MARIE
Avant de perdre le sentiment^ je pus entendre encore maman qui se mettait sur ses pieds en sursaut et qui disait, répondant à mon cri de détresse :
— Tu es fou, Jeannot, voilà ton père qui me sourit !
Ah ! oui, ce sourire-là était immortel, et je l'ai en* core plein le cœur, au moment où je te parle.
Ce qu'on fit de moi je ne Tai su que plus tard. Charles m'emporta chez des voisins plus riches que nous qui demeuraient au premier étage. Toute la maison veillait, du haut en bas; chez nous seulement on avait dormi, et encore, sa vie durant, Julienne a soutenu que ses yeux ne s'étaient point fermés.
Je me retrouvai qu'il faisait grand jour dans une chambre inconnue et occupant un petit lit bien coquet, arrangé comme ceux des fillettes. Auprès du lit, une vieille dame à besicles cousait des tabliers pour les pauvres. Nous étions seuls, elle et moi, mais dans la chambre voisine on entendait beaucoup de tapage et une voix disait par-dessus le bruit des chaises saccagées :
— Je veux voir ce petit Jean tout de suite, je suis sûre que je le consolerai !
Je n'avais pas besoin de ce dernier mot pour reprendre possession de moi-même et de mes souvenirs. Je m'étais éveillé avec un poids écrasant sur la poitrine, et ce poids était la conscience de mon malheur. Comme je pleurais silencieusement, la vieille dame ôta ses lunettes pour me regarder, et je reconnus en elle la voisine du premier étage, madame de Moy,avec qui maman échangeait la visite du premier de l'an, mais chez qui je n'étais jamais entré, tu sau-^ ras bientôt pourquoi. C'était une très-charitable femme; elle essaya de me sourire; mais les larmes lui vinrent aux yeux.
— N'ai-je vraiment plus de père? demandai-je.
— Le pauvre monsieur est bien malade, bien malade^ me répondit-elle avec Tembarras des braves cœurs qui essayent de miséricordieux mensonges : il a manqué passer cette nuit quand vous vous êtes trouvé mal. Il ne faut pas espérer beaucoup, mon cher enfant.
De l'autre côté de la porte, le refrain reprenait G Je veux voir le petit Jean et tout de suite ! Je suis sûre que je le consolerai ! »
C'était une voix pointue et cassante qui exprimait de la colère et qui m'irritait, car la colère a toujours été pour moi un mal contagieux que je gagne parle seul ébranlement des nerfs. Je savais très-bien à qui appartenait cette voix.
J'avais, dans la maison, deux ennemis, depuis ma toute petite enfance : le chien-roquet de la boutique du menuisier qui en voulait à mes jambes, et la petite Marie de Moy qui me guettait à la porte entrebâillée du premier étage pour m'appeler Jean Farine, quand je montais ou descendais l'escalier. C'était de la haine.
Une fois, elle m'avait lancé par la fenêtre une « bergerie «qui pouvait très-bien me tuer, au moment où
je passais la porte de l'allée. J'avais peur d'elle encore plus que du roquet qui m'avait mordu pourtant bien souvent, et c'était à cause d'elle que maman ne m'avait jamais mené chez notre bonne vieille voisine.
L'origine de celte animadversion vraiment sauvage remontait à la première Fête-Dieu dont je me souvienne. Marie (elle avait un an de plus que moi), ses bonnes et la vieille dame avaient fait une belle guirlande de roses et de bleuets pour soutenir à travers la rue une de ces pieuses couronnes qui se balancent encore dans nos provinces au-dessus du passage du Saint-Sacrement. Il se trouva que la couronne, quand on voulut rattacher, pendait trop bas, et Ton fut obligé de la fixer à notre balcon. Ce n'était pas pour la gloire du Saint-Sacrement, mais bien pour sa propre gloire, à elle, que mademoiselle Marie s'intéressait à la couronne qui devait orner c( son étage » .
