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CHAPITRE XLV

J'étais tellement abattu au physique et au moral, par suite de tous ces indignes traitements, que je subis passivement, sans y songer, cette dernière humiliation d'être visité comnie un vil criminel.

A peine les cris de joie que poussèrent les guichetiers, en trouvant clans mes poches les quatre-vingt-dix louis environ qui me restaient de l'héritage de l'infortuné Gaston de L***, éveillèrent-ils mon attention. Je n'avais plus la force de formuler une idée, et mes sensations étaient tellement émoussées , que je ne compris qu'imparfaitement qu'on venait de me dépouiller.

Une seule pensée me poursuivait : celle de rester avec mes compagnons d'infortune et de voyage. Aussi, lorsque deux J^eôliers, m'ayant pris a bras-le-corps, m'entraînèrent tout seul, ma raison si fortement ébranlée me revint-elle pour un moment. Je les suppliai de ne point me

séparer de mes amis, leur olVrant, s'ils écoiitaieul ma^prière, de leur abandonner en toute proprié le les quatre-vingt-dix louis que les administrateurs ou les employés supérieurs de la Conciergerie ne manqueraient pas de leur réclamer.

Je crois que cette proposition n'eût pas été refusée par mes bourreaux, si j'eusse attendu pour la leur faire que nous eussions été sans témoins ; mais, devant les vingt personnes qui nous voyaient et nous écoutaient, force leur fut de rester incorruptibles : ils se dédommagèrent toutefois, jusqu'à un certain point, de leur désappointement en redoublant de brutalités à mon égard ; j'avoue au reste que ma mag

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ladrcsse méritait bien ce surcroît de per- % sécutions.

A présent , si pour me conduire à mon cacliot l'on me porta, ou si l'on me traîna; si l'on me fit traverser de longs corridors, monter ou descendre des escaliers, c'est ce que je ne saurai dire ; je ne me souviens de rien a partir du moment oîi l'on me sépara de mes compai^nons de route, si ce n'est d'un bruit sinistre et étrange qui arriva confus a mes oreilles , bruit produit sans doute par le grincement des verroux et des serrures , et d'une vive et douloureuse sensation de froid qui me saisit au cœur.

Combien de temps reslai-je plongé dans

cet état d'accablement léthargique , je l'ignore également. Tout ce que je sais , c'est que mon estomac ressentait déjà vivement les atteintes de la faim, lorsque je repris connaissance et que j'ouvris les yeux.

Pendant quelques minutes, — peut-être même cet espace de temps qui me sembla durer plusieurs minutes ne dépassa-t-il pas quelques secondes, — je n'aperçus , s'il m'est permis de me servir de celte expression, que des ténèbres. Peu a peu cependant, soit que mes yeux se fussent habitués à l'obscurité, soit que mes facultés se fussent réveillées , je commençai à

distinguer, placé presque tout contre moi,

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un corps large et noir d'un assez fort volume. Seulement j'ignorais si ce corps re*» présentait une matière inerte ou bien un être animé.

— Y a-t-il quelqu'un ici ? m'écriai-je.

-^ Certainement, camarade, qu'il y a quelqu'un , me répondit une voix rauque et forte, nous sommes même trois. Ne nous apcrçois-tu donc pas ?

— Hélas ! c'est a peine si j'ai la force de soulever mes paupières.

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— Il paraît que les geôliers n'ont pas été gentils avec toi?

— Ils m'ont torturé avec une barbarie sans exemple.

— Bah ! ce n'est rien. On se fait à ces bousculades -la. C'est l'habitude qui te manque. Et dis-moi, camarade, a quel motif devons-nous l'honneur de ta société, continua la voix forte et rauque? Es-tu un politique ou un travailleur?

— Je ne vous comprends pas, citoyen.

— La question que l'on vous adresse

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est cependant des plus claires, interrompit une voix douce et mielleuse que je n'avais pas encore entendue. L'on vous demande si votre arrestation est le fait de la politique, ou... d'autre chose?

— L'on m'a arrêté parce que j'ai voulu défendre une pauvre enfant contre les outrages d'un commissaire des réquisitions...

