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CHAPITRE XIII

A mesure que je parlais, je remarquais qu'un changement notable s'opérait dans l'expression de la physionomie de mou compagnon de table: quand je me tus, il me salua avec une grande politesse et, d'une voix én:ue :

— Citoyen, me dit-il, j'ignore tout a fait qui vous êtes ; toutefois, si Ton vous interroge sur mon compte, j'aime a croire que vous voudrez bien ne pas oublier que je suis tout dévoué à la République, et que nous avons, vous et moi, partagé le pain et le sel.

A celte réponse, qui me montra jusqu'à quel point le commissaire du salut public prenait au sérieux la qualité de collègue qu'il m'avait donnée, j'eus toutes les peines possibles a ne pas éclater de rire; cependant, comme ma gaîté eût pu avoir pour moi de très fâcheuses conséquences, je parvins a garder mon sérieux.

Lorsqu'une heure plus tard mon col*

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lègue dut remonter dans sa chaise de poste, il me donna auparavant une chaleureuse poignée de main en me priant de ne pas oublier, si j'avais jamais besoin de lui, qu'il serait toujours mon tout dévoué serviteur.

Le lendemain matin, je me disposais a me remettre en route, lorsque je reçus la visite du maire de Saint-Cunat. Ce fonctionnaire m'aborda avec toutes les marques d'une profonde déférence, et me saluant humblement:

— Citoyen, me dit-il, j'espère que vous voudrez bien honorer de votre présence le banquet civique que doit donner aujourd'hui la municipalité en votre honneur.

i5 LES ÉTAPES

— Que m'apprenez-vous la ! Quoi ! la municipalité donne un repas pour moi?

Mais c'est impossible!...

— Citoyen commissaire extraordinaire du salut public...

— Que me chantez-vous là ! Je ne suis pas et je n'ai jamais été chargé de semblables fonctions !... Ne voyez en moi, je vous prie, qu'un simple sous-ofTiicer en coniïé...

•— Oui, je sais, citoyen î. .. Je comprends ! Ne craig^nez rien, nous respecterons votre incognito!

d'un volontaire i\)

— Mon incognito ! que le diable vous emporte ! Je refuse.

— Mais, citoyen, s'écria le maire d'un air de comique désappointement, les ordres sont donnés, le repas est commandé ! Votre refus va plonger le bourg dans la douleur ! Il est impossible que vous nous teniez rigueur. Au reste, je dois vous

avertir qu'une députation est déjà nommée

pour se rendre auprès de vous pour vous remercier de votre acceptation.

— Ah î il y a une députation de nommée ! 11 ne manquait plus que cela! Eh bien, citoyen maire, promettez-moi que cette députation ne viendra pas me trouver et je m'engage a assister au banquet...

— Oui, je comprends, votre incognito

— Vous comprenez tous ici. N'importe !

Seulement, retenez bien, je vous prie, la déclaration formelle et solennelle que je vous fais à présent, que je suis tout simplement un adjudant en congé de convalescence, et que je ne possède aucun autre titre.

Le maire souril d'un air fin et s'engagea à rendre compte de ma déclaration devant qui et quand je voudrais.

Cette précaution prise, et ne redoutant plus, pour l'avenir, d'être accusé de m'être approprié un titre qui ne m'appartenait

pas, je résolus de profiter de l'erreur où l'on était à mou éi^ard, et de jouir des liouiaiages que Ton me prodiguerait.

L'hôtesse de l'auberge a qui je demandai la permission de conduire ses deux filles au banquet civique, éprouva un tel saisissement a la perspective de l'honneur qui allait rejaillir de ce fait sur sa famille, qu'elle ne put trouver d'expressions assez fortes pour me prouver sa reconnaissance et se mit à faire semblant de pleurer. *

C'était a environ cinq minutes de marche du bourg, sur une plateforme tapissée de mousse et ombragée par une rangée d'oliviers, que devait avoir lieu le festin.

Lorsque j'arrivai, je trouvai toute la population du bouro-, revêtue de ses habits de fête, qui m'atfendait. Mon apparition fit sensation, et le maire s'avança aussitôt a ma rencontre pour me conduire à la place d'honneur qui m'était indiquée, c'est-adire au milieu d'une table qui s'élevait, solitaire, au centre de la plate-forme.

