CHAPITRE XXX
Ce fut le 17 septembre que le général Dumas arriva dans l'Ouest, pour remplacer dans le commandement en chef son collègue Vimeux, destitué le 17 août.
2i 4 LES ÉTAPES
A présent je dois rétrograder de quelques jours dans mons récit, car lorsque je fis la connaissance du capitaine Cherchea-Manp^er, fnous étions au "2 septembre, et de cette époque au 17 courant, je devais être témoin d'un événement fort grave, et qui mérite, certes, d'être raconté.
Nous étions le 8 septembre. Depuis une semaine que je me trouvais au camp de la Roullière, je commençais a m'accoutumer à ma nouvelle vie militaire et a prendre en patience ma position qui réellement n'avait rien de l)ien pénible. Des recrues que j'instruisais tant bien que mal, plutôt mal que bien, des patrouilles a faire dans l'intérieur du camp, la conversation cri-
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blée d'anecdotes du capitaine Cherclie-a- Manger, et enfin quelques escapades a Nantes que je me permeltais incognito, remplissaient assez agréablement mon temps.
Sans des expéditions dans les campagnes que la garde nationale nantaise dirigeait chaque jour de notre camp, qui lui servait de point d'appui et de ralliement, il m'eût été parfaitement possible d'oublier que je faisais partie de l'armée de l'Ouest. Toutefois, sans en arriver a une conviction aussi agréable, je commençai bientôt a me rassurer complètement, et je restai fermement convaincu que celte guerre de la Vendée, si terrible vue de
loin, avait été de i^eaucoup exagérée et ne présentait pas le caractère de gravité et d'acharnement qu'on lui attribuait.
De temps en temps, il est vrai, il était bien question de Charelle, mais on le représentait toujours soit comme étant a la veille d'être pris, soit comme opérant a une grande distance de notre camp. Le nom du terrible général qui, pendant les premières nuits de mon arrivée, avait pesé si péniblement sur mon sommeil, ne me causa donc plus, après une semaine, aucune émotion a entendre prononcer; j'en arrivai même à croire que ce Cbarette si redoutable et si redouté ne devait son immense réputation qu'a l'exagération
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calculée des généraux, chargés de le poursuivre.
Le 8 septembre, vers les quatre heures de l'après-midi, je sortais de table après avoir fait si consciencieusement honneur aux vins du capitaine, mon hôte, que j'étais, sinon ému, du moins fort gai. Je proposai a Cherche-a-Manger une promenade a travers le camp : il accepta.
— Je parierais volontiers, cher ami, me dit-il en passant son bras sec et nerveux sous le mien, je parierais volontiers un bœuf contre une poule que si l'on vous demandait en ce moment de faire une ex-
pédilion dans l'intérieur du pays, d'aller, par exemple, d'ici a Fontenay, vous accepteriez sans hésiter ?
— Le fait est, lui répondis-je, que mon inaction commence à me peser. Je ne serais pas fâché de voir un peu de près ces Vendéens, que l'on m'a représentés comme si terribles et qui pourtant ne se montrent jamais.
Cherche -a-Manger, en m'enlendant m'exprimer ainsi, secoua, a plusieurs reprises, sa tète d un air narquois.
— Quoi ! continuai-je, conti*arié par
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cette marque tacite de doute ou d'improbalion, voudriez-vous aussi essayer de me prouver que les brigands sont a la bauleur de leur réputation I Je vous préviens qu'autant j'ai été crédule jadis, autant je suis devenu aujourd'hui sceptique.
— Attendez donc au moins avant de formuler une opinion aussi tranchée, me répondit enfin Cherche-à-Manger, en accompagnant ces paroles d'un singulier sourire, attendez donc au moins que vous vous soyez trouvé face a face et en ligne avec les brigands. Personne ne déteste plus que moi ces enragés et n'éprouve un plaisir tel que je le ressens à les hacher a coups de sabre, mais ma liaine ne m'em-
pêche pas de reconnaître et d'avouer qu'ils se battent admirablement bien.
— Bah ! laissez-moi donc tranquille avecvos exagérations, capitaine, m'écriaije. Vous voulez tout bonnement, en grandissant le courage de vos ennemis, augmenter votre gloire. Je vous dis et je vous répète, moi, que si ces Vendéens n'étaient pas, comme ils le sont, des lâches, ils auraient depuis longtemps déjà attaqué notre camp, défendu seulement par huit cents hommes de troupes, y compris deux cents de la réquisition.
Voyant que Cherche-'a -Manger ne me
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répondait pas, je me retournai de son côté. Le col et les oreilles tendues, les yeux démesurément ouverts, le capitaine semblait explorer l'horizon avec une attention inquiète.
— N'apercevez-vous point la, devant nous, aux dernières limites que peut atteindre la vue, comme un tourbillon de poussière? me demanda-t-il vivement et en coupant court a la conversation.
— Oui, en effet , vous avez raison, répondis-je après avoir regardé dans la direction qu'il me désignait. Est-ce que les brigands voudraient donner un démenti
222 lesétapKs
à la mauvaise opinion que je viens d'émeltre sur leur compte, ajoutai-Je en souriant, car il me semblait de toute impossibilité que les Vendéens osassent nous attaquer en plein jour, et l'air effaré de Cherche-a-Manger me paraissait tout à fait hors de propos.
— Venez, me dil-it, sans répondre a ma question et en doublant le pas, cette poussière, qui indique l'approche d'un corps de cavalerie, m'inquièle d'autant plus, que nous n'attendons, si je ne me trompe, aucun renfort aujourd'hui.
— Bah! c'est un détachement de la
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garnison de Nantes qui vient chercher du blé, répondis-je toujours plein de sécurité.
— Au fait, c'est possible! N'importe, avançons.
Nous trouvâmes, en arrivant, dix minutes[[plus tard, à la droite du camp du côté de Montaigu , un détachement d'un bataillon de réserve , Cherche-a- Manger, quittant alors mon bras, courut vers un lieutenant qui, la pipe à la bouche et les bras croisés derrière le dos, se promenait philosophiquement devant le front des troupes.
â24 LES ÉTAPES
— LieutenaDt, lui dit-il vivement, où est votre commandant?
— A Nantes, capitaine, avec l'étatmajor.
Vous êtes le seul oiîicier ici?
— Le seul , capitaine , ce qui ne me rend pas plus occupé pour cela! Mais a quoi bon ces questions, je vous prie?
— Quel est le nombre d'bommes du bataillon de réserve dont vous disposez en
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ce moment? reprit toujours, avec une vivacité croissante, ChercIie-a-Manger, et sans répondre au lieutenant.
— Cent douze hommes, capitaine.
" — C'est bien. lîàtez-vous de leur faire prendre les armes.
L'oiïicier, à l'air dont parlait Cherchea-Manjj:er, comprit qu'il devait se hâter avant tout d'obéir. Il s'empressa donc de faire exécuter le mouvement ordonné. En moins de cinq minutes, les cent douze hommes du bataillon de la réserve, ali-
"tlQ LES ÉTAPES
iinrs dans un ordre parfait, proscnlaiont une ligne de baïonnettes étincelantes. Le tourbillon de poussière augmentait de pins en plus de densité.