— Mu foi, vous avez bien mérité l'ennui qui vous arrive. Pourquoi diable vous mêler d'une chose qui ne vous regardait pas! Alors, je vois ce dont il s'agit, vous avez été écroué en qualité de fédéraliste. Hum! celle accusation est vague, mais

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terrible. Il peut se laire qu'on ne^songe plus a vous et que l'on vous laisse pourrir ici, pendant plusieurs mois, comme il peut arriver également que l'on vous fasse comparaître sous peu de jours devant le tribunal révolutionnaire... et alors... une, deux, trois, jugé, condamné, exécuté, tout cela se fait en quatre heures !

— Hélas! répondis-je, que Dieu vous entende! Je me sens si malheureux , que la perspective de l'échafaud, loin de m'effrayer, me charme et me sourit. Je n'aspire plus qu'au repos de la tombe.

— Ilum! c'est un repos un peu long!

Quant a moi , je ne yous caherai pas que je désire voir ma vie se prolonger jusqu'à la centaine. Il est malheureusement h craindre que mon vœu ne soit pas exaucé.

— Vous êtes sans doute aussi une victime politique? demandai-je à mon interlocuteur.

— Moi, une victime politique! me répondit-il en s'abandonnant a un rire homérique , dont les éclats retentissanis ébranlèrent douloureusement mon cerveau aiïaibli ! iMoi , une victime politique ! ah! bien, vous ne me connaissez gfuère. .l'ai trop l'amour de moi-même pour m'oc-

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ciiper des affaires des autres ! Après tout il ne faudrait pas vous imaginer non plus que je déteste la politique; loin de là! Seulement j'ai soin de ne l'appliquer qu'a mes intérêts particuliers sans me soucier des masses. Tel que vous me voyez, ou pour mieux dire tel que vous m'entendez, car vous ne me voyez guère, j'ai été un orateur virulent de club ; j'ai monté sur une borne, harangué le peuple au nom de la liberté, de la fraternité, au nom d'une foule de choses dont je ne me souviens pas plus que d'un brin de paille, et l'on m'a porté en triomphe. C'était là le bon temps ! J'ai fait de brillantes alï'aires, réalisé des bénéfices considérables, mené une vie de satrape.

— Mais qui donc êtes-vous? repris-je

en interrompant mon compagnon de captivité.

— Qui je suis? par])Ieu! je suis Pampin!

— Ah! vous êtes Pampin! répétai-je machinalement et ne comprenant rien à celte réponse.

— Lui-même ! pour vous servir, camarade, continua l'homme a la voix rauque et forte, d'un ton protecteur, qui me donna a supposer que j'avais alTaire à quelque célébrité; vous voyez que le hasard, en vous conduisant ici, ne vous a pas si mal-

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traité! Mes paroles valent, dit-on, des sentences: si nous icsfons seulement quinze jours ensemble, je veux faire de vous un homme remarquable! un élève dislinffué !

— Que vous êtes heureux, camarade:

s'écria le second détenu a la voix douce et mielleuse qui déjà m'avait une première fois adressé la parole. Remerciez votre bonne étoile, qui vous vaut l'inestimable protection de l'illustre Pampin!...

— Qui t'a permis d'élever la voix, misérable couleuvre ! s'écria Pampin en inter-

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♦ rompant le prisonnier. Allons, tais-loi, ou

je tape.

Tout ce que j'avais entendu depuis un moment me semblait si peu compréhensible, qu'un instant je doutai de ma raison : je résolus donc, pour mettre un terme a mon incertitude, d'avouer franchement à Pampin qu'il m'clait totalement inconnu, et de le prier de s'expliquer d'une façon plus claire.

— Citoyen, lui dis-je, je vois, à l'assurance de votre langage, que vous n'êtes pas un homme ordinaire, mais pardonnez-moi mon ignorance, car, après tout, j'arrive de la frontière et je ne suis qu'un ])auM(' |)rovin(i;d : je vous confesse en

loule biimililé que jamais, avant ce jour, je n'ai entendu prononcer votre nom, et que par conséquent je n'ai pas idée de ce que vous pouvez être !

— Quoi, vraiment, lu ne me connais pas! s'écria Pampin avec un élonnement profond ; quoi ! mon nom n'est pas parvenu jusqu'à toi! Quel néant se trouve au fond de la gloire!...

