CHAPITRE XXVIII
Le papier que m'offrait le lieutenant ëlait une lellre écrite par Lajj^nelot. représentan" du peuple en mission dans l'Ouest, le' ire datée du 5 pluviôse de l'année courante, et adressée au Comité de Salut public.
iOO LES ÉTAPES
Voici quel en était le conlcnu lexluel : « Je viens d'écrire aux. administraleurs ï du district de Challans (déparlement » vengé), que j'appuierai auprès de vous » une pétition qu'ils vous ont faite, et » dont ils m'ont envoyé copie. Ils vous de- » mandaient d'arrêter les incendies, les » dévastations qui les désolent, et qui font » du plus l)eau pays^de la République le » désert le plu^ horrible. Citoyens col- > lègue?, oui, il fallait détruire ce qui » pouvait servir de repaire aux brigands, » et alors la propriété du patriote ne de- » vait pas être plus respectée qu3 celle du » contre-révolutionnaire, mais il ne falt lait pas porter le fer, la flamme, la fa- » mine, le viol partout indistinctement. Il » ne fallait pas consumer en pure perte,
d'un Volontaire ICI
» ce qui pouvait servira alimenter les ar- » mées républicaines. Voici lé plan de ces » hommes affreux, qui, au nomade la pa- » trie, regorgent ; qui, combattant les ») brigands, font plus de ravages que les y) brigands mêmes. La Vendée nourrit » plus de dix départements à elle seule ; » elle approvisionnait la marine de Ro- • chefort; il faut, on dit les ultra-révo-
> lulionnaires, brûler tous les grains de » la Vendée, et la famine se fera sentir a » Bordeaux, dans la Dordogne, dans nos » armées du midi, et les vaisseaux ne 0 pourront pas sortir a temps du port de » Rochefort. La Rochelle manquera de
> vivres, de bestiaux, et la guerre civile se
» prolongera. J'ai traversé la Vendée, j'é-
» tais avec l'armée qui chassa Gharetle m 1 1
» de Machecoul et qui le mit en fiiite pres- » que sans efforts, et je suis surpris que » ce chef de brigands ne soit pas pris ou » entièrement défait. La plupart de ceux » qui ^commandent ou restent dans Ti- » naction, ou se heurtent réciproque- » ment. Nul ensemble, nul plan ; ou plu- » tôt ils en ontuîi ; éterniser cette guerre. » On n'a jamais vu Dutruy a la tête de son » armée un jour de combat. 11 s'enivre, » caresse une femme aux Sables, tandis » qu'on se bat à Bouin. J'ai passé huit » jours dans la Vendée; je commençais a » y faire quelque bien, et j'y ai gémi, je » me suis indigné de ce que j'ai vu. Les > troupes les plus indisciplinées, les plus » rapaces; les chefs les plus inexpéri- » mentes, les plus avides, les plusdésor-
d'un volontaire 405
» donnés ; des administrations sans force ^> et menacées; les patriotes confondus » parmi les traîtres, le deuil, l'épouvante, > le désespoir, et tout cela s'explique lors- » qu'un représentant du peuple ose dire » publiquement qu'iV ne faut point de pain » où Von ne doit plus laisser d'hommes. Adieu, 5 mes chers collègues; je finis, car j'ai le » cœur trop navré, k Vous devez comprendre, mon cher adjudant, continua le jeune oflicier lorsque j'eus finis de lire celte lettre du représentant Laignelot, vous devez comprendre, par la retenue que le missionnaire amisedane son stjle, les horreurs inouïes et incroyables auxquelles les voleurs et les incendiaires, commandés par Turreau , ont dû se livrer.
Quant a moi, qui me trouvais justement en Vendée a l'époque oîi ces colonnes infernales exécutaient leur abominable mission, je puis vous assurer de visu qu'elles ont dépassé en horreurs tout ce que l'imagination peut rêver de plus monstrueux.
— Mais savez-vous bien, mon cher lieutenant, que d'après la façon dont vous me représentez celte guerre de Vendée, je serais excusable de vous prendre vous-même pour un brigand, dis-je en riant a mon nouvel ami.
