‹ Les étapes d'une classe au Petit séminaire de Québec, 1859-1868 [microforme]Chapitre 3 sur 36 · SEPTIÈME · texte numérisé non relu

SEPTIÈME

Les futurs finissants de 1868 en septième.—Liste des 69 élèves de en Eee de 1860.—Le

tin Gauthier, professeur d'anglais. — fait sensation. R. P. Ba À ë. ÿ + he l retraite cé es pt :

Decès de M. Léon Gingras, SP Pare La protestetion du 4 mars 1860, contre l'invasion d’une partie du territoire pontifical.—Le soirée musicale et littéraire # avril.— Le banquet de rod tiste —Excursion au “te de le Steane del Far, —Visite du prince de Galles à na les vacances. —Distribution des pi et sortie juillet.

T ous les finissants de 1868 n’ont pas débuté en septième. Neuf seulement : Beaulieu, Belleau, Casault, Cimon, Desrochers, Fraser, Guay, Huot et Paquet, ont commencé en même temps,et sont montés ensemble, du même pas, de l’Epitome

au De Viris, du De Viris au Selectae.

1860 comptait 69 bambins: Philippe Beauli, , EF. Bélanger, I. N. Be. leau, F. Bernier, C. F. Bernier, J. Bertrand, Del-

Maingui, A. Marcoux, Siméon Marmette, C.

Martel, Chs. Morency, C. McDonald Silvio Mi- Chaud, Jean-Baptiste Morissette, Elzéar Moris-

Odilon Patry, Ed. Patton, À. Peachy, Henri Robertson, Arthur Robitaille, R. Saucier, W. Saint- Amand, 3 € Sharples, J. Shee, à À Simard, E, Trudel, J. Tourangeau, Onésiphore Turgeon, Emile

Vaillancourt, Louis Vincent.

A l'époque où nous avons commencé à balbutier Rosa, M. Ls-Jacques Casault était supérieur; M. Taschereau, directeur du Grand Séminaire; M. Octave Audet, directeur des écoliers; M. Buteau, procureur; M. Jean-François Baillargé, économe; M. Hamel, professeur de physique, d'astronomie, de minéralogie et de géologie; M. Brunet, de botanique; M. T. Chandonnet, de philosophie; M. Maingui, de mathématiques; M. Méthot, de rhétorique, et préfet des études ; M. C. Légaré, de seconde ; M. Beaudet, de troisième; M. Roussel, de quatrième; M. D. Vézina, de cinquième ; M. Hubert Beaudet, de sixième; M. Ferdinand Laliberté, de septième; M. Mathias Huot, de huitième; M. Augustin Gauthier, * professeur d'anglais dans les classes inférieures à la quatrième; M. Paxman, pro-

1. Les noms en italiques désignent les futurs finissants de 1868,

Les finissants de 1860 étaient : Julien Auger, Napoléon Cinq-Mars, Pierre Fiset, Charles Hallé,prêtres :L,.-H. Huot, journaliste, Léon Lambert, Auguste Laverdière, Athanase Lepage, Eugène Méthot, Damase Morissette, prêtres, J. O'Brien, employé civil, Pierre Villeneuve, cultivateur. Tous sont décédés à l'exception de MM. Cinq-Mars, Fiset, Hallé et Morissette, 1 2. Aujourd’hui curé de St-Basile.

fesseur d'anglais dans les classes supérieures ; M. J. A. Bureau, premier régent de la salle des grands; M. D, Gonthier, premier régent de la salle des petits. Les régents auxiliaires étaient MM. Maingui, Chaperon, A. Pelletier, D. Vézina, Mathias Huot. :

bien, qu'elles furent pratiquement supprimées, excepté pour les cancres qui, de temps en temps, secouaient leur paresse. Quant aux autres, il leur fallait des raisons d'Etat pour obtenir son placet. Or, comme l’on n’est guère diplomate à cet âge, la plupart des écoliers passaient l’année intra 1. Pendant l’année scolaire 1859-1860, les prêtres agrégés étaient : MM.L,..]. Casault, Louis Gingres, Léon Gingras, E..A. Taschereau, Félix Buteau, M..E, Méthot, C.-H, Laverdière, Octave Audet et T..E. Hamel, Les prêtres auxiliaires étaient: MM, Baillargé, Ovide

Brunet, Adolphe Lé, , Ferd, Laliberté, D, Gonthier, » Roussel, C..E, Légaré et J. Aimé Bureau.

muros.