Cette réponse et cette exclamation excitèrent au plus haut point ma curiosité : je, prêtais une oreille attentive et je me préparais il recevoir l'important aveu que j'attendais, quand Pampin se tut tout à coup.

— Eh bien ! lui demandai-je.

— Eh bien'... me rcpondil-il, je réfléchis.

— Et a quoi, je vous prie, si cette ques tion n'est pas indiscrète?

— Pas le moins du monde î Je réfléchis qu'après m'ôtre tant vanté de mon expérience, je parle devant loi avec une légèreté qui serait a peine pardonnable chez un enfant!... Je réfléchis, en outre, qu'avec ton air sincère, naïf et même un ])eu bete, passe-moi le mol, tu es peu peut-être un moulou.

1) l\ VOI.O.NTAllŒ

— Un mouton ! répétai-je, croyant que j'avais mal entendu. Je n'y suis plus du tout, tu parles hébreu pour moi !

-^ Au reste, reprit l'énigmatique Pampin, peu m'importe, a mon point de vue personnel, que tu sois ou non un mouton. Je suis, grâce a mes talents et a mon énergie, assez avantageusement connu pour que tes rapports n'influent en rien sur l'opinion que le procureur de la République doit s'èlre formée sur mon comple; seulement, je t'avertis que si mes soupçons se confirment, et je te prie de croire que peu de soins me suffiront pour savoir a quoi m'en tenir a ce sujet, je t'averlis, dis-je, que je te tordrai le col.

Pampin, en parlant ainsi, prit mon bras dans sa main, et me le serra avec une telle force, quil m'arracha un cri de douleur.

— Tu conçois, a présent, par cet échantillon très incomplet de mes muscles, ajoula-t-il, que ce que j'ai dit, je le ferai. Suffît!

— Mais, du tout, cela ne suffît nullement, m'écriai-je. Broyer les os a quelqu'un n'est pas lui répondre. J'insiste plus que jamais pour que tu mettes les poinis sur les i. Qui es-tu ? et qu'cnlends-tu dire en m'appelant mouton ?

— Je suis Pampin le terrible assassin,

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Pampin le célèbre voleur, Pani])iii qui n'a jamais tremblé devaulun gendarme, Pampin qui a déjà subi trois fois la torture, Pampin qui mourra en riant au nez du bourreau ! J'espère que tu n'as pas à te plaindre de l'ambiguïté de mes discours. Quant a un mouton, on désigne par ce sobriquet les espions que l'on met avec les travailleurs comme moi, pour leur arracher leurs secrets.

Je ne caciierai pas qu'en entendant cette réponse, que Pampin me lit de sa plus belle voix de basse-taille, je sentis un frisson me passer le long du corps. Ah ! penser que j'étais assimilé à des voleurs et a des assassins, enfermé avec de telles gens ! c'était affreux.

— Tu ne causes plus, maintenant, reprit après un moment de silence mon terrible compagnon de captivité; ta langue est paralysée par l'horreur que je t'inspire. Tu crains mon contact a l'égal de celui d'un reptile venimeux ! Pauvre garçon ! combien tu manques de réflexion et d'expérience! Oui, j'avoue en effet que je ne suis pas une nature aimable, ce qu'on appelle un brave homme ! qu'il est des gens dont on doit rechercher l'amitié de préférence a la mienne, et que je n'ai pas le droit de me plaindre du sort qui m'attend sur l'échafaud! Mais, crois-tu bonnement que lu te trouves en bien plus mauvaise compagnie avec moi que si l'on t'avait placé dans un cachot de politiques ! Francliement, et sans modestie, telle n'est pas mon opinion.

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Moi, quand je tue, je suis semblable à la bête féroce qui s'élance sur sa proie. Le tigre aime le sang, moi j'aime l'or ! Je ne suis pas hypocrite, je suis violent et sans pitié, voila tout ! Je n'essaie pas d'excuser mes crimes ! A quoi bon ! Te figures-tu que je manque complètement de conscience et que je n'ai pas aussi mes heures de faiblesse tout comme un honnête homme ? Tu commettrais la une grave erreur ! J'ai passé plus d'une nuit sans sommeil en voyant apparaître devant mes yeux épouvantés les fantômes sanglants de quelques-unes de mes victimes ! Oh ! je ne tiens pas a me faire ni moins mauvais, ni plus fort que je suis ; je me peins tel que je reconnais être, c'est-a-dire un scélérat indigne de pitié, un abominable gredin ! Et pourtant la,

franchement, himain sur ma conscience vni V)

— car j'ai une conscience tout comme un autre, moi ! seulement je ne l'écoute pas

— je prétends, sans vanité, que je suis moins coupable que certaines gens qui, à coup sûr, ne te feraient pas éprouver une aussi forte aversion que celle que je t'inspire. Gela te paraît bien drôle, n'est-ce pas?