Cherche-a-Manger se mit alors li expliquer au lienlenant le snjet de ses craintes, mais, aux premiers mots qu'il pronon(;a, le lieutenant l'interrompit en souriant, et d'une voix oîi perçait une nuance involontaire et presque imperceptible de moquerie :
— Je m'étonne, capitaine, lui dit-il, que vous, que l'on cite a trente lieues a la rode comme étant celui de tous les ofïi-
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ciers qui connaisse le mieux la guerre de la Vendée, vous vous soyez laisse aller a un pareil mouvement d'inquiétude.
Vous ne devez pas i^morer que les brigands n'attaquent jamais les camps défendus par des retranchements...
— Si vous me connaissez si bien, citoyen, s'écria Gherche-k-Manger en fronçant les sourcils et en interrompant le lieutenant, vous devriez savoir que j'ai les observations, surtout quand elles viennent d'un inférieur, en horreur.
— Je regrette, capitaine, de vous avoir déplu, se hâta de reprendre le lieutenant
avec une déférence qui me parut venir plutôt de la crainte que lui inspirait le caractère de Gherche-a-Manger que de la différence de grade qui existait entre eux deux, si je me suis permis de plaisanter, c'est que j'étais averti de l'arrivée d'une colonne expéditionnaire qui doit nous arriver aujourd'hui de Montaigu.
— Et que ne disiez-vous cela tout de suite, s.... n..! En effet, j'aperçois les uniformes des hussards !
Et, à environ cinq cents pas en avant du camp, l'on voyait un détachement de hussards républicains s'avançant au petit Irot.
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— Continuons noire promenade, me dit brusquement Cherclie-ù-3ianger, honteux de sa méprise.
— Vous voyez, capitaine, que vous faisiez trop d'honneur aux brigands, en leur supposant l'ardeur de nous attaquer en plein jour, lui répondis-je.
Gherche-a-Manger ne me répondit pas; mais il accéléra le pas en se dirigeant du côté opposé a celui par où venaient les hussards, probablement afin de ne pas apercevoir davantage le détachement républicain qui venait de l'induire si grossièrement en erreur.
A peine avioos-nous fait cent pas, lorsque des cris aigus de détresse et de douleur nous firent retourner la tête.
Nous aperçûmes les prétendus hussards républicains qui sabraient avec fureur les troupes du bataillon de la réserve, déjà mises en fuite.
A ce spectacle aussi terrible qu'inattendu, je sentis mon sang se glacer dans mes veines et mes jambes se dérober sous moi.
Eh bien! me dit Cherche-a-Manger d'un
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air ravi, m'étai-je trompé? Ne perdons pas de temps, courons, courons réunir des troupes !
Le premier mouvement de la surprise passé, je pris un élan désespéré et je m'élançai dans la direction opposée a celle que suivait l'ennemi. Quelque rapide que fût ma course, je n'entendais pas moins retentir derrière moi les cris des blessés qui tombaient sous le sabre des Vendéens.
Comment peindre a présent l'incroyable confusion qui régnait dans le camp. Nos liommes surpris, désarmés au milieu de
leurs occupations et de leurs loisirs, en proie a une panique sans nom, se précipitaient les uns sur les autres sans savoir ce qu'ils faisaient, et augmentaient ainsi le danger de notre position.
Ce fut bientôt un sauve qui peut général : les soldats qui, par hasard, se trouvaient avoir leurs fusils, au lieu de s'en servir pour arrêter l'ennemi, les dirigèrent contre leurs propres camarades afin de se frayer un passage.
Il me faudrait l'aide d'un pinceau, un grand talent d'artiste, et encore ma tache serait-elle probablement au-dessus de mes
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forces, pour rendre la scène de terreur, de désolation et de lâcheté qui suivit la surprise de notre camp par les Vendéens.
Un seul homme peut-être, parmi nous, se montra a la hauteur du danger ; je veux, parler du Capitaine Cherche-a-Manger.
Se jetant au devant des fuyards, et essayant de les arrêter, il fit tout ce qui était humainement possihle de faire pour organiser la résistance ; ses efforts n'ahoutirent a rien. Quant a moi, je n'hésite pas a déclarer, avec ma franchise hahiluelle, que j'éprouvai un vif mouvement de joie , lorsque, après avoir traversé le fossé qui entourait le camp, je me trouvai en pleine
campagne. Aucun obstacle ne s'opposant plus a ma fuite, je redoublai de vitesse : en moins de dix. minutes je franchis une demi-lieue de distance ; puis enfin, haletant, les jambes tremblantes et la respiration oppressée, je m'arrêtai pour reprendre haleine.
— Permettez-moi de vous complimenter sur la force de vos jarrets, me dit Cherchea-Manger, que j'aperçus, en me retournant à sa voix, planté droit devant moi au port d'armes. Tu Dieu! j'ai vu le moment où je ne pourrais plus vous suivre: pourtant, je cours a peu près aussi vite qu'un lévrier.
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— Ah ! quel affreux malheur, capitaine!
— De quel malheur parlez-vous ?
De la surprise de notre camp.
— Bah ! cet événement ne mérite pas la peine qu'on s'en préoccupe. J'en ai vu bien d'autres depuis que je guerroie en Vendée. Eli bien ! cher ami , ajouta Cheche-a-Manger après un moment de silence, en reprenant le port a'arme et en me saluant de nouveau d'une façon ironique; eh bien! les brigands vous sem-
blent-ils toujours des ennemis insigni(ianîs et que l'on doive dédaigner? Celte pelite alerte ne vous fait-elle pas revenir sur leur compte? ne commencez-vous pas a les prendre au sérieux?
— Pouvez-vous, capitaine, plaisanter dans un pareil moment! Voyez donc cette fumée qui s'élève en noirs tourl)illons dans la direction du camp.
— Oui, les brigands s'amusent a incendier nos tentes! Ils auront beau faire, ils ne prendront jamais complètement leur revanche ! J'ai pour ma part brûlé plus de quarante fermes, et je ne vous cacherai
pas que ce souvenir m'est en ce momentci précieux, il m'aide a supporter avec
philosophie la perle démon bagage!
Mais écoutez! n'entendez-vous pas comme qui dirait le bruit produit par un bataillon en marche?...
— Oui, parfaitement , répondis-je en baissant la voix, tandis que Cherche-a- Manger, son oreille placée contre le sol, essayait de s'assurer de la nature de ce bruit qui de seconde en seconde augmentait de densitié.
— Ne peut-il pas se faire, capitaine, repris-jc vivement après un court silence.
que ce soit un corps de réserve de Vendéens, qui s'avance après avoir tourné le camp?
— Celte hypothèse me paraît assez vraisemblable.
— Mais, alors, continuai-je en sentant un frisson me passer a travers le corps, nous nous trouverions entre deux, feux !...
— Votre remarque est aussi naïve que Traie, cher adjudant. Oui nous nous trouverions placés ente deux feux !
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« — Et il y a cent a parier contre un que nous serons découverts et fusillés ?
— Vous êtes trop optimiste, et vous voyez les choses trop en beau et comme vous désirez les voir!...
— Comment cela capitaine? expliquezvous.
— Parl)leu, me répondit tranquillement Cherche-a-Manger, il est clair que, si nous sommes pris entre deux feux., nous n'avons pas cent, mais bien mille chances contre une d'être fusillés.
i.ï() LES ÉÏAPE5
— Vous me dites cela avec un sangfroid !
— Faiil-ildonc que je pleure pour vous être agrcdltle? Alion-, brave adjudant, un peu de courage. Puisqu'il n'est pas en iVilre pouvoir de c]ian;:cr notre position, }>renons j)!iiloso]ibiqiiomefit notre parti. Après tout, je vons assure que d'être fusiUJ n'est pas une chose aussi pénible qu'on le pense généralernenl. C'est l'affaire d'une seconde....
