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CHAPITRE IV

Le jardin de Verdier, que je travers pour me rendre a son cabinet, situé dans un autre corps du logis, présentait l'image de la dévastation la plus complète.

Ce jardin qui, peu de mois auparavant, faisait l'orgueil de mon hôte et était réputé pour le plus riche en plantes rares, et pour le mieux entretenu de la ville, avait été, depuis mon départ pour l'armée, bouleversé de fond en comble ; plus d'allées, plus de plates-bandes, plus d'arbustes étiquetés, plus de fleurs aux vives couleurs et au parfum délicieux; on ne voyait dans tout son jardin qu'un plan de pommes de terre.

— Tu ne comprends rien a ce changement, me dit Verdier en remarquant mon nnement. Hélas î mon ami, si tu savais jmbien cette profanation m'a coûté a accomphr, tu me plaindrais de tout ton cœur! Mais il faut savoir se sacrifier au bonheur du peuple... [Les fleurs sont des

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plaisirs d'aristocrates, les pommes de terre nourrissent les malheureux...

— Vraiment, Verdier, lui répondis-je, je me demande, en te voyant et en l'écoutant, si je rêve ou si je suis bien éveillé. Est-il possible que toi, que j'ai connu si indépendant, tu en sois arrivé a te prosterner ainsi devant la canaille ?.. .

— Plus bas, donc ! me dit vivement le parfumeur, en jetant autour de lui un regard effaré et en baissant la voix. Attends que nous soyons rendus dans mon cabinet pour l'exprimer de la sorte !...

V.erdier, en sa qualité de vieux garçon, tenait beaucoup à cetj^ue l'éiégance et la

commodité de son intérieur remplaçassent, pour ainsi dire, la société naturelle qui lui manquait; aussi, son cabinet de travail, espèce de mystérieux retiro, étaitil en parfaite harmonie avec le déliciet^x jardin qu'il fallait traverser pour s'y rendre !

Que l'on juge de mon éionnement, lorsqu'en entrant dans celte pièce, dont le souvenir s'était si souvent présenté a mon esprit pendant mon séjour au camp, je n'aperçus plus aucun des élégants et jolis meubles qui l'ornaient lors de mon premier séjour a Grasse.

Les peintures a fresques des murs avaient été effacés, les lambris en stuc af-

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freusement badigeonnés de devises républicaines; les portraits des membres du comité de salut public et du comité de sûreté général, portraits fort laids et horriblement mal lithographies, formaient une galerie désagréable au possible. Enfin, peints a l'huile en grandeur naturelle et encadrés avec une grande magnificence, Robespierre, Marat et Lepelletier, rayonnaient comme trois dieux, au milieu de cette pléiade d'assassins parve^ nus!

>— Est-il possible, mon pauvre Verdier, dis-je avec tristesse a mon ancien hôte, que tu en sois arrivé a ce degré de peur, et, passe ce mol a ma sinçèrQ ami-» lié, a ce degré d'abjection morale?

— Ne m'accable pas , s'écria Verdier en m' interrompant. Ah! mon ami, ciois-le bien, mon cœur n'a pas changé; mais mon courage a faibli ! Celte image de la guillotine , cauchemar de mes nuits et efîroi de mes jours, m'a fait descendre jusqu'à celte hypocrisie qui t'indigne a si juste raison, mais qui représentait pour moi le seul moyen de sauver ma tête. Je le jure que ce n'est pas la mort qui m'effraie. Demain, je me trouverais attaqué d'une maladie incurable, que je bénirais mon sort. Ce qui m'épouvante , c'est le contact du bourreau, les cris et les outrages de la multitude , le couperet qui dégoutte de sang, l'horrible bascule; ce panier, dont l'intérieur consene les traces des morsures des têtes qui y sont tombées ; en un mot, c'est cette agonie ignoble et épou-

vanlable tout a la lois qui précède la mort des condamnés!... J'ai tellement souffert, qu'il ne te reste plus que le droit de me plaindre!

