‹ Les étapes d'une conversionChapitre 10 sur 15 · LE TESTAMENT. — LE BENEDICITE · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT. — LE BENEDICITE

Le lendemain était ce mercredi, jour fixé par mon père à ses derniers moments pour la démarche à faire en son lieu et place auprès du premier président dans l'intérêt de l'accusé Sicard, démarche à laquelle il tenait si fort. Je ne l'avais pas oublié^ et je peux dire que c'était la seule chose dont je me souvinsse clairement aux instants où ma pensée se noyait.

Dès le matin, je demandai Charles à qui je n'avais pu encore parler. Quand je lui eus donné les instructions de papa, il me dit :

— Maman viendra te voir aujourd'hui, ne lui parle pas de ce Sicard ; elle croit que le père est mort de cet homme-là.

232 LES ÉTAPES L'UKE COm^ERSION.

— Et toi? demandai-je.

Charles me répondit :

— Nous sommes les enfants d'un saint. Tout arrive par la volonté de Dieu. Je crois que ce Sicard a fait beaucoup de mal à notre père.

— Du mal ! m'écriai-je. Mais papa pensait à lui plus qu'à nous !

— N'oublie jamais cela^ petit Jean, murmura Charles, Jésus est mort pour ses bourreaux. Il y a dans le pardon du chrétien un infini trésor de tendresse.

J'étais encore bien faible,, mais je parvins à me soulever sur le coude.

— Comment ! comment! m'écriai-je, veux-tu dire que ce Sicard a fait du mal au pauvre père autrement qu'en lui prenant les heures de sou repos, ce qui l'a tué, car M. Olivier me l'a dit aussi? Depuis un mois papa se relevait toutes les nuits.

— Je le sais, fit Charles, j'ai travaillé avec lui tout le temps.

— Et ce Sicard lui aurait fait du mal en dehors de cela! Du mal ! Du vrai mal !

— Oui, prononça Charles tout bas : du vrai mal I

— Père te l'a dit?

— Non, jamais.

— Alors comment le sais-tu ?

Charles hésita, puis il répondit :

— Le père a laissé un testament.

— Et tu Tas lu?

— Comme c'était mon devoir, oui.

— Veux-tu me dire ce que Sicard a fait à notre père?

— Pas maintenant, mais tu le sauras.

Charles se leva, je m'accrochai à son vêtement.

— Je ne veux pas que tu sortes î m'écriai-je; tu irais chez le premier président, tu sauverais ce Sicard...

Charles me coupa la parole par un baiser et dit doucement :

— Père ne l'a-t-il pas commandé?

Mais je me dégageai de sa caresse. La colère me rendait des forces.

— Tu n'iras pas! tu n'iras pas! répétai-je. Maman a raison de détester ce mauvaishommeîSitu vas, je lui dirai tout ! Je pourrais bien pardonner le mal qu'on me ferait à moi, mais pardonner au brigand

qui a causé la mort de papa, non, jamais! Oh 1 jamais, jamais!

Charles m'embrassa encore. Au bruit que je faisais, la femme de chambre de madame de Moy accourut. Elle entra au moment où ma tête retombait sur Toreiller.

— Qu'est-ce que vous lui avez fait, vous? demanda la brave fille avec rudesse.

Et comme Charles se retirait vitement, car il voulait arriver chez le premier président avant l'heure de Taudience, elle ajouta :

— Voyez un peu si c'est méchant, ces jésuites l

Ce mot détourna ma colère. Charles méchant! ah! certes, c'était bien le contraire! Et pourtant, il me restait une meurtrissure au cœur. Charles allait servir « rhomme qui avait tué papa. » Il n'aimait donc pas papa comme moi, par exemple, et comme maman, puisqu'il se cachait d'elle!

Il aimait trop Dieu. Voilà le fond même de ma pensée, exprimé d'un mot. Nous ne venions pour lui que bien loin derrière Dieu.

Et n'avais-je pas vu la même chose chez le père?

Je ne doutais pas du profond amour que le père nous portait, mais quel avait été le tourment de son heure suprême? Nous? Je pouvais bien dire non, puisque j'avais été témoin unique. Dieu ! Dieu ! nea que Dieu ! et l'homme qui lui avait « fait du mal, » c'est-à-dire encore Dieu !

Et la conversion du docteur, c'est-à-dire toujours Dieu!

Ah! j'en voulais à Dieu qui possédait toutes choses et nous prenait encore notre part dans ces chers cœurs à nous appartenant ! nous qui n'avions que cela!

Pourtant quand maman vint avec son voile noir et ses pauvres yeux brûlants, j'obéis à Charles et je ne prononçai point le nom de ce Sicard. Et quand elle me dit parmi ses sanglots : « 11 vivait pour nous, il est mort pour nous, » je sentis bien que c'était l'exacte vérité, et qu'à travers Dieu, le père nous avait aimés passionnément.

Ce jour-là, mon frère le soldat arriva. C'était un beau petit homme, qui s'était engagé par l'horreur que lui inspirait le latin. Il était sous-ofïicier et en-

core loin deTépaulette. Mes sœurs le préféraient à Charles, quoiqu'il fût un peu mauvais sujet, ou peutêtre à cause de cela.

Tout le monde a un faible pour les mauvais sujets : surtout les bons sujets.

