I. — L'émancipation sociale des travailleurs est
IL '— L'abstentkm politique serait funeste par ses conséquences ;
III. — L'intervention politique devra se maxiifester par des candidatures de classe sans alliance aucune avec les fractions des vieux partis politiques existants, à toutes les fonctions électives ;
IV. — Tout en se servant des moyens légaux, le prolétariat ne pourra arriver à son émancipation par la voie pacifique^ et la révolution sociale par la force reste la seule solution définitive pos-. sible ;
V. — L'intervention politique sera subordonnée au mouvement socialiste et ne lui servira que de moyen ;
VI. — Tout en se mêlant aux luttes des différentes fractions de la bourgeoisie pour les combattre indistinctement, le prolétariat poursuivra son organisation distincte, qui n'est que la forme préparatoire de la société de l'avenir.
(( Le Congrès régional su Centre^
« Considérant que si la révolution est le seul moyen d'émancipation de la classe ouvrière, cette révolution n'est possible qu'avec et par une classe ouvrière organisée ;
(( Considérant que le premier acte de cette organisation est nécessairement la séparation de la classe ouvrière d'avec les partis politiques bourgeois, et que cette séparation doit se faire sur le terrain électoral, à l'aide du même bulletin de vote, qui a créé politiquement la confusion des classes ;
uistxu\:;ijcv/u tic scj^c m ut; i ctijc .
(( Que les producteurs ne sauraient être libres qu'autant qu'ils seront en possession des moyens de production ;
(c Qu'il n'y a que deux formes sous lesquelles ces moyens de production peuvent leur appartenir : 1® la forme individuelle qui n'a jamais existé à l'état de fait général et qui est éliminée de plus en plus par le progrès industriel ; 2® la forme collective, dont les éléments matériels et intellectuels sont institués par le développement même de la société capitaliste ;
« Considérant que cette appropriation collective ne peut sortir que de l'action révolutionnaire de la classe productive ou prolétariat, organisée en parti politique direct ;
<c Qu'une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel, transformé ainsi d'instrument de duperie, qu'il a été jusqu'ici, en instrument d'émancipation ;
« Les travailleurs socialistes français, en donnant
duction, ont décidé, comme moyen d'organisation et de lutte, d'entrer dans les élections avec le programme minimum suivant :
(( A, Programme politique.
(( 1° Abolition de toutes les lois sur la presse, les réunions et les associations et surtout de la loi contre V Association internationale des Traçailleurs, Suppression du livret et de tous les articles du Code établissant l'infériorité de l'ouvrier vis-à-vis du patron ;
(( 2^ Suppression du budget des Cultes et retour à la nation des biens dits de mainmorte, meubles et immeubles, appartenant aux corporations religieuses, y compris les annexes industrielles et commerciales de ces corporations ;
(( 3° Armement général du peuple ;
« 4° La commune maîtresse de son administration et de sa police et de toutes les fonctions publiques rétribuées.
« B. Programme économique.
(( 1° Repos d'un jour par semaine ou interdiction légale pour les employeurs de faire travailler plus de six jours sur sept. Réduction légale de la journée de travail à huit heures pour les adultes. Interdiction du travail des enfants, dans les ateliers privés, • au-dessous de quatorze ans ; et de quatorze à dix-huit ans, réduction de la journée de travail à
rindustrie.
« 8° Intervention des ouvriers dans les règlements spéciaux des divers ateliers ; suppression du droit usurpé par les patrons de frapper d'une pénalité quelconque leurs ouvriers, sous forme d'amendes ou de retenues dans les salaires.
- <( 9*^ Revision de tous les contrats ayant aliéné la propriété publique, banque, chemins de fer, mines, etc., et exploitation de tous les ateliers confiée aux ouvriers qui y travaillent.
(c 10® Abolition de tous les impôts indirects et transformation de tous les impôts directs en un impôt progressif sur les revenus dépassant
3.000 &aacs. Suppjesskm de rbérhage en ligne collatérale et de tout héritage, en ligne directe, dépassant 20.000 franes.
« 11^ Cessation absolue de l'aliénation des pro« priétés foncières par les communes ou l'Etat.