En revanche, notre directer s’ingéniait à rendre la cage gaie et confortable. Le chauffage des corridors, l’aération des dortoirs et des salles, au moyen de ventilateurs dont il était luimême l'architecte, l'amélioration du menu de ia table, le - dacement de la vaisselle d’étain par là faïence, les récréations du soir passées à la cour, en toute saison de l’année, sans compter une foule d’autres innovations dont il est l’auteur, le démontrent suffisamment.

Ces réformes qui, aujourd’hui, nous paraissent si naturelles, nous le soupçonnons fort de les avoir réalisées à la pointe de l'épée. II fallait, voyez-vous, rompre avec les us et coutumes, donner à la gent écolière des marques d’une confiance que les membres du Conseil n'étaient pas unanimes à partager. Ainsi, à propos des pots de grès substitués aux pots d’étain, les sages prédisaient à M. Audet un nouveau massacre des innocents, à brève échéance par-dessus le marché.* Eh bien ! nous disait-il vingt ans plus tard, le premier pot de grès cassé, le fut par un ecclésiastique, M. N. Laliberté. M. Audet avait

1. Les récréations du soir, à la cour, furent inaugurées en avril 1864.

donc eu raison de ne Pas assimiler les écoliers à des Vandales. 1

On doit aussi placer au crédit de M. Audet

Congé, une, deux, et même trois heures à Ja salle d'étude. A Partir de ce moment, on n'eut Plus

faïence au service des éccliers.

2. Lorsque cet orme fut pla:.:6, son diamètre était de 7 Pouces et sa hauteur de 30 pieds.

d’un corps et d’une âme, qui, tous deux, ont leurs droits et leurs légitimes exigences, il faut rendre à chacun ce qui lui est dû,

Ces faits sont bien la preuve que notre ancien directeur aimait ses écoliers. Il est certain que «sous ce glacier il existait une source d’eau chaude » que nous étions loin de soupçonner. Ce visage d’ascète, qui ne se déridait jamais coram publico, égarait nos appréciations ; car, à cet âge surtont, on juge presque toujours d’après les apparences. Conséquence: la plupart des écoliers qui ont vécu sous sa houlette sont longtemps restés sous une fausse impression. Aussi, les premiers échos qui nous arrivèrent du couvent de Sillery, «uelques mois après sa nomination, nous étonnèrent grandement. A les en croire, l’aumônier et l’ancien directeur se ressemblaieni si peu, que nous restions incrédules. Cependant il fallut bien finir par admettre la réalité de la transformation. Le glacier, en glissant du Séminaire « sous les bois », s'était fondu instantanément sous l'influence d’une température plus tiède et plus douce.

M. Audet a été directeur du Petit Séminaire de Québec, de juillet 1859 à juillet 1866, de sorte que nous avons passé sept ans sous son gouvernement. La peine due aux fautes commises pen-

dant cette Période de nos études doit être remise, €n partie du moins, car ce directeur jeünait, tous les ans, 365 jours bien comptés, et plaçait sans doute ces mérites au crédit des élèves qui lui étaient confiés,

M. Audet Quitta le Séminaire en 1871, pour devenir aumônier du Couvent de Sillery. Démissionnaire en 1904, il est resté l'hôte de cette Communauté qui lui adoucit—dans Ja mesure du possible—les ennuis et les douleurs de la vieillesse.

Le lendemain de la rentrée, qui eut lieu le 1er Septembre, nous étions nez à nez avec notre professeur, M. Ferdinand Laliberté.

Le titulaire d’une classe préoccupe à bon droit la plupart de ses futurs élèves Ils Savent, en effet, qu'il a tout Rouvoir sur eux : Pouvoir de ré- <ompenser et de Punir, de rogner les congés, d'exiger quand bon lui semble une reddition de

Comptes, de varier la somme du labeur quotidien ; <n'un mot, de faire la Pluie et le beau temps. Les moins inquiets ne sont pas les rares élèves qui Soupçonnent ses responsabilités, son influence sur leur avenir, les difficultés de sa tâche, qui est de dégrossir, de tailler et de polir les Pierres qui lui sont mises sou. la main. Il est donc naturel qu'ils

soient anxieux de le voir à l'œuvre.

La septième de 1859-1860 eut la bonne fortune d’hériter du professeur émérite qui en était chargé depuis plusieurs années, et que notre confrère de classe, Isidore Belleau, va nous photographier, après avoir localisé et décrit l’ancienne salle de 1a septième.