Il se nommait François, et sûrement on ne pouvait lui reprocher d'être un cafard ni un jésuite. Maman dont il avait le gai caractère était la seule qui le grondât, mais pas bien fort parce qu'il la faisait rire.

Du reste, ne va pas le prendre pour un païen, il croyait tout ce qu'on voulait, pourvu qu'on le laissât vivre à sa guise, et quand le bon vieux M. Jamond, notre curé, commençait à l'embrasser, cela n'en finissait plus. Le docteur était son parrain et lui envoyait souvent des étrennes, malgré la défense expresse de papa.

Ce fut le surlendemain seulement, un vendredi, que je rentrai à la maison. Louise et François me soutenaient sous les aisselles pour monter l'escalier et Julienne suivait avec le grand cheval qui marchait. La vieille madame deMoy avait obtenu qu'on

l'emportât, en confessant qu'elle n'oserait plus se présenter devant Marie si le grand cheval restait chez elle.

Tout le monde était dans le cabinet de papa, autour de Charles, assis sur une chaise à côté du petit fauteuil de cuir qui restait vide devant le bureau. Il y avait le curé, le docteur et trois parents de la campagne qui devaient faire partie du conseil de famille, car nous étions tous mineurs, à Texception de la religieuse et de Charles. Ces parents étaient de braves gens, point trop amis et qui avaient Tair ici d'être en corvée.

Le plus important s'appelait M. Guérault et nous tenait du côté de maman. Il était maire de son endroit et n'aimait pas qu'on l'ignorât. Pauvre papa disait que son nez vraiment considérable et d'une belle teinte écarlate lui avait coûté trois mille livres de rentes à mettre en couleur.

En entrant, Françoisme donna au docteur Olivier qui me mit entre ses genoux et m'embrassa, la larme à Toeil. J'étais bien tremblant, mais non point si ému que je l'avais redouté à l'aspect de ce lieu où j'avais vu papa pour la dernière fois. Quelque

chose m'occupait; ce n'était ni Guérault ni consorts. En face de Charles et non loin de maman qui était assise en rang avec mes sœurs^, le long du bureau, un petit homme de piètre mine se tenait sur le coin d'une chaise avec son chapeau posé sur ses genoux.

Je n'aurais pas remarqué ce petit homme à tournure d'huissier malheureux si le docteur ne m'eût dit à l'oreille :

— C'est M. le premier président.

Mais aussitôt que le docteur m'eût dit cela, mes yeux se dessillèrent et le petit homme prit pour moi des proportions majestueuses. Je vis qu'il était ici le centre, et que la grande douleur qui emplissait notre maison avait honte de se montrer à découvert devant lui. Notre chagrin souriait presque en présence de ce gigantesque petit homme, et il n'y avait guère que ce jésuite de Charles pour rester lui-même sous son auguste regard.

Je ne sais pas si tu te fais une idée juste de ce que peut être un premier président dans le logis d'un conseiller. Recourons à Téloquence des chitfres. Sous la Restauration, les conseillers de cour royale.

qui étaient pourtant des personnages^ avaient trois mille francs d'appointements comme les expéditionnaires des bureaux d'escompte, et le premier président recevait trente mille francs par an.

Au premier aspect cela donne à penser que le premier président valait juste dix conseillers. Erreur. En ces matières les progressions montent,, non point par addition, mais par multiplication, et il fallait juste trois cents conseillers pour fournir Téquipollent d'un premier président.

Or, l'opinion générale dans la ville était que papa, comme hauteur de caractère et comme mérite professionnel, valait trois cents fois ce petit homme qui le dominait de tant de coudées; on disait (les oreilles tintent dans les familles, et c^'était peut-être notre orgueilleuse tendresse que nous écoutions parler au dedans de nous), on disait que le petit homme, se jugeant lui-même, avait si violente frayeur de papa, qu'il l'avait empêché systématiquement toute sa vie d'être nommé président de chambre.

De sorte que ce petit homme de piètre mine était non-seulement escarpé comme trente mille francs d'appointements, il avait encore pour nous

les vagues et incommensurables proportions d'une fatalité en chair et en os.

Un mot courait autour de moi; on disait :

— Cela s'est fait lestement !

L'approbation était générale, car chacun croyait que le petit homme apportait la nomination de Charles à quelque emploi de magistrature, et Guérault, plus autorisé que les autres, dit entre haut et bas:

— Ça fait honneur au gouvernement.

Mais Guérault se trompait, les autres aussi. Quand même le gouvernement court la poste, il y a les bureaux qui vont toujours au pas, et la nomination de Charles devait rester longtemps en route.

Le petit homme toussa avec énergie et commença un compUment de condoléance. Il parlait difficilement, mais avec emphase, et les murailles, habituées à la chère parole de papa, si simple et si brillante à la fois, durent s'indigner. Quand le petit homme eut dit en termes étudiés que la Cour sentait comme elle le devait la perte qu'elle venait de faire et que personnellement il déplorait « l'événement, — la circonstance, l'accident, — le coup funeste auquel

le Palais était si loin de s'attendre, » il ramassa son chapeau d'un geste de petit malheureux et se leva brusquement.

Mais c'est égal^ il étaitgrand, etGuérault Tadmirait.

— Est-ce que c'est tout ? demanda le docteur au curé.

Le petit homme saluait ma mère et mes sœurs d'un air officiellement condoléant. Avant de s'en aller, il se tourna tout d'une pièce vers Charles.