De voir la couronne à l'étage de Jean Farine, ce fut pour elle un crève-cœur profond. Au lieu de trôner à sa fenêtre pour voir passer a le Sacre » (on nomme encore ainsi chez nous la procession), en admirant l'eifet de sa couronne et en effeuillant des
tleurs^ elle se sauva tout au fond de la maison et ne me le pardonna jamais. Je restai pour elle l'usurpateur de sa couronne.
Ne sois pas surpris de me voir appuyer sur ce détail frivole au milieu d'un deuil qui fut le premier et l'un des plus amers de ma vie. Marie de Moy tient une large place dans mon passé. Elle fut la mère de l'autre Marie, ma fille, mon grand orgueil et mon grand amour...
Jean fit une pause ici, et son regard alla vers l'esquisse représentant le peintre de Venise au moment où il fixe sur la toile les traits de sa fille décédée.
— L'étape! murmura-t-il, la maîtresse étape de ma conversion ! car je ne suis pas peintre, c'est vrai, mais j'ai été poëte, et comme Tintoret j'ai livré combat à cette tâche terrible de faire le portrait de ma fille dans sa mort.
Il reprit après un instant :
— Tu es au bout, j'ai presque fini. Madame de Moy, avec bien de la répugnance, s'était déterminée à mettre Marie pensionnaire au couvent pour essayer de rompre son caractère diabolique. On avait donc pu
me donner sa chambre puisqu'elle ne l'habitait plus ; mais ce jour se trouvait être « sa sortie », malheureusement, et depuis le matin, elle faisait le démon, pleurant, criant, menaçant et disant qu^elle était bien malheureuse de n'avoir plus ni lit, ni chambre, ni rien dans sa propre maison. Tantôt elle me maudissait sous mon ancien nom de Jean Farine, tantôt elle s'attendrissait, jurant qu'elle me pardonnait la couronne puisque je pleurais, et se faisant fort de me consoler d'un coup, rien qu'en me donnant tous ses joujoux, tous ses bonbons, enfin, ce qu'elle avait : tout, tout !
En attendant, elle mettait les meubles sens dessus dessous et mordait sa bonne qu'elle adorait. C'était son mot.
Je ne l'écoutais guère, à cause de l'accablement qui pesait sur moi, mais tu sais comme les malades regardent autour d'eux, et ce qu'ils cherchent, et ce qu'ils trouvent dans le dessin de leurs rideaux ou du papier qui tapisse leur alcôve. Quand je n'étais pas aveuglé par mes larmes, je regardais la tapisserie, où se répétait cent fois ce motif : deux pigeons qui se
becquetaient perchés sur les lèvres d'une coupe antique.
Mes yeux allaient d'une coupe à Tautre, d'une paire de pigeons à la suivante, et j'essayais de les compter. Et je m'en indignais, mais il me semblait que papa, avec son sourire, me disait : « Compte, compte, petit Jean, cela t'occupe, tu as si longtemps devant toi pour penser à moi I »
Une chose me gênait, c'était une profusion de (( pages d'écriture o et de papiers de dessin, piqués à la muraille. Chacun de ces obstacles recouvrait deux ou trois de mes coupes et m'empêchait de compter les pigeons; cela me les fit remarquer. Il y avait sur les papiers à dessin des études de commençant très-mal faites; tu peux les voir si tu veux. J'ai vendu mes tableaux, mais ces chiffons, je les ai encore.
Son doigt me montrait les pages d'écriture jaunie et les feuilles de vélin poudreux où le fusain de l'é colière allait s'effaçant.
— Et je me fâchais aussi, poursuivit-il, contre de longs chapelets de marrons d'Inde et de longs colliers de graines de houx qui étaient alors bien brilla.
lants et tout neufs ; il m'en reste un, le voilà devant toi ; il est racorni et rongé ; toutes ces choses ont duré bien plus longtemps que Marie...