— Vous auriez tort, me répondit-il; mais
d'un volontaire 165
je concevrais voire erreur : un^homme impartial est tellement rare a notre époque, qu'on est toujours tenté de prendre l'expression de la vérité pour celle de la passion. Je reconnais que les Vendéens sont parfaitement dans leurs droit, mais cela ne m'empêcLiera pas, lorsque sonnera l'heure de la bataille, de les combattre de toutes mes forces et de tout mon courage. Mais voici qu'il se fait tard ; si vous désirez que je vous achève mon récit aujourd'hui, ne m'interrompez plus...
— Poursuivez lentement, je vous en supplie ; j'écoute de toutes mes oreilles. *
— Le résultat produit par les colonnes
i (>6 LES ÉTAPES
infernales de Turreau fut ce qu'on devait en allendre, c'est-a-dire qu'il contraignit les paysans, restés jusqu'alors inoffensifs, a prendre, sous peine d'être broyés dans une neutralité impossible, une part active et désespérée à la lutte.
A partir de ce moment les revers qui nous assaillirent furent tels que les représentants envoyés par la Convention durent, en présence des déplorables effets obtenus par la violence, changer de système et en venir aux moyens de conciliation et de douceur.
Ils proclamèrent un semblant d'amnis-
d'un VOLONTAIRE iGl
tie, et promirent un généreux et complet oubli du passé a lous ceux qui feraient leur soumission a la République.
Les victimes, heureusement pour elles, ne crurent pas à cette prétendue et subite bonté de leurs bourreaux, et restèrent sous les armes. Bien leur en prit, je vous le répète, de leur salutaire défiance, car voici une lettre toute récente datée du 5 thermidor dernier, que Carnot adressa au nom du Comité de Salut public aux repré- •sentants du peuple a Niort :
« Nous vous envoyons, chers collègues, » une lettre des membres de la commis-
i 8 LES KTAI'ES
» sion militaire, séant a l'île Noinnou- » tiers, par laquelle vous verrez a quels » excès de malveillance est porté l'abus » d'une proclamation faite par les agents
^' » préposés a la surveillance de la récolte. » Oîi donc a-t-on pris que le gouverne- > ment voulait faire grâce aux auteurs, » fauteurs et instigateurs des outrages ï faits à la représentation du peuple dans » la Vendée? Hâtez-vous, au contraire, » cher collègue, de livrer au glaive ven-
0 » geur tous les promoteurs et chefs de
» celle guerre cruelle, et que les scélérats » qui ont déchiré si longtemps les en- » trailles de leur mère reçoivent enfin le > prix de leurs forfaits. Ce serait aban- »> donner ce pays aux horreurs d'une » guerre nouvelle et la vie des patriotes à
d'un volo-ntaire 169
» la merci des brigands, que d'user enj» vers ceux-ci d'une indulgence absurde » et meurtrière. Vous voudrez donc bien, » sans perdre un moment, ordonner que
> la justice révolutionnaire reprenne son » cours, et ne pas perdre de vue que nous » n'avons qu'un seul but : celui de ler-
> miner enfin l'horrible guerre de la Ven-
> déc, objet dont on s^écarte par une làj> cbe indulgence. »
Au reste, Carïiot avait bien tort de se préoccuper de l'éphémère indulgence de ses collègues, car voici une dénonciation . parfaitement officielle, signée par le citoyen Moitard, maire ; Delaunay, officier municipal, et soixante patriotes, qui a
été envoyée, de Luçon, au conventionnel Ingrand, et qui prouve de quelle façon les généraux républicains travaillaienf aleur prétendue œuvre de corcilialion. Je cite (il ici texiiiellement cette pièce authentique et curieuse :
« Le 10 juillet, a quatre heures dusoir, » 01 est parti de Montargis avec une co- » Ion ne commandée par le général Hu- » ché, marchant a l'avant-garde ; on s'est » porté sur Vieillevigne 'et de la sur la
> Roche-Servière. Les plaignants ont re- »" marqué sur leur passage une vingtaine » d'individus des deux sexes pris a leur
> ouvrage et tués sur le chemin, sans » compter ceux que les tirailleurs tuaient
d'un volontaire 17l
)j a droite et à gauche, au mépris des pro- » cla mations dont ils étaient porteurs et » sans doute par les ordres de Huche. Le » i 7, a quatre heures du matin, on se re- > met enroule, on arrive au village delà » Bézilière, commune de Legé, où l'on » s'arrête quatre k cinq heures. Tous les » hommes et les femmes mêmes, trouvés » sans armes dans les champs, occupés k » leur ouvrage, y sont égorgés et fusillés. » Le village est entièrement incendié.