— Ah! fit le docteur. Enfin!

Et tout le monde écouta.

— Mon jeune ami, dit le petit homme avec aménité, vous m'avez fait l'honneur de m'apporter avant-hier à mon cabinet un groupe de documents mis en ordre par votre digne père, mon infortuné collègue. J'ai remisées pièces à qui de droit, en les recommandant tout spécialement, et je suis heureux de vous annoncer qu'elles ont produit leur effet en faveur de la personne à qui vous vous intéressez. Une ordonnance de non-lieu a été rendue ce matin même dans l'affaire du nommé Sicard.

Il se retira sur ces mots, suivi de Charles qui

l'accompagna respectueusement jusqu'à la porte. On

put entendre Guérault disant aux deux autres parents campagnards :

— Tiens, tiens ! qu'est-ce que le défunt coUsin pouvait bien avoir avec ce Sicard !

Une expression de colère était sur là bonne et si douce figure de maman, et toutes mes sœurs avaient le rouge au front. Quand Charles vint reprendre sa place, maman lui dit :

— Comment! mon fils, tii as i-ecommandé cet homme-là!

— Celui qui a tué papa! ajouta François qui, depuis son arrivée, avait entendu vingt fois ce mot.

Je dois dire eri passant que François aimait bien Charles, mais que son métier de demi-mauvais sujet lui inculquait la manière dô voir des gredinets du lycée. Il méprisait les cafards... Toi aussi, ii'est-ce pas? Et moi de même. Nous somme s tous du mêtne avis là-dessus.

Seulement, il faut s'entendre, et nous parlerons en temps et lieu de la libre-cafardise.

Je dois te dire que la visite deiM. le premier président avait interrompu une séance préparatoire et tout officieuse de notre futur conseil de famille, non

encore institué légalement. Au moment où l'éminent magistrat était entré, c'est-à-dire un peu avant ma propre arrivée, Charles avait ouvert un des tiroirs du bureau où il avait pris un papier qu'il tenait encore à la main.

— Je n'ai fait, répondit-il au reproche de maman, qu'exécuter l'ordre exprès du père, à moi transmis par notre petit Jean.

— C'est vrai, dis-je, pauvre papa ne faisait que penser à cela, et c'était sa ferme volonté.

Maman leva les yeux au ciel et se tut. Charles reprit en dépliant le papier qu'il tenait et en s'adressant à Guérault :

— Monsieur le maire, si la visite de M. le premier président ne m'avait pas interrompu, vous sauriez déjà « ce que papa omzïavec M. Sicard, » car j'allais donner à la famille assemblée lecture de cet écrit qui m'est adressé et qui est comme le testament de mon père.

Au milieu du grand silence qui se fit, Charles ajouta d'une voix altérée :

— Avec M. Sicard, mon père « avait » son cœur généreux, toujours élevé vers le cœur de Dieu: il

c( avait » sa charité ardente qui obéissait à la lettre et à l'esprit du commandement divin, le premier de tous les commandements, celui qui contient toute la loi : Ecoute, Israël^ tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force; et tu aimeras ton frère comme toi-même pour l'amour de ton Dieu, Il a avait » le pardon de Hnjure, la volonté de rendre le bien pour le mal ; il « avait » qu'il était le vrai Israël, c'est-à-dire le chrétien, et qu'aux pieds de Jésus où il est maintenant, du haut de sa récompense éternelle il répand sur nous tous le plus beau, le plus riche, le meilleur de tous les héritages : sa bienheureuse bénédiction !

Je ne peux pas cacher que le docteur souffla dans ses joues, mais, d'autre part, tout son corps eut un frémissement.

— Gela est bel et bon, murmura-t-il, mais il y a les enfants...

— Et il y a la Providence, lui repartit doucement M. Jamond.

— Eh bien, dit Guérault entre haut et bas, c'est égal, en fait d'héritage, moi, j'aimerais mieux autre chose!

De grosses larmes roulaient sur les joues de maman. La religieuse vint à elle la première, Louise et Anne suivirent; un instant, elles restèrent toutes les quatre embrassées, et par-dessus les têtes réunies des jeunes filles le soldat vint mettre au front de la mère un retentissant baiser.

— Pour du bon monde, dit Julienne qui bouchonnait énergiquement ses yeux à la porte, c'est du bon monde !

— Toi, dis-je au docteur tout bas, car il se fâchait quand je ne le tutoyais pas, tu n'en as pas pour longtemps à faire celui qui se moque de toutes ces choses-là, tu sais?

Il me regarda étonné en me retournant à deux mains pour mieux voir ma figure, et ses yeux exprimaient comme une inquiétude.

— Il t'a dit quelque chose pour moi ! murmura-til si bas que j'eus peine à l'entendre.

Je n'eus pas le temps de lui répondre, parce que Charles commençait sa lecture.

Je ne possède pas beaucoup de papiers de famille ; j'ai tout donné à mon neveu, le fils de François, qui

est maintenant notre aîné^, mais cette lettre-là, je l'ai reçue des mains de Charles, quand il est parti à son tour, et je ne m'en séparerai jamais. Seulement, je n'ai pas besoin d'ouvrir mon tiroir: je la sais parcœur.