La vieille dame avait honte du bruit que faisait Tenfant. Elle disait de temps en temps avec des soupirs de tendresse :
— Quel lutin 1 ah! quel lutin !
Et une fois, elle ajouta en s'adressant à moi :
— C'est un peu ma faute : elle a été gâtée ! sa mère est morte si jeune!... et nous n'osions pas la gronder parce qu'elle toussait comuie sa mère.
Elle releva ses besicles pour s'essuyer les yeux.
— Je l'ai vue jeter des sous aux pauvres, dis-je. pour faire plaisir à la bonne dame.
— Souvent, oh! souvent! s'écria-t-elle, et de l'argent blanc aussi, elle donne tout ce qu'elle a... et vous avez raison, mon petit monsieur Jean, de remarquer ce que les autres font de bien; ce n'est pas étonnant, vous appartenez à une famille si sainte!... Dieu merci, ma fillette a bon cœur ! La supérieure me disait encore dimanche : « Elle est aussi bonne que méchante... »
Il y eut un fracas, comme si toutes les chaises s'écrasaient à la fois dans l'autre chambre.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Taïeule, elle se sera fait du mal !
Mais au moment où elle se levait en hâte pour aller voir si mademoiselle Marie s'était cassé le cou, la voix pointue éclata comme une fanfare de triomphe.
— En voilà deux qui boiteront ! dit-elle en parlant des chaises, et une qui a les reins démis ! Ah ! je suis forte!... C'est bien fait, pourquoi m'empêchet-on d'aller dans ma chambre ? Est-ce qu'on croit que je ferais du mal à ce pauvre petit Jean-là? Je l'embrasserais, et je lui dirais de rester toujours chez nous !... Ainsi!
— Quel démon ! quel démon ! murmura la grand'mère qui était radieuse.
Mais tout à coup elle prêta l'oreille d'un air inquiet. Ce n'était plus Marie qu'elle écoutait. Le rouge vint à ses joues, et elle baissa les yeux en toussant comme pour m'empêcher d'entendre.
Hélas I ce n'était pas possible.
Depuis quelque temps un bruit sourd m'enveloppait, qui semblait venir de toute la maison à la fois et aussi du dehors. On montait, on descendait les escaliers. Un chant d'église m'arriva, et tout mon sang eut froid. Les cloches sonnaient. En même temps, la fenêtre de la pièce où était ^ïarie s^ouvrit^ car elle avait voulu regarder, et par la fenêtre entra bruyamment le son du serpent, accompagnant les psalmodies funèbres.
Ah! je ne pouvais m'y tromper^ je connaissais trop cela : c'était par notre rue que les enterrements passaient^ dénoncés toujours au loin par les chants du clergé que répétaient les fidèles.
Vous n'avez rien de semblable à Paris, mais làbas, quand les morts s'en vont, le peuple et les prêtres parlent à Dieu pour eux, tout le long du chemin. Et combien de fois m'étais-je agenouillé, regardant à travers le fer contourné du balcon les porteurs au pas lourd et lentement balancé, qui peinaient en mesure sous le poids du cercueil...
— Quoi! balbutiai-je parmi les sanglots qui déchiraient ma poitrine : déjà!
— Il y a deux jours que vous êtes ici, bien ma-
lade, me répondit la vieille dame, et le docteur Olivier a eu grand'peur pour vous.
— Et sont-ils venus me voir? demandai-je.
— Oui; votre frère Charles,, qui a vieilli de dix ans, votre maman, courageuse comme les saintes, et vos deux soeurs, pauvres anges. Votre autre sœur, la religieuse, est arrivée ce matin, et on attend le militaire ce soir.