» Deux pièces de terre ensemencées en » froment sont livrées aux flammes. On » va bivouaquer dans les landes du Grand- » Luc. On ne rencontre qu'un homme et » une femme fuyant; ils sont fusillés; le » 18, on se porte au bourg de Salignéoù » l'on ne trouve personne. Un village voi-
» sin de Saligné est incendié ; des moii- » tons sont brûlés dans leurs loiis ; on en- » tend beaucoup de coups de fusils k droite j> et a gauche ; on se porte au bourg de » Saint-Denis-la-Chevasse ; on n'y trouve » personne. Huche y fait mettre le feu
> ainsi qu'aux, métairies qui l'environ- » nent. Le 19, on campe dans les landes » de la Marquière, près de Boulogne, plu- » sieurs cultivateurs trouvés cachés et » sans ai'mes, les uns en chemise, les au- » très eu gilets, presque tous a leurs tra- » vaux, sont amenés au général Huche et » fusillés sur-le-champ par ses ordres. Le
> général Ferrand, témoin de ces massa-
> cres, fait des représentations a Huche, ï qui répond : « Je le veux, moi! » Cepen-
d'un volontaire . 473
» pendant, plusieurs femmes sonl épar- » ûnées.
)) Le 20, on passe parle village de l'Or- » sière, où un homme et une femme sont ï tués dans une maison, et on se rend a » Poiré, oîi on rencontre les brigands, t Ceux qui accompagnaient vingt-cinq ï voitures chargées de iirains, farines et » effets, sont tués. Soixante femmes et » enfants sont conduits a Paliuau.
» Le 21, les plaignants ont quitté la co- » lonne et se son rendus à Luçon avec le » général Ferrand. Ils ont remarqué que » depuis Montaigu jusqu'à Paliuau on a
> horriblement pillé, et que les Iiestiaux » ont été enlevés par ordre de Huche. »
— Vous voyez, dit le lieutenant, après que j'eus pris connaissance de cette dénonciation qui présentait sous un jour si singulier et si lugubre la façon dont les généraux, républicains comprenaient et exerçaient la clémence; vous voyez que, comme je viens de vous le dire, les Vendéens ont eu parfaitement raison de ne pas se fier aux promesses qu'on a faites, de conserver leurs armes elde continuer les hostilités. A présent, pour résumer en peu de mots l'état actuel des choses, il me reste à ajouter que le général Vimeux, qui commande en ce moment en chef l'ar-
d'un VOLONTAIRE i75
mée de TOuest, se trouve paralysé entre les mesures conciliatrices que son caractère honorable, bienveillant et son esprit clairvoyant lui conseillent, et la désobéissance et les instincts sanguinaires des généraux qui sont sous ses ordres ; qu'il est par conséquent a peu près certain qu'il ne prendra aucune mesure réellement salutaire, ne frappera aucun coup décisif, et laissera les choses dans le même état.
Le système de la guerre est cependant changé en ceci, qu'au lieu de sillonner le pays de colonnes mobiles, on a élabli sur les points les plus importants de la Vendée des camps permanents et retranchés. Quel est, selon moi, le meilleur de ces deux
sjslèmes? me demanderez-vous. A cela je vous répondrai que ni l'un ni l'aulre ne valent rien, car je ne reconnais, moi, qu'un moyen efficace pour pacifier la Vendée : la force unie a la bonne foi, et la clémence.