« La septième ! C’est bien loin. Il faut se recueillir un peu quand l'esprit se porte en arrière pour interroger les souvenirs de cette époque. En parcourant la liste des finissants de 1868, on en trouve seulement neuf qui composaient la sep-

| tième de 1859-1860. Que sont devenus tous les

autres ? Un bon nombre n'ont pas été plus loin, et les autres se sont dispersés sur la route. Combien de figures alors familières n'ont pas été revues et se sont complètement effacées du souvenir ! Pour plusieurs, les noms mêmes ne nous disent plus rien. Qui se rappelle Drouin, le portier de la septième, ce portier compatissant sur la figure de qui se lisait l'affaire pour laquelle un maître de la salle nous attendait dans le corridor ?

« Mais ce que personne n’a oublié, ce qui est facile à reconstituer par la pensée, c'est la physionomie des lieux que le progrès moderne a complètement transformés.

& Il y avait deux classes que l appélait les « Limbes » et qui y ressemblaient . … huitième et la septième. : C’est par là qu’on entrait dans le Séminaire, et c’est par là aussi qu’il fallait débuter. Deux salles bas::s, le long du corridor qui fait face à la cour des jeunes, près de la porte d’entrée, éclairées par deux vitres du côté du corridor, et deux fenêtres du côté de la cour des pas perdus, qui'avoisine « les secourables cabines,® » deux fenêtres qu’on n’ouvrait jamais— Pour une raison majeure. On n’y voyait jamais le soleil, et le gaz s’y allumait à deux heures de l'après-midi. C’est dans ce demi-jour et cette lourde atmosphère qu’on apprenait la grammaire française, les déclinaisons latines et l’arithmétique, Et la figure du professeur était à l’avenant de ce tableau, pas gaie !

« Mais il fallait passer par là. Et chose singulière, le souvenir qui en reste n’a rien d’amer,n’est pas même indifférent. On rit aujourd’hui des terreurs que nous inspirait le bon curé de St-H-=-ri,

1 Il y avait aussi dans cette dernière un coin enténébré qu’on appelait « l'enfer ».

2. Ce pavillon est maintenant couronné Par une tourelle, qui le fait quelque fois prendre pour un observatoire. La seule différence, disait un jour M. Côté, ancien curé de Ste-Croix, c'est que la lunette est en bas,

alors jeune prêtre à la tête grisonnante. Mais

Aussi, à l’idée de qui fut-il venu que cette figure terrifiante n’était qu'un masque, que cette sévérité n’était que d'emprunt ? Cependant en y regardant d’un peu près, on aurait pu s’aperc oir que la mise en scène n’était pas en rapport avec le fond du drame. Le nuage se formait, grossissait, s’épaississait, mais ne crevait jamais, ou ne donnait jamais ce qu’il promettait.

Qui ne se rappelle le scène dramatique qui -se passa dans la semaine sainte de 1860 ! Elle vaut la peine d’être racontée.

« Les élèves de septième et de huitième n’assistaient pas à l'office des ténèbres. On allait en classe pendant que le reste de la communauté se rendait à la cathédrale, de 3 h. à 5h. : Il était entendu que la discipline et le travail faisaient relàche. Pendant la dernière heure, il y avait Deo gratias, ou le professeur faisait une lecture amusante. C’est ainsi que l'après-midi du Jeudi Saint 1860, les leçons données, M. Laliberté se mit en devoir de nous lire une histoire dont le seul souvenir qui me reste est qu’elle n'avait pas de dénouement. Il s’agissait de nous suspendre en l'air, et de nous laisser là. Au moment le plus tragique, lorsque l'intérêt était culminant, crac ! tout

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était fini. M. Laliberté comptait beaucoup sur cette fin abrupte, pour le succès de sa lecture. II en jouissait d'avance. Mais voilà que, au moment où il ferme son livre sous le nez de ses auditeurs qui sont tout yeux et tout oreilles pour entendre le dénouement, éclate, sous les pieds d’un élève, un de ces petits projectiles qui ne donnent ni feu ni fumée, mais font vibrer les vitres... un pétard blanc, lydite genre ancien. Les deux bombes, celle du Professeur et celle de l'élève, avaient fait explosion en même temps, comme par l'effet d’un calcul diabolique.

