L ETENDUE INTELLIGIBLE ET L ETENDUE REELLE
86. — Le meilleur moyen de pénétrer la pensée de Malebranche sous le biais où nous avons à l'envisager, nous semble être de mettre en regard deux passages tirés, l'un des Entretiens, l'autre des Méditations. Dans l'un, Malebranche écrit : « Non, Ariste, il n'y a point de deux sortes d'étendues, ni de deux sortes d'idées qui les représentent. Et si cette étendue à laquelle vous pensez vous touchait, ou modifiait votre âme par quelque sentiment, d'intelligible qu'elle est, elle vous paraîtrait sensible '. » Dans l'autre, il fait grief au « misérable Spinosa » de n'avoir pas su distinguer « deux espèces d'étendues, l'une intelligible, l'autre matérielle^ ». Dans le premier cas Malebranche parle en géomètre; la géométrie a pour objet l'idée de l'étendue, et toutes les déterminations spatiales qui se présentent dans le monde sensible ont leurs raisons dans l'essence intelligible de l'étendue; et tel est le principe où Malebranche s'accorde avec Spinoza. « Je trouve, Monsieur, écrit-il à Dortous de Mairan, que l'auteur est plein d'équivoques et quil ne prouve que cette vérité, que l'idée d'une étendue infinie est présente à l'esprit en sorte que l'esprit ne peut l'épuiser, et cette vérité encore qu'il n'y a point deux sortes d'idées d'étendues ^. » En passant de la science géométrique à l'univers donné on ne rencontrera donc aucune propriété spatiale dont l'étendue intelligible ne permette de rendre compte. Mais cela ne signifie nullement que l'existence même de l'univers soit une conséquence nécessaire de cette essence intelligible; et c'est ici qu'au jugement de Malebranche