— Ainsi vous ne voyez pas un moyen, vous n'avez pas une idée, capitaine, pour é\ iter le danger qui nous menace? reprisje avec angoisse.
d'l'X volontaire 241
— Je vous demaude pardon, me repiMidit-il. j\ii au coniraire une idée qui nous empêchera d'être l'usillés par le? l)riii-ands.
— Que ne le disiez-\ous plus tut I Le temps presse : le bruit augmente, parlez!
— Mon idée est fort sinijde. La^oici:
Nous allons sortir de ce chemin creux et
gagner cette éminence voisine. d"uu il
nous serafaL'ile de nous assurer si le corps
en marche est une colonne de Vendéens
ou de soldats républicains. Si ce sont des
Vendéens, eh bien' alors je vous donne
unjde mes deux pistolets, je^arde laulre, m 16
et no US nous brillons la cervelle ensemble. De cette façon, nous évitons et le déshonneur de tomber vivants entre les mains de ces chiens de royalistes, et la chance d'être mal fusillés... Cela vous va-t-il?
— Gagnons d'abord l'éminence, capitaine, répondis-je en évitant de me prononcer d'une façon plus catégorique sur le meurtrier projet de Cherche-a-Manger, projet, je l'avoue, qui n'était nullement de mon goût.
— Tenez, voici mon pistolet, me dit-il ; en avant.
CHAPITHK XXM
Non, jamais je n'oublierai la joie immense, folie, délirante que je ressentis lorsque cinq minutes plus tard j'aperçus, en arrivant sur la hauteur, que nous venions de franchir, les uniformes bleus des soldats de la République.
^4i LES ÉTAPES
— Nous sommes sauvés! Di'écriai-je en levant vers le ciel un regard plein de reconnaissance et de larmes.
— Fameux ! se contenta de dire Cherclie-a-Manger en se frollant joyeusement les mains, nous allons taper a notre tour ! Gourons avertir les'camarades.
En moins d'un quart d'heure nous atteignîmes, ruisselants de sueur et épuisés de fatigue, la colonne républicaine. Gherche-a-Manger expliqua en peu de mots au commandant l'événement qui venait de se passer, et ce dernier fit prendre aussitôt a sa troupe le pas accéléré.
d'un volontaire 245
— Je crois qu'il va y avoir motif a rire, me dit Cherche-a-Manger, dont j'avais eu soin de ne pas me séparer. Los brigands occupés a brûler et a incendier notre camp, et ne s'attendant nullement li un retour offensif de notre part, von t être drôlement surpris, et nous en ferons un carnage épouvantable ! Ça sera gai ! ça sera gai !
La colonne républicaine n'était guère plus qu'a une distance d'un quart de lieue du camp Lorsqu'un Vendéen, sortant a environ cent pas devant nous d'un maigre taillis oii il se tenait blotti, s'élança dans la direction de la Roullière.
Cinquante coups de fusil partirent à la
2i6 LES ÉTAPES
fois, mais pas un seul, maliieureusemenf, n'atteignit le brigand.
— Si ce gredin atteint le camp, il va donner l'alarme et cela compliquera de beaucoup notre besogne ! me ditCherchea-Manger, tout en mâchant avec fureur sa moustache ; il n'y a pas a hésiter, coûte que coûte, il faut qu'il reste en route.
Le capitaine, joignant alors l'action a la parole, s'élança a la poursuitedu fuyard; quoique ce dernier eût une avance considérable sur lui, nous acquîmes cependant bientôt la certitude, en voyant la merveilleuse rapidité déployée par Cherche-a-
d'un volontaire 'iïl
Manger, qu'il devait atteindre le Vendéen.
En effet révénement ne tarda pas a répondre a notre attente. Le brigand, comprenant probablement qu'il devait succomber dans cette lutte de vitesse et craignant, sans doute, d'être frappé par derrière, lit subitement volte-face et, épaulant son fusil, mit Cherche-a-Manger en joue.
Un cri de désespoir et de rage retentit d'un bout a l'autre de notre colonne. Ce cri disait assez combien l'on regardait la position de l'intrépide capitaine comme désespérée.
Crainie inutile! au moment même oîi le Vendéen ajusta Cherche-a-Manger, celui-ci se jeta par terre en faisant feu de son pistolet Le Vendéeu tomba. Alors ce ne fut plus un cri de raire. mais bien une immense acclamation de joie féroce qui retentitljusqu'au ciel. La mort de la sentinelle perdue assurait le succès de notre entreprise.
>'otre joie fut de courte durée ; au moment où Cherche-a-Manger se jetait, le sabre a la main, sur son ennemi raincu. celui-ci se releva, et d'une voii retentissante qui parvint jusqu'à nous, malgré la distance : v Voici les bleus I » s'écria- t-il en
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se retournant du côté du camp : garde a vous !
Presque au même instant, le Vendéen, atteint en pleine poitrine par le sabre de notre capitaine, retomba lourdement sur le sol. Hélas! cette mort devenait inutile, car nous aperçûmes alors sortant d'un buisson situé k cinq cents pas au moins de l'endroit oîivenait de se passer cette rapide scène de mort, un second Vendéen, qui prit son élan dans la direction de laRoullière ?
Soldats I s'écria le ccmmandanl de
la colonne, accélérez le pas. Vive la République !
Une demi-heure plus fard nous atteignîmes le camp, — alors livré a l'incendie, — mais il n'était plus temps ! Une fusillade admirablement bien nourrie, qui partit de derrière les relrancbemenls et jeta une vingtaine de nos hommes par terre, nous prouva que nous étions attendus!
Dire ce qui se passa alors ne m'est pas possible, car il y a de ces impressions que l'on ne peut rendre avec l'aide d'une plume, de ces souvenirs qui flottent vi-
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vaces et terribles dans votre esprit, et que l'on est cependant impuissant h formuler.
De toute cette scène de carnage, dans laquelle j'ai dû jouer mon rôle comme un autre, car j'avais pris le fusil d'un soldat tué a mos côtés, et je crois n'êlre pas resté au-dessous de mon devoir, je ne me rappelle que le cri de « Sauve qui peut ! » qui la termina. Ce cri, présent encore à ma mémoire, me reinua jusqu'au cœur, et fit tomber, comme par enchantement, la surexcitation produite, soit par l'odeur de la poudre, soit par l'animation de la lulle ou la vue du sang qui m'avait soutenu jusqu'alors.
Obéissant a l'impulsion générale et suivant l'exemple que me donnaient mes camarades, je jetai mon fusil loin de moi, et pris la fuite. Celle fuite, dont je n'ai gardé qu'un souvenir confus, nous coûta plus de monde que ne nous en avait enlevé la bataille. Ce fut seulement en arrivant sous les murs de Nantes que nous commençâmes a nous reconnaître, grâce au canon de cette ville qui vînt arrêter la poursuite acharnée de l'ennemi.
J'appris le lendemain que le chiffre de nos pertes s'élevait a quatre cents hommes et que nous avions eu affaire à Charetle lui-même.
ô'UN VOLONTAIRE 255
La perte du camp de la Roullière constituait non-seulement pour les armes de la République une espèce de déshonneur, mais elle apportait encore un embarras.