— Je vous remercie infiniment des détails que vous avez bien voulu me donner, répondis-je aujeuneolficier; grâcea votre complaisance, je connais aujourd'hui la guerre de la Vendée, comme si je l'avais faite, moi-même...
^- Ce que l'on vous raconte, quelque véridique que soit le narrateur, ne peut
d'un volontaire i 77
jamais remplacer la réalité et l'expérience, dit le lieutenant en m'interrompant. Je \ous ai parlé des cris que poussent les Vendéens en marchant an combat : eh bien, vous verrez que la première fois que vous entendrez ces cris,^ vous éprouverez la même surprise, pour ne pas dire le même saisissement, que si l'on ne vous eût pas averti ! N'oubliez pas surtout, si jamais vous tombez, a la suite d'une em- ])uscade, au pouvoir de l'ennemi, que vous serez infailliblement fusillé; par. conséquent ne vous rendez jamais. Dans les premiers temps de la guerre, les Vendéens se contentaient de tondre un côté de la tète de leurs prisonniers afin de les reconnaître s'ils reprenaient les armes contre eux ; mais, comme après chaque nouni 12
veau combat, ils retrouvaient parmi leurs prisonniers la plupart de leurs tondus, ils finirent par fusiller tous ceux dont ils s'emparèrent.
Aujourd hui, je ne saurais trop vous le répéter pour voîre gouverne, c'est un usage loLit a fait reçu des deux côlés, de ne jamais faire de prisonniers!
Mais voila la nuit qui s'avance et je dois partir demain au point du jour : permettez-moi de prendre congé de vous et de reposer un peu.
Ce ne fut pas sans l'avoir remercié vi-
d'un VOLONTAIRE 479
■vement de nouveau que je me séparai du jeune officier. Quatre jours plus tard, j'arrivai vers le milieu de la journée a Nantes.
Mon premier soin fut de me rendre à l'état-major de la place, pour y présenter ma feuille de route et demander un billet de logement. Je dois avouer au lecteur que l'idée de tenir garnison a INantes me souriait énormément, et que j'étais résolu a tenter l'impossible pour obtenir cette résidence.
Quel fut donc mon désappointement , lorsque le commissaire de guerre me dé-
Clara que Nantes, depuis peu, avait cessé de faire partie de l'armée de l'Ouest, et qu'il me signa ma feuille de route pour le camp de la Roullière.
Le lendemain matin, au point du jour, je me mis en marche à la suite d'un corps de gardes nationales nantais, pour ma nouvelle destination.
CHAPITHE XXIX
Le campde laRouUière, établi d'après le nouveau système d'occupatiou, qui avait reui placé celui des colonnes mobiles, était situé entre le Lognin et la Sèvre-Nanlaise, et coupait la route de Montaigu.
i82 LES ÉTAPES
Ce camp, qui occupait un espace d'environ une 1 eue, était éloigné à peu près du double de cette distance de Nantes, dont il représentait pour ainsi dire le grenier d'abondance. Rien de curieux et de pittoresque comme le spectacle qui s'offrit à mes regards lorsque j'arrivai. Des baraques de toutes les grandeurs s'élevaient sans ordre de tous côtés, dans un pêlemêle peu symétrique.
Au milieu de ces baraques qui rappelaient assez les tréteaux d'une foire, j'aperçus une foule déguenillée de soldats dont les uns se promenaienten compagnie de femmes, les autres s'occupaient a faire cuire leur repas du jour ; je ne dois pas
d'involontaire 185
cacher que l'impression première que produisit sur moi la vue de mes nouveaux compagnons d'armes ne leur fut pas favorable : ils avaient plutôt l'air de bandits que de soldats.
Parmi les uniformes de la ligne, j'avisai une assez grande quantité d'habits de gardes nationaux.
— Puis-je vous demander, sans indiscrétion, dis-je a l'un de ces derniers, comment il se fait que vous vous trouviez en si grand nombre dans le camp de la Roullière?
