‹ Les etapes de la veriteChapitre 13 sur 14 · LA PLAINTE DE M. MATHIEU DREYFUS · texte numérisé non relu

LA PLAINTE DE M. MATHIEU DREYFUS

La vérité cependant devait se faire jour.

Le journal Le Matin avait pu se procurer une photographie du bordereau et il en avait publié un fac-similé dans ses colonnes.

Un banquier, M. de Castro, qui était en relations d'affaires avec Esterhazy, aperçut ce fac-similé vers la fin d'octobre 1897 . Voici la déposition qu'il fit à ce sujet au procès Zola :

» J'ai été saisi en voyant cette écriture; il me sembla voir une lettre au commandant Esterhazy. Je rentrai chez moi extrêmement troublé. Le lendemain matin, j'allai avec mon beau-frère chercher dans le dossier du commandant Esterhazy quelques lettres, je fis même quelques comparaisons d'écritures et j'y trouvai en effet une parfaite similitude, je dirai même une identité frappante.

Je parlai à quelques amis de cette étrange coïncidence, et mes amis me conseillèrent de porter quelques lettres à M. Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, qui s'occupait de l'affaire Dreyfus. Entre temps, ces amis ont parlé probablement à M. Mathieu Dreyfus (frère du condamné)

?ui est venu un jour me prier de lui faire voir ces lettres, e lui proposai d'en prendre quelques-unes, il les refusa et me dit : « Je vous prie de les porter chez M. Scheurer- Kestner. » J'y allai un matin et lui dis : c Monsieur le Président, je viens vous présenter quelques pièces excessivement curieuses, vous verrez par vous-même la simi-

litude qui existe entre l'écriture de ces lettres et le fameux bordereau. »

M. Scheurer-Kestner prit ces lettres, les considéra quelque temps, puis il alla à côté dans un bureau et revint en disant :

Voilà des lettres qui sont probablement de la même main, de la même source. Je reconnus en effet l'écriture du commandant.

M. Mathieu Dreyfus qui, depuis trois ans, s'épuisait en vains efforts pour retrouver celui dont le crime était expié par son frère innocent, M. Mathieu Dreyfus, le 15 novembre écrivait au ministre de la guerre une lettre dénonçant le commandant Walsin- Esterhazy comme le véritable auteulr du bordereau qui avait servi de base aux poursuites exercées en 189k contre son frère.

On sait quelle suite fut donnée à cette plainte. Comment le ministre de la guerre à la tribune, le général Pellieux chargé de l'enquête, le commandant Ravary chargé du rapport, comment tout le monde du haut en bas de la hiérarchie militaire s'employa pour sauver celui que le général de Pellieux dans une lettre publique appelait « son cher commandant. » Quant à ceux qui accusaient l'officier d'avoir écrit les lettres odieuses que nous avons reproduites et dont l'authenticité a été, depuis lors, judiciairement reconnue, M. de Pellieux les traitait d'abominables calomniateurs.

Pour sauver Esterhazy, l'état-major se servit du faux Henry, de la lettre fabriquée portant le nom dé Dreyfus en toutes lettres. Dès qu'ils l'avaient vue; juges enquêteurs et autres n'avaient plus aucun doute sur la culpabilité du condamné et se persuadaient que les acecusateurs d'Esterhazy étaient les

membres d'un syndicat de trahison qu'il fallait à tout prix atteindre.

Quant à Esterhazy :

Des témoignages, a écrit \Zola dans sa lettre au Président de la République, des témoignages le montrent d'abord affolé, prêt au suicide ou à la fuite. Puis, tout d'un coup, il paye d'audace, il étonne Paris par la violence de son attitude. C'est que du secours lui était venu, il avait reçu, une lettre anonyme l'avertissant des menées de ses ennemis, une dame mystérieuse s'était môme dérangée de nuit pour lui remettre une pièce volée à l'état-major, qui devait le sauver. Et je ne puis m'empêcher de retrouver là le lieutenant-colonel du Paty de Clam, en reconnaissant les expédients de son imagination fertile. Son œuvre, la culpabilité de Dreyfus, était en péril, et il a voulu sûrement défendre son œuvre. La revision du procès, mais c'était l'écroulement du romanfeuilleton si extravagant, si. tragique, dont le dénouement abominable a lieu à l'île du Diable ! C'est ce qu'il ne pouvait permettre. Dès lors, le duel va avoir lieu entre le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel du Paty de Clara, l'unie visage découvert, l'autre masqué. On les retrouvera prochainement tous deux devant la justice civile. Au fond, c'est toujours l'état-major qui se défend, qui ne veut pas avouer son crime, dont l'abomination grandit d'heure en heure,

