‹ Les étapes du socialismeChapitre 1 sur 19 · c c o . JNTRQBXJCTION · texte numérisé non relu

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thèses qu^ils avaient édifiées et défendues n'intervenaient que . pour préparer le lecteur aux grandes collisions des groupements sociaux. Comment expliquer Juin, si Ton ignore le mouvement intellectuel et la propagande imprimée des années posté riéttres ^ 1840? Comment comprendre la Commune si l'on exclut Faction morale de Marx, de Proudhon, de Blanqui — et les discussions des congrès de Tlnternationale ?

Aujourd'hui, c'est aux idées que je consacre ce livre. J'entends montrer la formation en France de la plupart des concepts qui dominent toute la poussée prolétarienne, en Europe et ailleurs. Il est intéressant de rechercher, avant Marx et Lassalle, les premières critiques du capitalisme, les premières conclusions sur le mouvement industriel, les premières déductions d'avenir offertes à la classe ouvrière par des écrivains le plus souvent bourgeois.

Nul n.'a pu lire ; en effet, Fourier ou Pierre Leroux, Considérant ou Pecqueur, sans être très frappé delà parfaite analogie de certaines de leur s observations aVec les développements plus complets du 'marxisme. Ce n'est point l'auteur du Capital qui a découvert la lutte des classes, ou la concentration plrogressive des industries, ou la plus-value du capitaliste ; ce n'est point Lassalle qui a trouvé la loi d'airain des salaires. Ils avaient

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^Jes précui'seurs, et ces devanciers sont pour la plupart des Français, et de la prenaière moitié du xix?« siècle.

Ce qui distingue le socialisme allemand d*u socialisme français, c'est tout d'abord sa coordination logique, c'est Taliure scientifique qu'il prend naturellement, c'est son horreur de toute phraséologie. Il est exempt aussi du déisme qui a préyalu chez nous jusqu'à la veille de 1848. il ne s'étaie pas sur des notions idéalistes de droit ou de justice, pures données de la conscience — mais sur des faits précis et des enquêtes économiques. Le contraste entre les deux corps de doc- \ trine est si net, si frappant, qu'il apparaît aux , moins exercés dans certains documents, tels que le Manifeste de V Internationale^ où ils essayèrent de se souder, mais aboutirent tout simplement à se juxtaposer. *

Le socialisme allemand peut encore se résumer tout entier dans un livre, et ce livre est le Capital, Le Manifeste des Communistes de 18i8^ quelque insuffisant qu'il soit par certains côtés, représente aussi très exactement l'ensemble des idées qui ont prévalu, pendant plus de cinquante ans, dans le prolétariat révolutionnaire d'outre-Rhin. Et l'auteur de ce document fondamental et unique est le penseur même qui, un peu plus tard, publia le Capital. Le socialisme français, à l'in-

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verse, est épars dans un grand nombre de volumes et de brochures. Louis Blanc etProudhon, dont les tendances étaient antagonistes, se sont à maintes reprises injuriés. Entre Fourier et Saint- Simon la différence est celle de la liberté absolue à la dictature théocratique, et les exemples se pourraient multiplier. Nul ne saurait se piquer chez nous, comme Marx en eût eu le droit en Allemagne, de personnifier et de synthétiser toute la littérature socialiste d'une vaste époque.

Cette littérature a été extrêmement abondante, dans notre pays, pendant les cinquante premières années du siècle ; les cinquante autres n'ont presque rien ajouté à Tapport des précédentes. Juin est une véritable date de démarcation. Depuis 1848, nous avons vécu surtout de la conception germanique, en superposant pourtant très souvent au matérialisme de Marx et d'Engels Tidéalisme, qui est le signe distinctif du génie français ou mieux du génie latin. 11 est certain du reste que cet idéalisme, enveloppé de grandiloquence, a affaibli le caractère scientifique du socialisme. Mais il ne s'agit pas ici de discuter.

Tandis qu'en France la doctrine demeurait figée, et qu'elle trouvait tout au plus des commentateurs, en Allemagne elle ne cessait de se compléter, de se préciser, de se renouveler au contact des réalités économiques. Quel penseur ou quel

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écrivain pourrions-nous opposer à Theure pressente à un Kautsky, qui reprenant patiemment, minutieusement, point par point, les thèses de Marx, les applique tour à tour à tous les domaines de la vie publique ?

A peine noterait-on en France une tendance à élucider les problèmes si graves que susciteront rétablissement, pacifique ou violent, d'une société collectiviste ou communiste, et Torganisation d'un régime nouveau dç la propriété, de la production, et de la répartition!

Mais si aujourd'hui la pensée socialiste, chez nous, est moins vigoureuse, moins féconde que jadis, si comme tous les prolétariats nationaux, du Japon à la République Argentine, et du Danemark à la Serbie, nous avons accepté les théories issues du Manifeste des Communistes ou du Capital^ ce n'est point une raison pour oublier notre passé. Dans le domaine intellectuel, comme dans le domaine matériel, la France a accompli une œuvre décisive. C'est le labeur de ses publicistes, depuis Babeuf jusqu'aux plus récents, jusqu'à ceux qui se sont contentés de vulgariser les principes universellement admis — que l'on tâchera de retracer. Et le lecteur verra ainsi à quel point notre part d'apport dans le contingent commun fut considérable et digne d'estime. 11 est juste de rendre à chacun son dû, et le simple

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rsouci de la vérité historique commande de marquer le rôle de chaque natio» dans la formation du socialisme international.