C'était écrit sur simple papier à lettre, et il y avait en tête « Mon cher Charles, » mais tout de suite îîprès venait la formule qui place la dernière volonté du chrétien sous la protection de la Très-Sainte Trinité : «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, » puis la lettre continuait ainsi :

« Tu ne m'as jamais désobéi, tu commr.nderas bien et sagement sous l'autorité de ta mère à qui je donne et lègue tout ce que je pourrai posséder à l'heure de ma mort. Ceci doit valoir comme mon testament. Je remercie ma femme du bonheur qu'elle m^a donné. Je l'aimais avant mes enfants; c'est à elle après Dieu que je dois mes enfants; après Dieu elle a la première place dans mon cœur. Aimez-moi, respectez-moi en elle : tant qu'elle vivra, je serai au milieu de vous.

« Je ne suis pas malade aujourd'hui pins qu'hier; mon seul mal est cette fatigue qui s'amasse en moi. Jp crois bien connaître le vrai nom de celte fatigue:

elle s'appelle la vieillesse avant de s'appeler la mort. Je suis prêt, et je n'aurais qu'à vous donner le baiser d'adieu en partant, sans un chagrin assez vif que j'ai eu et que vous ne connaissez pas.

« J'ai commencé décrire ceci en m'adressant à toi, Charles, et voilà que, sans le vouloir, je vous parle à tous, mes enfants, ma femme, mes pauvres amours. Ce chagrin-ià, je ne l'ai pas supporté avec résignation. J'ai laissé le dépit entrer en moi, et le dégoût, et la colère, presque la haine. Et j'ai souffert du trouble de ma conscience plus que de mon chagrin lui-même.

« On m'avait accusé bien souvent au Palais de m'en remettre à Dieu pour ce qui concernait l'avenir de ma famille, et l'on ajoutait: « C'est commode. » Je laissais dire parce qu'il est certaines duretés qu'il faut subir, mais, par le fait, cette pensée de notre situation si précaire ne me tenait que trop au cœur. J'avais beau dire à Dieu dans mes prières: « Je m'a- « bandonne à votre Providence avec une entière « volonté; je remets entre vos mains miséricordieu- « ses le soin de mon âme, de mon corps et de tout a ce qui est de moi, » c'était vrai pour moi, ce n'était

pas vrai pour vous. Je vous voyais au lendemain de mon dernier jour et^ tout en prononçant les paroles de confiance que mon cœur plein de foi me dictait^ j'écoutais l'autre voix qui est en nous, celle de la prudence humaine, et je m'éveillais Ja nuit baigné de sueur, parce que j'avais vu en rêve ma femme habillée de noir qui partageait aux petits un insuffisant morceau de pain. Il n'y avait pas d'exagération à cela. Nous n'avons rien et nous n'attendons rien de personne... »

Ici Guérault toussa. Il avait une toux d'hercule, ce maire.

Les deux autres parents campagnards manifestaient quelque gêne comme si on leur eût déjà demandé de l'argent.

Notre bon curé se rapprocha de maman et le docteur me serra contre lui.

Charles continua de lire:

« Une fois, il y a de cela huit ans, je me trouvai à la tête de cinq cents francs, parce que j'avais présidé deux sessions d'assises dans les villes de notre ressort. L'indemnité allouée pour les quinze jours

d'une session esi de 300 francs. J'avais vécu chaque fois avec 50 francs. Il est vrai que M. le premier président me fit quelques observations sur le respect qu'un magistrat se doit à soi-même, et il n'avait pas tout à fait tort : il faut tenir le rang qu'on a : mais je gardai ma conscience" en paix parce que je n'ai jamais méprisé ceux qui mangent leur pain sec en secret.

(( Et j'avais mes cinq cents francs.

c< J'ai des collègues qui dépensent le double de cette somme chaque fois qu'ils invitent une demidouzaine d'amis à leur table, mais moi, d'avoir 500 francs devant moi, cela m'étonna et m'embarrassa, je ne savais où les mettre. C'était trop peu et c'était trop; trop peu pour acheter des rentes, trop pour le dépenser au jour le jour, car nous n'avons jamais eu de dettes, malgré l'excessive modicité de nos ressources, et je n'avais point de trou à combler. J'eus l'idée de consulter ceux qui s'intéressaient à moi; la crainte du ridicule m'arrêta. Un placement de 500 francs ! Et consulter les gens pour cela ! J'eus le tort, cette fois, de me respecter moi-Jiième.

250 LES ÉTAPES D'Uî^E CONTERSION.

a On commençait à parler de ces combinaisons économiques qui nous arrivaient de Londres sous le nom d'assurances sur la vie, et je m'y étais montré opposé parle motif qui détermina le renard de la fable à trouver les raisins trop verts : mes 500 francs me donnèrent Tidée de m'assurer.

a II y avait alors chez nous un négociant à la fois banquier, entrepreneur et commissionnaire qui faisait à peu près tous les commerces. Son crédit était considérable, et il inspirait surtout aux classes éclairées de notre population une confiance sans bornes. Je le connaissais pour l'avoir vu de près dans une affaire judiciaire où il s'était conduit en parfait galant homme. Il vint me voir par hasard pour me remercier de je ne sais quel bon office que j'avais pu lui rendre, et de fil en aiguille j'arrivai à lui parler de mon assurance de 500 francs. Il se montra ému par la modicité même de la somme : respectueusemement ému. Il dit: « Je ne fais rien chez « moi qui ressemble à ces assurances, mais donnez- « moi votre argent, si vous avez confiance en moi. « Vous ajouterez au fur et à mesure ce que vous a pourrez distraire de votre courant de maison. Tous