— Nous venons ici pour donner la
^4 LliS iTArhS
chasse aux brigands qui rôdenl dans les environs de la Sauvagère , village qui borde la lande de Bouaine, me réponditil; nous avons fusillé avanl-bier trois de ces misérables que nous avions faits prisonniers...
— Après un combat acharne , sans doute ?
— Au contraire, sans aucune résistance. Ces brigands, pour mieux abuser de notre bonne foi, et nous lrom])er avec plus de facilité, n'avaient pas d'armes sur eux et affectaient de s'occuper des travaux de la terre. Nous ne nous
d'ln volontaiue 185
sommes pas laissés prendre a ce grossierpiége, et nous les avons passés par les armes.
Le garde national achevait de me faire cette réponse avec un sang-froid plein de naïveté, lorsque je vis passer près de moi un capitaine de la ligne. Je m'empressai de courir a sa rencontre.
— Capitaine, lui dis-jeen le saluant, seriez-vous assez bon pourm'indiqueroùse trouve rétat-major du camp?
— Est-ce que vous êtes des nôtres ? me
demanda le capitaine en caressant sa moustache.
— Oui, capitaine, voici ma feuille de route.
- Voyons, me di(-il. Tiens, ajouta-t-il, vous faites partie de ma compagnie! Avezvousdéjk vu le feu?
— Certes, capitaine, j'ai fait la guerre a la frontière.
Ah ! tant mieux! j'aurai au moins un
d'un volontaire ISÎ
liomme dans ma compagnie sur qui je pourrai compter.
— Comment cela, capitaine, les troupes républicaines sont-elles donc tellement peu aguerries, qu'elles n'osent soutenir le choc de paysansignorantl'artdela guerre et mal armés ?
— Les troupes républicaines sont les meilleures du monde entier, me réponditil, niais les volontaires forcés que je commande ne sont pas des soldats. La plupart des pères de familles, qui ont été engagés pourquize jours, un mois, six semaines, demandent a cor et a cri qu'on leur
rende la liberlé, et Iremblent sans cesse a l'idée que leurs femmes pourraient devenir veuves. Vraiment, si cela ne dépendait que de moi, il j a longtemps que je me serais défait de tous ces lièvres enrégimentés î
Pendant que le capitaine me parlait, je l'examinais avec une curiosité dont il était certes di^ne. Qu'on se représente une figure balafrée en croix par deux énormes coups de sabre ; figure maigre, jaune, osseuse, au deux tiers cachée par d'énormes moustaches, et soutenue par un cou long et décharné outre mesure.
Le reste de son corps, en parfaite har-
d'un volontaire 180
nionie avec sa tête , présentait une maigreur de squelette ; toutefois on comprenait, a la façon dont le capitaine faisait résonner le sol sous son talon nerveux, qu'il devait être doué d'une force musculaire peu ordinaire.
Quant a la toilette du capitaine, je renonce à en faire la description. A part son épaulelte qui constatait son grade, rien n'indiquait certes en lui un officier. Cet homme devait appartenir a la Bohême.
— Adjudant, mon ami, me dit-il en me désignant une haraqne assez proprement construite et d'une apparence beaucoup moins misérable que les cahutes qui l'en-
touraient, voici l'état-major. Une fois ta feuille de route visée, si tu veux venir manger un morceau et boire une bouteille de vin avec moi , tu me feras plaisir. Tiens, voici où je demeure. Si tu ne me tiouvais pas, — car j'ai encore une course a faire, — tu dirais k mon soldat de venir m'avertir.
— J'accepte votre aimable invitation avec reconnaissance, capitaine, lui repondis-je ; puis-je vous demander votre nom ?
— On m'appelle Cherche-à-manger^ et tout le monde me connaît^ me répondit-il,
d'un volontaire \9\
en më tournant le dos et en s'éloignant à grands pas.
Cette réponse du capitaine me surprit a un tel point que je reslai l'air ahurri et la bouche béante, sans songer à courir après lui pour lui demander s'il avait voulu s'amuser a mes dépens, ou s'il s'était exprimé sérieusement.