En effet, ce camp, a cheval, je l'ai déjà dit, sur la route de Montaigu, représentait le grenier d'abondance de Nantes
Charelte en le détruisant réduisait cette ville à une disette affreuse et ramenait la tranquillité au sein du Bocage : c'était donc un coup de maître qu'il avait frappé.
Le lendemain même de notre déplorable défaite, je fus désigné pour accompagner un renfort de troupes que l'on dirigeait
sur le camp de Frelignë, coutre lequel ou craignait que Tennemi, exalté par]son récent succès, ne se portât en forces.
J'appris avec un grand plaisir que notre détachement, dont la marche offrait de sérieux dangers, devait être commandé par Cherche-a-Manger. que j'avais été a même déjugera l'action, et en qui j'avais toute conûance.
En effet le capitaine, avec sa prudence et son expérience consommées, nous fit parvenir sans encombre a notre destination.
Le 13 septembre au matin, nous arrivâmes a Freligné. Le camp de Freligné, qui ti-
d' L X VO LOVT A r RE 2 jO
rait son nom d'une chapelle bâtie sur une lande dans la paroisse de Falleren. était placé entre Challans et Machieval, deux ailles occupées par les troupes républicaines, — et par conséquent a portée de secours. Il éîait. en outre, admirablement bien fortifié et défendu. Sa forme présentait un g^rand carré hérissé de formidables palissades et entoure de fossés profonds. Le général Guillaume y commandait, assisté lÎu chef de brigade Prat et du lieutenant-colonel Mermet.
Au reste, ce qui défendait encore bien mieu^t le camp de Freliirné que les jalissades et les fossés dont je viens de parler, c'était la bravoure éprouvée et éclatante
des chefs et la discipline remarquable des soldats qu'il renfermait : on n'y voyait aucun garde national, aucune recrue.
— Je ne demande qu'une chose au diable, me dit Cherche-a-Manger que je rencontrai le soir même de noire arrivée , c'est que Charetle vienne nous attaquer ici ! Je consens a être fusillé comme un traître ou un espion, par derrière, si le cas échéant nous ne prenons pas une éclatante revanche de notre échec de la Rouillière !
Hélas! le souhait du capitaine Cherchea-Manger ne devait être que trop tôt réa-
lise. Le lendemain, dans la soirée, une grande rumeur et une vive agitation, qui se manifestèrent dans notre camp, me firent soupçonner la présence de Gharette dans les environs. Je ne me trompais pas. Nous apprîmes bientôt d'une façon olTicielle que le général vendéen, secondé par son terrible lieutenant Couëlin, marchait sur notre camp, dont il n'était plus éloigné que d'une faible distance.
Nous passâms la nuit sous les armes :
le lendemain, nous vîmes apparaître l'ennemi.
Comme cette fois nous étions non-seulu t"
2a8 LES ÉTAPES
lemenl sur nos gardes, mais que nos mesures étaient parfaileinen prises, et notre camp admirablement fortifié, l'émotion que j'éprouvai n'approcha en rien de celle que m'avait causé la surprise de la Roullière. Il faisait un temps magnifique lorsque nous aperçûmes la première colonne vendéenne.
Quoique la marche de cette force imposante, elle se composait d'environ 2,000 hommes,manquâtde régularité, elle avançait cependant avec un tel calme et une telle audace, que son aspect était saisissant.
Peu après, nous distinguâmes deux.
nouvelles colonnes qui se dirigeaient vers deux aulres côtés opposés du camp. Un grand silence, interrompu seulement par les ordres que donnaient nos chefs, régnait dans nos rangs.
— Parbleu, me dit a voix, basse Cherche-a-Manger, près duquel, selon mon habitude, j'avais été me placer, les brigands débutent mal dans leur entreprise.
— Pourquoi cela, capitaine? lui demandai-je sur le même ton.
Parce que leur première division ,
qui me semble la plus importante de leur armée, manœuvre justement de façon a attaquer le camp du côté oîi il est le mieux défendu ; cette division va être écrasée en moins de temps qu'il ne m'en faut pour vous faire cette prédiction. Vous allez voir que celle fois ce sera drôle. Je ris d'avance.
Cherche-a-Manger, avec la grande habitude qu'il avait de la guerre vendéenne, ne s'était pas trompé.
La colonne qu'il me désignait comme se fourvoyant d'une si déplorable façon
emparer des drapeaux ennemis, la nouvelle se répandit dans notre camp que le chef vendéen Delaunay, celui-lk même qui avec Charette avait si fort contribué a notre échec de la Roullière, venait d'être tué. Nos cris de Vive la République et de nos décharges de mousqueterie augmentèrent de vivacité.
Notre défense meurtrière, qui d'un moment a l'autre pouvait se changer en offensive, parut enfin altérer les brigands. Leur feu se rallentit peu à peu, et une hésitation marquée ne tarda pas a se manifester dans leurs rangs; bientôt, enfin, leur colonne de guache céda et se recula
en désordre, rsoiis pouvions nous considérer comme victorieux.
— Vos prévisions se sont réalisées de point en point, capitaine, dis-je à Cherche-a-Manger. Mais qu'avez -vous donc, ajoutai-je en remarquant son visage soucieux, on croirait que notre triomphe ne vous est pas agréable ?
— L'affaire est en bon train, me répondit-il, mais je- suis loin de la considérer comme gagnée. Je suis inquiet, faut-il vous l'avouer , de l'absence de Charelle. Pour que ce brigand ne se trouve pas au plus fort de la mêlée, il faut qu'il soit re-
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tenu ailleurs par un niojif bien important.
Or, savez-vousce que je crains? C'est qu'il n'ait songé a tourner notre camp par les bois de la Pëargnière! Si cela était, malédiction !... s'écria en ce moment avec rage^Cherche-a-Manger sans achever sa phrase. Entendez-vous ! C'est sa voix ! Il a tourné le camp... le voici...
Au milieu de la fumée flottante, entre l'espace qui nous séparait de l'ennemi, je vis alors apparaître un homme maigre, nerveux, de taille moyenne, portant une écharpe blanche nouée autour de sa poitrine et un panache de même couleur sur
iOÔ LiiS ÉTAPES
son chapeau a lar^'^es bords; jamais je n'avais vu cet homme, et pourtant je sus de suite que c'était Charette.
— Mes amis ! s*écria-t-il, en s'adressant a ses paysans, voulez-vous donc me laisser fusiller sans me défendre? Allons, feu! et n'ayez pas peur.
A la vue de leur général s'exposant avec une telle témérité a nos balles, les Vendéens n'hésilèrent plus ; ils se précipitèrent entre lui et nous, afin de le garantir de leurs corps, et le combat recommença avec plus de fureur (jne jamais.
CHAPn lŒ XXXIl
Le général Guillaume, appréciant toute l'imminence de la position, et comprenant qu'un moment d'indécision suffisait pour nous perdre, s'élança alors, l'épée k la main, et en avant de tous, sur les Vendéens.
La conduite de noire brave général valait celle de Charelte : le ciief royaliste et le chef républicain se montraient dignes l'un de l'autre ; mais, hélas ! le sort ne devait pas être aussi favorable a ce dernier qu'au premier. Une balle atteignit Guillaume au milieu de son élan et le jeta rudement par terre.
— Vive la République 1 En avant Prat ! s'écria-l-il en tombant.
