon sac en guise d'oreiller, je me couchai en plein air sous l'auvant de l'auberge.

Le lendemain, lorsque je me reveillai, j'appris que madame de G... était déjà repartie depuis plus d'une heure.

Cette rencontre a laissé dans mon esprit quelque chose qui ressemble au souvenir d'un rêve charmant.

En sortant de Messino, je traversai plusieurs villages dont les habitants, piémontais il y a avait un an a peine, étaient devenus, par le sort des armes, des citoyens français.

J'en rencontrai plusieurs qui se rendaient au marché pour vendre leurs légumes et leurs fruits: en m'apercevant, ils s'empressèrent de crier a tue tête: Viva la republica I viva l'égalita ! »

— Où allez-vous comme cela? leur demandai-je. .

— Nous allons au vicariat de Sospello!

me répondit l'un d'eux qui comprenait le français.

— Vous voulez dire au district de Menton.

— Oui, citoyen, au district de Menton, répéta le paysan avec embarras. C'est

que voyez-vous, nous avons tellement l'habitude de dire le vicariat.

— Que vous oubliez que vicariat doit se prononcer aujourd'hui district.

— Ne croyez pas au moins, ciloyen, que nous ne soyons pas de bons républicains. Viva la republica et l'égalita!

Comme ces paysans faisaient la même roule que moi, je marchai, pendant quelque temps U leurs cotés, et leur conversation m'apprit que si les hasards de la guerre les avaient faits citoyens d'une république, leurs opinions étaient en désaccord avec cette forme politique.

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Enhardis par l'air de profonde indifférence que je conservai, les paysans se figurèrent que je ne comprenais rien à leur patois, et ne se génèrent plus pour parler a cœur ouvert devant moi.

— Savez- vous la bonne nouvelle? mes amis? dit l'un d'eux, un tout jeune homme. On prétend que nous avons battu les Français près du mont Saint-Bernard !

— Que Dieu fasse que cela soit vrai!

s'écria un vieillard en levant les jeux vers le ciel; il est bien temps que nous sortions de notre honte !

Triste chose que le^ conquêtes opérées par la force ! pensai-je en moi-même.

Pour arriver à la victoire, on doit verser des flots de sang, et la victoire obtenue, on n'a réussi qu'a se faire des ennemis cachés.

Tant que la république, n'ayant pas confiance dans sa supériorité sur tous les autres gouvernements, voudra faire des prosélytes par les armes, sa propagande n'aura ni elïicacité ni durée!

De Menton, oîi j'arrivai le même jour, je me rendis à Nice.

J'espérais trouver dans celte ville des mœurs nouvelles et une gaîtc toute italienne, je fus cruellement déçu dans mes espérances ; Nice, envahie par nos

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armées, retentissait du soir au matin du son du tambour, et ses villas tachées de décrets et de proclamation, ressemblaient a autant de clubs. Je m'enfuis au plus tôt.

De Nice a Grasse, aucun incident nouveau n'accidenta ma route, et j'entrai dans cette dernière ville un peu avant la fin du jour.

Mon premier soin fut de me diriger vers la maison de Verdier.

Je ne puis exprimer la joie que j'éprouvais a l'idée que j'allais revoir mon excellent ami le parfumeur.

Que l'on juge de mon désappointement et de mon étonnemeut tout a la fois, lorsqu'au lieu de la coquette devanture de son magasin, j'aperçus une façade noire et sale, couverte de poussière, de charbon et de traces de fumée.

La porte était toute grande ouverte; j'entrai aussitôt,

— Le citoyen Verdier? dis-je à haute voix en ne voyant personne.

— Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen ? me répondit d'une pièce voisine une voix qui ne m'était pas inconnue.

Alors s'avança vers moi un homme qu'a

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sa mise débraillée et misérable je pris pour un ouvrier.

Cet homme portait un vieux et crasseux bonnet de police d'où sortaient des cheveux gras et mal peignés; une grosse cravate toute tachée, et qui entourait un col d'une couleur douteuse, comme elle l'était elle-même: une carmagnole brune, qu'un mendiant eût dédaigné de ramasser dans la rue, puis, enûn,un large pantalon grossièrement reprisé a divers endroits, complétait la toilette, — si l'on peut toutefois se servir d'une pareille expression pour désigner un tel assemblage de haillons — de l'individu qui vint vers moi, en m'entendant appeler Verdier.

Une moustache hérissée, faute de cul-^

ture, comme celle d'un chat en colère, et un visage a moitié brûlé, furent les premières choses que j'aperçus en jetant les yeux sur cet individu.

— Le citoyen Verdie r ? répétai- je alors en m'adressant directement a l'ouvrier.

Que l'on juge de mon étonnement lorsque celui-ci, après avoir jeté les yeux sur moi, s'élança dans mes bras et m'embrassa avec transport en s'écriant :

— Quoi ! tu ne me reconnais pas, ami ? Je suis donc bien changé !

En effet cet homme n'était autre que Yerdier lui-même.

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La stupéfaction que me causa une semblable métamorphose fut telle que je restai un moment interdit et sans pouvoir prononcer une parole.

— Quoi ! Verdier ! c'est toi ! m'écriai-je a la fin en reprenant un peu mon sangfroid. Que t'est-il donc arrivé? Et ton magasin de parfumerie, qu'est-il devenu ?

— Tu sais bien, me dit Verdier en baissant la voix, que mes deux rivaux, les parfumeurs, élus membres du comité de la société populaire, désiraient me voir quitter mon commerce : j'ai dû me conformer a leur secrète volonté.

— Oui, je me souviens. Mais il ne s'en suit pasjjde ce que tu n'es plus parfumeur,

que tu doives ressembler a un cyc'ope ! QuelJe diable de profession exerces-lu donc maintenant ?