(On devine la sensation. I] s'ensuit un silence de mort. Tout le monde se regarde dans l'attente de ce qui va venir. Les yeux du professeur lancent des éclairs, et sa voix, tremblante d'émotion, somme le coupable de se faire connaître, Personne ne bouge. Donc commence un interrogatoire solennel—« Debout, vous ! Etes-vous le coupable ? » « Non, monsieur.» « Vous? » « Non, monsieur. » « Vous ? » «Non,monsieur. » La moitié de la classe y a passé, le côté droit,et il n'y a que des innocents. Rien d'étonnant, car le Coup venait du côté gauche. L'intérêt augmente à mesure que l’on approche de la fin. Mais Personne ne bronche. L'Ecossais qui a fait le coup, avec le

sang-froid caractéristique de sa race, comme les autres, affirme son innocence. Il Y avait pourtant un coupable. Mais ne soyez Pas trop sévère, je vous dis qu'il eut fallu de l’héroïsme pour se confesser là, devant tout ce monde, et sous ce regard foudroyant.

«Donc, rien. Pas de coupable.

« Chacun pique le nez sur son livre, et M. Laliberté étudie les physionomies. A cinq heures, on s'en va.

« Personne ne sut ce qui se passa dans l’intervalle, mais le lendemain, en entrant en classe, il nOUS passa un frisson sur tout le corps. La classe était comme une chambre mortuaire toute tendue de noir. C'était les Ténèbres, comme à l'église. Chacun chercha son siège en tâtonnant. M. Laliberté alluma deux bougies, et à leur lueur blafarde, ou put lire sur un large placard blanc, en grosses lettres noires: « J'ai menti, priez pour moi. » Pour reconnaître celui qui portait l’enseigne, il fallait regarder au siège vide, car il avait le dos tourné à la classe, et Ja tête cachée dans ses mains.

« J'en frissonne encore, tant c'était lugubre. On pria pour lui, et les deux heures de classe £urent employées : des lectures sur la laideur du

‘Mensonge.

« Cette anecdote, ouie dans tout ses détails,

donne une bonne idée du genre de notre professeur de septième. I] frappait sur l’imagination, rarement ailleurs. \

«En dehors de la classe, il était un tout autre homme. Aimant Passionnément les écoliers, il se mélait à tous leurs amusements. Le premier rendu au jeu de pelotte, il en partait le dernier, et personne ne connaissait et ne pratiquait mieux que lui toutes les ruses du métier. Sa main, large comme une raquette, lui donnait des avantages dont il savait Profiter, et, sans scrupules, il allait vous chercher la balle entre les jambes, sur la tête, sous le nez Pour la faire rebondir à lextrémité du jeu, ou vous la coller sur Ja ligne, avec un clin d'oeil qui Soulignait le truc. D’au-

tres fois, il prenait Plaisir à se Jaisser grimper sur le dos par les petits

il était la terreur des joueurs ; et quand il laissait le but, comme un Ouragan, tout je camp ennemi se mettait en mouvement Pour repousser l'attaque. Le faire Prisonnier, était un fait d’armes digne des épopées romaines, On portait. le vainqueur en triomphe, les Casquettes volaient en

l'air, et le chant de guerre s’entonnait comme chez les 1roquois autour d’un chef ennemi terrassé. Pour un rien on lui aurait arraché les ongles.

« Pas besoin de dire que personne à la petite salle n’était plus Populaire que M. Laliberté. Il jouissait de cette Popularité, et achetait de bonne grâce les barils de pommes nécessaires Pour la maintenir, La fenêtre qui donne sur la Cour des petits—au-dessus de la porte centrale— €n a donc vu passer de ces fameuses.

« Mais revenus en classe... ..,..les pommes se Changeaient en citrons du Portugal, comme disait un certain député du district de Montréal, resté légendaire.

