‹ Les etapes de la veriteChapitre 14 sur 14 · LA LETTRE DE ZOLA · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE ZOLA

Les journaux qui s'étaient constitués les défenseurs de l'état-major et d'Esterhazy chantaient déjà victoire et proclamaient l'affaire enterrée lorsque parut le 13 janvier 1898, dans le journal L'Aurore, la lettre de Zola au Président de la République. Il y expliquait la condamnation de Dreyfus, œuvre de la partialité du commandant du Paty de Clam qui avait

défendu son œuvre par tous les moyens. Il montrait T état-major se solidarisant avec du Paty de Clam pour empêcher la découverte de Terreur et pour sauver Esterhazy. La lettre se terminait en ces termes : J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de t' erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par des machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J'accuse le général Mercier de s! être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.

J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de crime de lèse-humanité et de lèse justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major compromis.

J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable.

J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d'avoir fait une enquête scélérate; j'entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue et du jugement.

J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse, partièulièrement dans Z'E clair et dans X'Echo de Paris, une campagne abominable , pour égarer l'opinion et couvrir leur faute.

J'accuse, enfin, le premier Conseil de guerre d'avoir violé le droit en condamnant un accusé sur urne pièce resteT secrète, et j'accuse le second Conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable.

Et Zola demandait à être poursuivi, prêt, disait-il, à établir le bien fondé de toutes ses accusations .

De sa lettre, qui tenait huit colonnes de journal, on releva seulement les trois dernières lignes « l'acquittement par ordre » comme si l'on avait touIu passer condamnation sur tout le reste.

Zola comparut devant la Cour d'assises de la Seine le 7 février. La salle, le palais furent envahis par des bandes de manifestants qui poussaient des cris de mort sur son passage et qui acclamaient Esterhazy, le saluant du cri de : Vive l'armée.

Les audiences durèrent quinze jours. La salle était composée d'officiers qu'on laissait pénétrer avant tous autres et qui, même en civil, entraient sur le vu de leur carte. Les débats furent présidés par M. le conseiller t)elegorgue qui laissa toutes les manifestations hostiles à la défense se produire librement, et n'eut d'autre souci que d'empêcher la vérité de se faire jour.

Il viola la loi en refusant la parole aux avocats de Zola et du gérant de L'Aurore M e8 Labori et A. Clemenceau lorsqu'ils la réclamèrent pour poser des questions au général de Boisdeffre. Celui-

ci venait de poser la question de confiance au jury, après avoir affirmé l'authenticité du faux Henry produit par le général de Pellieux comme preuve décisive de la culpabilité de Dreyfus.

Zola fut condamné à un an de prison et 3.000 francs d'amende. Le gérant de E Aurore à quatre mois de prison et 3.000 francs d'amende.

Mais l'illégalité du jugement de 1894 avait été démontrée.

Mais Esterhazy n'avait pas répondu un seul mot aux accusations formulées contre lui, et si le prince Henry avait bien pu serrer dans ses bras l'officier suspect après l'interrogatoire écrasant que lui avait fait subir M e Clemenceau, l'infamie du personnage avait éclaté à tous les yeux non prévenus. La plaidoirie de M e Labori enfin avait jeté sur l'erreur judiciaire dont Dreyfus est victime, les premières clartés, et convaincu les plus hésitants, qu'Esterhazy était l'auteur du bordereau attribué à Dreyfus.

La lumière devait continuer à se faire.

Le 8 avril, paraissait dans le journal Le Siècle une déclaration de M. Casella, qui n'avait pas été entendu au procès Zola et qui affirmait sous la foi du serment tenir de M. Panizzardi, attaché militaire italien et de M. Schwarkoppen attaché militaire allemand, qu'Esterhazy était bien l'auteur du bordereau et que Dreyfus était innocent.

Le 24 juin, M. Gonybeare, professeur à l'Université d'Oxford, écrivait à M. Reinach une lettre contenant cette phrase : Je suis assuré que le colonel Schwarkoppen ne niera pas qu'il donnait 2.000 francs de mensualité à son informateur habituel Esterhazy.

Le reste est d'hier : Le discours de M. Gavaignac, le faux Henry affiché sur tous les murs, l'arrestation d'Henry, son suicide, la revision enfin décidée; notre mémento chronologique suffit pour rappeler tous ces événements.

L'état-major n'a cependant pas désarmé ; il vient de tenter une dernière et audacieuse diversion : Déshonorer le colonel Picquart, le condamner comme faussaire ! L'imputation est absurde, le faux qui lui est reproché « le petit bleu » n'étant pas une preuve, mais un indice qui l'a mis sur la trace d'Esterhazy. C'est là un dernier incident* un dernier chapitre du roman vécu dont la France souffre depuis un an. Le dénoument n'en sera point changé. La réparation de l'erreur est proche. La vérité en est à sa dernière étape.

Aucune puissance n'a pu l'arrêter, aucune puissance ne l'arrêtera.

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