•^ Je suis salpétrier, mon ami.

— Salpétrier! quelle drôle d'idée tu as eue la !

— C'est l'amour de la patrie qui m'a inspiré en cette circonstance, me répondit Verdier en haussant la voix, comme s'il désirait être entendu au loin ; le salpêtre, en se changeant en poudre, représente la gloire de la République et l'humiliation des aristocrates. Voila pourquoi je suis salpétrier.

Plus j'écoutais, plus je regardais Verdier, et plus mon étounement s'accroissait.

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Je ne pouvais me figurer que cet homme, que j'avais counu quelques mois auparavant, si élégant, si coquet, si soigneux de sa personne, si hardi, et même quelquefois si imprudent dans sa conduite, en fût réduit a cet état voisin de la sauvagerie dans lequel je le retrouvais.

— Mon cher Verdier, lui dis je, je suis horriblement fatigué, et je voudrais bien m'asseoir. Si nous passions dans ton cabinet, nous causerions plus a notre aise.

Comme les localités de la maison m'étaient connues, je n'attendis pas la réponse de mon ami, et je me dirigeai vers son cabinet.

En entrant dans l'ancienne arrière-

boutique, je trouvai une dizaine d'ouvriers qui étaient occupés a extraire du^ salpêtre.

— Mes amis, leur dit Verdier en me désignant a eux par un geste de main, voici un véritable sans-culotte qui revient de l'armée, que je vous présente...

< — Un sans-culotte ne revient jamais de l'armée ! s'écria un des ouvriers en me regardant de travers et en baussant les épaules d'un air de mépris.

— Pourquoi cela, citoyen? lui demandai-je froidement et en refoulant en moi la colère que m'inspira cette insolence.

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— Parce qu'un bon citoyen ne tourne jamais le dos a l'ennemi... a moins toutefois que sa lâcheté...

— Assez, misérable, tais-toi! m'écriaije, en ne pouvant me co ntenir plus longtemps.

Verdier, craignant une altercation, se jeta entre son ouvrier et moi.

Au mot de « misérable » que j'avais adressé a l'insolent ouvrier qui venait de m'insulter si gratuitement, et sans que rien de ma part eût motivé cette agression, ses camarades s'étaient avancés vers moi d'un air menaçant.

Quoique je fusse en congé temporaire,

j'avais gardé, en prévision des dangers que je pouvais courir, — mon sabre. Mettant aussitôt la main sur la poignée de mon arme :

— Le premier qui fait un pas de plus est un homme mort ! m'écriai-je.

A cette menace, les salpétriers s'arrêtèrent, et Verdier, se hâtant de prendre la parole :

— Mon cher ami, me dit-il, pourquoi té fâcher ainsi?... Ces citoyens qui travaillent pour la patrie, ne sont-ils donc pas libres d'exprimer leur opinion ? Tu as tort, mon ami, tu as tort! Je t'en conjure, rentre en toi-même, et n'oublies point les mots sublimes écrits en tête de

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la CoDSti'ution : « Liberté, Égalité, Fraternité!... »

J'avoue, qu'en voyant Verdier prendre ainsi lâchement le parti de mes ennemis contre moi, la vive affection que j'éprouvais pour lui disparut aussitôt et fut remplacée par un sentiment de commisération et de mépris.

M'adressant alors a l'ouvrier qui m'avait si grossièrement apostrophé :

— Il te convient bien, misérable, lui dis-je, de parler de guerre! toi, qui n'a jamais connu d'autre feu que celui de ta chaudière. Sais-tu bien que celui à qui lu oses l'adresser a briilé plus de salpêtre

que tu n'en fabriqueras jamais de toute ta vie; qu'il a fait mordre la poussière a plus de soixante satelliles des tyrans; qu'il a été mentionné pour action d'éclat au bulletin que publie la Convention! qu'il est couvert d'honorables cicatrices !... Ah ! misérable, pour t'apprendre à parler une autre fois avec plus de modération, je m'en vais de ce pas te dénoncer au comité de salut public!...

L'énumération de mes exploits me parut causer plus d'impression aux salpé-

triers que ma menace.

— Citoyen, me répondit assez dédaigneusement l'un d'eux, nous sommes trop pauvres pour avoir a craindre le co-

mité de salut public ; il ne peut rien contre nous. La révolution a été faite a nôtre profit. Nous nous moquons de ta dénonciation.

— Puisqu'il en est ainsi, m'écriai-je, je vais, à la garde montante, avertir mes camarades qu'il y a chez le citoyen Verdier, non un atelier de salpêtre, mais un atelier de diffamation et d'injures envers les soldats de la République ! Vous êtes au dessus des lois, soit! Nous verrons si vous braverez, avec une semblal)le impunité, la force bçutale et les coups de plat de sabre !

Cette menace impressionna assez vivement l«s salpêtriers, et je crois que ce ne

fut pas sans un certain plaisir qu'ils virent leur patron Verdier me prendre a bras-lecorps et me supplier de ne pas donner suite a ce projet.

Enfin, après m'être bien fait prier, je finis, tout en m'accusant hautement de ma faiblesse, par me rendre aux prières de mon ami.

Les ouvriers me remercièrent de ma clémence, et m'assurèrent qu'ils n'avaient pas voulu m'offenser.

— Je vous ai pardonné, leur dis-je : il n'y aura pas de sang de répandu, mais je vous jure que c'est la dernière fois que je laisserai impunément calomnier mes ca-

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marades, les défenseurs de la patrie! Tenez-vous pour avertis...

Après avoir fait cette réponse d'un ton solennel, je sortis d'un pas majestueux de l'arrière-boutique.

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