‹ Les étapes du socialismeChapitre 2 sur 19 · BABEUF ET LE BABOUVISME · texte numérisé non relu

BABEUF ET LE BABOUVISME

Il est difficile de séparer Babeuf de ses compa-, gnons de lutte. Les doouments essentiels de la Conspiration de 1796 ne soni pas tous de lui. Il en est un, le Manifeste des EgauoCy dont il a répudié en partie les affirmations, et qui appartient à Sylvain Maréchal. L'Anadyse de la Doctrine n'a été qu'inspirée et aipprtmvée par lui. Peu importe, au reste, que Gracchus ait ou non participé à la tâche matérielle de la rédaction : l'Acte d'insurrection et l'Analyse, comme les Décrets organiques, reproduisent fidèlement ses propres idées. Mais il serait inexact de lui attribuer à titre exclusif un coiips de thèses qui fut élaboré par. tout un groupement. Il demeure seulement le principal artisan du complot de 1796 «t le chef du communisme d'alors, et c'est à ce double titre qu'il fut condamné à mort par une Haute Cour.

Nous n'entendons raconter ni la rie de l'homme ni r histoire de la conspiration. Ce qu'il faut noter, c'est que Gracchus, à la différence des socialistes de la Restauration, se préoccupera plus de l'action immédiate que de la coordination des concepts

économiques ou moraux. A cet égard, comme à beaucoup d'autres, il offre une ressemblance évidente avec Blanqui, qui héritera de sa méthode et aussi de sa pensée.

La vie de Babeuf est une des plus complexes et des plus agitées qui soient. On a cru longtemps qu'il s'était converti sur le tard au communisme, après avoir, pendant les premières années de la Révolution, combattu les fractions les plus avancées. Il a pu être en lutte avec certains conventionnels et critiquer même fortement certains actes, mais il n'a guère changé d'avis sur la meilleure organisation sociale. Dès 1787, il proposait cette question à Dubois de Fosseux, secrétaire de l'Académie d'Arras : <c Avec la somme générale des connaissances maintenant acquises, quel serait l'état d'un peuple dont les institutions sociales seraient telles qu'il régnerait indistinctement entre chacun de ses membres la plus parfaite égalité, que le sol qu'il habiterait ne fût à personne, mais appartînt à tous, qu'enfin tout fût en commun, jusqu'aux productions de tout genre d'industrie? »

L'histoire de la conspiration est encore à écrire. Le récit le plus détaillé qui en ait été laissé, celui d'Advielle, manque d'ordre et de clarté. Les tendances générales ne sont pas bien déduites. Et l'auteur, s'il a rendu au public Fénorme service de réunir tous les documents importants, a trop visiblement subordonné son exposition à un desjsein étrange : il veut enlever à Babeuf toute allure trop révolutionnaire !

11 faut replacer dans leur milieu la conjuration et les proclamations diverses qui la signalèrent. Le mouvement communiste éclate à Theure où, selon l'expression de Gracchus, la république des riches resplendit de tout son éclat. 1796 est Tannée même où le Directoire, issu de la réaction thermidorienne, entreprend de faire reculer ToBuvre de la Convention. La constitution nouvelle a presque submergé la démocratie ; les chefs du gouvernement, les coteries qui les soutiennent, les créatures dont ils s'entourent, sont plus portés à refouler les républicains qu'à sévir contre le royalisme. D'ailleurs, l'ère des grandes affaires vient de s'ouvrir; la spéculation, l'agiotage, comprimés par le terrorisme, reprennent toute leur audace. Les trafics sur les biens nationaux et sur toutes choses, secrètenjent ou ostensiblement encouragés et pratiqués jusque dans le conseil suprême, ramènent la France à la fièvre d'or de 1^ Régence.

Le babouvisme aura donc beau jeu pour se présenter, à beaucoup d'égards, comme l'héritier direct de 1789 et de 1793, pour opposer à la corruption du jour la pureté des mœurs et la frugalité des débuts de la révolution jacobine. Dans l'ordre politique, il lui sera aisé de se rattacher au statut si populaire de l'an I ; dans l'ordre social, par contre, il ira beaucoup plus loin que les niveleurs de l'époque de Robespierre ; il ne se contentera pas, comme Saint-Just et CoUot d'Herbois, de prêcher le rapprochement des conditions ; il ne se bornera pas,

comme Maximilien, à soutenir que la propriété est une convention sociale, susceptible, comme toute loi et toute institution, d'évoluer ; il jettera bravement, résolument, un défi à Tédit voté le 25 février 1793 sur la motion de Levasseur et de Barère et qui portait peine de mort contre ceux qui proposeraient la loi agraire, ou tout autre subversive des fortunes. Dès la première minute, la doctrine des Egaux surgît en rupture formelle avec l' affirmation économique fondamentale de la Révolution, qui est celle de la propriété parcellaire consolidée et inviolable.