— Citoyen maire, lui dis-je gravement, la Piépublique repousse toute distinction et veut l'égalité. Ne vous semble-t-il pas convenable de faire disparaître cHie table, qui porte atteinte a ce sentiment? Est-il donc convenable que nous soyons assis, tandis que nos concitoyens sont couchés sur la terre!...

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— Vous avez raison, illustre commissaire, me répouJit le maire en rougissant ; vous allez être obéi.

En effet, la table fut aussitôt enlevée, et le banquet commença.

Je ne me rappelle pas avoir assisté, de ma vie entière, a un spectacle aussi grotesque que celui que je vis alors !

Qu'on se figure près de cent cinquante personne étendues, a l'instar des Romains sur le gazon, et se donnant toutes les peines du monde pour paraître à leur aise.

Les couverts et les serviettes manquant, il faisait beau voir les doigts des convives plonger dans les plats liquides, tandis que le brouet mondait leur visage! Et puis, a chaque instant, c'étaient des soupières renversées par les pieds des voisins placés au-dessus de vous, des cris poussés par les jeunes filles dont les toilettes avaient a souffrir de ces accidents, des gémissments des vieillards que leurs rhumatismes empêchaient de se tenir dans cette position verticale, enfin un pêle-mêle et une confusion dont on ne peut se faire une idée, et qui eût a coup sur inspiré le crayon de Callot.

J'avais pour voisin, je ne dirai pas de table, mai? bien de gazon, un homme

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dont la figure fine, l'air moqueur et les yeuxintelligents m'avaient frappé. Jeeompris qu'il était supérieur a tous ceux qui l'entouraient et qu'aucun des ridicules de cette fête burlesque ne lui échappait. Je

résolus de lier conversation avec lui.

— Citoyen, lui dis-je, je devine à l'épanouissement de votre visage, la joie patriotique qui inonde votre cœur ; vous êtes heureux d'assister à celte communion fraternelle !

— Le fait est, citoyen, me répondit-il, que je m'amuse beaucoup.

— Ce banquet civique est-il donc le premier auquel vous ayez assisté ?

20 LES ETAPKS

— Oh! du tout! Je suis trop curieux d'étudier les mœurs de notre époque pour manquer aucune occasion d'observer, me répondit-il. Je suis de toutes les fêtes, de toutes les séditions, de tous les rassemblements, et quand le temps est au repos je tâche de provoquer la tempête...

— Voila un aveu, prenez garde, qui ne prouve pas en faveur de votre patriotisme!

— Pourquoi donc? on a pillé d'abord, puis incendié ensuite mon château et j'ai applaudi a cette justice populaire, car on m'a prouvé que j'étais un tyran ; on m'a dit plus tard que l'aristocratie était une monstruosité, que nous étions tous égaux,

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et je n'ai pas réclamé en voyant les carmagnoles sales et déguenillées traiter les habits propres a\ec un superbe mépris; on m'a soutenu que nous étions libres, et je n'ai pas prétendu le contraire, quoique les prisons regorgent de détenus ; en un mot j'ai accepté sans réclamer toutes les idées, toutes les légèretés du nouvel ordre de choses. Vous conviendrez que c'est bien le moins qu'après avoir montré une telle docilité et une telle déférence pour l'opinion des autres, il me soit permis de me passer quelques fantaisies ; or, ma fantaisie, a moi, c'est d'étudier de près le bonheur de ceux qui nous ont rendus libres ; aussi ce banquet civique est-il pour moi plein d'attraits. 4

L'ironie qui perçait dans la parole de

mon voisin élait tellement visible, qu'il me fut impossible de ne pas la remarquer.

— Savez-vous, citoyen, lui répondis-je, que vous vous exprimez devant moi, et sans savoir qui je suis, avec une franchise imprudente dont je pourrais bien abuser?

— Bah! me dit le singulier personnage en haussant les épaules , me croyez-vous donc, parce que j'ai cru a la liberté, tellement dénué de sens et de raison que je ne sache pas a qui je m'adresse. Je vous connais parfaitement.

— Vous me connaissez! voila qui me semble assez curieux. Qui suis-je?

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— D'abord, cher monsieur, me dit mon interlocuteur en baissant la voix et approchant sa bouche de mon oreille, vous n'êtes pas un commissaire du salut public, comme tous ces imbéciles le pensent! Ensuite, je crois pouvoir ajouter que vous n'êtes pas non plus un homme de violence!

— Et qui vous donne cette opinion de moi?