Elle se mit à genoux pour réciter une prière, car les chants éclataient juste au-dessous de nous. Moi aussi, j'essayai de prier. Tout tremblait et chancelait au dedans de moi. Je voyais le cercueil fermé sous son drap noir, et je le voyais ouvert aussi avec la forme ensevelie qu'il contenait. « A Paris! à Paris î sur mon petit cheval gris 1 » J'entendais cela pardessus le Libéra.. Et j'entendais aussi sous la toile terrible, cousue à grands points : « 0 Christ ! ô cœur ! soyez ici le père ! » Et encore : « Bonsoir, mon petit Jean, je dors .. »
Mais il y avait une autre voix, ta voix, pauvre maman chérie, qui pleurait à mon oreille et qui disait : a Tu es fou, Jeannot, comment veux-tu qu'il soit mort, puisque le voilà qui me sourit?... »
Ce n'étaient pas là des prières. J'avais l'obstinée volonté d'implorer la Vierge, non pas pour le père que je sentais heureux, mais pour nous, c'est-à-dire pour maman. L'Ave Mmna jouait avec moi cruellement, je ne pouvais le saisir... Je disais :
— Marie, Marie, Marie, vous me comprenez bien, n'est-ce pas? Il est auprès de vous; écoutez ce qu'il vous dira pour nous, sainte Marie, sainte Marie!...
Le chant s'éloigna, la fenêtre de la pièce voisine se referma. Madame de Moy se rassit tout agitée et branlant sa bonne tête respectable. Elle ne me parla point. J'aurais voulu qu'elle me parlât, car j'avais remords de l'affaissement qui me tenait et de l'intolérable persistance que je mettais à suivre, dans ma pensée anéantie, les rangées de coupes et de pigeons.
Que faisait maman à cette heure?
Tl y en avait une, j'entends une coupe qui était tranchée en deux par un chapelet de graines de houx, et je ne voyais qu'un des pigeons. L'effort que je faisais pour écarter le chapelet et voir l'autre oiseau me baignait les tempes de sueur froide. Il
me semblait que c'était cela seulement qui me faisait souffrir.
On n'entendait plus Marie dans l'autre chambre, ni le bruit de la rue, ni rien. LVieule était pour moi un objet inanimé comme les meubles ou les fleurs des rideaux. Il n'y avait de vivant que les longues lignes d'oiseaux qui déployaient leurs ailes en tendant le cou sur la tapisserie.
Comment est-on dans le ciel ? Père avait-il toujours son même sourire ou un encore plus beau ? Mais tout cela était-il bien vrai? et se pouvait-il que jamais papa ne dût me reprendre sur ses genoux?
La voix de la bonne qui gardait Marie dans l'autre chambre dit à quelqu'un qui venait sans doute d'entrer :
— Eh bien! j'espère qu'il y en avait assez de ce monde !
A quoi une autre voix essoufflée, que je crus reconnaître pour celle de notre Julienne, répondit :
— Toute la ville ! On n'a jamais rien vu de pareil î La cour, le tribunal, l'évêché, les officiers, les avocats, les comteS; les marquis. Et des dames, et des
pauvres! Ah! des pauvres! d'avoir couru, pleuré, raconté, car ils voulaient tout savoir, je suis comme si j'avais la tête à l'envers... Et notre pauvre petit minet de Jean? s'est-il retrouvé à la fin? M. Olivier a peur pour lui de ci et de ça : des grands noms de maladies. Ah ! quand la déchance se fourre dans une maison, chacun sait comme ça commence, mais comment ça finit, personne... Je voudrais le voir.
— Madame a défendu d'entrer, répliqua la bonne tout haut.
Mais elle ajouta plus bas :
— A cause de notre diable enragé qui lui tour* nerait les sens. Faites le tour par l'autre porte, si vous voulez.
Il y avait du temps que le diable enragé dont parlait la bonne, c'est-à-dire mon ancienne ennemie, Marie, n'avait fait aucun tapage ; mais à cet instant elle poussa un rugissement de petit lion.