« Comme professeur de septième, M. Laliberté n’a pas dû être Surpassé au Séminaire, s’il a jamais été égalé, Il mettait à cet enseignement aride plus que du zèle, de Ja passion. Il s’enthousiasmait des succès d’un élève, comme un professeur de littérature, d'histoire ou de philosophie. I! nous infusait les grammaires comme le catéchisme, de gré ou de force. Aussi en sortant de ses mains, un élève ambitieux Pouvait enjamber par-dessus la sixième, et faire bonne figure parmi les élèves de cinquième,

«De notre professeur d’anglais en septième, le souvenir le plus vivace qui reste est cel::i des Pensums qu’il nous a administrés à la ‘douzaine, à la centaine. Et pour être authentiques, ces pensums devaient porter le visa du maître de salle, comme attestation qu'ils avaient été faits pendant les heures de récréation ; car la retenue,cette institution née d’un sentiment tout humanitaire, n'existait pas encore. Il n'était pas rare qu’un simple badinage, vous coutit vingt. trente verbes à copier. Pour suffire à la tâche, 11 fallut anticiper le progrès moderne de fabrication à Ja machine, On se faisait des petits râteaux dont les dents étaient autant de plumes, et on enfilait ainsi cinq ou six verbes à la fois.

«Curieux procédé tout de même ! Au lieu d'utiliser le bensum pour assaisonner le travail, ce professeur en faisait le menu, comme qui dirait une soupe au poivre. C'était devenu une véritable manie. Un: jeune élève qui eut un jour à copier 500 vers de Virgile, pour une légère fredaine, ne pouvant utiliser le râteau, voulut faire sentir la disproportion entre la punition et la faute. Il imagina d'écrire son Pensum sur des ribambelles de papier, collées bout à bout, et qu’il enroula sur un bouchon de liège comme sur un rouleau de

ruban. Son travail fini, il alla dérouler son fu- Seau sur la table du professeur. La table en était encombrée et en fut débordée, Tout ahuri par cette scène où les rires n'étaient pas de son côté, le professeur, Pour y mettre fin, envoya l'élève avec son pensum se faire régenter par le directeur. Et voilà notre petit bonhomme en train de ramasser ses vers. Autour du cou, dans les bras, autour des jambes, il en avait le corps encerclé; on ne lui voyait plus que la tête. Tant bien que mal, il finit Par atteindre la porte et disparut au milieu des rires étouffés de la classe. Un bon quart d’heure se passa; puis, voilà notre petit homme qui entre, secoue son fardeau près de la table du professeur, et, sans dire un mot, retourne tranquillement prendre sa place sur son banc, Eh bien ! dit celui-ci, « avez-vous vu le directeur ? » «Oui, monsieur.» «Et que vous a-t-il dit 2» «ll m'a dit que j'avais l'air d’une bouteil. le empaillée.»

«L'auteur de cet espièglerie est aujourd’hui un grave magistrat de cette Province. Elle eut un bon effet. L'abus ainsi mis en évidence attira probablement l'attention des autorités, car, à partir de ce jour, le Pensum et le silence se firent Plus rares, et finirent par disparaître pour faire

place à La retenue, plus conformes aux idées modernes. »

À l’âge où l’on débute, les petites scènes qui se passent en classe impressionnent vivement, et se gravent en caractères presque ineffaçables. Maïs il en est autrement des incidents généraux et secondaires de la vie de collège. Ils ne préoccupent guère les élèves de septième et de huitième, qui, une fois les heures de corvée expirées—et même avant—ne songent qu’à s'amuser le mieux possible. Alors ils se livrent à leurs jeux favoris : osselets, marbres, cartes, glissades, patinage, etc., et ne s'inquiètent nullement de ce qui se passe en dehors de ces réalités ambiantes. Ils sont trop jeunes pour goûter d'autres amusements et comprendre qu’ils ont aussi leurs jouissances. Ça viendra, et trop tôt, Pourrions-nous ajouter : car il n'est pas au monde de Plaisirs comparables à ceux de l’enfance. En attendant, les premières années de collège s’écoulent dans cette heureuse insouciance ; et, plus tard, on constate qu’il ne nous reste de ce lointain passé que le souvenir des faits qui ont réellement fait époque, tels que la retraite annuelle, une soirée littéraire et musicale, la célébration de la fête nationale, une promenade de long cours.