— Le fait est, répondis-je, en acceptant cette singulière discussion, que je ne comprends pas trop comment un homme pourrait être plus criminel que toi.

Eli bien, je vais te l'expliquer.

d'unvolontaihe 201

L'homme plus infâme et plus ignoble que moi, et de beaucoup même, est celui qui, ayant — comme je l'ai toujours eu — l'horreur du travail, rejette sur la société les malheurs dont il n'est redevable qu'a sa propre paresse, et devient l'ennemi jaloux et acharné de ceux qui savent, à la sueur de leur front, gagner leur vie et porter haut leur honneur. Cet homme, aussi lâche qu'il est hypocrite, n'osant pas, pour assouvir ses mauvaises passions, braver la sévérité de la loi, s'abrite derrière une idée généreuse et se fait politique. Rêvant a son profit la fortune des riches, le pouvoir des puissants, il attaque, au nom de la liberté, la puissance et la richesse. Comprenant qu'il est incapable, et par son ignorance crasse de la vie politique, et par son manque d'instruction, de

prendre place parmi les gouvernants, il calomnie et vilipende, au nom de l'égalité, ceux que leurs lumières ont placés a la tête de la nation.

Enfin, vient un jour oîi le triomphe de l'hypocrite a lieu! Mais a quel prix ce triomphe a-t-il été ohtenu? Au prix du sang des faibles et des généreux d'esprit qui, croyant combattre pour la liberté, sont tombés victimes de la solte et fatale crédulité qu'a su leur inspirer notre homme ! La bataille est donc finie ! le pouvoir est va hicu, voyons nos politiques a l'œuvre ! Ils se donnaient comme des apôtres de la liberté ! les voici qui emprisonnent indistinctement tous ceux dont la fortune, les talents et l'honnête leur fait envie ou

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leur porte ombrage. Ils font massacrer des milliers d'enthousiastes naïfs, en leur parlant d'égalité. Pourquoi donc se jettent-ils, avec l'avidité d'une meule de chiens affamés, sur tous les emplois, sur toutes les places? Pourquoi, une fois devenus puissants, repoussent-iJs dédaigneusement du pied ceux qui, la veille, étaient leurs égaux par la naissance, leurs supérieurs par le travail?

Pourquoi, après avoir affecté une austérité, qui provenait seulement de leur misère, se plongent-ils dans de profondes débauches, et dépassent-ils, de beaucoup, en extravagances, ces excès de quelques courtisan?, qui les indignaient tant jadis? Pourquoi? Parce que ces misérables, qui

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sacrifieraient l'univers a leur personnalité, sont des gredins qui n'ont pas, comme moi, la franchise de leur état ; parce que, manquant de mon courage, ils préfèrent s'emparer, au nom de la loi, des dépouilles des victimes qu'ils ont fait massacrer au nom de la liberté, a tuer bravement un homme pour lui voler sa montre et sa bourse! Tu vois donc, mon garçon, ajouta Pampin, qu'en te trouvant dans ma société, tu n'es pas plus a plaindre que si l'on t'avait mis dans les cachots qu'habitent les complices de Danton !

Je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvé de ma vie un étonnement pareil à celui que me causa celte tirade du fameux Pampin !

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J'allais lui répondre, lorsque j'entendis grincer les \erroux de la porte de notre cachot et vis apparaître trois guichetiers qui, armés de torches allumées et accompagnés chacun par un énorme dogue, venaient nous apporter notre pitance quotidienne et passer leur inspection du soir.

A la lueur ardente et rougeâtre des torches, j'aperçus l'intérieur de mon cachot et la figure de mes compagnons d'infortune.