« les ans, je vous fournirai le compte de votre si- « tuation, et qui sait?... En tout cas, vous ne risque- « rez rien. »

c( J'acceplai. Il me tint parole. Avec ce que je versai de temps en temps et les intérêts qu'il accumula, en huit ans, mes 500 francs triplèrent , et je commençai à me dire : « Si je mourais^ ma femme aurait au moins quelques mois devant elle pour se retourner. » Et j'eus un peu d'orgueil en songeant que je n'étais plus tout à fait un mari inutile et un mauvais père... »

Charles s'arrêta, parce que la respiration lui manqua. Sous la forme presque légère de cet écrit, un souffle si douloureux passait que tout le monde en avait le cœur oppressé, excepté Guérault et compagnie, qui commençaient à s'intéresser aux 1,500 francs.

Maman écoutait avec un étonnement croissant ; manifestement, elle n'avait jamais entendu parler de cela. Cette petite épargne était une surprise mélancoUque et laborieusement préparée que pauvre père avait voulu faire à notre deuil au lendemain de sa

mort. Je comprenais cela sans deviner le reste, aussi éprouvai-je une grande surprise en entendant le docteur qui grondait derrière moi avec une colère concentrée :

— Ah ! le misérable ! l'odieux coquin ! De qui donc parlait-il ?

Charles répondit à celte question en poursuivant sa lecture :

a Un matin de cet hiver, M. Sicard... » Il y eut à ce nom un murmure général.

— M. Sicard! répéta maman : c'était lui!

— Parbleu ! fit le docteur Olivier.

— Voilà le pot-aux-roses ! s^écria Guérault.

Mes sœurs s'agitaient, et je dois dire que François, le mauvais sujet, les calmait comme une excellente âme qu'il était , mais notre bonne Louise lui imposa silence, déclarant :

• — Pauvre papa en est mort !

— Nous l'avons perdu par la volonté de Dieu, dit M. Jamond avec timidité, car il craignait d'irriter inutilement ces rancunes maladives qui avaient leur source dans une si légitime douleur.

Charles ajouta beaucoup plus bravement :

— Ceux qui aiment la mémoire de papa ne doivent point maudire l'homme à qui il a pardonné.

— C'est vrai, dit aussitôt maman, tu vaux mieux que nous, garçon, mais n'était-ce pas assez de pardonner? Fallait-il oublier, pour ce méchant, sa femme, ses enfants?...

-^ Ma fille ! ma bonne et chère madame ! fit le curé, laissez achever, je vous en prie ! Maman courba la tête en m.urmurant :

— Il voit mon cœur, il aura pitié de moi î

Elle parlait de son mari, la pauvre veuve, ma's c'est Dieu qui voit les cœurs et qui amasse, dépositaire fidèle, le trésor de nos larmes. Charles répéta, reprenant sa lecture :

w Un malin de cet hiver, M. Sicard vint dans mon cabinet et me dit : « Je vais me tuer... d

— Connu! fit Gucrauit.

Et les deux autres cousins haussèrent les épauleâ en ricanant.

— Voilà, murmura le docteur, trois animaux si féroces qu'on serait tenté d'avoir pitié de Sicard !

a.... 11 avait déposé son bilan, continuait la lettre du père. Il était plus qu'à moitié fou, parlant tout à

la fois de fuite, de suicide et d'immenses spéculations à Taide desquelles il remonterait au pinacle. Mes pauvres chéris, il ne faut pas m^en vouloir, je ne pensai à mes 1,500 francs, c'est-à-dire à vous, que quand il fut sorti de mon cabinet. Pendant qu'il était là, mon devoir était de le détourner de ses idées de mort violente, mais sitôt que je ne le vis plus, la réaction se fit, et je tombai dans un grand abattement par rapport à votre petit héritage. J'essayais vainement de me résigner.

et Et alors vinrent les gens qui colportent les cancans. La faillite de Sicard était déjà la grande nouvelle, connue de tout le monde. Ce malheureux avait exaspéré l'envie autour de lui par son faste grossier. Il possédait naturellement de certaines ha- /)ilelés comme charmeur d'argent, il attirait les capitaux ; mais, au fond, ce n'était pas même un homme ordinaire, ni surtout un homme du monde, et son triomphe d'un jour avait été pour notre ville une colère, un scandale, une humiliation et un chagrin. Notre ville se vengeait tant qu'elle pouvait. Les uns disaient qu'il avait enfoui des sommes énormes dans quelque trou, les autres racontaient une multitude

de tours qui ressemblaient comme deux gouttes d'eau à ma propre mésaventure. On raccusait d'avoir incité une centaine de pauvres gens à lui confier leurs économies^ et de tout cela il avait fait une boule qu'il avait expédiée par navire sur Liverpool ou sur Jersey...

a Toute la journée se passa ainsi. Où que j'allasse, chez mes collègues, au Palais, dans la rue, j'entendais parler de cet homme, dont la fortune volée et mise à l'abri de la justice grandissait pour moi d'heure en heure. C'était un pillage et un désastre; il avait dévalisé les trois quarts de la ville.