La retraite du 19 octobre 1859 fut l’événement capital de nos premiers six mois de collège, et le seul qui me soit resté bien en mémoire. Elle était la première que nous avions l’avantage de faire; car, à cette époque, les enfants de nos campagnes n'étaient pas le petit troupeau privilégié d’aujourd’hui. Les retraites paroissiales, même pour hommes et femmes, n'avaient généralement lieu que de dix ans en dix ans. Le prédicateur était un Jésuite, le R. P. Baudry, l'un des plus populaires de ce temps-là. Pendant son long séjour à la résidence de la rue Dauphine, il a missionné dans la plupart des paroisses du diocèse de Québec. L’archevèque ne l’appréciait Pas moins que les curés, car il a été le prédicateur, inamovible pour ainsi dire, des visites pastorales pendant treize ans environ. Ce missionnaire, remarquablement doué, n'avait pas été lent à saisir la mentalité du peuple canadien, et il causait avec lui aussi aisément que s’il fut né sur les bords du Saint-Laurent: Sa prédication

1. Le R.P. Baudry a dirigé pendant dix ans la Congréæation des hommes de St-Roch de Québer. Le R. P. Désy, qui l’a bien connu, m’assure qu’il n'écrivait pas habituelle. ment ses sermons. Il se contentait de jeter quelqnes notes sur des feuiiles volantes, Cependant, en l’entendant prêcher, pe »nne n'aurait soupçonné qu’il parlait 24 abun. dantia cordis, tant sa parole était correcte, élégante même.

était simple et naturelle comme sa Conversation ; sans viser à l'effet, sa voix sonore, à la fois sup-

Pliante et Pressante, remuait profondément les âmes,

nes, purs—bon nombre du moins—comme au sortir des ins du Créateur. Ce qu’il leur a dit dans ces causeries, ils ne sauraient le répéter, mais il leur semble encore, j'en suis sûr, voir et entendre le R. P. Baudry, leur peint

Au cours de février 1860, le Séminaire perdit l’un de ses membres les plus distingués, M. Léon Gingras. Je ne l'ai point connu, mais j'en ai souvent entendu l'éloge. Bien qu’il soit mort âgé seulement de Cinquante-deux ans, il avait déjà rempli les charges les plus importa, tes, sauf celle de supérieur. M. Gingras est décédé à Paris, où il était de Passage, et son corps a été inhumé dans la chapelle du Séminaire,

après un service solennel chanté le 28 août 1863. La disparition de ce confrère réduisait à huit le nombre des prêtres agrégés.

Toutes les générations qui ont Passé par le Séminaire de Québec Peuvent se féliciter d’avoir été les témoins de bien belles fêtes, mais il en est peu qui, sous ce rapport, ont été aussi favorisés que les finissants de 1868. La décade pendant laquelle ils ont fait leur cours a été, nous pourrions dire, la période par excellence des centenaires et des grandioses démonstratior.s.

La première et l’une des plis mémorables à laquelle ils eurent la bonne fortune d'assister fut celle du 4 mars 1860. Les Romagnes, qui faisaient partie du territoire pontifical, venaient d’être envahies par le Piémont. Pie IX protesta solennellement contre cette sacrilège usurpation, la première d’une série consommée en 1870. Le monde catholique tout entier s'émut à l’annonce de cette nouvelle, et fut unanime à protester et à sympathiser avec le pontife bien-aimé que des Judas couronnés avaient hypocritement livré à la franc-maçonnerie.

Québec, qui s’est toujours distingué par son filial attachement au Saint-Siège, accourut en foule à l'appel de son chef spirituel, et, plus d'u-

ne heure avant l'ouverture de la séance, la salle

de l’Université—galeries et Parterres—était ar-

chicomble. Les citoyens étaient venus de tous les points de la ville s'associer à ce concert de protestations, manifester leurs sympathies

Pour le Père commun des fidèles, et entendre les

Orateurs qui parlèrent dans l’ordre suivant : Monseigneur Baiïllargeon, Cartier, Langevin, Chapais, Dubord, Turcotte et Loranger. Turcotte fut le plus éloquent de cette pléiade; et, du commencement à la fin de son discours, il fut frénétiquement applaudi par l'auditoire qu’il avait su enthousiasmer. Loranger ne devait Pas parler. Se trouvant de passage à Québec, il s'était rendu à l'assemblée en simple spectateur, On le remarqua dans la foule, et, après le discours de Turcotte, il lui fallut céder à la pression de l’audi-

toire qui criait: « Loranger, Loranger,» et a-

dresser la parole tout comme s’il eut été sur la

liste officielle des orateurs de la soirée. Bien que pris à l’improviste, il fut éloquent presqu'à l’égal de Turcotte.