J'allais me diriger vers la baraque occupée par l'élal-major du camp, lorsque j'avisai, k quelques pas de l'endroit oîi je me trouvais, un vieux sergent qui semblait suivre avec un intérêt soutenu la cuisson d'un magnifique et appétissant gigot de
mouton embroché avec un sabre, el soutenu par quatre bâtons fixés en croix dans la terre.
— Serprent, dis-je au vieux soldat, connaissez-vous le capitaine Cherche-à-Man-
ger?
Le sergent me regarda avec de grands yeux étonnés.
— Parbleu ! je crois bien, me répondit- ■ il. Qui est-ce qui ne connaît pas Gherche-
h-manger ?
d'un volontaire 103
— Moi, sans doute, puisque je vous interroge sur son compte.
Alors ça prouvé que vous ne faites pââ partie depuis longtemps de l'armée de l'Ouest.
— En effet, je suis arrivé aujourd'liui; mais je vous en prie, sergent, apprenezmoi si ces mots de « Ctierclie-a-Manger » représentent, comme je le suppose, un sobriquet ou un nom propre.
— Dame ! ça ne me regarde pas et je l'ignore; je sais qu'on n'appelle pas le ca-
i 5)4 LES ÉTAPES
pitaine autrement, et je ne me suis jamais inquiété si c'était son vrai nom. Pourtant, en y réflécliissant, a présent, je crois que c'est un nom de guerre, car le capitaine est le plus rude mangeur qui soit peut-être au monde.
Il ne ferait qu'une bouchée de ce beau gigot que vous me voyez la. Oui, c'est probablement a son appétit phénoménal qu'il doit de s'appeler ainsi!... Au reste, c'est un rude gaillard et un fameux militaire. Il a tué de sa main et fait fusiller plus de brigands qu'il n'a de cheveux sur la tête !
C'est peut-être le seul de nos ofQciers qui ose s'aventurer, avec de faibles patrouilles,
d'un VOLONTAIRE 105
a travers le pays! 11 est si malin et il connaît si bien et le terrain et la façon de combattre des brigands, qu'il n'a jamais encore été fait prisonnier! 11 commande en ce moment les volontaires du camp de la RouUière.
- — Ces volontaires sont-ils nombreux ?
— Environ deux cents! si vous êtes désigné, adjudant, pour faire partie de ce corps, permettez-moi de ne pas vous féliciter...
— Ces volontaires sontdonc de mauvais soldats?
— Eux! ce ne sont pas du tout des soldats, me répondit le sergent en levant les épaules d'un air de pitié.
— Que sont-ils donc ces volontaires?
— DesépouK inconsolables qui pleurnichent en songeant a leurs moitiés ; des marchands de cotonnades ou des épiciers qui soupirent après leur comptoir; des gamins a peine sortis de l'école... des tout ce que vous voudrez, en un mot, excepté des militaires ! Je ne conçois vraiment pas a quoi les représentants du peuple songent en nous embarrassant de ioiites'ces nullités qui sont incapables de rendre le
d'un YOLONTAIUE
moindre service , et qui consomment le quart de nos provisions de bouche. S'il ne se trouvait pas dans le camp de la Roullière environ six cenls et quelques hommes de ligne, avant quarante heures, il serait au pouvoir des brigands.
— Quoi ! le camp de la RoulUere, qui me paraît occuper près d'une lieue d'étendue, ne renferme environ que six cents hommes de troupes régulières! dis-je au sergent ; mais ou ces forces sont inffisantes pour le garder, et alors nous courons les plus grands dangers, ou bien si elles tiennent les brigands en respect, il faut alors que ces derniers soient peu a craindre, et nos chefs ont tort de ne pas nous lancer a leur poursuite.
i 9cî LES ÉTAPJiS
Le vieux serg^ent m'avait écouté en sou" riant d'un air narquois.
