A L'AUDIENCE
L'affaire vint à l'audience du 2? Conseil de guerre de Paris le 20 décembre 1894. Dreyfus était assisté de M e Démange.
Dès l'abord le huis clos fut. prononcé, malgré les protestations de réminent avocat à qui la parole fut brutalement enlevée au moment où il allait lire des conclusions commençant par ces mots : « En fait, au point de vue de la charge relevée, attendu que i/uniqde pièce... » On lui imposa silence « au-dessus des intérêts de la défense quelque chose de plus grand planant qui était l'intérêt de la patrie (1). » Et le public fut expulsé.
On ne sut rien alors de ce qui se dit ou se fît
(1) « L'unique pièce » à laquelle faisait allusion M» Démange, était le bordereau qui a traîné depuis lors dans tous les journaux, sans que les intérêts de la patrie en aient été lésés en rien.
à l'audience. Depuis cette époque, on a cependant appris que la plus grave déposition — en dehors de celles, contradictoires, des experts — fut le témoignage du commandant (depuis lieutenant-colonel) Henry.
Il assura qu'une personne dont la parole ne pouvait être mise en doute lui avait affirmé que Dreyfus était coupable.
— Mais qui est-ce? s'écria Dreyfus. Nommez-la cette personne, amenez-la.
— Je ne puis, répondit le commandant Henry.
Quand un officier connaît de pareils secrets, son képi doit ignorer ce qu'il a dans la tête.
Et ce disant, le témoin se couvrit en un geste théâtral.
M e Démange plaida et dans sa réplique le commandant Brisset, commissaire du gouvernement, lui fit cette concession :
-— Eh bien, soit ! vous avez fait justice des charges accessoires, je le veux bien. Mais ceci reste, Dreyfus, et ceci vous condamne.
Et l'honorable commandant montrait le bordereau
M e Démange reprit la parole. Pouvait-on, sur quelques lignes d'écriture, (quand les experts n'étaient pas d'accord) condamner un homme qui aurait trahi sa patrie, sans mobile ?
L'audience fut suspendue et les quelques personnes qui y avaient assisté (fonctionnaires ou officiers) eurent l'impression qu'une condamnation était impossible et que l'acquittement allait être prononcé.
La délibération dura trois quarts d'heure. Les juges rapportèrent une sentence de condamnation rendue à l'unanimité.
Dreyfus fut condamné à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire.
Entre la plaidoirie de M e Démange et le jugement que s'était-il donc passé?