On s'est demandé avec stupeur quels étaient les protecteurs du commandant Esterhazy? C'est d'abord, dans l'ombre, le lieutenant-colonel du Paty de Clam, qui a tout machiné, qui a tout conduit. Sa main se trahit aux moyens saugrenus. . Puis c'est le général de Boisdeffre, c'est le général Gonse, c'est le général Billot lui-même, qui sont bien obligés de faire acquitter le commandant, puisqu'ils ne peuvent laisser reconnaître l'innocence de Dreyfus, sans que les bureaux de la guerre croulent sous le mépris public.

Ce que furent les débats devant le Conseil de guerre, un témoin du procès Zola, M. Quillard, Ta raconté. Il a cité. ce fait, entre autres :

« Au cours de sa déposition, M. Mathieu Dreyfus avait déclaré qu'à une certaine date, au mois de juin 1894, je crois, M. Esterhazy avait écrit une lettre dans laquelle il déclarait lui-même être dans une situation tellement épouvantable que, pour se ■fifoWitraire, lui et les siens, à cette situation, il sérail, peut-être obligé de recourir à un crime. C'était là, dans l'affaire, un document capital. Il semble bien, cependant, que le président du Conseil de guerre l'avait oublié, ce document, puisque c'est encore M e Tézenas qui dut en fournir la cote ; le document fut remis au général de Luxer; celui-ci le prit et le regarda quelque temps; puis, dëclara-t-il : « Il y a quatre pages, c'est bien long. » Et alors c'est M. Mathieu Dreyfus qui monta vers le tribunal et qui mit sous les yeux du président la phrase accusatrice.

« Cet incident avait vivement frappé les esprits non prévenus. On devait être également très frappé de la façon véritablement bienveillante dont fut conduit l'interrogatoire à l'égard de M. Esterhazy. S'il arrivait à celui-ci d'avoir des lacunes de mémoire profitables à sa cause, il lui suffisait de déclarer ensuite : « Ce n'est pas important », pour que l'interrogatoire n'insistât pas sur ce point. De même, quand M. Scheurer-Kestner, au cours de sa déposition, vint à dire : « Etant un homme, je puis me tromper », cette parole d'honnête homme fut accueillie par des ricanements des personnes qui se trouvaient en face de lui.

« Tout cela, ne donnait pas l'impression d'une très grande impartialité. Puis, enfin, le huis clos; et si Ton pouvait comprendre qu'il fût prononcé pour certaines dépositions, personne n'a pu se rendre

compte de l'intérêt que présentait, pour la défense nationale, la forme des s et des x. On était venu là pour chercher la lumière, pour chercher la lumière avec angoisse et avec anxiété, et j'affirme que nulle personne, attentive et réfléchie, n'en est sortie saûs cette conviction qu'au lieu de la lumière, des hommes très puissants avaient, sinon donné l'ordre, du moins manifesté le désir qu'on fît l'ombre et qu'on épaissît les ténèbres. »

Il faut aussi rappeler ce mot du commissaire du gouvernement : Gomme un témoin, M. Autant, dont Ester hazy était le locataire, disait le trouble dont le commandant avait été saisi à l'annonce de poursuites : — Est-ce qu'il ne vous a payé son terme ? interrogea le commissaire du gouvernement. — Mais si, dit le témoin. Pourquoi pas ? — C'est que vous n'êtes guère bienveillant pour lui. — Je na sais pas si je suis bien ou malveillant. Je dis la vérité.

Esterhazy fut acquitté. Il sortit de l'audience au milieu des acclamations. On l'embrassa, on suivit sa voiture qui le ramenait rue de Douai chez sa mattresse, Marguerite Pays.

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