IJ:S ETAPES
Arrivé devant la porte du fatal cabinet, Ansolino, avec une hardiesse qui nous épouvanta, arracha vivement le scel de cire aux cnihlèmes de la République qui fermait la porte.
— Mais malheureux, m'écriai-je !
— Silence donc! me dit-il vivement, L'heure de la bataille sonnée, les soldais doivent obéir ; les chefs seuls commandent! Cher hôte, continua Anselme, emportez avec vous les papiers de l'exprésident du district, brillez-les, cachezles, peu importe; l'essentiel, c'est qu'ils disparaissent! Vous, citoyenne, dressez de suite un lit dans ce cabinet, vite! vite ! dépéchez- vous! Voilîi qui est fait, très bien ! Chiffonnez les draps et frapper le matelas de façon a ce que ce lit semble avoir servi... C'est cela, parfait!... Alexis,
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ailez vite chercher nos fusils qui sont dans notre chambre. Ah ! auparavant , deux mots : écoutez-moi avec attention ! Vous saurez tous que nous avons couché la nuit dernière dans ce cabinet, mon camarade et moi... C'est madame qui l'a voulu ainsi, sans en avertir son mari!... Nous étions endormis ce matin, lorsque l'on est venu mettre les scellés. . . Comprenez-vous ? A présent, que votre seconde domestique coure au devant du membre du comité, retenu dans la rue par sa camarade , et qu'elle se plaigne a lui de ce que nous faisons un bruit épouvantable!... Allons, éloignez-vous tous, et laissez-nous seuls, Alexis et moi !
— Ah ! monsieur ! s'écria le greffier en tombant aux genoux d'Anselme et en saisissant une de ses mains qu'il voulut porter
à SCS lèvres. Je ne compreiuls pas trop bien votre projet, mais je crois que je suis sauvé ! Que mes remercîmenls, ma reconnaissance...
— Que le diable vous confonde avec votre bavardage ! Allons, je vous le répète, dépêchez-vous de nous laisser seuls. *
A peine le greffier et sa femme étaientils partis, qu'Anselme commençai pousser des cris aigus, dignes d'un huron en délire, et à allonger de terribles coups de poings contre la muraille et contre la porte.
— Voici le membre du comité qui montcj nous dit bientôt une voix venant de la pièce voisine, et que nous reconnûmes pour ôlre celle de la domestique que nous avions expédiée pour le retenir un moment dans la rue.
— A l'ouvrage , Alexis ! me cria Anselme.
Prenant aussitôt nos fusils par le canon, nous nous précipitâmes avec violence, Anselme et moi, contre la porte. Au second choc, elle s'ocroula avec fracas, et non* nous trouvâmes en présence du membre du comité révolutionnaire, qui, aveuglé par la poussière et étourdi par le bruit, se recula vivement devant nous.
— Parbleu ! citoj^ens, nous dit-il en se remettant un peu de sa surprise, vous auriez bien pu attendre que l'on fût venu vous délivrer. Je venais justement pour lever les scellés !
— Ah ! c'est vous, citoyen scelleur, s'écria Anselme en levant son fusil par le bout du canon, comme si c'eût été une simple et légère badine, et en faisant vol^
tiger la crosse au dessus de la tête du nouveau venu ; ah ! c'est vous qui niellez ainsi sous le séquestre les défenseurs de la patrie. Je ne sais qui me retient de vous défoncer lé crâne, misérable traître !
— De grâce, Anselme, calme-loî, lui dis-je en jouant la frayeur, j'avoue que cet infâme royaliste, ce brigand de fédéraliste mérite la mort, mais n'oublie point qu'à la loi seule appartient le droit de punir.
Le membre du comité révolutionnaire était tellement effrayé, qu'il resta un moment sans pouvoir parler. Toutefois , se voyant près de l'escalier, il reprit un peu de confiance, et, élevant la voix :
— Croyez-vous donc me faire peur et m'en imposer avec votre crosse de fusil , citoyen — dit-il a Anselme — Sachez , tel que voiis me voyez, que j'ai servi deii\
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mois en qualité tic canoiinier ! Ah ! vous osez parler de la loi ! eh bien, nous allons voir a qui de nous deux elle donnera raison ! Je vais dresser, sans plus tarder, procès-verbal de votre criminelle conduite. Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir !
— Ni adieu ni au revoir ! répondit Anselme , car nous ne vous quittons plus î Nous aussi, nous avons a écrire une petite pétition, et k faire un rapport! Tu nous permettras bien de nous servir de ton écritoire !
— À ton aise , citoyen ; seulement rira bien qui rira le dernier, dit le membre du comité, qui descendit alors dans le salon et s'installa devant une table pour écrire. Nous nous assîmes aussitôt à coté de lui, et nous étant fait apporter une grande
feuille de papier, nous rédii^eànies a haute voix, Anselme et moi, la dénonciation suivante :
(Ce remarquable morceau épistolaire , dont j'ai gardé la minute, me semble si bien réussi, et présente un échantillon si parfait du style de notre époque, que je ne puis résister au désir de le transcrire ici) :
« Aux citoyens représentants, membres du Comité de salut public de la Convention.
» Citoyens représentants,
» 11 n'y a rien de plus long que les fils des trames contre-révolutionnaires : ils s'étendent de Montélimar a Londres et de Londres a Montélimar. Pitta fait passer des guinées dans cette ville ; nous en sommes aussi sûrs que si nous les avions VU compter : nous le prouverons. Il a \c\
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un agent, massif de corps , mais très délié d'esprit. Cet émissaire des Anglais a trouvé le moyen de se glisser dans le comité de surveillance pour entraver la marche des troupes qui se portent sur Toulon. 11 ne recule devant aucun moyen pour obtenir ce résultat.
» Ce matin il est venu poser le scellé sur nos armes et nos personnes; et comme, lorsque nous avons entendu battre la générale, nous avons brisé la porte pour pouvoir nous rendre là ou nous appelait le devoir et l'honneur, il est accouru et nous a menacés. Cet agent se nomme Saint- Pierre, et est ex-secrétaire du subdélégué. Aujourd'hui il a pris, pour se déguiser, afin de pouvoir accomplir ses forfaifs dans l'ombre, la carmagnole, le bonnet rougo
et le nom d'Olivier. Uoprésentant, veillez sur ces ennemis de rinlérieur!
» Quant a nous, d'après ce que nous avons appris par plusieurs de nos camarades, nous ne doutons plus que ce genre de délit, dont, sans notre zélé pour le devoir, et sans notre énergie, nous aurions été victimes, nous ne doutons plus, disons-nous, que ce délit ne se répète sur tous les points de la France! Si vous n'y prenez garde, les agens de l'étranger, soit au moyen du scellé, soit autrement, arrêteront dans leur patriotique élan les troupes de la République! Tel est le but où tendent leurs criminels elîorts!
» Voila, citoyens représentants, l'exposé simple et naïf des faits dont nous avons a nous plaindre. Les militaires n'ont d'éloquence que par la bouche de leurs fusils î
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Comptez , citoyens représentants , que nous sommes disposés a tuer et a nous faire tuer pour la République, la Convention et le Comité de salut public ! »
L'admirable rédaclioa de cette pièce faite, je l'ai déjà dit, a haute voix, me parut impressionner assez vivement le membre du comité de surveillance. Cependant il cacha du mieux qu'il put ses craintes, et voulant nous rendre la monnaie de notre pièce, il nous lut a son tour, avec une grande emphase, le procès-verbal qu'il venait de terminer.
— A présent que vous avez fini votre dénonciation, citoyens, nous dit-il, j'espère que vous voudrez bien me suivre auprès du comité?
— Mais il nous reste encore une lettre a faire, lui répondis-je, la lettre d'envoi.
Reprenant aussitôt la plume, je me mis a rire eu les écrivant, ces terribles paroles : « Citoyen représentant et cher cousin, je viens par celle-ci te prier, etc., etc.
A cet imposant début épistolaire, l'ex-
secrétaire du subdélégué perdit le semblant d'assurance qu'il était parvenu a conserver jusqu'alors, et prenant a part notre hôte, il se mit a lui parler avec une grande vivacité.