Deux mois plus tard, nous assistions—norx Ja première fois aussi—à Ja soirée musicale et 1ittéraire donnée tous les ans, le 30 avril, anniversaire de la naissance de Mgr de Laval. Le pané-

gyrique du premier évêque de Québec, prononcé par A. B. Routhier, élève en droit, fut fréquemment applaudi. La seconde partie de la séance fut consacrée à une discussion sur les avantages d’une université, Prirent Part aux débats les écoliers suivants : L.-H. Paquet, Ménalque Tremblay, Athanase Lepage, Eugène Méthot, Napoléon Cinqmars, Marcel Chabot et Napoléon Laliherté, Ce tournoi littéraire intéressa vivement l'auditoire, et les bénéfices d’une université furent si bien démontrés que, peu aorès, les Montréalais, au grand ahurissement de Québec, réclamèrent Je même privilège, et finirent par l'obtenir une quinzaine d'années plus tard, :

La fête de Mgr de Laval est d'autant plus populaire qu’elle coïncide avec la fin de l'hiver, dont l’épaisse couche de neige, grisâtre, sale, et trouée en mille endroits à cette époque de l’année, achève de fondre sous les rayons du soleil d'avril. Le réveil de la nature est alors comniencé, et, avec le retour du printemps, les écoliers entrent dans la saison des longues journées ensoleillées et des grands congés, qui sont comme le prélude des vacances. Les deux derniers mois sont, en réalité, les plus beaux, Celui de mai—et cela suffit à le faire goûter—est le mois de Marie,pendant

grégation pour chanter ses uanges. Celui de juin est le dernier de la dizai-

ne, moins monotone que ceux qui ont défilé avant lui; et, sans compter les plaisirs inattendus qu'il ménage quelque fois, il est le mois au cours duquel tombe la fête nationale, chère à tout Canadien, et que les écoliers ne manquent jamais de <hômer avec enthousiasme, Le banquet annuel eut lieu à Maiïzerets, le 25 juin, et les discour: furent prononcés par Damase Morissette, N. Cinq-Mars, Auguste Gosselin, Eugène Méthot, J.-P. Doherty et Wilbrod Couture. Ce dernier, bien qu'élève de seconde, représentait ses confrères de la deuxième salle. T1 s’obstinait à ne Pas grandir. Sous ce rapport, il est toujours resté, à quelques Pouces près, le bambin que j'ai connu en 1853 ou 1854, 10rsqu'il fréquentait l’école du village de St-Lau- ‘rent, ile d'Orléans, que son frère Onésime, dé- ‘Cédé en 1908, a dirigée quelques années. Lors- “que les orateurs eurent, tour à tour, rappelé le ‘Passé et prédit l’avenir probable du peuple canadien, MM. Taschereau, Hamel et Audet couron-

nèrent le banquet Par quelques mots appropriés À la circonstance.

Moins fortunés que les générations actuelles, nos vacances ne commencçaient Suère avant la mijuillet. Mais ce prolongemeut de l’année scolaire nous valait parfois des Compensations. Ainsi, le 4 juillet 1860, le Grand et le Petit Séminaire visitèrent leurs confrères du collège Sainte-Anne-de-la-Pocatière, Si la sortie eut été aussi hâtive que maintenant, cette excursion n'aurait peutêtre pas eu lieu. Nous fûmes cordialement ac- Cueillis et fêtés comme des frères. Le train qui Aous portait fit diligence autant que possible, Il ambitionnait évidemment l’honneur de mériter La note très bien; mais il ne put réussir à se métamorphoser en train rapide. Nous l’avions présumé, c'est pourquoi le départ eut lieu à 4-20 h. du matin. Il était dix heures du soir quand nous rentrâmes au Séminaire. Les trains sont plus rapides aujourd’hui, et leur vitesse est très appréciée, mais les omelettes de chair et d'os sont moins rares.

Le prince de Galles devait être reçu par le Séminaire et l'Université, le 22 août. Nous aimions bien notre futur Edouard VII, mais pas au point de sacrifier nos Vacances au plaisir de

l'entrevoir quelques instants.1 Aussi, le 10 juillet, après la distribution des prix, tous les écoliers se mettaient en route Pour leurs foyers? Les finissants de 1868 venaient de franchir la première étape de leur cours. Leur première ainsi que leur dernière sortie, il nous plaît de le noter, eurent

lieu à la même date, le 10 juillet.

1. Comme souvenir de sa visite officielle au Séminaire de Québec, il fondg ce que nous appelons le « prix du prince de Galles », dont le premier lauréat fut l'archevêque actuel, élève finissant de 1861-1862,

2. Il n'y ent pas de discours d'adieu, Un incident im. Prévu en fut la cause,

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