— Je t'entends, toi! fit-elle, tu mens! voilà plus d'une heure que je suis sage! et, puisque cela ne sert à rien, tu vas voir!
Elle dut battre quelqu'un, car il y eut un bruit de bousculade, et, tout de suite après, Marie reprit ;
LES ÉTAPES D'U^E COXVErxSION- 217
— Entre;, vieille Julienne 1 C'est moi qui te le permets !
Et la porte fut ouverte avec violence.
Marie s'élança la première, mais elle s'arrêta tout interdite au bout de trois pas, et resta à me regarder. La grand'maman s'était levée, laissant tomber d'un côté ses ciseaux, de l'autre son dé, et marchant sur son ouvrage. Elle avait pris une pose de sévère majesté; mais Marie ne faisait aucune attention à elle, et ce fut à moi qu^elle dit :
— Julienne voulait te voir. On ne pouvait pas Pempêcher de venir auprès de son petit maître, pas vrai ? moi, je vas m^'en aller.
C'était une fillette assez grande pour son âge, et plutôt laide, quoiqu'elle eût des yeux superbes. Elle devint très-belle plus tard. Et encore belle, je ne sais pas : c'est charmante plutôt que je voulais dire. En ce temps-là, il y avait dans toute sa personne quelque chose d'anguleux, de heurté, qui était presque choquant, mais non point disgracieux. Cela avait des audaces de premier jet et l'attrait d'une ébauche .
D'ordinaire, rien n'était capable de l'arrêter. Si
elle se montrait timide en passant aujourd'hui, et gauchement soumise, c'est que mon malheur la domptait. A sa diablerie il fallait de la résistance; en face de moi, brisé comme je Tétais, elle tournait à range inopinément, mais elle ne savait pas s'y prendre : c'était un agneau qui gardait un peu Tallure des loups.
Quoiqu'elle eût dit : « Je vas m'en aller, » elle ne bougeait pas, et fixait les yeux sur moi avec une pitié si intense que j'en éprouvais un malaise. Julienne, pendant cela, était entrée; mais, au lieu de venir à moi, elle fit une belle révérence à l'aïeule en relevant le coin de son tabher, et lui dit, non sans dignité :
— La famille vous est bien obligée de votre bonté pour le petiot, madame de Moy, vous ne nous deviez rien.
Puis sans transition et, en donnant toute sa voix, elle ajouta :
— Mais le monde qu'il y avait ! si le pauvre monsieur avait pu voir ça! c'était pire que pour défunt monseigneur Tévêque, avec les tambours habillés de noir, à cause de sa croix d'honneur. Les juges
et greffiers, les huissiers, les prociireuis ; ça, ce n^'est pas étonnant, puisqu'il en était, mais toute la halle et toute la poissonnerie ! Et les messieurs prêtres des autres paroisses! Et les communautés! Et le préfet, et le général, et le receveur des domaines... Le changeur d'en face demandait : « ÎPourqiioi toute cette foule derrière un homme qui n'avait pas le sou?» J'ai répondu : « Pas le sou ! d'abord, on ne vous a jamais rien emprunté, Judas, hé? ensuite, comptez voir sur vos doigts, il y a ici tous ceux qu'on rie verra point suivre votre boîte, quand vous serez pour tomber au fin fond du paradis des grigous qui se tient à cinq étages par-dessous not'cave! » Il a eu son bec cousu, vous pensez bien, le Roboam ! Pas le sou! Faut croire que nos liàrds valent lès écus des autres, alors, puisqu'il sortait des pauvres de dessous les pavés tout le long du chemin, priant et dolant ! Et des belles dames qui pleuraient! Et M. le curé qu'on soutenait sous les bras ! Et le docteur Olivier qui avait l'air d'un défunt! J'ai tout vu; et qui donc aurait eu le droit de tout voir, si ce n'est moi ? Voilà vingt-cinq ans que je les sers de mon mieux, pour sûr. Aussi, on m'a fait place au cimetière et j'ai arrivé