— 11 m'est très facile de répondre îi

cette question. D'abord mais voici une

brigade de gendarmerie qui s'avance de notre côté, s'écria mon interlocuteur en s'interrompant; peut-être me cherchent-

ils... Que m'importe! je vous assure que je ne crains nullement la guillotine !

L'arrivée de cette brigade de gendarmerie que mon voisin de table venait d'apercevoir et de m'annoncer, ne laissait pas que de m'inquieter assez vivement : je savais que les gendarmes , ces grands sceptiques de la vie bumaine, qui voient partout des coupables, se laissent prendre difficilement aux apparences , et je craignais que, sans respect, pour ma dignité, ils n'exigeassent de moi , en apprenant que j'étais un commissaire du salut public, mon passeport et ma commission. Heureusement que cette brigade dont la vue me déplaisait tant, était à la poursuite de plusieurs réfractaires; le maréchal-des-

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logis qui la commandai t, après avoir bu, sans descendre de cheval , un verre de vin que lui offrit le maire, et demandé a la hâte quelques renseignements, donna presque aussitôt a ses hommes l'ordre de se remettre en route.

^ Ce n'est pas encore pour cette fois, a ce qu'il paraît ? me dit mon voisin de table avec un grand sangfroid et sans montrer aucune émotion.

— Vous êtes donc a même de pouvoir être arrêté? lui demandai-je.

A celte question l'inconnu éclata de rire.

— J'admire vraiment votre naïveté — me répondit-il — est-ce que, par le temps de folie furieuse et de tyrannie insensée qui court, tout homme qui prononce quatre mots ou bien qui reste une journée entière sans parler, n'est pas coupable? Au reste, j'ai déjà été, en ma qualité de ci-devant, arrêté deux fois.

— Et vous êtes parvenu a vous évader de prison?

— Du tout : on m'a toujours relâché!

Pourquoi? Je l'ignore! Probablement parce que je n'ai jamais tenté aucune démarche et qu'il m'était indifférent d'être ou de ne pas être guillotiné ! J'ai remarqué que, quand un homme dans une mauvaise

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position s'en remet philosophiquement au hasard du soin de défendre ses intérêts et de le tirer d'embarras, le hasard s'acquitte généralement beaucoup mieux de ce soin que ne le ferait l'homme lui-même. Ce qui est écrit doit s'accomplir !

^ Vous êtes fataliste, a ce que je vois ! Puis-je vous demander , car je ne vous cacherai pas que l'originalité de votre esprit excite ma curiosité, ce que vous avez été jadis et ce que vous êtes maintenant?

— Jadis je me nommais le marquis de

H*** et je faisais de l'opposition a la cour;

aujourd'hui on m'appelle le citoyen Grac-

chus et je suis vétérinaire!,..

Ma couversation avec le citoyen Grac-chus, ex-marquis de H*^^5fut interrompue en ce moment par un chant patriotique que les convives entonnèrent avec une énergie rare : comme rien ne motivait cet enthousiasme je dus l'attribuer a la peur. Chaque convive tenait a prouver qu'il était enchanté d'avoir assisté au banquet civique : je remarquai que ceux dont les vêtements annonçaient une certaine aisance, et qui , par conséquent, avaient le plus à perdre, criaient le plus fort. J'ai souvent été, dans différentes circonstances, a même de renouveler cette observation.

Le banquet terminé, nous nous levâmes de dessus le gazon et un bal cham-

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femmes et déjeunes filles qui composaient l'auditoire.

— Voilk de braves ijens , me dit mon compagnon ; il est probable qu'ils finiront tôt ou tard par être guillotinés !

Le lendemain, dans l'après-midi, nous arrivâmes a Avignon. Mon premier soin fut de me rendre chez mon ancien hôte , le brave Marcotte ; mais a ma grande surprise 5 je trouvai sa maison déserte et abandonnée.

Je me retirais assez désappointé, lorsqu'un libraire , qui demeurait en face , m'appela :

— Citoyen adjudant , me dit-il en me faisant entrer dans sa boutique , n'êtesvous pas ce même militaire qui a demeuré assez longtemps chez Marcotte ?

— Vous ne vous trompez pas ! Mais qu'est donc devenu mon ancien hôte?

— Hélas! le pauvre homme est en fuite !

— En fuite ! et pourquoi donc, je vous prie?