Il y avait une si poignante douleur dans la voix de Yerdier que je ne me sentis plus en effet la force de l'accuser ; je voulus au contraire essayer de lui faire reprendre un peu courage.

— Mon ami , lui dis-je, je trouve que tu exagères beaucoup les dangers qui te menacent. Je sais et j'avoue qu'aujourd'hui lés rancunes, les haines et les jalousies personnelles pèsent de tout le poids de la passion dans les balances de la justice, mais qui pourrait désirer ta mort! Tu n'avais que deux ennemis , deux concur-

rents, et tu t'es empressé , pour les satisfaire 5 d'abandonner ton commerce et de leur laisser le champ libre 1... Qui donc en veut a ta vie aujourd'hui? personne !

— Tu comptes sans les délateurs passionnés, sans les amateurs de la guillotine! me répondit-il. Tu oublies qu'il y a des natures perverses, qui délestent l'humanité entière, et ne trouvent leur volupté et leur bonheur que dans les souffrances d'autrui. Tu ne songes pas non plus à ces êtres ambitieux et jaloux de se produire par n'importe quels moyens, qui, pour se mettre en évidence et pour capter la confiance du peuple, se font un marche-pied des cadavres de leurs victimes ! Un homme qui peut se vanter d'avoir fourni , par exemple, vin^^t têtes à l'échafauçl, egt \m

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homme arrivé! Qui oserait le repousser a une élection? Personne! Et cette abominable loi du 22 prairial, qui nous est arrivée hier de Paris, ne permet-elle pas de condamner, même légalement', le plus innocent et inoffensif de tous les citoyens?

~ De quelle loi parles-tu, Verdier ? Je ne la connais pas.

— Tu ne connais pas cette monstruosité sans nom, œuvre abominable de tigres enragés? Ah ! je conçois alors ta tranquillité. Tiens, voici le Monileur^ lis.

Je pris la feuille que Verdier me tendait, et je me mis a parcourir cette loi de sang, qui me parut rédigée par une réunion de

bourreaux : « Le tribunal révolutionnaire a éié jusqu'à présent trop modéré , il ne doit pas y avoir de petits délits pour le tribunal révolutionnaire, tous méritent également la mort! Le tribunal ne reconnaît pas d'autre peine. Peine de mort contre les royalistes, peine de mort contre les' aristocrates, peine de mort contre les fédéralistes, peine de mort contre les modérés qui ralentissent la marche du char de la révolution, peine de mort contre les exagérateurs, les ultra-révolutionnaires, peine de mort contre les avilisseurs du peuple, peine de mort contre les démagogues, peine de mort contre les flatteurs du peuple, peine de mort contre les gens de lettrés qui répandent le poison de leurs écrits dans les masses, peine de mort contre les amis des tyrans qui veulent

faire retomber le peuple' sous le joug, peiue de'morl roulre les négociants accapareurs de la subsisance du peuple; peine de mort contre ceux qui ferment leurs magasins ou qui diminuent leur commerce pour indisposer ou pour affamer le peuple ; peine de mort contre ceux qui regrettent dans leur cœur l'ancien régime ; peine de mort contre les amis et les complices des factieux qui ont mis la Piépublique a deux doigts de sa perte; peine de mort contre les alarmistes ; peine de mort contre les endormeurs ! Il est des ennemis du peuple qui ne parlent pas, d'autres qui n'agissent pasj ce sont les plus dangereux, peine de mort contre eux! Le tribunal révolutionnaire n'a pas besoin de preuves, il lui suffit de déclarer qu'il est convaincu que l'homme traduit devant lui est un ennemi

du peuple ou qu'il a intérêt a le devenir! Le tribunal révolutionnaire ne doit pas avoir égard aux antécédents d'une conduite patriotique ou d'actions civiques, car c'est la le masque dont s'aflublent les plus cruels ennemis du peuple ! »

Telles étaient les dispositions de cette loi de sang qui, je l'espère, recevra un jour de l'histoire la flétrissure qu'elle mérite !