220 LES ÉT.iPES D'UNE CONVERSION-
jusqu'auprès de la fosse. Je n'avais qu'à dire : «Je suis Julienne de chez eux, » on me laissait passer. Quand M. Jamond a eu fini de lire les prières, il a dit : a Adieu ! adieu ! prie pour nous ! » Et il est tombé dans les bras de ses vicaires qui pleuraient comme des Madeleines, et le docteur était agenouillé dans la boue. Les messieurs prêtres Tont autant dire emporté, j'entends le docteur, quoiqu'il ne soit pas de leur bord. Et moi, j'ai revenu que tout ce mondelà voulait me toucher et me parler de si près que je n'avais pas tant seulement la place où tirer mon tablier pour m'essuyer l'eau de mes yeux. Ah! dame ! on l'aimait! C'était comme si la ville aurait perdu le parent de tout le monde... Car s'il n'avait pas des mille et des cents comme bien d'autres,on lui payait du respect en veux-tu en voilà, assez pour contenter vingt riches et leur orgueil ! ,et c'est une chose qu'on ne peut pas acheter avec tous les écus de la terre !
Elle parlait ainsi vilement et sans reprendre haleine. Ses cheveux gris étaient ébouriffés sous sa grande coiffe, et ses yeux tout boursouflés des coups
LES l^TAPES D'UNE CONVERSION. 221
de tablier qu'elle leur prodiguait. Elle avait Pair en colère, contre qui? je ne sais pas^ mais la vieille dame^ qui se regardait comme une « riche, » prit un peu la chose pour elle et dit sèchement :
— Il faut bien qu'il y ait des personnes à leur aise pour donner aux malheureux, ma fille.
J'ignore ce que notre Juhenne aurait répondu^ car Marie ne lui laissa pas le temps d'ouvrir la bouche.
Elle arriva d'un saut contre sa grand'maman. et lui dit :
— Toi, tu es bonne, bonne, mais c'est facile de donner quand on a de quoi. Au couvent, on dit que les parents du petit Jean n'ont rien et qu'ils donnent tout de même... Voilà qui est beau !
Julienne l'enleva dans ses bras, mais, tout attendrie qu'elle était, elle grommela :
— On en taille des bavettes dans ce couvent-là ! Nos deux demoiselles y ont été, mais personne n'est venu voir, je pense, ce qu'il y a et ce qu'il n'y a pas chez nous. On vit de ce qu'on mange, à la maison comme ailleurs, et ce qu'on mange, on le paie.
Au lieu de se fâcher, la vieille dame sourit à Julienne et serra la fillette contre son cœur :
n=l LES ÉTAPES D^UXE CON^TRSIOX. •
— Tu as raison, chérie, dit-elle, et Julienne aussi : les parents du petit monsieur Jean sont plus près de Dieu que nous.
— Oh ! pour quant à ça, s'écria Julienne qui ne voulait point être en reste de politesse, ce n'était point par manière de vous rabaisser, ni de dire que vous n'auriez personne à votre convoi d'enterrement, quand il se fera; moi qui parle, je promets bien d'y aller comme voisine, madame de Moy. Vous êtes de bon monde.
Elle vint enfin jusqu^à mon lit. Marie la suivait de tout près, sur la pointe des pieds, pour ne point faire de bruit. Elle retenait son souffle tant qu'elle pouvait et me regardait de tous ses grands yeux. Se pouvait-il que ces yeux-là fussent pleins si souvent de malice et de colère !
— Notre petit monsieur, me dit Julienne, ça ne va pas comme vous voulez, bien sûr?
Et elle ajouta en se tournant vers l'aïeule :
— Ça fait pitié de le voir !