Notre chef de brigade, digne héritier de notre général, n'avait pas besoin de cet appel pour se montrer a la hauteur de son rôle. Je crois voir encore l'éclair de son regard et entendre le timbre vibrant
d'un VOLOiNTAIRE 271
de sa voix alors qu'écartant les soldats qui l'entouraient aûn d'avoir l'honneur d'arriver le premier de tous en face de l'ennemi, il s'élança le sabre "a la main sur les brigands. Pauvre de Prat ! quelques secondes plus tard, il gisait mortellement frappé au pied du retranchement.
Le sang de ces deux martyrs du devoir demandait vengeance ; il fut vengé. Ne prenant même plus la peine de recharger nos fusils, car cela demandait trop de temps, et notre haine furieuse ne comprenait ni le retard ni la prudence, nous abordâmes à la baïonnette les Vendéens, qui, après avoir franchi les palissades ,
s'étaient introduits dans notre camp, "et nous en fîmes un affreux carnage.
Comme j'écris ces lignes en dehors de toute passion de parti, je dois avouer que ces royalistes, ainsi sépares de leurs compagnons et attaqués par nos forces supérieures, se défendirent avec une intrépidité surhumaine et tombèrent tous en héros !
— Mes amis, mes enfants, nous dit
alors le colonel Mermet, qui devenait,
par la blessure de Guillaume et la mort
de Pral, notre commandant en chef,
il ne s'agit plus de défendre noire camp,
d'un volontaire 275
qui tôt ou tard finirait par être emporté, il fautque nous marchions sur l'ennemi et que nous le mettions en fuite. Vous êtes républicains, vous avez juré de vaincre ou de mourir, et je suis a votre tête! Le succès ne peut être douteux. Vive la République! et en avant I
Des cris d'enthousiasme accueillirent l'annonce de cette sortie ; en moins de temps que je n'en mets ici a l'écrire, une colonne se forma comme par enchantement et s'élança au pas de charge du camp !
A la vue de notre audacieuse manœu-
vre, les Vendéens, un moment surpris, semblèrent hésiter d'abord sur le parti qu'ils devaient prendre, puis enfin reculèrent devant notre front menaçant.
Mermet, par une imprudence chevaleresque, que pouvait seule faire excuser la position critique dans laquelle nous nous trouvions, marchait a vingt pas en avant de nous.
Alors se passa une de ces scènes héroïques si communes dans les guerres de la Vendée, et qui, pour passer à l'immortalité, attendent un Homère moderne, une
d'un volontaire 275
scène que je n'oublierai jamais et que mon œil attendri croit contempler encore.
Les brigands, je l'ai déjà dit, intimidés ou surpris par notre sortie si inattendue, avaient reculé devant nous, lorsque Cliarette, s'élançant seul des rangs des siens, se présenta, le sabre h la main, devant notre brave colonel !
Mermet, plantant aussitôt en terre un drapeau tricolore qu'il portait, se précipita vers le redoutable Vendéen ! Les troupes de notre colonne et celles des royalistes s'arrêtèrent uîi moment indécises et comme frappées de respect ! Charette souriait !
Cependant ce combat antique, si peu dans nos mœurs, ne devait pas avoir lieu. En voyant le danger que courait notre chef, et en reconnaissant le terrible général vendéen, nos fusils se dirigèrent vers lui. Les royalistes, de leur côté, sachant que Mermet était notre dernier espoir, épaulèrent leurs carabines et le mirent en joue. Inutile d'ajouter que cette scène se passa en vingt fois moins de temps qu'il ne m'en faut pour la rapporter : a peine pritelle quelques secondes.
il y avait mille à parier contre un que Mermet el Charelle allaient payer leur audace de la vie ; mais le sort, il le] paraît, était contre nous ! Un Vendéen d'une taille
d'un volontaire 277
colossale et d'une force herculéenne, — Lemoëlle, commandant des chasseurs du Bocage, ainsi que nous l'apprîmes plus tard, — enlevant son général dans ses bras, au moment où nous faisions feu, l'emporta en courant à travers une grêle de balles, et le déposa sain et sauf au milieu des siens ! Mermet, faute d'un pareil dévoiiment qui lui vînt en aide, tomba mort frappé au front!...
La chute de notre héroïque colonel nous causa une indicible émotion et abatlit notre ardeur. Nous n'osâmes plus continuer cette sortie qui seule pouvait nous sauver, et nous regagnâmes nos retranchements.
2"^ 8 LES ÉTAFliS
Notre relraile, si eiie avait son côté honteux, fut noblement raclielée par la conduite d'un ofiTicier du 39^ de ligne, qui se plaçant le sabre a la main, au pied du drapeau tricolore planté en terre par Mermet, refiisa de nous suivre, et jura de défendre les couleurs tricolores jusqu'à la mort.
En effet, cinq minutes plus tard, cet héroïque officier tomba ponr ne plus se relever. Au même moment, un de ses camarades quittant les rangs courut vers le drapeau, l'arracha de terre et se tournant vers les Vendéens, l'agita au-dessus de sa tête d'un air de menace et de défi ! Une balle atteignit presque aussitôt le malheu-
d'un VOLONTAIRE 279
reux, qui s'affaissa sur lui-même et resta inanimé auprès du corps de son frère d'armes.
Je ne puis, malgré mon désir de sortir au plus vite de cette atmosphère de sang, passer sous silence la touchante et sublime douleur du fils de Mermet, jeune enfant de quatorze ans, qui, après avoir combattu comme un lionceau auprès de son père, s'attacha a son cadavre, qu'il couvrit de baisers et de larmes, et refusa de rentrer dans le camp !
Nos chefs morts, notre étendart pris, et le moral de nos troupes affecté par tant de
rapides revers, nx)us devions falalement succomber : nous succombâmes. Le premier royaliste qui, s'élançant par dessus nos palissades, pénétra, l'épée au poing, dans nos reirancbements, fut un vieux chevalier de Saint-Louis, à la léte couverte de cheveux blancs, à la voix sonore et vibrante. Vive le roi ! mes amis, s'écriat il, s'adressant aux Vendéens, en tombant au milieu de nous, et en avant!...
A partir de ce moment, je perdis, pour ainsi dire, la conscience de mon être, et je ne me rappelle plus ce qui se passa.
J'éprouve comme un souvenir confus de
I>'lJi\ VOLONTAIUIi 281
cris des mourants, de détonations, d'imprécalions de rage, d'une odeur de poudre et de sang' qui me montait au cerveau et m'enivrait, mais il me serait impossible de préciser ce qui m'arriva. Autant qu'il m'est donné de plonger dans ce chaos, je crois me rappeler que mes camarades combattirent sans daigner demander, ni par conséquent sans obtenir grâce. La seule impression qui me soit restée nette et distincte de cette épouvantable scène de désolation et de carnage, est celle d'une violente douleur que je ressentis tout à coup a la tête et qui me priva de sentiment.
Lorsque je revins a moins, je fus quel-
que temps avant de pouvoir relier le passé avec le présent; je voulus me lever, — car j'étais étendu par terre, — mais le premier mouvement que je fis me causa une telle douleur, que je n'osai plus, dans la crainte de m'apercevoir que j'étais dangereusement blessé, renouveler ma tentative.
Peu a peu cependant je finis par reprendre mes esprits et par regarder autour de moi. J'étais couché au milieu d'un monceau de cadavres, et les troupes royalistes, maîtresses de notre camp, m'entouraient de tous les côtés. Ah ! combien je regrettais amèrement en ce moment de n'être pas mort les armes a la main ! Ne me res-
d'un VOLONTAIKE 2b3
tait-il pas, en effet, encore une horrible agonie k subir?