— Mais parce que son cousin Pistache- Carotte Ta dénoncé au comité de salut public !

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— Que m'apprenez-vous la ! Au fait une pareille infamie, venant de Pistache, ne doit pas m'étonner I . . .

— Dame ! le citoyen Pistache-Carotte aimait la fille de son cousin , la jolie Mathilde, et comme celle-ci ne répondait pas à sa passion , il en est résulté que le père Marcotte s'est vu métamorphosé tout a coup en un conspirateur dangereux...

— Je reconnais bien là les moyens qu'emploie cet infâme Pistache! Ma foi, tant pis, quoique cette affaire ne me regarde pas, je n'en profiterai pas moins de mon séjour à Avignon pour exprimer de nouveau au Pistache le mépris profond

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qu'il inspire. Savez-vous s'il demeure toujours au même endroit ?

— Citoyen , me répondit le libraire après avoir regardé autour de lui si personne ne pouvait l'entendre, si j'ai un conseil à vous donner c'est celui de repartir au plus vite d'Avignon ; l'on ne vous a donc pas écrit ce qui s'est passé ici , à votre sujet, après votre départ...

— Non, je n'ai reçu aucune lettre !

— Eh bien , sachez , citoyen , que vous avez été dénoncé au comité révolutionnaire comme étant le complice et Tagent de plusieurs émigrés et fédéralistes. L'on

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a même démandé votre mise immédiate en accusation et votre arrestation.

Cette nouvelle, a laquelle j'étais loin de m'attendre , me causa , je ne le cacherai pas, une certaine émotion.

— Et comment le comité révolutionnaire a-t-il accueilli cette dénonciation? demandai-je au libraire avec vivacité.

— Il s'est trouvé un citoyen qui a pris votre défense, en prétendant qu'il y avait lâcheté a accuser un homme qui combattait les satellites des tyrans, et dont le sang coulait peut-être en ce moment même pour la patrie ! Ces paroles ayant soulevé

des applaudissements , le comité révolutionnaire a passé a l'ordre du jour. N'importe, je crois, je vous le répète, que vous feriez sagement en vous éloignant au plus vite d'Avignon.

Je remerciai le libraire de son renseignement et lui promis de suivre son conseil. En effet , je partis le soir même a la tombée de la nuit.

Le surlendemain, il était près de huit heures du soir lorsque nous arrivâmes, le marquis de H"^^* et moi, au petit village de Remoulins.

'— Mon cher Gracchus, dis-je a mon

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compagnon , a présent que me voici sur vos domaines, je m'en rapporte a votre connaissance des lieux pour me procurer un gîte et un souper.

— Ni l'une ni l'autre de ces choses ne vous manqueront, me répondit-il, je m'engage même a vous faire voir une excellente compagnie.

— Ah bah! et où donc la trouverai-je cette excellente compagnie ? au club?

— Non pas, mais au cabaret! Suivezmoi en toute confiance.

Un quart d'heure plus tard j'entrai dans

bif LES ÉTAPES

une misérable auberge dont l'apparence délabrée me fît frémir en songeant que j'étais à jeun.

Dans la salle commune où nous pénétrâmes, le marquis de H*** et moi, se tenait déjà une réunion composée d'une dizaine de personnes: jamais je ne vis gens plus déguenillés.

— [Est-ce la cette bonne société dont vous m'avez parlé? dis-je au marquis.

— Mais oui, c'est elle.

Vraiment ! répondis-je en riant de la mystification ; au fait, j'oubliais que vous

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êtes un original et un philosophe. Voulezvous me présenter a vos honorables amis ?

— Volontiers, me dit mon compagnon, qui, me prenant avec beaucoup de sérieux par la main, me conduisit devant un petit vieillard tout rachitique, et élevant la voix :

— Vicomte de F***, j'ai l'honneur de vous présenter mon excellent ami , le citoyen Alexis.

Le mendiant, car, a en juger par le costume du vieillard , cet homme devait en être réduit pour vivre, à faire appel k la

charité publique; le mendiant, dis-je, se leva aussitôt de dessus le banc de bois où il était assis et me saluant avec une extrême politesse:

— Je suis heureux et flatté, monsieur, de faire votre connaissance, me réponditil, car du moment où vous êtes l'ami de notre excellent marquis de H*** , vous ne pouvez manquer , comme au reste tout l'indique dans vos manières et dans votre langage, d'être un parfait gentilhomme.