— Tais-toi, murmura Marie, quand j'ai été malade et qu'ion avait pitié de moi, autour de moi,
je souffrais le double et j'avais peur de mourir. Ah! moi, je n^'avais pas peur de mourir! J'attirai Julienne pour lui dire tout bas :
— Et maman ?
— Elle tient dur! Quelle femme ! Ça a plus de courage que tous les soldats ensemble d'un régiment. Ses nerfs la soutiennent. Elle a tout mené. On a passé la matinée d'hier à mettre les adresses des lettres de faire part. Ils étaient six à écrire sur le pauvre bureau de notre monsieur, lui qui défendait tant qu'on y touche! Il y avait des lettres à bordures noires sur toutes les tables, sur toutes les chaises, sur tous les lits...
— Charles était aussi à mettre des adresses?
— Non fait. Il était pour la mairie, l'église et le reste. Il a du sang-froid assez, et de trop aussi. Depuis le malheur arrivé, je ne sais si d'autres l'ont vu pleurer, mais pas moi, toujours!... Veux-tu t'en venir?
— Oh ! oui ! répondis-je.
Pendant que Julienne me parlait, Marie s'était éloignée avec une réserve qui ne ressemblait ni à
son âge, ni surtout au sans-gêne habituel de ses pétulances. Quoiqu'elle fût maintenant derrière le fauteuil de madame de Moy et que Julienne eût baissé la voix pour m'adresser sa dernière question, Marie Tentendit ainsi que ma réponse, car elle dit avec un mouvement de colère :
— Il ne se trouve pas bien chez nous ! Heureusement que Julienne reprenait en même
temps qu'elle et tout haut :
— Le pauvre poulet a bonne envie de revoir tout son monde, et maintenant rien n'empêche.
— M. le docteur Olivier, répondit la vieille dame, a dit qu'on ne pourrait pas le lever avant deux jours, si tout allait au mieux.
Marie se jeta à son cou, mais moi qui ne me sentais pas d'impatience d'embrasser maman, je \oulus faire mentir le docteur et je pris un grand élan pour m'asseoir dans mon lit. Ce fut comme s'il y avait eu de Tétoupe dans mes deux bras au lieu de chair. Mon effort que je croyais capable de me soulever d'un temps, ne produisit rien, et je crus que j'allais perdre de nouveau connaissance, tant je me sentis épuisé.
— Ah ! mais non ! ah ! mais non ! fit Juhenne effrayée : il y a assez d'un malheur, tiens-toi tranquille, petit Jean, on dirait que c'est moi Tauteur, si tu avais du mal.
Je ne sais pas comment Marie s'y prit, mais elle se trouva tout d'un coup au bord de mon lit, entre Juhenne et moi, et je l'entendis qui me disait à l'oreille bien doucement :
— Si c'est à cause de moi que tu veux t'en aller, on va m'emmener d'ici à huit heures, et je ne te gênerai plus. Sois bien sage pour te guéi^r. Tu sais, mon grand cheval qui marche? ce nest pas un joujou de demoiselle. Dès que tu seras guéri, je te le donnerai, parole !
Ceci était une allusion.
Il y avait derrière notre maison un petit jardin ou plutôt une terrasse aménagée sur un vieux pan de maçonnerie assez large qui restait des remparts romains de la ville. C'était là que Marie prenait ses ébats autrefois, à grand bruit, car les fenêtres du premier étage ouvraient de plain-pied sur cette terrasse. Elle avait tous les goûts d'un garçon, et je l'avais souvent enviée pendant qu'elle manœuvrait son
grand cheval qui marchait. Ces mots que je viens de souligner, c'était moi qui les avais laissés tomber originairement, derrière les rideaux de ma croisée, un an ou deux ans auparavant, dans un accès de jalousie. Je m'en souvenais bien. Je me souvenais aussi que « La Peste » (car il faut tout confesser, j'appelais alors Marie La Peste, et jamais surnom ne fut mieux appliqué) avait répondu, sans même tourner la tête de mon côté :
— As-tu fini! moi, je connais un Jean Farine qui n'a ni joujou de garçon, ni joujou de demoiselle. Attrape !