Comme je possédais par bonheur quelques notions astronomiques, il me fut possible de reconnaître à la position des étoiles l'heure de la nuit : il était environ minuit.
Je comptais, et mon espérance ne fut pas déçue, que les royalistes, fatigués par la bataille de la journée, ne laisseraient ])as passer la nuit sans prendre un peu de repos : ce fut, je le répète, ce qui arriva.
Vers les trois heures du matin, un si-
leiice profond, troublé seulement par le râle des mourants, régnait dans le camp ; je profitai, pour me lever, de ce moment favorable, et me traînant sur mes genoux, et sur mes mains, je m'éloignai, je ne saurais dire avec quel plaisir, des cadavres, au milieu desquels j'étais resté couché depuis mon évanouissement.
Je dus ma vie, en cette circonstance, a un hasard providentiel, c'est-a-dire a une chute que je fis dans le fossé qui entourait le camp; or, la douleur que je ressentis fut telle que je dus rester là où j'étais tombé ; blotti dans une excavation qui, par bonheur se trouvait près de moi, j'é-
d'un volontaire 285
chappai facilement aux recherches des royalistes.
Le lendemain matin, j'eus dans toute son horreur la vue d'un champ de hataiile après le combat. C'était affreux. ! Je dus également assister à un très épouvantable spectacle : les Vendéens, après avoir dépouillé nos morts de leurs vêtements et de leurs armes, achevèrent impitoyablement nos blessés. Je ne perdis pas un seul de leurs cris, pas une de leurs souffrances.
La nouvelle victoire que Charette venait de remporter était pour l'armée royale d'un avantage immense; elle lui livrait,
en quantité, des munitions, des armes, des objets de campement et une caisse abondamment pourvue.
Quant aux paysans, ils poussaient des hurlements de joie en retrouvant dans nos tentes une grande quantité du butin fait sur eux par les colonnes incendiaires de Turreau.
Après le pillage de notre camp, les Vendéens passèrent, ainsi qu'a la Roullière, a l'incendie. Tout ce qui n'était pas susceptible d'être emporté fut brijlé. Ici se place l'épisode le plus navrant qu'il soit possible d'imaginer.
Ce même, vieux chevalier de Saint- Louis, qui le premier de tous avait pénétré les armes à la main dans nos relranchements, dirigeait l'incendie du côté où je me trouvais. Une distance de trente pas à peine me séparait de lui ; je ne perdais pas une de ses paroles.
— Avant de mettre le feu à cette rangée de cabanes, dit-il a un paysan, aies soin, mon ami, de faire enlever le pauvre enfant qui pleure son père et que j'ai confié a la carde.
— Ça ne serait pas de refus, répondit le paysan, si le petit bleu voulait se laisser
faire, mais dès qu'on l'approciie, il vous menace de sabaïonneltel Je vous promets, monsieur le chevalier de la Jaille, que si vous n'aviez pas donné des ordres aussi sévères pour qu'on le respectât, ce petit bleu, il y a longtemps qu'on l'aurait fusillé.
— Pauvre enfant, répondit le vieux clievalier de Saint-Louis, il n'a pas voulu se séparer du corps de son père, et il ne serait pas juste qu'il fût la victime de sa piété filiale... Je vais aller le voir moi-même.
Quelque critique et dangereuse que fût ma position, je ne pus m'empêcher, en
d'un volontaire 280
entendant le vieux Vendéen parier d'un enfant resté héroïquement près du cadavre de son père, je ne pus, dis-je, m'empêcher de penser au fils de notre brave colonel Mermet, et de lever un peu la tête au-dessus des bords du fossé !
Hélas ! mon pressentiment n'était que trop fondé. Je vis le jeune Mermet, un fusil a la main , menacer le vieux chevalier de Saint-Louis qui voulait l'entraîner avant de faire mettre le feu a cette partie du camp.
— Vous avez assassiné mon pauvre
père, misérables brigands, et vous osez in 19
2t)0 LES ÉTAPES
m'offrirlavie! disait-il d'une voix saccadée et le regrard brillant d'un éclat fiévreux. Arrière, lâches, voleurs, assassins que vous êtes!
Les paysans vendéens, je dois leur rendre cette justice, émus de la jeunesse du brave fils de notre colonel, restèrent insensibles a ses injures et n'essayèrent nullement de le désarmer. Toutefois, il vint un moment où le malheureux Mermet ayant crié : A bas le roi ! a bas les calottins ! Vive la République ! je vis que la patience des paysans commeçait a s'user, leurs regards devinrent menaçanlSj^el l'un d'eux armant son fusil et se retournant vers le chevalier de la Jaille :
d'un VOLONTAIRE 291
— Monsieur, lui dit-il, se peut-il que vous, si bon royaliste, vous nous ordonniez de respecter ceux qui ne respectent ni la religion ni le roi!
M. de la Jaille, cela ne faisait pas un doute !pour moi, commençait a craindre qu'un malheur n'arrivât a cet infortuné, car il répondit doucement au paysan :
— Mon ami, verser le sang d'un enfanl, c'est se préparer une vieillesse bien horrible! Puisque celui-ci ne veut se rendre ni à nos prières ni a nos exhortations, eh bien! partons et laissons-le livré a luimême! Dieu en fera ce qu'il voudra!
— Un enfant qui vous tire des coups de fusil et vous menace de vous éventreravec une baïonnette me fait un peu l'effet d'une jeune vipère, et je trouve que l'on aurait tort de le laisser grandir, reprit le paysan. Enfin, puisque c'est votre plaisir, monsieur de la Jaille, qu'on le laisse tranquille , on le laissera tranquille ! N'importe, je n'aurais pas été fâché de lui loger une balle dans la tête.
— Vous avez assassiné mon père, répondit l'enfant d'une voix saccadée, et je ne veux plus vivre.
Je dois vous avertir, mon ami, dit
d'un VOLO-NTAllŒ . 293
M. delà Jaille au jeune Mcrmet en s'éloignant, que l'on va incendier la partie du camp où vous vous trouvez, et que, si vous ne vous bâtez de partir, il ne sera bientôt plus temps de vous sauver.
M. de la Jaille ne put s'empêcber, tout en s'éloignant, de retourner plusieurs fois la tête et de faire signe au jeune Mermet de venir le rejoindre. L'enfant se contenta, a cbacun de ces appels, de lever ses épaules d'un air de mépris. Horrible souvenir ! Bientôt une épaisse fumée , d'où sortirent dix gerbes de flammes, déroba l'infortuné fils de notre défunt colonel a mes yeux !
29 i XES ÉTAPES d'un VOLONTAIRE
Pauvre enfant ! que de fois ton image ne m'est-elle pas apparue dans mes rêves! que de fois enfin le souvenir de ta mort affreuse n'a-t-il pas attristé mes plaisirs.
CHAPITHt: \XX111
Une heure plus tard l'iDcendie du camp de Freligné était ?t: k moilié as-
phyxié par la fumée et la chaleur, je devais quitter ma cachette.
J'étais tellement harassé de corps et abattu d'esprit que je dédaignai de prendre aucune précaution pour assurer ma fuite. Je sortir de l'excavation oîi je m'étais tenu blotti jusqu'alors, sans songer à regarder auparavant si quelque Vendéen attardé ne se trouvait pas aux environs. Peu ni'imporlait, daus mon état de prostration morale et physique, d'être fusillé. Heureusement pour moi que l'incendie du camp avait chassé au loin les brigands ; au reste, en fût-il resté quelques-uns a rôder autour de Freligné, qu'il m'eût encore été facile, grâce aux épais tourbillons de fumée qui enveloppaient la campagne à une grande distance, de m'éloigner sans être aperçu.