J'avoue qu'a ces paroles, prononcées avec une grande aisance et beaucoup de dignité, je fus surpris et manquai de présence d'esprit pour répondre. Toutefois , je m'inclimi gravement devantle salut du

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mendiant , ou , pour être plus exact , du vicomte. •

— Si vous le voulez 5 mon cher ami, me dit alors mon singulier compagnon en comprimant avec peine un sourire narquois, je vais avoir à présent l'honneur de vous présenter a la duchesse d'O*** dont le nom ne doit pas vous être inconnu!

— Cher ami , m'écriai-je en riant, je trouve la mystiûcation assez plaisante, mais si elle se prolongeait par trop , elle perdrait de son sel. Croyez-moi, occuponsnous plutôt du souper !

— Mais je ne plaisante nullement , reprit le marquis sans rien perdre de son

sérieux. Voulez-vous, oui ou non, je vous le répète , que je vous présente a la duchesse d'O***.

. — Vraiment, a votre gravité je ne sais plus que croire ! Eh bien , oui , présentez-moi !

— Je dois vous avertir, reprit mon compagnon en baissant la voix , que, quoique la duchesse soit une femme distinguée, tant sous le rapport de la naissance que sous celui de l'éducation , elle est en ce moment réduite a une telle gêne , que si je vous présente, elle vous adressera sans doute une demande d'argent ! Après tout, avec une pièce de vingt ou de trente

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sous vous la rendrez la plus heureuse des femmes !

— Je me risque, allons !

Ce fut dans un des coins le plus obscurs du cabaret que me conduisit le marquis'; j'aperçus, assis sur un tabouret et a laioitié cachée par l'ombre, une vieille femmejde soixante-cinq à soixante-dix ans dont l'immobilité ressemblait à celle dune statue.

— Chère duchesse, dit alors mon compagnon en s'adressant, avec un ton de respect qui ne pouvait être joué, a la pauvre vieille femme, j'ai pris la liberté de vous amener un de mes bons amis qui

désire vivement avoir l'honneur de faire votre connaissance.

Je crovais rêver.

A la façon dont la vieille mendiante, après que je lui eus été présenté , selon toutes les règles de l'étiquette, se leva de dessus son tabouret et me fit une révérence, je ne pus mettre plus longtemps en doute qu'elle n'eût vécu en effet a la cour, et qu'elle ne fût la duchesse d'O^**

— Mon Dieu, monsieur! me dit-elle en souriant avec mélancolie, je devine, à votre étonnement, que vous ne pouvez vous expliquer par quelle suite d'événements et de complications étranges je suis descen-

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due a l'état d'abjection et de misère dans lequel je me trouve aujourd'hui. Jetez les yeux, autour de vous ; observez les incroyables métamorphoses, les monstrueux changements qui se sont faits en France, et ma position actuelle ne vous surprendra plus! Au reste, mon histoire est des plus simples : Gravement malade lor^qu'éclata la révolution , je ne pus suivre mes amis a l'étranger, et je dus me trouver encore trop heureuse que le dévoùment d'une pauvre vieille femme, que je ne con- , naissais même pas , et qui était attachée depuis de nombreuses années a la buanderie de mon château, me vînt en aide.

Hélas! a peine ma protectrice, - car,

comme vous le voyez, j'en étais réduite k n'avoir pour tout appui que la générosité (l'une pauvre vieille infirme; — a peine, dis-je, ma protectrice venait-elle de me sauver de la fureur de messieurs les patriotes qui pillèrent mon château , qu'elle mourut elle-même.

Comment ai-je vécu depuis lors! vraiment je l'ignore. Il paraît que l'on me fait de temps en temps de légères aumônes.

Du moins, c'est la ce que prétend mon intendant.

~ Comment cela voire intendant, duchesse?

— Le fait est que ce mot doit résonner

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d'une façon bien ridicule dans ma bouche, reprit la vieil] e duchesse en souriant; que voulez -vous 5 c'est une habitude du temps passé. Comme jamais de ma vie je ne me suis occupé de mes affaires, j'appelle mon intendant le brave homme qui veut bien soigner mes intérêts aujourd'hui. Tenez, le voici justement qui rentre.

Je tournai aussitôt les yeux vers la porte, et j'aperçus un petit homme maigre, aux épaules voiitées, a la carmagnole usée jusqu'à la corde.