« Mon indignation devenait colère, et à mon insu la haine entrait en moi. J'appris son arrestation vers quatre heures de l'après-midi, et je dis: a C'est bien fait ! » Vers six heures, M. le président me fit mander et m'annonça que j'étais chargé de suivre l'instruction. Il ajouta : a 11 faut un exemple. » C'était mon avis. Je me rendis à la prison pour l'interrogatoire, et là, ce Sicard me proposa de me rendre mes i,oOO francs... »

— Et rien avec? interrompit Guérault.

Le docteur Olivier se leva si brusquement qu'il

faillit me renverser. Son regard courba la tète de Guérault comme s'il y avait mis la main^ et ce brave homme de maire^ qui n'était pas méchant du tout^, balbutia :

— Je n'ai voulu affronter personne...

Je ne sais pas si pauvre maman avait bien compris. Je crois que les 1,500 francs dont ses enfants avaient si grand besoin lui cachaient un peu tout le reste. Charles ne se retourna même pas vers Guéraultj et continua, lisant la phrase interrompue jusqu'au bout :

a... Ce Sicard me proposa de me rendre mes 1,500 francs, en fraude des autres créanciers de sa faillite. Je me croyais depuis longtemps le maître de mon orgueil; je me trompais. L'idée qu'on avait pu m'adresser une offre pareille, à moi magistrat, me jetahorsde moi-même, et je sortis de la prison, décidé à appeler sur ce malheureux homme toutes les rigueurs de la loi. Le juge est investi d'une telle responsabilité que ce qui est faiblesse ou faute dans la conduite des autres hommes, chez lui devient un crime. L'instruction fut entamée par moi sous le coup de la colère, et je vis M. Sicard coupable en

thèse générale parce que, dans le parliculier et visà-vis de moi, il avait tenté un acte deux fois coupa* ble.

a L'excellent ami, le digne prêtre qui dirige ma conscience découvrit, avant moi-même, le trouble qui naissait en moi. Tout d'abord, il désapprouva le vaniteux scrupule qui m'avait porté à ne point repousser tout rôle actif en cette affaire par Textrême répugnance que j'avais à confesser ma position de dupe.

« Il m'ordonna de me récuser, ce que je fis aussitôt, et l'instruction dut être continuée par un de mes collègues.

c( Mais une instruction, comme toute œuvre en ce monde, suit l'impulsion qui lui est communiquée dès le début. Pour moi, dès le début, M. Sicard était coupable; je l'avais cherché coupable dans toutes les pièces et dans toutes les circonstances de son procès, et j'ai adressé ma présente lettre à Charles, surtout à cause de ce qui est dit ici même. Ces quelques lignes pourront éclairer toute sa carrière de magistrat : La condition la plus difficile et la plus indispensable pour quiconque cherche la vérité judi-

claire, c'est de la chercher sans parti pris. Le plus intègre des hommes et le plus clairvoyant sera trompé et trompera ce qu'on appelle la justice humaine, s'il s'est écouté lui-même un seul instant avant d'interroger Dieu... »

Guérault eut ici un retentissant accès de toux, et j'entendis le docteur qui murmurait :

— Dame! ça nous ramène tout uniment au moyen âge !

a Je m'attribue donc pour une part, continuait papa dans sa lettre, la fausse pente sur laquelle a constamment glissé l'instruction de l'affaire Sicard; c'était moi qui avais donné la piste, on l'a suivie, même malgré moi. J'ai soulevé, il est vrai, une montagne de travail pour réparer ma faute, mais je n'ai rien fait de trop, mais je n'ai pas fait assez, et ma dette ne sera payée que le jour où j'aurai restitué au cas de ce pauvre homme son véritable caractère. Mon mérite, si j'en ai, est en ceci qu'il n'y a rien en lui qui puisse inspirer la sympathie ou seulement l'intérêt. C'était un champignon des couches commerciales ; on a marché dessus, il est ren-

tré dans son fumier. Ce n'est ni un cœur, ni un esprit, ni même un calcul, encore moins une probité, c'est un néant, un vide, quelque chose de profondément inutile, de neutre, qui se désigne dans certain argot parceric^t «industriel, o

« Ce mot est un mensonge ; Tindustrie a ses valeurs.

« V industriel dont je parle vit de tout ce qui est mauvais ou douteux dans notre ordre social, mais il en vit légalement. En présence du Code de commerce tel qu'il est fait et de l'ensemble de nos lois sur la faillite, M. Sicard n'est pas un criminel; la cour d'assises ne lui convient pas. Il m'a outragé après m'avoir dépouillé; par son fait, un nuage a plané sur mon honneur parmi mes collègues : ce sont des torts qu'il a eus envers moi personnellement et qui ne pouvaient modifier en rien mon devoir public. En conséquence, c'est moi qui suis son débiteur, et je reste sous le coup de l'obligation contractée par moi à son égard le jour où j'ai faussé, le premier de tous, la voie que l'instruction allait suivre, en préjugeant témérairement qu'on trouverait un crime ou des crimes qualifiés dans sa besace

de vulgaire escamoteur, travaillant par permission de rautorilé, comme on dit en foire, sous la tolérance de l'usage, de la jurisprudence et des mœurs. Aucun des actes de cet homme n'était conforme à l'honnêteté stricte, aucun ne faisait à l'honnêteté légale une de ces brèches dont l'importance, minutieusement mesurée par la loi, détermine les juridictions et fixe rétiage des répressions publiques.

a Le Code n'est pas l'Évangile, tant s'en faut. Il a de singulières sévérités et de plus étranges indulgences. 11 protège « le commerce. » Sur mon siège de magistrat je suis, comme partout, le serviteur de TEvangile, mais je suis là spécialement l'esclave du Code.