Après une heure de marche, le hasard,
je me trompe, je dois dire la Providence, me conduisit a l'entrée d'une forêt. A moitié suffoqué par l'atmosphère brûlante que je venais de traverser, je me hâtai de me réfugier dans cet oasis qui s'offrait si a propos a mes yeux, et je ne tardai pas a me ressentir de l'heureuse influence qu'exerça sur moi ce changement de température. La vivifiante fraîcheur embaumée qui régnait dans la forêt apporta un tel soulagement a mon corps et à mon esprit, que je ne tardai pas à reprendre courage. Toutefois, avec le sentiment de mon êlre, la pensée de ma position me revint, et je commençai, la vie ne m'apparaissant plus comme un fardeau inutile, a penser de quelle façon je devais m'y pren-
dre pour éviter de tomber entre les mains de l'ennemi.
Je commençai avant tout par mettre plus de prudence dans ma marche : au lieu d'avancer inconsidérément et sans regarder devant moi, j'eus soin de me glisser derrière les arbres et de me baisser de vingt pas en vingt pas afln d'agrandir mon horizon : une branche tombait-elle en froissant les feuilles, je m'arrêtais court et je restais immobile : le bruit le plus insigniûant me causait des frayeurs étranges.
J'étais non-seulement en proie aux an-
d'un volontaire 290
goisses de l'inquiétude , mais encore à celles de la faim. Depuis la veille au soir, car Freligné avait été attaqué la veille au matin, je n'avais pris aucune nourriture. Le jour commençait a baisser et la nuit s'annonçait par un commencement de crépuscule quand je découvris un bosquet de noisetiers chargés de fruits , celle bonne aubaine me ranima tout a fait.
Quoique les noisettes que je mangeai ne constituassent guère, pour un homme affamé comme je l'étais, un repas suffisant, cela eut néanmoins pour résultat immédiat d'apaiser les tiraillements qui me torturaient l'estomac.
J'allais m'éloigner de ces bienfaisants noisetiers, quand un bruit de feuilles et de branches froissées, qui se fit entendre a une vingtaine de pas de moi, attira mon attention et me causa un violent battement de cœur.
— Qui vive? s'écria peu a peu une voix qui me parut retentissante comme le son du clairon. Qui vive ? N'avancez pas ouje fais feu!
Cette dernière recommandation était parfaitement inutile : la surprise me tenait cloué au sol.
d'un volontaire 501
Toutefois, à un second appel plus menaçant encore que le premier, je repris mes esprits, et réfléchissant que mourir pour mourir il valait mieux que ce fût en brave qu'en lâche, je fis un violent effort et je répondis d'un ton assez convenable : Soldat delà République! Vive la pairie !
Il est vrai qu'en prononçant ces paroles que je considérais comme| étant ma condamnation a mort, je fermai involontairement les yeux, m'atttendant a recevoir le coup fatal. Cependant quelle que fiit mou émotion intérieure, ma contenance resta digne de mon uniforme. Le lecteur comprendra donc sans peine la joie immense
que je ressentis en entendant bientôt un {( Vive la République ! » retentissant répéter mon exclamation avec la fidélité d'un écho.
Presque aussitôt un homme, revêtu d'un uniforme bleu , sortit de derrière un buisson, et s'avança vivement à ma rencontre.
— Cherche-a-Manger ! m'écriai-je avec autant de joie que de surprise, en reconnaissant mon capitaine.
Tiens! c'est vous, cher adjudant, me
répondit-il en me serrant la main à me la la briser, en signe de contentement. Je vois qu'il est dans notre destinée de nous rencontrer dans les occasions solennelles ! Vraiment, je suis ravi de l'aventure.
— Vous me voyez, capitaine, pour le moins aussi enchanté que vous, lui répondis-je ; mais comment se fail-il que j'aie le bonheur de vous retrouver ici ?
— Je pourrais, si je ne me trompe, vous adresser la même question, et votre présence en ces lieux doit vous expliquer la mienne. Gomme vous, j'ai dû me sauver ; seulement, ajouta Cherche-a-Mariger après
un léger silence, j'ai conservé mes armes, moi!
— Tandis que j'ai perdu les miennes, j'en conviens , capitaine. Permettez-moi pourtant de vous faire observer qu'avant de les jeter je m'en suis servi du mieux que j'ai pu
— Je n'en doute pas, me répondit-il d'un ton radouci, et je vous demande pardon de vous avoir adressé ce reproche. Mais, voyez-vous, le souvenir de l'épouvantable échec que nous avons subi, la pensée que suis en fuite et que je dois me cacher devant les brigands, m'exaspèrent
d'un volontaire 505
au-delà de toute expression! Enfin, il faut bien se rendre a l'évidence des faits. Cependant, quoique vaincu, je vous réponds que si un Vendéen passe a la portée de mon fusil je le tuerai comme un chien enragé !
— Capitaine, chacun a le droit d'agir, sous sa propre responsabilité, comme bon lui semble.
— Tenez, me dit-il après avoir réfléchi pendant quelques instants, je vous conseille, adjudant, de ne pas essayer de
partager ma fortune et de vous séparer
de moi!
— Pourquoi cela, mou cher capitaine ,
— Parce que, dans l'état d'exaspération où je suis, je dois fatalement, si nous rencontrons l'ennemi, compromettre votre sûreté d'une façon déplorable !
Il vaut donc beaucoup mieux, — vous qui ne demandez qu'a vous cacher, — que vous continuiez seul votre chemin.
— Ce serait avec regret que je me conformerais, capitaine, a votre conseil.
Mais enûn, je m'y conformerais, s'il m'était utile; or, c'est la ce que je ne crois pas! C'est l'égoïsme et l'esprit de conservation qui me forcent de vous suivre ; car,
d'un volontaire 507
sans vous, comme je ne connais nullement le pays, il me serait impossible de retrouver ma route et d'atteindre une ville de garnison.
— Au fait, vous avez raison, Piestons ensemble! Si nous ne faisons aucune rencontre, nous serons demain en sûreté a Macbecoul! Si j'aperçois des Vendéens, vous savez ce que je vous ai dit... j'engage la bataille!
— C'est convenu, capitaine. Je vais prier Dieu pour que vous ne rencontriez pas de Vendéens.
Après cette réponse, j'emboîtai mon
pas sur celui du capitaine, el je me mis à le suivre au plus vite.
Il y avait a peu près une demi-heure que nous avancions on silence, lorsque tout à coup une détonation retentit à une faible distance de nous.
— Malédiction ! s'écria Cherche-a-Manger en portant vivement sa main gauche a son épaule droite et en laissant tomber son fusil, je suis touché !
Le premier moment de la surprise passé, cl j'avoue que celte surprise fut pour moi horriblement poignante, j'allais ramasser l'arme de mon malheureux
d'un VOLONTAIllE 300
compagnon, lorsqu'une dizaine de Vendéens apparurent, comme par enchantetement, h mes côtés, et se jetèrent sur moi. En moins de temps qu'il ne m'en faut ici pour constater le fait, nous fiâmes, Clierche-a-Manger et moi, jetés par terre, puis, solidement garrottés...