Les thèses de Babeuf et de ses compagnons de lutte sont éparses en quatre documents décisifs : le Manife&te, l'Acte d'insurrection^ «l'Analyse et la série des Décrets. Au lieu de les résumer, en risquant de dénaturer la pensée des auteurs, nous les reproduirons en <grande partie. Nous éliminerons seulement les passages qui seraient inutiles pour l'intelligence du système.

(( Manifeste des Egaux.

« Peuple ée France !

« Pendant quinze siècles, tu as vécu esclave, et, par conséquent, malheureux. Depuis six années, tu respires à peine dans l'attente de l'indépendance, du bonheur et de l'égalité.

« L'égalité ! Premier vœu de la nature ! Premier besoin de l'homme et principal nœud de toute association légitime ! Peuple de France ! tu n'as pas

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été plus favorisé que les autres nations qui végètent sur ce globe infortuné. Toujours et partout la pauvre espèce humaine, livrée à des anthropophages plus ou moins adrofts, servit de jouet k toutes les ambitions, de pâture à toutes les tyrannies. Toujours et partout, on berça les hommes de belles parcJes : jamais et nulle part, ils n'ont obtenu la chose avec le mot. De temps immémorial, on nous, répète avec hypocrisie : les hommes sont égaux, et de temps immémorial, la plus avilissante inégalité pèse insolemment sur le genre humain. Depuis qu'il y a des sociétés civiles, le plus bel apanage de rhomme est sans contradiction reconnu, mais il n'a pu encore se réaliser une seule fois. L'égalité ne fut autre chose qu'une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd'hui qa'elle est réclamée d'une voix plus forte, on nous répond : Taisez- vous, misérables ! L'égalité de fait n'^st qu'une chimère ; contentez-vous de l'égalité conditionnelle : vous êtes tous égaux devant la loi. Canaille, que te faut-il de plus ! Ce qu'il nous faut de plus ? Législateurs, gouvernants, riches propriétaires, écoutez à votre tour :

<( Nous sommes tous égaux, n'est-ce pas ? Le principe demeure incontesté, parce qu'à moins d'être atteint de folie, on ne saurait dire sérieusement qu'il fait nuit quand il fait jour.

(( Eh bien ! nous prétendons désormais vivre et mourir égaux comme nous sommes nés, et nous •voulons l'égalité réelle ou la mort. Voilà ce qu'il nous faut!

« La Révolution française n'est que l'avant-cour-

« Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration des droits de Thomme et du citoyen : nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons...

« Législateurs et gouvernants qui n*avez pas plus de génie que de bonne foi, propriétaires riches et sans entrailles, en vain essayez-vous de neutraliser notre sainte entreprise en disant : ils ne font que reproduire cette loi agraire demandée plus d'une fois avant eux,

« Calomniateurs, taîsez-vous à votre tour, et dans le silence de la confusion, écoutez nos prétentions dictées par la nature et basées sur la justice.

« La loi agraire, ou le partage des campagnes, fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par leur raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable : le bien commun ou la communauté des biens.

(c Plus de propriété individuelle des terres ! La terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale Jes fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde.

« Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage

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que la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de Textrême minorité.

« Assez et trop longtemps, moins d'un million d'individus disposèrent de ce qui appartient a plus de vingt millions de leurs semblables, de leurs égaux.

« Qu'il cesse enfin ce grand scandale. que n3s neveux ne voudront pas croire !

« Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, dé grands et de petits, de maîtres et de valet?, de gouvernants et de gouvernés.

« Peuple, de France !

« Nous te disons : la sainte entreprise que nous organisons n'a d'autre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et à la misère publique.

Cl Jamais plus vaste dessein n'a été conçu et mis à exécution. De loin en loin, quelques hommes de génie, quelques sages, en ont parlé d'une voix basse et tremblante : aucun d'eux n'a eu je courage de dire la vérité tout entière.

« Le moment des grandes mesures est arrivé. Le mal est à son comble. Il couvre la face de la terre. Le chaos, sous le nom de politique, y règne depuis trop de siècles. Que tout rentre dans l'ordre et reprenne sa place. A la voix de l'égalité, que les éléments de la justice et du bonheur s'organisent. L'instant est venu de fonder la République des Egaux — ce grand hospice ouvert à tous les hommes. Les jours de la restitution générale sont arrivés. Familles gémissantes, venez vous asseoir

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à la table commune dressée par la nature pour tous ses enfants. •

« Peuple de France !

« A quel signe dois-tu donc reconnaître désormais Texcellence d'une constitution ? Celle qui tout entière repose sur l'égalité de (ait est la seule qui puisse te convenir et satisfaire à tous tes vœux.

a Les chartes aristocratiques de 1791 et de 1795 rivaient tes fers au lieu de les briser. Celle de 1793 était un grand pas de fait vers l'égalité réelle. On n'en avait pas encore approché de si près, mais elle ne touchait pas encore le but et n'abordait pas le bonheur commun, dont pourtant elle consacrait solennellement le grand principe.

« Peuple de France ! Ouvre tes yeux et ton cœur à la plénitude de ta félicité. Reconnais et proclame avec nous la République des Egaux, w

Vacte cC insurrection est plus bref. En voici les principaux articles :

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