Après la lecture de cet abominable décret, je restai un moment sans trouver une parole pour peindre l'indignation que j'éprouvai.

^ Le fait est, dis-jo a la fin, en m'adreS'

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sant a Verdier, qu'avec cette loi, et grâce a l'élasticité qu'elle présente dans la dénomination des délits, un homme, quelle que soit sa conduite et quelque circonspection qu'il déploie, ne peut élre assuré d'éviter l'écliafaud! Quant h moi, j'ai envie de retourner, sans plus tarder, à l'armée I Il vaut mieux être tué par une balle, un coup de baïonnette ou un boulet de canon que de servir de spectacle a une populace altérée de sau^ et qui trépigne de joie en voyant tomber votre tête!...

Après avoir passé le reste de la journée avec le bon Verdier, que je retrouvai dans l'intimité tel qu'il était, c'cst-a-dire plein de générosité, de cœur et d'esprit, je m'en fus coucher, bien résolu a me remettre dès le lendemain en route pour le camp.

Le lendemain , lorsque je me réveillai, il faisait un temps magnifique. Tout souriait dans la nature.

La vue d'un soleil resplendissant et d'un ciel sans tache éloigna bientôt de mon esprit les tristes pensées qui l'assombrissaient, et me faisant sentir tout le prix de

l'indépendance, me détourna de ma résolution de reprendre le harnais^ militaire.

Après être resté deux jours a Grasse, j'embrassai affectueusement le malheureux Verdier et je me remis en route.

Mon intention, intention dont je m'applaudis aujourd'hui, était de profiler de mon retour dans ma famille, pour parcou-

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rir et étudier l'intérieur de la France. Je résolus, chaque fois que l'occasion s'en présenterait, de voir de près les mœurs actuelles des provinces et de suivre, non le chemin qui devait me ramener le plus vite dans mes foyers, mais celui qui m'offrirait le plus de sujets d'ohservations et d'étude !

Au reste, muni d'argent, et possédant un passeport, ou, si l'on aime mieux , un congé en règle, ne devant séjourner longtemps dan^ aucun endroit , et par conséquent ne pouvant porter omhrage a l'ambition de personne, j'étais a peu près assuré, en usant d'un peu de prudence, de n'être pas inquiété.

J'avais si souvent, lors de son siège,

entendu parler de la ville de Toulon, que depuis longtemps je m'étais promis, si jamais roccasion s'en présentait, de la visiter en détail.

Quoique l'accomplissement de ce projet me fit dévier de mon itinéraire, je résolus, profitant de ma liberté, de me diriger vers celte ville.

De Grasse a Toulon j'eus a souffrir des privations sans nombre ; ne pouvant a prix d'argent me procurer le pain qui m'était strictement nécessaire pour ma consommaiion, je devais, profitant de ma feuille de route, avoir recours a la municipalité de chaque endroit par où je passais.

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On ne pourrait s'imaginer les formalités, les ennuis, les démarches qu'il me fallait subir pour obtenir quelques onces d'un pain a moitié moisi et a peu près indigeste. La disette qui régnait dans les provinces était affreuse.

Un peu avant d'arriver à Toulon, je fis la rencontre de deux compagnons ouvriers, qui, se préoccupant fort peu de politique et tout adonnés a l'étude de leur art , — ils étaient serruriers mécaniciens, — faisaient leur tour de France.

Ils m'adressèrent la parole pour me souhaiter une bonne journée, je leur répondis quelques mots pour les remercier , et la connaissance se trouva aussitôt faite.

L'un des deux ouvriers, â^é d'environ vingt-cinq ans, me parut affligé d'un caractère taquin et hargneux : contredisant sans cesse son compagnon et trouvant moyen d'épiloguer à propos de la parole la plus insignifiante , sa conversation n'était qu'une longue et acerbe contradiction. J'appris qu'il était picard ; il se nommait Antoine.