« Selon le Code, M. Sicard est innocent, et que Dieu vous garde tous de pareille innocence !

« J'ai dépensé bien des nuits pour établir cela, et je n'ai pas fini encore, mais j'y arriverai. Il n'y a qu'un fait hautement délictueux à la charge de M. Sicard, c'est le fait même qui me concerne : je n'ai pas le droit de le passer sous silence, mais je l'atténuerai selon la mesure permise à ma loyauté, et M. Sicard n'ira pas en cour d'assises; alors, nous

serons quittes, lui et moi, car le tribunal de commerce, en ce qui regarde mes l,oOO francs, lui donnera la décharge des faillis.

c( Suis-je également quitte envers vous, ma femme et mes enfants? J'ai sollicité une session de plus à présider que les autres années, et, dans m.on métier de président errant, je me respecterai encore un peu moins, si c'est possible, pour épargner un peu plus. Me voilà vieux et si las!... mais si confiant aussi! Pendant que je travaillais pour M. Sicard, quand le dégoût et la fatigue m'accablaient. Dieu me disait : a Courage, pauvre ouvrier; ceux que tu aimes recevront ton salaire. » 0 Jésus, qu'ils aient un peu de bonheur! Que ma chère femme les voie grandir autour d^'elle et devenir bons ! Donnez-leur le pain de chaque jour, le pain du corps et le pain de rame... »

La lettre s'arrêtait là, mais pour reprendre sous

une date postérieure de cinq jours, c'est-à-dire la

veille même de la mort. Dans cette seconde partie

le père parlait de la maladie de maman et de ses

crises plus fréquentes. On y voyait une terreur qui

essayait de se glisser à travers sa confiance. Il rendait grâces pour sa santé à lui, et demandait un redoublement de courage.

a Je continuerai jour à jour, disait-il, cette lettre commencée. J'y mettrai mes conseils et mes instructions. Le plus fort est fait, puisque j'en ai fini avec l'histoire de mes pauvres 1,500 francs; mais demain je vous dirai comment vous devriez agir, si je n'étais plus là, avec M. Sicard ou sa famille, selon les éventualités. Ma main tremble un peu, parce que, ce matin encore, ma femme n'avait pas bon visage. Elle fait si grand besoin dans la maison! Dieu ne permettra pas, je l'espère, qu'elle s'en aille avant moi. »

C'était le dernier mot. Maman dit de sa voi x brisée :

— Il a été exaucé, et c'est moi qui reste, mais je le sens prier pour nous au-dessus de nous. Que le divin Sauveur soit béni du fond de notre peine ! Mes enfants, c'était là un malheureux argent qui coûtait bien cher. Le pauvre homme avait donné de sa vie pour le gagner, et pour le perdre il a encore donné de sa vie. Quel père! et quel chrétien !

Je veux arracher de moi toute rancune et je vous prie, enfants, de pardonner comme moi à cet homme qui...

Elle n'acheva pas, mais elle avait les mains jointes et sa pensée monta tout entière vers le Ciel.

Mes trois sœurs, François et Charles se groupèrent autour d'elle et dirent tous ensemble :

— Nous pardonnons pour l'amour de papa...

— Poui l'amour de Dieu ! rectifia maman.

Le docteur Olivier me retenait sans savoir ce qu'il faisait, et me pressait contre lui en murmurant :

— Qu'y a-t-il donc au fond de ces idées-là!

Les trois cousins de la campagne eux-mêmes n'étaient pas sans éprouver quelque émotion. L'un d'eux dit :

— Dame... à la bonne heure !

Et Guérault répliqua en regardant de notre côté avec inquiétude, car le docteur lui imposait :

— C'est très-bien, d'autant que ce paltoquet de Sicard est insolvable : on le pilerait dans un mortier qu'on n'en tirerait pas un centime : alors, vaut autant ne rien faire.

M. Jamond avait passé devant nous pour aller

26i LES ÉTAPES D'UNE CONVERSION.

prendre les deux mains de maman. Je restais seul avec le docteur qui faisait de vains efforts pour paraître calme.

Je ne peux pas dire que j'eusse en moi une vocation d'apôtre bien prononcée, car j'avais profité de mon éloignement pour ne point mêler ma voix à celles de mes frères et de mes sœurs quand ils avaient pardonné à Sicard, mais quelque chose me poussa, d'ailleurs j'obéissais au dernier commandement du père. Je me retournai entre les jambes du docteur et je mis mes yeux dans ses yeux pour lui demander :

— Est-ce vrai que tu n'as pas encore fait ta première communion?

Il fronça le sourcil en balbutiant :

— Qui t'a dit cela?

— C'est papa, répondis-je.

Et comme il gardait le silence en détournant les yeux, j'ajoutai :

— Moi, c'est cette année que je fais la mienne.

— Tant mieux pour toi, petit Jean, dit-il en jouant l'indifférence.

LES ÉTAPES D'UXE CON^ŒRSTOX. 265

— Et papa a dit, continuai-je, que tu ferais la tienne en même temps que moi. ^

Je croyais qu'il allait rire, mais il me repoussa avec une violence qui était presque de la brutalité, puis, me rattrapant tout effrayé que j'étais, il me mit sur ses genoux pour me dire à Toreille et trèsdoucement :

— Ecoute, petit Jean, je t'aime beaucoup, beaucoup.