Julienne s'en alla en me promettant que maman et mes sœurs descendraient me voir.
— Et Charles? demandai-je.
— Ah ! fit-elle en pinçant les lèvres, c'est un monsieur, depuis le malheur. Tout le monde est venu lui serrer la main à l'église, et il avait l'air que ça lui était dû. N'empêche qu'il y en avait plus d'un pour dire tout bas, entre soi : « Le papa était un fier chrétien, mais ce monsieur Charles a mangé un jésuite ! »
Je fus blessé. Même dans les familles les plus
pieuses, le nom de « jésuite, » en ce temps-là, était souvent pris en mauvaise part. Il a fallu tous les travaux, toutes les douleurs, tous les combats de notre siècle pour réhabiliter dans la popularité catholique cette avant-garde de héros qui fournit incessamment ses éclaireurs les plus intrépides à la Grande Armée de la Foi.
Et sans les furieux excès des libres-menteurs qui ont soulevé le dégoût de toutes les âmes honnêtes, il resterait, parmi le commun des fidèles et même au sein du clergé, quelque triste levain des calomnies dirigées par le Jansénisme, honteusement ligué avec l'athéisme contre cet ordre géant qui est le vivant boulevard de la vérité dogmatique et la vraie garde du corps de Jésus-Christ.
On dit qu'en 1832, lors du pillage de l'archevêché de Paris, un éloquent écrivain fut pris à partie par les malfaiteurs qui, à boutd^injures, l'appelèrent jésuite. c( Mes amis, leur répondit-il, épargnez ma modestie.:» Connaissant l'homme, je n^'ai jamais regardé cette repartie comme un trait d'esprit. C'était une conviction exprimée avec courage, un hommage
rendu avec justice^et voilà tout. Les pillards en firent sans nul doute ce que les pourceaux font des perles.
La bonne Julienne ne voyait pas si loin que cela et n'y entendait point malice. « Jésuite » avait pour elle à peu près la même signification que « cafard » pour les coquinets du lycée. Des cafards! ces Zouaves de Dieu qui vont joyeusement et le cœur tout nu à la fête de leur martyre!
Quand Julienne fut partie, je restai seul avec madame de Moy et Marie qui aurait bien voulu causer, mais il m'en coûtait un effort terrible pour prononcer la moindre parole et aussi pour comprendre ce qui était dit autour de moi. J'étais plus malade qu'avant Tarrivée de Julienne. Mes paupières retombaient malgré moi, et les oiseaux de la tapisserie perdaient pour moi Textrémité de leurs rangées dans un sinistre brouillard. Le jour baissa, on apporta de la lumière et ce fut Marie qui pensa à coiffer la lampe pour ne point me blesser les yeux.
Elle fit du bruit pourtant, Tespace de cinq ou six minutes, un moment avant son départ pour la pen-
LES ÉTAPES FUNE CONTERSION. 22!:»
sion; je ne connus le pourquoi de ce bruit que le lendemain matin, oii je vis le grand cheval qui marchait installé au pied de mon ht avec cette dédicace en vilaine écriture, tracée de bon cœur : a Donné par Marie au bon petit Jean. » Pourquoi bon? k cause de la bergerie, sans doute, qu'elle m'avait lancée autrefois comme un pavé, et dont je ne m'étais ni plaint, ni vengé.
Je passai le reste de la soirée dans un accablement absolu. Mes sœurs vinrent, toutes les trois, y compris la religieuse, et Charles vint aussi, mais non point maman. 11 me fut impossible de parler à personne. J'aurais eu du soulagement à pleurer; je ne pouvais. Le dernier mot que j'entendis fut prononcé par le docteur Olivier, qui dit en me tâtant le pouls : « Cet enfant-là a souffert comme un homme... »
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