— Ah ! voici les portes de la ville, m'écriai-je en apercevant un des murs d'octroi de Toulon. Mes amis, si vous voulez m'en croire, nous allons cesser toute conversation et içarder un absolu silence.

— Pourquoi cela, militaire? me demanda Antoine.

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— Parce que les autorités de Toulon, craignant de voir cette ville retomber au pouvoir des Anglais, voient, dans tous les étrangers qui y arrivent, m'a-t-on dit, autant despions et de conspirateurs, et qu'un propos tenu par nous en plaisantant, et mal interprété, pourrait nous attirer d esdésagréments sérieux.

, — Vraiment! s'écria Antoine d'un ton narquois. Eli bien, tant pis pour les autorités qui ne savent pas reconnaître les bons patriotes des conspirateurs! Que le diable m'emporte si j'ai peur de ces imbéciles-la! je suis un ouvrier, un honnête homme; je dis ce que je pense, je pense ce que je veux, et me soucie peu de l'opinion du inonde !

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— Tu as tort, Antoine, dit l'autre compagnon en s'adressant a son camarade, de répondre ainsi au bienveillant conseil que te donne le citoyen officier. Tu finiras, en voulant toujours faire a ta tête, par te trouver fourré dans quelque mauvaise affaire dont tu ne sauras plus comment te sortir I

' — Laisse-moi donc tranquille avec ta sotte peur, interrompit Antoine en levant les épaules! Je dirai, je te le répète, ce que je voudrai ! Que je vais reprendre Toulon pour mon compte personnel, par exemple, et me déclarer roi de France!

Au moment où l'entêté serrurier prononçait ces imprudentes paroles , un

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homme, revêtu d'une riche carmagnole et coiffé d'un crasseux honnet phrygien, passait près de nous; en entendant Antoine, il s'arrêta court et sembla indécis un moment sur le parti qu'il devait prendre.

— Tiens, voila un espion qui va me dénoncer! continua Antoine a haute voix et en éclatant de rire. Vous allez voir que l'on va me prendre pour un Capet !

La société de ce serrurier ne me convenant pas, car elle me paraissait, au point de vue de ma sûreté , fort compromettante, je pris congé de lui a la première rue que nous rencontrâmes, et je m'en fus de mon côté.

Une heure plus tard , installé dans le petit hôtel borgne du Grand-Cerf, j'attendais dans la salle a manger commune que l'on m'apportât le modeste repas que j'avais commandé , lorsque plusieurs patriotes de la ville entrèrent.

— Savez-vous la nouvelle? dit l'un . d'eux en s'adressant a l'aubergiste. Il paraît que plusieurs espions piémontais viennent de pénétrer dans la ville: on prétend également que des satellites étrangers , déguisés en officiers et en soldats républicains, sont disséminés en grand nombre dans l'intérieur de la ville...

— Est-ce possible? s'écria l'aubergiste

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en affectant une indignation profonde...

Ah ! les misérables, que ne les arrête-t-on de suite? Que ne les déchire-t-on en morceaux?...

— Ma nouvelle est d'autant plus authentique, reprit le sans-culotte, que je la tiens de mon cousin, le secrétaire du comité de surveillance ! Quant a arrêter ces infâmes, on attend que par l'explosion de leur complot ils se livrent et se signalent eux-mêmes afin que pas un ne puisse échapper!...

— Oser se couvrir du noble uniforme d'un militaire de la république pour servir les intérêts du tyran ! reprit l'aubergiste de plus en plus exaspéré. Ah ! pourquo

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le supplice de la roue n'existe-t-il plus?...

J'avoue que , quoique ma feuille de route fût en règle, je me sentais très mal a mon aise en entendant tenir ces propos. Heureusement que, retiré dans un coin de la salle, l'ombre cachait ma rougeur !

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