A regarder d'un peu près les idées comme les faits, on s'aperçoit combien sont erronées les accusations portées contre les théoriciens socialistes par les publicistes conservateurs. Dans un ouvrage récent , Psychologie du Socialisme ( 1 ) , M . Le Bon reprochait aux communistes la mobilité extrême de leurs affirmations et k caractère dogmatique, religieux même, de leurs enseignements. Il développait longuement ces deux griefs, ne s'avisant pas une seule fois de la parfaite con^ tradictioB qu'ils offraient.

La mobilité, on la rencontrerait, à coup sûr, dans le classement même des données invoquée^ Mais elle n'affecte pas les bases du système. Lorsque M. Le ©om, et imt d':aju4res qui crient à la banqueroute du sGioiaiisjaae *^ il est si agréable de proclamer la faillite d'autrui ! -^ aaanoncent la désertion intégrale du marxisme, ils se trompent étrangement. P^ii importe d'ailleurs que leur erreur soit volontaire oai non. On peut soumettre à la critique Ja ^orantle desjbis que Marx a signaléesi, etial «est ie dHvoir ^ic*i« ; <©n peut les discuter sans |)0«rtaBrt les abandonner, ni les

(X) Alcan, in-a*, 1902.

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ridiculiser. Certaines prophéties de l'auteur du Capital ont été démenties par les événements; la concentration industrielle ou agricole s'effectue plus lentement qu'il ne le croyait : les crises économiques n'ont pas encore pris Tampleur extrême qu'il prévoyait, mais rien ne prouve qu'un beau jour, à la lueur d'un éclair, la concentration industrielle ne s'affirmera pas presque intégrale ou qu'une crise d'une iniensité inouïe ne viendra pas bouleverser le monde. Quoi qu'il en soit, personne n'a démontré jusqu'ici l'inexactitude de la loi de la concentration ; personne non plus n'a osé dire que les crises de surproduction fussent à jamais rayées de l'histoire.

Bien d'autres assertions singulières pourraient être relevées, an surplus, chez les adversaires du socialisme. Il en est parmi eux, qui opposent la démocratie aux revendications prolétariennes, <3omme si celles-ci n'étaient pas l'aboutissement logique de celle-là ; il en est aussi qui rebattent les -vieilles accusations de tyrannie, comme si la liberté existait dans unci société où nul ne peut clioisir «on métier, où nul, si riche soit-il, n'est assuré de ^manger le lendemain ; il en est encore qui reïproehent à la bonrgemric 4e ver$er dans l'huma- Bitarifi9»e^ de favoriser l'éclosion des utopies communistes, oubliant seulement que cette évoluti^m timide, mais indéniable, d'une fraction des

gage, dans leur mode de vie, dans leurs sentiments intimes, atteste la division profonde de la société en deux groupement^ numériquement inégaux.

Mieux vaut encore la brutale sincérité de M. Le Bon. Lui, du moins, reconnaît que la lutte des classes n'est pas une pure abstraction. : « Elle est visiblement plus âpre, dit-il, que celle qui sépara jadis les castes ». Cet écrivain a aussi le mérite d'exprimer franchement ses préférences, lorsqu'évqquant la fameuse lettre de Macaulay à un Américain, il prévoit une extermination sans merci de Tarmée socialiste : « Cette guerre rappellera, mais sur une bien plus grande échelle, la destruction des hordes barbares à laquelle dut se livrer Marins... Ce ne sera qu'au prix de semblables hécatombes que pourra être §auvée cette cause sacrée de l'indépendance de l'homme et du progrès de la civilisation, que plusieurs peuples semblent prêts à abandonner aujourd'hui ».

Lorsqu'on a lu ces phrases sauvages, où fermente toute la passion des croisades, on a plaisir à se retremper dans la dialectique sereme des penseurs du socialisme. Qu'on en poursuive toute la série, de Fourier à Malon, de Pecqueur à Marx,

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de Cabet à Kautsky ou à Henry George, on ne trouvera pas une seule fois la prédication du massacre. Et si Ton peut reprocher à nos écrivains de 1840 l'excès de leur idéalisme, on cherchera vainement dans leurs œuvres Tappel aux fureurs de l'humanité primitive. Et même ceux qui chez nous ou ailleurs ont proclamé la révolution inévitable, ceux qui ont prévu que le prolétariat, au seuil de la victoire, devrait riposter au coup d'Etat par la violence, ont toujours limité à la légitime défense l'usage de la force.

Ce livre comprendra deux parties d'inégale étendue. Dans la première, l'auteur étudiera le développement historique des doctrines à travers le XIX® siècle ; dans la seconde, il essaiera de préciser les conclusions auxquelles le socialisme est arrivé, h l'heure où il écrit ces lignes. Il sera donc obligé de recueillir, sur la plupart des points, l'avis des écrivains étrangers, mais le caractère international des idées socialistes est tellement net aujourd'hui, elles se sont si largement et si uniformément épandues sur les deux hémisphères, qu'il serait puéril et impossible de procéder autrement. Il est juste, après avoir exposé l'œuvre intellectuelle de la France, de montrer comment elle se fond dans l'œuvre intellectuelle commune de tous les peuples. Toute méthode différente serait contraire à la vérité et au bon sens.

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