Les étapes d'un volontaire
d'accord pour me pousser à la résistance, je restai impassible et fis une fort belle contenance^
— Savez-vous, citoyen, me ditl'bôtesse en se calmant un peu a la vue de mon sangfroid; savez-vous, citoyen, que vous vous êtes bien pressé.
— Citoyenne, je n'aime pas laisser refroidir les dîners.
— C'est que ce dîner n'avait pas été préparé pour vous î
A vous parler franchement, je ne
VOUS cacherai pas que je commeace k le croire.
— C'est le diner du citoyen commissaire du salut public que vous avez mangé.
— Eh bien, répondis-je en tournant les yeux vers le jeune homme, le citoyen man^rera le mien !
— Ne savez-vous donc pas ce que c'est qu'un commissaire du salut public !,.. s'écria l'hôtesse avec emphase.
— Parfaitement, répondis-je en riant.
4 Lï^ ETAPES
— Voici ma commission, dit alors le jeune homme en tirant de son portefeuille une longue patente, en tête de laquelle était gravé un grand œil rayonnant, qui tenait le moitié de la page.
— Je n'ai jamais prétendu que vous n'étiez pas en règle, lui répondis-je en me préparant a découper une perdrix.
Le commissaire du salut public, jugeant qu'il n'y avait pas de temps a perdre, voulut s'emparer de la chaise où j'avais accroché mon sac et mon sabre.
— Ne touchez pas a cela, morbleu! m'écriai-je, ou je vais me fâcher!
Ce dernier trait d'audace me donna la victoire : le commissaire s'arrêta et resta immobile.
Toutefois, ne voulant pas pousser plus loin mes avantages, car cela eût pu mal tourner pour moi, je repris presque aussitôt d'un air gracieux :
— Je suis susceptible sur le point d'honneur, comme doit l'être tout militaire qui se respecte, mais au demeurant, je ne passe pas, quoique un peu vif, pour un mauvais garçon ; si vous voulez vous contenter de ce j'appelle mon dîner, parce que je le mange, et de ce que la citoyenne hôtesse appelle votre diner, parce que vous deviez le manger, faites apporter
une chaise et asseyez-vous a mes côtés, nous partagerons ce qui reste en frères. J'attends votre réponse, n'oubliez point que je vais vite en besogne.
Le citoyen commissaire du salut public, un moment abasourdi de ma manière leste d'agir avec un aussi important personnage qu'il l'était, se dépouilla de sa morgue et me remercia de mon oiîre.
On lui apporta aussitôt une chaise, et il prit place en face de moi.
Grâce à un plat d'asperges et de poissons, que l'hôtesse gardait en réserve et
qu'elle sacrifia a la solennité de la circonstance, mon compagnon de table n'eut pas trop a se plaindre et se déclara bientôt satisfait. , ,
Quant aux vins, comme nous en avions à discrétion et qu'ils étaientlexcellents, nous en prîmes tout à notre aise. Le lecleur n'aura donc pas à s'étonner, qu'une heure plus tard, le commissaire et moi étions les meilleurs amis du monde.
— Avouez, camarade, lui dis-je, que vous m'auriez mené fort lestement si je n'avais pas connu un peu le métier!...
— Je l'avoue, me répondit-il, mais j'ai
compris de suile a votre façon d'agir, que vous n'étiez pas ce que vous semblez être au premier abord , c'est-a-dire un pauvre diable d'adjudant eu congé de convalescence!...
— Mais vous Javez tort... je vous pro-
— Allons, trêve de modestie et de discrétion. Je sais a présent parfaitement a quoi m'en tenir sur votre compte, cher collègue... Oui, en effet, vous connaissez parfaitement le métier. Une seule chose m'étonne dans votre conduite: pourquoi, au lieu de vous traîner aussi péniblement à pied comme vous le faites, n'allez-vous pas à cheval? D7 f :'
d'un volontaire
— Ah I que vous êtes jeune, cher ami! m'écriai-je en souriant d'un air mystérieux ; car je commençais a comprendre l'erreur dans laquelle tombait le commissaire du salut public, et je n'étais pas fâché d'en profiter.
- — Oui, je suis jeune, répéta-t-il démonté par mon aplomb, mais ce n'est pas la répondre a ma question. Pourquoi, je vous le répète, parcourez-vous les grandes routes a pied et le sac sur le dos, tout comme si vous étiez un fédéraliste mis hors la loi?
— Pourquoi, cher ami ? mais parce que je suis très observateur de ma nature! Vous ne comprenez pas. Trouvez-vous
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donc que pour bien voir et pour bien entendre, il faille être juché sur un cheval ou enfermé dans une chaise de poste?
Quant a moi, j'ai cru jusqu'à ce jour, que mon obscurité, en éloignant de moi tout soupçon et en ne donnant aucun ombrage, m'aiderait mieux dans mes études de mœurs, qu'un train fastueux et qu'un titre imposant, mais qui me tiendrait en défiance!
— Ah ! j'y suis, j'y suis ! Collègue, vous êtes, j'en conviens, un homme d'une rare adresse. Je n'ai plus besoin d'aucune explication. Dites-moi, je parie que c'est par ce rusé matois de Billaut de Varennes que vous êtes envoyé.
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— Non, vous vous trompez, ce n'est pas Billaut qui...
— Alors c'est par Couthon, avouez-le'
— Pas davantage. Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà dit: que je suis un philosophe, un observateur ; que j'aime les études de mœurs a la passion, et que je ne remplis aucune mission du gouvernement.
— De la discrétion entre collègues!
Après tout, si c'est dans vos instructions, vous avez raison d'en agir ainsi que vous le faites, et je dois atrecter de vous croire! N'importe! je parierais que vous jouez un
rôle impotant et que vous êtes initié a bien des secrets.
— Pas le moins du monde. Je deviue quelquefois ce que l'on voudrait me cacher, voilà tout.
— Et devinez-vous le sujet de ma mission ? me demanda lentement mon interlocuteur en me regardant d'une singulière façon.
— Peut être bien. Je me ligure que la surveillance qui vous est confiée est d'un intérêt majeur. Opinion des a/^jents nationaux, des districts et des grandes communes; arrestations a proposer; ordres
ÏS^^,
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verbaux et secrets a porter aux représen^ tants du peuple ! Quant au prétexte plausible que vous mettez en avant pour motiver votre mission, ce doit être l'inspection des salpêtres et des charrois...