— Je le sais bien, repartis-je, est-ce que je t'ai fâché ?

— El toi? demanda-t-il au lieu de répondre, tu m'aimes aussi, j'ensuis sur?

— Oh I certes !

— Eh bien, mon petit Jean, reprit-il en baissant la voix davantage encore, ne me parle plus jamais de cela.

— Pourquoi?

— Parce que, si tu m'en reparlais, je ne viendrais plus voir ta bonne mère.

Il se leva et je voulus le retenir par ses habits, mais, en ce moment, Julienne ouvrit la porte à deux battants et dit avec solennité :

— La soupe est servie !

Puis elle ajouta^ parlant à la ronde:

— C'est la première fois qu'on met la nappe depuis le malheur. Ils n'ont ni mangé ni bu, tant qu'ils en sont, et on n'avait pas rallumé le feu de la cuisine !

Tous ceux qui n'étaient pas de la maison se retirèrent aussitôt, y compris le curé et le docteur, et il n'y eut que nous autres de la famille pour entrer dans la salle à manger qui me parut comme si je ne l'avais jamais vue.

Nulle part ailleurs le vide laissé par l'absence du père ne se montra à nous si large ni si profond. A vrai dire il n'avait que l'heure des repas à nous donner, et c'était ici surtout que nous l'avions aimé, groupés autour de lui, nous réchauffant à son bon sourire et trouvant toujours trop courts les instants qu'il dérobait pour nous à son travail.

Nous restions debout et le cœur gros autour de la table où les couverts ne manquaient pas, puisqu'il y en avait deux de plus qu'à l'ordinaire. Nos serviettes étaient dans nos ronds, sauf celles de la

religieuse et du soldat, qui sortaient de Tarmoire toutes blanches.

Mais à la place du père qui tenait le centre de la table il n'y avait rien.

Maman donnait le bras à François et la religieuse la soutenait de l'autre côté. Elle s'arrêta un instant à regarder cela e.t murmura :

— Mon Dieu ! ô mon Dieu ! il me semble toujours que ce n'est pas vrai !

Toutes les poitrines éclatèrent en sanglots, car c'était bien là ce que chacun de nous ressentait, et, pour ma part, je gardais en moi je ne sais quel espoir entêté. Chaque coup de sonnette me faisait danser le cœur et j'avais des sursauts quand les portes s'ouvraient.

La soupe fumait au milieu de la table, et je me demandais si elle fumait ainsi autrefois. Julienne se tenait derrière la chaise da père, les mains sous son tablier.

— Après? fit-elle tout à coup, et avec une sorte de colère en voyant que personne ne s'approchait de la table.

Gomme nulle réponse ne venait, elle donna du

coin de son tablier un grand essui à ses yeux et alla vers le buffet, où elle prit la pile d'assiettes que Ton posait ordinairement devant papa, car c'est lui qui nous servait.

— Je ne savais pas, dit-elle, s'il fallait mettre ça, maintenant, devant madame.

Maman chancela et fit un signe de tête négatif, montrant du doigt en même temps la place vide. Tout le monde pensa qu'elle allait s'y asseoir, et certes il n'y avait qu'un avis parmi nous : c'était bien,

François et la religieuse se mirent en marche pour la guider vers le haut bout où Julienne déposait la pile d'assiettes, mais maman les fit arrêter à sa place ordinaire.

Elle appela Charles d'une voix qui était raffermie par l'excès même de son émotion.

Charles vint.

Je ne sais pas s'il devait être plus pâle à sa dernière heure.

Encore une fois , Charles était aimé, parce qu'il n'y avait chez nous que de l'amour, mais il était le moins aimé, à cause de sa piété supé-

LES ÉTAPES Da^\E CONVERSION- 269

rieure et de sa modestie trop haute. Ce sentiment de gêne en face de la perfection existe partout où il y a des créatures humaines, dans Tétat ecclésiastique comme ailleurs^ et je l'ai trouvé au fond des solitudes habitées par les saints.

Maman appuya sa main sur le front de Charles^ et je pense que c'était une bénédiction ; puis elle l'embrassa tendrement et désigna la place d'honneur.

Charles dit tout bas, en fléchissant presque les genoux :

— Ma mère, oh! ma mère, je vous en prie! Mais elle répondit :

— Mon cher enfant, cela se doit. // le voulait, et je le veux.

Nous entourâmes Charles et nous Tembrassâmes tous. Le soldat, qui n'avait jamais été de son avis sur quoi que ce fût au monde, lui dit du meilleur de son bon cœur :

— Tu sais, tu peux me commander, je t'obéirai. Et la religieuse se pendit à son cou, tandis que

Louise et Anne attendaient leur tour. Julienne ho-

chait sa vieille tête avec un grave contentement au fond duquel restait bien un peu de défiance.

Quand nous eûmes conduit Charles à sa place nouvelle, il récita le Bénédicité comme papa avait coutume de le faire. Désormais il y avait dans notre douleur même une consolation austère et douce : le vide n'était plus béant. En plongeant la louche dans la soupière^ Charles dit :

— Je suis ici, selon la parole même de papa, sous Tautorité de notre mère, et je lui ai obéi en acceptant cette place comme je lui obéirai toujours.

Et nous nous assîmes tous, et ainsi commença le premier repas de notre famille orpheline.

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