‹ Les étapes d'un volontaireChapitre 2 sur 23 · J 8 LES ÉTAPES · texte numérisé non relu

J 8 LES ÉTAPES

Les rangs venaient d'elrc formés et nous allions qoiis mettre en marche, lorsque je fus accosté ppr une vieille femme que je reconnus pour la domestique de notre bote de la veille, l'inoflensif grelTier.

— Citoyen, me dit-elle, ma maîtresse, cralg^nant que vous ne manquiez de provisions en route, m'envoie vous apporter ces deux pots de confitures.

Pensant que ce serait un manque de sa- < voir-vivre de refuser cet insig^nifiant cadeau, j'attachai les pots sur mon sac et je chargeai la domestique de présenter mes remerciments a sa maîtresse.

— Que diable portes-tu donc là? me demanda , à notre première étape , une heure plus tard, Anselme qui était revenu me joindre.

b'un volontaire 19

— Ce sont des confitures.

— Vraiment. Est-ce que tu aimes les sucreries, toi ?

— Nullement ! C'est le greffier que tu as sauvé hier, qui m'a envoyé ce cadeau dont je ne serai pas fâché, au reste, de me débarrasser.

— Cela te sera facile; donne-le moi, j'adore les friandises.

— Avec le plus grand plaisir; tiens, voici !

Je détachai alors les pots et je m'empressai de les remettre a Anselme.

— Groseille et abricots! dit-il en jetant un coup d'oeil sur les couvercles. Ce sont

justement la mes fruits de prédiieclion! Ma foi, comme on ne sait ni qui vit ni qui meurt, il serait peut-être prudent d'entamer les groseilles... ça sera toujours autant de pris sur l'ennemi.

Mon compagnon , en prononçant ces mots, s'empressa d'ouvrir le pot, lorsque poussant tout a coup un cri de surprise :

— Ah ! parbleu ! s'écria-t-il, voila qui me plaît encore davantage! Vraiment, on a toujours tort de juger sur l'apparence. Je n'aurais jamais cru cet ex-greffier capable d'un tel trait d'esprit!

Anselme, en découvrant le pot, venait de trouver cinquante louis enveloppes dans un assignat de cinquante livres entouré d'une couche de coton; son nom

' d'un volontaire 21

était écrit sur un petit morceau de papier fixé après par une épingle.

— Ah ! mais, ce n'est pas tout, reprit-il, voici encore un autre paquet!... Ah ! celuici porte ton adresse ! Veux-tu me permettre de l'ouvrir?

Ce nouveau paquet contenait vingt-cinq louis et ces mots tracés sur une feuille de papier au crayon :

« Citoyens , rien ne se perd chez moi Je vous renvoie par ma domestique cet argent que vous aviez oublié dans votre chambre. Vive la République ! »

— Eh bien, me dit Anselme, dont la ligure joyeuse et épanouie annonçait le contentement, que penses-tu de cette excellente aubaine? Quant a moi je suis tout at

tcndri en songeant aux bombances qui nous attendent! Vraiment on a bien rai- ^ son de prétendre qu'une bonne action porte toujours en elle sa recompense!....

— Je pense, Anselme, que nous devons renvoyer au plus vite cet argent !

— Renvoyer cet argent! répéta mon compagnon en me regardant avec un étonnement extrême. Ah ça, es-tu fou?

penses-tu bien a ce que tu dis?

— Quoi ! oserais-tu accepter ce cadeau?

— Mais certainement, mille fois oui !

Ah! bien, tu m'as l'air drôle encore, toi, avec ta restitution! Dieu m'est témoin, qu'en sauvant notre brave hôle, je n'ai eu qu'une pensée, celle de venir au secout^

d'un pauvre diable injusleûieut persécuté ; que je ne comptais sur aucune récompense, ,1'ai fait mon devoir d'honnête homme dans toute l'acception du mot. A présent, il se trouve que mon dévoûment désintéressé tourne à mon profit, tant mieux, donc ! Je ne regrette qu'une chose :

c'est que ce pot ne conlieniie pas cent louis.

J'eus beau m'épuiser en raisonnements auprès de mon camarade, ce fut peine perdue : je dus renoncer a lui faire partager ma manière de voir.

Quant a moi, n'osant, après ce qui s'était passé, écrire au greffier, car cela eut pu me compromettre ainsi que lui, je remis a plus tard la restitution des vingtcinq louis.

Page 1