— Mes chers amis , nous dit le greffier en revenant bientôt près de nous , le citoyen vient de m'avouer en confidence qu'il croit s'être grossièrement mépris a votre égard , et qu'il vous reconnaît comme étant d'excellents patriotes. Ne voudriez-vous pas déchirer votre correspondance? Quant a lui, il estprèta annulçr >on procès-Nerbal.
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— Je suis fâché pour le citoyen du comité de surveillance , répondit Anselme, de l'imprudence et de la légèreté qu'il a montrées dans toute cette affaire-ci ; mais vous devez comprendre que , quelque envie que nous ayons de reconnaître votre gracieuse .hospitalité , nous ne pouvons cependant pas manquer , pour vous être agréables , a nos devoirs.
Enfin , après bien des supplications directes 5 cette fois , du membre du comité de surveillance , Anselme feignit de se laisser attendrir et consentit a jeter au feu et notre dénonciation a la Convention et la lettre adressée a mon cousin.
— Seulement , ajouta-t-il en s'adressant d'un air froid et piqué a notre hôte , après l'insulte que nous avons subie dans votre maison , nous ne pouvons plus rester chez
VOUS ! Nous ne demeurerons ici que le temps sirictement nécessaire pour faire noire sac.
Le membre du comité de surveillance eut beau vouloir nous démontrer qu'il n'y avait eu dans toute cette affaire qu'un simple çrn"y;ro7?(o , que notre bonneur n'avait eu rien a souffrir , que notre hôte , — puisque ce n'était pas lui qui nous avait fait coucher dans le cabinet, — n'était pas coupable, nous n'en restâmes pas moins inexorables dans notre résolution de partir , car il fallait à tout prix éloigner de notre hôte el de nous toute idée de connivence.
— Eh bien , mon cher monsieur ! dit Anselme a ce dernier, une fois que le membre du comité de surveillance nous eût quittés , que pensez-vous delà corné-
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die ? J'espère qu'elle a été bien jouée? Ma foi j'ai vu un moment où je n'aurais pas donné un assignat de trois livres de votre tête ! A présent vous voila tout a fait hors de danger ! Tâchez de ne plus vous remettre dans une position semblable a celle-ci, car vraiment il fallait cette circonstance exceptionnelle de deux hommes d'esprit aux prises avec un sot , pour vous sauver. Or , le contraire se voit bien plus souvent.
Je ne rapporterai pas les bénédictions sans nombre dont nous combla notre hôte; elles redoublèrent le plaisir que nous éprouvions de lui avoir été utiles , en nous^ montrant que nous n'avions pas obligé un ingrat.
Toutefois , malgré les instances qu'il fit pour nous retenir, nous nous obstinâmes.
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avec raison , dans noire résolution de quitter de suite sa maison. II était urg^ent, je le répète , de bien prouver qu'entre l'exgreffier et nous , il n'existait aucune intimité.
Avant de prendre définitivement congé de lui, nous lui conseillâmes aussi d'aller revoir le membre du comité pour lui dire qu'il avait obtenu de nous, par ses obsessions, la promesse formelle que nous ne reprendrions plus jamais cette affaire , mais que malgré toutes ses excuses nous avions pris congé de lui très froidement, et qu'il avait bien vu que nous lui gardions rancune pour le dérangement désagréable et involontaire qu'il nous avait causé.
Notre bote nous remercia avec effusion de ce conseil , nous promit de le suivre et nous accompagna avec toute sa famille
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jusqu'à la porte. Ce fut les yeux pleins de larmes qu'il nous souhaita toutes sortes de bonheurs et qu'il nous jura que sa reconnaissance pour nous durerait autant que sa vie.
— Drôle d'époque tout de même que la nôtre, me dit Anselme une fois que nous fûmes installés a l'hôtel, avec de l'impudence et de l'audace on vient a bout de tout ! Un mensonge audacieux suffit pour arracher une victime au bourreau , de même qu'un mot placé mal a propos fait tomber une tête ! Celui la seul qui croit pouvoir compter sur son innocence, court des dangers.
Il faisait le lendemain à peine jour quand on battit la générale. Nous nous empressâmes de nous lever et nous fûmes nous réunir au bataillon.