Le cachot, qui pouvait avoir au plus une douzaine de pieds carrés, était d'une

hideuse malpropreté ; à chaque angle droit formé par les murs, se trouvait un monceau d'immondices ; le sol n'offrait guère plus de propreté.

Quant aux physionomies de mes codétenus, elles présentaient une grande différence entre elles. Pampin, que je devinai au premier coup d'œil, offrait un de ces types monstrueux du vice comme on en rencontre a peine un seul dans le cours de sa vie. Agé d'environ cinquante ans, le célèhre assassin était borgne et boiteux, sa figure affreusement balafrée était cou" verte de rides pendantes.

Son buste puissant, ses épaules d'une

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largeur et d'une épaisseur phénoménales, ses bras d'une longueur inusitée et gros comme les cuisses d'un homme ordinaire, tout dénotait en lui une force surhumaine : le sceau de l'homicide était empreint sur toute sa personne, et si ce n'est toutefois l'intelligence qui se lisait dans ses yeux gris pétillants de ruse, on l'eût pris volontiers pour jun monstre féroce de race inconnue.

Accroupi aux pieds de Pampin, se tenait un jeune garçon , a peine sorti de l'adolescence , et dont les traits fins semblaient voilés par une mélancolie profonde; absorbédans ses réflexions, à peine leva-t-il les yeux lorsque les guichetiers entrèrent dans notre cachot.

2l>8 LES ÉTAPES

Enfin, un peu plus loin, j'aperçus mon compagnon de caplivilé. Quoique sa physionomie fût beaucoup moins énergiquement accentuée que celle du terrible Pampin, elle était peut-être encore plus repoussante, grâce a l'expression de basse hypocrisie qu'elle reflétait. Il y avait dans ce misérable du chat et de la vipère. Un seul coup d'oeil devait suffire a un observateur pour le juger! C'était lui qui, a deux reprises différentes , m'avait adressé la parole avec cette voix doucereuse que Pampin s'était empressé de faire taire.

Les porte-clefs, après .avoir terminé leur visite, déposèrent devant nous notre repas, qui se composait d'un plat d'une

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viande énigmalique et d'une salade dont les feuilles \erles et flétries avaient dû être ramassées au coin d'une borne.

— Dis donc, mon ami Jean , s'écria Pampin en s'adressant à l'un des guichetiers, ma femme n'est-elle donc pas venue aujourd'hui?

— Elle est venue, mais on l'a renvoyée.

— Et pourquoi cela? je te prie! n'est-il pas convenu qu'on me la laissera voir deux fois par semaine?

— Il y a tant de choses dont on con vient qui ne s'exécuent pas.

— Qu'enlends-tu par ces paroles? Ah!

oui, yy suis... je comprends. Le fait est que je suis en retard et dans mon tort. Eh bien ! Jean , fais-moi le plaisir de me laisser demain communiquer avec ma femme, et, foi d'assassin et de voleur, je te remettrai l'arriéré.

— C'est bon, on y réfléchira, répondit le porte-clés d'une voix moins dure, et en se dirigeant vers la porte.

— Ah! à propos, mon cher Jean, reprit

1) l \ VOf.ONT.UIŒ 'Ol

vivemenl Pauipin en le rappelant, as-lu eu la boulé de songer a ma recommandation au sujet de la salade d'aujourd'hui?

— Quelle recommandation? répéta le porte-clés avec impatience.

— Mais celle de ne l'assaisonner qu'avec de Thuile et du sel, sans vinaigre. J'ai encore été repris ce matin de mes crampes d'estomac. Définitivement les acides me sont contraires.

— Tu n'auras pas, en ce cas, à le plain-

dre aujourd'hui, dit le porte-clés en s'en allant. J'ai mis plus d'une demi-livre d'huile de première qualité.

— Bien obligé, Jean. Tu n'oublieras pas de marquer ce supplément sur mon compte.

— Ne crains rien, c'est fait, répondit l'aide-geôlier , qui referma la porte de noire cachot et s'en fut avec ses compagnons.

— Camarade, me dit alors Pampin , je ne t'inviterai pas a prendre une chaise et a fasseoir a table, seulement je t'avertis

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que si tu lardes tant soit peu à manger ta pitance, l'Argentier te la dévorera. Je ne connais pas un gourmand de la force de ce garçon-là.

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