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LA POSITION DU PROBLÈME

148. — Limportance que Kant attachait à la philosophie mathématique, le caractère de la théorie qu'il en a proposée, seraient difficiles à comprendre si Ton ne se référait au problème qu'avait soulevé, dès Tavènement de la pensée moderne, la constitution d'une science rationnelle de la nature. La physique mathématique s'est développée sous deux formes difTérentes qui avaient mis aux prises, d'abord l'école française de Descartes et l'école italienne de Galilée et de Torricelli,puis les partisans de Leibniz et les partisans de Newton : les uns, géomètres purs qui procédaient par déduction a priori, les autres, observateurs avant tout, qui prétendaient ne relever que de l'expérience.

L'opposition de ces deux tendances avait, de bonne heure, attiré l'attention de Kant, témoin le début de la Metapfiysicœ cum geomeiria juncice iisiis in philosophia naturali, cujiis spécimen primum continet Monadologiam physicam (1756), où l'on entrevoit comme dans son germe le tour d'esprit original dont procède la doctrine des antinomies. « Il est plus facile d'atteler ensemble chevaux et griffons que la philosophie transcendentale et la géométrie. Tandis que l'une nie absolument la divisibilité de l'espace à l'infini, l'autre l'affirme avec son assurance

habituelle. Liine réclame le vide comme nécessaire à la liberté du mouvement; l'autre le bannit. L'une montre que Fattraction ou gravitation universelle n'est guère explicable par les causes mécaniques; elle la dérive de forces inhérentes aux corps en repos et agissant à distance, forces que l'autre relègue parmi les chimères de l'imagination'. »

En 1756 d'ailleurs, Kant estime qu'il est possible de concilier les deux thèses en demeurant sur le terrain du dogmatisme, en transposant les conceptions newtoniennes dans le langage leibnizien, en douant les monades d'une force attractive qui s'ajoute à l'impénétrabilité de l'étendue cartésienne, c'est-à-dire en esquissant, trois ans avant Boscovich, le plan d'une atomistique dynamique'-. Le progrès de sa méditation l'amène à reconnaître peu à peu que le conflit n'est pas seulement une opposition de fait entre des résultats obtenus par des méthodes différentes, qu'il met en cause deux types de vérité, dont il faut approfondir la source et la portée : le type de vérité mathématique et le type de vérité physique.

149. — Suivant Descartes et suivant Leibniz, la physique est une extension de la mathématique. Descartes substitue brutalement à l'ensemble des représentations sensibles, à l'univers de l'imagination, un monde qui, pris dans sa réalité, n'est autre chose que « l'objet de la géométrie spéculative ». Leibniz, qui pense avoir trouvé dans l'analyse de l'infini le moyen d'atteindre mathématiquement la multitude fugitive des mouvements dont les qualités sensibles sont la manifestation, demande à l'ordre des vérités abstraites le principe du discernement entre les données illusoires et les « phénomènes bien fondés ». Or, une philosophie qui prétend ainsi procéder de principes a priori, est tenue de justifier non seulement l'accord de l'intelligible et du sensible, mais encore l'existence du sensible. Si le confus est posé, on comprend bien qu'il s'explique par le clair, en remontant dans l'ordre de VIdealgrund; par conlre, si le clair est posé d'abord, comme il doit l'être dans l'ordre du Bealgrund, on ne comprend pas le mouvement qui s'éloigne de la lumière, la déchéance dans l'obscurité ^

1. Éd. de l'Académie de Berlin (que nous désignons par AKB), t. I, 1902, p. 473.

2. Riehl, der Philosophische Kriticismus, I, 2' édit. Leipsig, 1908, p. 3-32.

3. En 1791, dans récrit inachevé Sur les progrès de la métaphysique depuis l'époque de Leibniz et de Woljf, Kant trouvera pour sa pensée une formule saisissante qui fait pénétrer jusque dans sa dernière profondeur l'opposition des deux génies philosophiques : « Ainsi en unissant tout le mal appelé métaphj'sique au bienfraétaphysique, Leibniz composait un monde de pure lumière et

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