— Faut -il les fusiller ? dit un des Vendéens en s'adressant a ses camarades, ou ne serait-il pas mieux de les larder a coups de baïonnettes?
— La baïonnette vaut mieux, répondit un autre brigand; ça n'use pas de j)Oudre.
— Oui, baïonnettODS-les, reprirent les briffands en avançant vers nous leurs armes menaçantes.
— Tas de canailles ! vous ne pouvez me tuer qu'une seule fois, et moi j'ai massacré, de mes propres mains, plus de quarante des vôtres, s'écria Cherche-a-Manger ; vous voyez qu'en mourant l'avantage reste de mon côté. Allons, tapez ! Je me moque pas mal de \ous. Vive la République !
Ce fut a ces paroles, qui étaient cependant bien faites pour hâter notre supplice, que je dus mon salut. L'un des Vendéens, se jetant au devant de ses compagnons, arrêta leurs bras déjà levés, en leur disant :
d'lN VOI-O.NTAIRE 5H
— ijn moment, les amis. Je connais, moi, cet homme qui tire vanité d'avoir assassiné quarante des nôtres. C'est le fameux capitaine bleu, Cherche-a-Manger !
— Le tueur de femmes et d'enfants ?
demanda un autre Vendéen.
— Le tueur de tout ce qui est, ou peut devenir royaliste ! s'écria Cherche-a- Manger avec un courage ou une imprudence qui me fit passer un frisson a tra- , vers le corps. Oui, brigands, j'ai immolé, je le déclare hautement, car je suis fier de cela, vos femmes et vos enfants, lorsque le hasard les a fait tomber entre mes
512 LES ÉTAl'ES
mains! J'en ai, je vous le répète, massacré pi us de quarante. Quant a ceux que, sur mon ordre, mes soldats ont passés au fil de l'épée , le nombre en est tellement considérable, qu'il ne m'est plus possible de me le rappeler.
— Ah ! ail ! continua Gherciie-a-Manger en s'exaltant au souvenir de ses cruautés, ah ! ah ! mon aveu vous étonne. Imbéciles, vous figuriez-YOUs donc que je vous aurais demandé grâce? Je sais trop bien, qu'entre un républicain comme moi et des bandits comme vous la clémence ne peut trouver place. Seulement, ce qui me comble de joie, a mes derniers moments, c'est, je vous le dis de nouveau, la pensée qu^, pour vous venger de tout le mal
D L^ VOLONTAIRE o\ô
que je vous ai fait, vous ne pouvez me prendre qu'une fois la vie...
— C'est malheureusement vrai ce que tu dis la, monstre affreux! répondit le Vendéen qui avait arrêté ses camarades au moment où ils allaient nous baïonnetter. Mais tu oublies une chose, c'est qu'il y a mille moyens de tuer un homme. Je te prépare une mort qui, par ses souffrances, vaudra dix fusillades ! Je suis curieux de savoir si tu te moqueras encore de
nous tout à l'heure Je ne le crois
pas !
— Je me moquerai de vous jusqu'au dernier soupir , misérables brigands !
s'écria Cherche-k-Manger avec un redou-
blement d'énergie , quoique en pâlissant.
— C'est ce que nous verrons bientôt, dit le Vendéen, qui se retira un moment a l'écart avec ses camarades, et se mit a leur parler vivement a voix basse.
— Capitaine, je vous en supplie, murmurai-je alors a l'oreille de mon compagnon d'infortune, modérez votre indignation.
— Il est trop lard, me répondit-il ; oui, j'ai eu tort! je croyais que l'on allait me fusiller, et, comme depuis longtemps déjà je m'altendais à celte formalité, je n'ai
d'uxN volontaire 515
éprouvé aucune émotion ! Mille tonnerres !... Penser que ces cliiens-lk vont me déchiqueter a belles dents, et que je ne mourrai pas de la mort d'un soldat!...
C'est à devenir fou, mille tonnerres!
Mille tonnerres! répéta Cherche-a-
Manger d'une voix rauque, et en essayant de rompre les liens qui serraient ses membres, j'ai eu tort de parler.
Si je ne mentionne pas les impressions que je ressentis en ce moment, c'est que le lecteur sait déjà, par la lecture de ces mémoires, que j'eus l'incroyable bonheur d'échapper au supplice qui m'atleudait ; au reste, ces impressions furent, ai-je besoin de le déclarer, aussi affreuses et pénibles qu'il est possil)le de se l'imaginer.
7t 1 6 LES ETAPES
La conférence des Vendéens ne dura guère plus de deux minutes; ils revinrent aussitôt vers nous.
— Voulez-vous, avant de mourir, voir un prêtre et vous confesser? nous demandèrent-ils avec un ton de douceur implacable, s'il m'est permis de me servir de v celle expression, et qui montrait a quel point leur dessein était inébranlable et arrêté.
— Que le diable torde le cou a tous vos calotlins! s'écria Cherche-a-^langer; si vous m'en envoyez un, je vous préviens ' que je l'agoniserai de sottises.
— Et toi ? me demanda un Vendéen.
d'un volontaire
— Je vous serai reconnaissant de me procurer un prêtre. — Ma réponse, qui me parut produire un excellent effet sur les Vendéens, acheva d'exaspérer Cherche-a- Manger.
~ Ah! tu donnes dans la calotte, toi, adjudant de malheur! me dit-il en grinçant Vies dents. Tu es donc un agent de Pitt et Cohourg, un sicaire de l'étranger, un poltron et un lâche ! Si j'étais libre de mes mouvements, tu recevrais un soufilet en pleine figure!... Mais non!... ce serait encore trop d'honneur pour toi; je voudrais te cracher au visage.
Je me trouvais trop près de la mort pour que ces insultes eussent prise sur
moi: seulement, je ne pus m'empêclier de répondre froidement a Glierche-a-Manger:
— Capitaine, si vous étiez plus sûr, que vous ne l'êtes en ce moment, de votre courage, vous ne vous livreriez pas à de telles violences. On devine que vous désirez vous griser ou vous étourdir, h force colère ! ,
— Le fait est, me répondit-il en changeant subitement de ton ; le fait est que je m'attendais a être fusillé, et que cela xue contrarie de servir de jouet a ces chiens de royalistes !..
Il est incontestable pour moi que Gherche-à-Manger, si brave en face de l'en-
d'un VOLONTAIRE Si9
nemi, sur un champ de bataille, manqua tout k fait de courage à ses derniers moments.
— Allons, levez-vous, me dit poliment le Vendéen qui m'avait proposé de me faire assister par un prêtre, et suivez-moi.
Je m'empressai d'obéir, et je me mis a marcher, surveillé par deux autres royalistes, derrière mon conducteur.
A peine ce dernier eut-il fait vingt pas, qu'il s'arrêta devant un gros arbre creux, à hauteur d'homme, et dans la cavité duquel il jeta une petite pierre.
Au même instant, une trappe recouverte de gazon se leva devant moi, et me mou-,
Ira un escalier grossièrement conslruit en terre.
— Descendez, me dit mon conducteur en riant de mon ëtonnement, M. le curé est dans la cachette.
Je ne me fis pas répéter cet ordre, car jo conservais le vague espoir de désarmer, par ma douceur et par ma docilité, la colère des brigands , et j'étais résolu à faire tout ce qui dépendrait de moi pour me mettre bien dans leurs bonnes grâces ; je pensais également qu'il était impossible, si j'avais le bonheur de parler à un prêtre, que le ministre de Dieu me laissât fusiller.