- Cependant, me répondit-il, lorsque j'eus cessé de parler, sauf le respect que je dois à votre frrade, permettez-moi de vous faire observer que vous ne savez pas ce que vous dite». Au reste, tous ceux qui nous arrivent, soit de Paris, soit des armées de la frontière, ont la manie de vouloir ju^er du premier coup d'œil la guerre de la V'endée, et c'est alors parmi eux li qui déraisonnera le mieux. Sachez donc, pour voire gouverne, que les brigands, si hardis et si entreprenants dans une bataille rangée, se laissent arrêter par les moindres fortilicalions. Le fossé qui en-
d'un volontaire ili9
loure le camp suffit pour les tenir en respect et les empêcher de tenter un coup de main.
— Vous pouvez avoir raison, répondisje d'un ton piqué au vieux sergent, toutefois, et malgré votre expérience , je ne partage pas votre opinion. Il me semble impossible que les brigands qui sont, d'après votre aveu, si entreprenants et si hardis dans une bataille, se laissent épouvanter par la vue d'une palissade et d'un fossé. Que leur tactique soit de reculer devant des fortifications, c'est possible, mais je n'accepte pas d'autre explication, et je reste plus convaincu que jamais qu'il est imprudent de laisser la garde de ce
camp a six cents hommes de ligne et deux, cents volontaires.
Après avoir fait cette réponse d'un ton digne, je m'éloignai du sergent-rôtisseur, qui, soit dit en passant, ne me parut pas avoir un grand respect pour la hiérarchie, et je me dirigeai vers l'état-major où je fis viser ma feuille de route pour constater mon arrivée.
Libre de tous soins, je songeai alors a rejoindre le capitaine Cherche-a-Manger ; seulement, comme j'avais oublié la baraque qu'il m'avait désignée comme étant sa demeure, je m'informai auprès du pre-
d'lN VOhONTAIUE 201
mier soldat que j'aperçus, et qui me l'indiqua aussitôt. Je restai persuadé que le vieux sergent, en me van tant la popularité ou, si l'on aime mieux, la célébrité dont jouissait le capitaine, n'avait rien exagéré.
Cherche-a-Manger était sur le seuil de la porte de sa cabane lorsque j'arrivai; en me voyant, il s'empressa de venir a ma rencontre, et me saisissant par le bras:
— Allons, lambin, dépêchez-vous, me dit-il en m'entraînant avec lui, je suis à jeun depuis plus de deux heures, et je meurs de faim.
Cinq minutes s'étaient a peine écoulées que j'étais assis devant une table couverte d'énormes tranches de viande froide, de jambons et de nombreuses bouteilles de vin.
La prodigieuse facilité avec laquelle le capitaine fit bientôt disparaître une partie des mets et des boissons placés sur la table me rappela mon pauvre ami Anselme, et m'arracha un soupir de regret. Quelle lutte homérique eut été celle de mon ancien compagnon d'armes et de mon nouvel liôte ! Le verre et Ja fourchette en main, ils eussent certes tenu tête à eux. deux a une compagnie entière de grenadiers à jeun.
d'un volontaire ' 203
— Eh bien! adjudant, nie dit Cliercheà-Manger lorsque, — je n'ose dire sa faim, car cet homme devait toujours avoir faim, — mais lorsque sa voracité fut un peu calmée, comment trouvez-vous l'ordinaire du camp ?
Si celte profusion de plats et de bouteilles constitue votre ordinaire, je dois avouer qu'il estdii,me d'un Gargantua.
— Le fait est que nous serions injustes de nous plaindre. Nous nageons , grâce aux brigands, dans l'abondance.
20 i LESÉTAPÎvS
— Comment cela, grâce aux brigands?
Est-ce que ce S3nl les Vendéens qui pourvoient avec une telle générosité a vos besoins?
— Oui, adjudant, eux-mêmes. Prétendre a présent que cette générosité est de leur goiit, cela serait mentir. Au contraire, il n'y a rien au monde d'avare et de mesquin comme les brigands ; seulement, grâce a nos mousquets et a notre courage, nous nous emparons de tout ce qu'ils possèdent.
Voila pourquoi l'abondance règne ici.