— Eh bien ! monsieur Férules, lui dit la duchesse d'O*'''', nous apportez-vous quelque heureuse nouvelle?

— Aucune, hélas I madame la duchesse, répondit le petit homme en s'inclinant profondément devant la vieille femme.

— Monsieur rofficier, reprit la duchesse en se retournant vers moi, je vous présente l'ancien précepteur de mes enfants î... Je vous demanda hien pardon de ne pas vous dire son nom véritable, mais je ne l'ai j'amais su !... Mes enfants l'appelait Férules, et ce sobriquet lui est resté...

— C'est trop d'honneur que vos enfants ont bien voulu me faire, ma bonne duchesse, répondit avec douceur l'ex-précepteur. Cependant je me suis permis de vous rappeli^r peut-être un million de fois

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depuis une dizaine d'années , que mon vrai nom est Durand...

— C'est vrai. Mais , voyez-vous , mon ami, Durand, Dubois, Lefèbre, toutes ces sortes de noras-la se confondent tellement dans mon esprit, que je ne sais plus au juste, lorsque j'ai besoin de vous appeler, quel est le nom que vous portez. Férules, au contraire , me reste on ne peut mieux dans la mémoire... Ainsi, si cela ne vous contrarie pas trop, je continuerai a vous désigner toujours par ce sobriquet plein de caractère.

Malgré le sentiment de tristesse que m'avait fait éprouver au premier abord la vue delaprofonde misère de cette femme,

qui , placée jadis au haut de Téchelle sociale 5 termiDait une vie toute de luxe et de puissance, par une si affreuse et si misérable vieillesse, je ne pus m'empêcher de sourire en entendant la duchesse s'exprimer avec ce ton de légèreté qui sentait encore la grande dame.

— M'est-iï permis de vous demander, duchesse, lui dis-je, comment il se fait que vous soyez encore libre? Je ne conçois pas que Ton ne vous ait pas arrêtée?

— Croyez, me répondit-elle, qne je n'ai rien fait pour conserver cette liberté que vous vous étonnez avec raison de me voir. Messieurs les patriotes prétendent que je sers d'exeitiple, et que la vue d'une femme

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autrefois riche el puissante, iombée aujourd'hui, parce qu'elle a été volée et dépouillée de ses biens, dans une cruelle indigence, constitue un ûrave ensei ornement pour le peuple. Vous comprenez que s'il m'eût été donné de choisir entre mourir en bonne compagnie, avec mon ancienne société, sur l'échafaud, ou passer dans ce cabaret-ci le peu de jours qui me restent à vivre, mon choix n'eût pas été douteux. Après tout, mes facultés sont tellement affaiblies, je suis si épuisée, que je reste presque toujours plongée dans un sommeil léthargique et que mon sort est supportable. Mes rêves font de mon présent mon passé... je ne suis pas trop à plaindre!

\j{ duchesse d*0***, après avoir pro-

nonce ces dernières paroles, me salua d'une légère inclination de tête. Je compris que cette lonpfue conversation l'avait fatiguée, et je m'empressai de me retirer.

— M. Durand . dis-je au pré cepteur Férules en l'entraînant dans un coin de la salle, la duchesse d'O*** m'a appris qu'elle devait a votre générosité et a votre dévoûment ses uniques moyens d'existence : voulez-vous me permettre de m'associer, selon mes faibles ressources, à cette bonne action?

En parlant ainsi, je glissai dans la main de l'honnête Durand deux écus de trois livres. L'ex-précepteur fut tellement ému et surpris de mon action , qu'il ne put trouver sur le moment des paroles pour

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me peindre sa reconnaissance; ses yeux se remplirent de larmes : je m'éloignai vivement de lui afin*de ne pas l'embarrasser davanlaire et fus rejoindre le marquis de H***.

Honnête et excellent Férules, il est probable qui si je publie un jour mes souvenirs de l'an II, tu auras alors quitté la terre et que ces lignes-ci ne seront jamais lues par toi ! Qu'importe ! n'es-tu pas une de ces natures sublimes de dévoûment qui recherchent l'obscurité et ne veulent pour toute récompense que le calme et le contentement de leur conscience?

Bon Férules! Que de dévoûments semblables au lien , produits par la révolu-

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tien, qui, faute d'un narraleur^ passeront inaperçus et méconnus, tandis que l'Iiistoire consacrera une page à tant de nullités bruyantes!...

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