I) LX VOLONTAIRE zUO
Vous ne sauriez vous imaginer quelles magnifiques trouvailles certains de nos camarades ont faites dans les fermes. Les brigands ont l'habitude d'enfouir leur argent en terre. Quand on tombe sur un de ces nids, je vous promets que Ton ne perd pas son temps. Le camp de la RouUière renferme de très grandes richesses.
Au sortir de table, le capitaine, après un moment d'hésitation, me proposa, moyennant un prix assez raisonnable qu'il me fixa, de me pientlrc en pension. .le m'empressai d'accepter.
— Capitaine, lui dis-je au moment de
m'en aller, voulez-vous me permettre de vous adresser une question indiscrète, et a laquelle personne n'a pu encore me répondre d'une façon catégorique, sur une chose qui excite vivement ma curiosité?
— Vous êtes un mauvais mangeur, mais vous me semblez un bon garçon, me répondit-il ; parlez sans crainte de m'offenser, personne n'est avec les amis moins susceptil>le que moi. Quelle est celte question ?
— Je voudrais bien savoir, capitaine, d'où vous vient le nom de Cherche-à-
Manger ?
d'un volontaire "iOl
— De ce que toutes les fois que je suis chargé de commander une expédition, je dis à mes hommes pour les enthousiasmer : « Mes amis, allons chercher a manger! » Je suis à présent tellement hahitué a mon sobriquet, que j'ai a peu près oublié mon véritable nom. Au reste, les généraux ne me désignent plus dans leurs rapports que par « le capitaine Gherchea-Manger ! » et le payeur se refuserait a me remettre ma solde si je signais mon reçu autrement.
— Merci, capitaine, de votre explication, et au plaisir de vous revoir. Ah ! a propos, a quelle heure dois-je venir prendre mes repas?
— A l'heure que vous voudrez. Je suis toujours a table.
J'appris en quittant ce singulier personnage que le commandant en chef de l'armée de rOuesl, le général Vimeux, venait d'être rappelé. On annonçait comme devant le remplacer le général Alexandre Dumas. Un officier qui avait servi sous ses ordres, et qui le connaissait beaucoup personnellement, nous fil du général un éloge pompeux. « C'est, nous dit-il, un véritable paladin des temps fabuleux égaré au XVIII^ siècle. Doué d'une force herculéenne, d'une intrépidité surhumaine et d'un merveilleux sang-froid, il vous fait comprendre quand il charge sur l'ennemi
d'un volontaire 901)
les exploits merveilleux des hauts barons de Charlemagne. Pioland moderne, il ne le cède en rien au héros des plaines de Pioncevaux. »
Pour en finir avec cette individualité si pleine d'originalité du général Dumas, que je regrette, les événements ne m'ayant jamais mis en rapport avec lui, de ne pouvoir reproduire dans le cours de ces mémoires, je dois ajouter qu'à la suite d'un second mariage contracté par son père, le marquis Davis de la Pailleterie, ancien aide-de-camp du maréchal de Richelieu et commissaire général de l'artillerie sous Louis XVI, le jeune Alexandre s'engagea
en 1784 comme simple soldat dans le ré- 111 n
giment de la reine. Sept ans plus tard il était général de division.
Le général Alexandre Dumas eut le noble courage, — bien supérieur à mes yeux a celui qu'il est du devoir de tout militaire de montrer sur le champ de bataille, — de flétrir énergiquement les moyens horribles employés jusqu'alors pour soumettre la Vendée. Il donna bientôt sa démission, en l'accompagnant de ces mots dignes de prendre place dans la postérité : « Je demande à servir comme simple soldat dans une armée oîi l'on puisse faire des prisonniers. >
Quelques jours auparavant, Savary,
d'un VOLONTAIRE 211
après lui avoir décrit les abominables excès commis par les colonnes infernales de Turreau :
— Qu'eussiez-vous fait, général, si de pareils ordres vous eussent été intimés? lui demanda-t-il.
— Si je m'y étais cru obligé, répondit Dumas, je me serais fait sauter la cervelle.
Or, comme ce que le général disait, il le faisait, ces paroles me semblent plus glorieuses encore pour sa mémoire qu'une éclatante victoire remportée sur l'ennemi.