« 12^ Affectation par les municipalités des fonds disponibles à la construction ^ dans tous les terrains appartenant aux communes, de bâtiments de nature diverse, tels que maisons d'habitation, bazars de dépôt, pour les louer sans bénéfice aux habitants. »
Il convient de distinguer dans ce document deux parts : les principes et les dispositions transitoires. Celles-ci qui ont un caractère politique, et qui doivent satisfaire à l'agitation électorale, ne sauraient être discutées ici. Nous remarquerons seulement qu'elles découlent toutes d'une conception très élargie de la puissance publique, et qu'elles supposent l'Etat pénétré ou envahi par le prolétariat, capable de préparer l'avènement de la société collectiviste.
Cette conception est celle que le Manifeste des communistes a lui-même exposée en préconisant la conquête du pouvoir ; elle est à l'inverse du proudhonisme. Mais il faut l'envisager en elle-même et non en ses conséquences immédiates.
Le programme du Parti Ouvrier se ramène aux grandes lignes suivantes : — le prolétariat, pour s'émanciper économiquement et socialement, doit avant tout se soustraire à la tutelle politique de la bourgeoisie. Il usera à cette fin du suffrage imtversel, mais aussi de la force dont l'emploi sera inévitable. Il luttera isolé, par ses propres armes, sans s'associer aux autres classes dont les intéréte
production assurera sa liberté.
La part du marxisme et la part du blanquisme se dégagent nettement de ce simple et court exposé. Le matérialisme historique nous apprend que les éuCTgies économiques en présence ont déjà profondément bouleversé la structure interne du régime et qu elles acheminent le monde vers une forme nouvelle ou supérieure. Il se pourrait que le passage de la société d'aujourd'hui à la société de demain se fit progressivement, méthodiquement, sans lutte violente. Le programme de 1880 écarte cette hypothèse. Pour que la révolution Sociale s'accomplisse, la force prolétarienne doit refouler la bourgeoisie, maîtresse de l'autorité constituée. Ou mieux, l'évolution s'achèvera par un coup de force qui la consacrera,
Le programme de Gotha mérite d'être rapproché de celui du Parti Ouvrier. Lui aussi a inauguré une phase nouvelle de l'histoire du socialisme d'outre- Rhin, celle de l'organisation politique, celle de la vulgarisation doctrinale. Antérieur de cinq années à l'exposé de principes du prolétariat français, il a exercé sur lui une action directe. Rédigé au lendemain de la fusion des marxistes et des lassalliens^ il portait l'empreinte de deux philosophies sociales différentes, qui essayaient tant bien que .mal de se juxtaposer :
ses Desoins raisonnaoïes.
<( Dans la société actuelle, les instruments de travail sont le monopole de la classe capitaliste : la dépendance forcée qui en résulte pour la classe ouvrière est la cause de la misère et de la servitude sous toutes ses formes.
(( L'affranchissement du travail exige la transmission des instruments de travail à la société tout entière et la réglementation collective de l'ensemble du travail, avec l'emploi du travail conforme à l'utilité générale et selon une juste répartition.
(( L'affranchissement du travail doit être l'œuvre de la classe ouvrière, en face de laquelle toutes les autres classes ne forment qu'une masse réactionnaire.
« 2^ Partant de ce principe, le parti ouvrier socialiste d'Allemagne s'efforce de constituer par tous les moyens légaux l'Etat libre et la société socialiste, de briser la loi d'airain du salaire par la suppression du système du salariat, de faire cesser l'exploitation sous toutes ses formes, d'écarter toute inégalité politique et sociale.
« Le parti socialiste ouvrier d'Allemagne, bien qu'agissant tout d'abord dans le cadre national, a
d'extension pour qu'il en résulte l'organisation so-« cialiste du travail collectif. »
Comme conséquence de ces déclarations, le programme de Gotha réclamait le droit de vote et d'élection universel, la législation directe par le peuple, les milices, la suppression de toutes les lois qui limitent la libre expression des opinions, la juridiction populaire, l'éducation générale et égale par l'Etat, la religion reconnue affaire privée, l'impôt progressif sur le revenu unique et substitué aux taxes indirectes, la fixation de la journée normale de travail, le repos du dimanche, la protection légale des femmes et des enfants, des lois sur l'hygiène des ateliers, la réglementation du travail des prisons, la libre administration pour les ouvriers des caisses de secours.
En règle générale, le programme allemand de 1875 présente une 'analogie frappante avec la déclaration française de 1880. Il se fonde lui aussi sur la lutte des classes, et revendique lui aussi l'appropriation collective des moyens de production : s'il n'affirme pas que tous les éléments de
élaboirés, nous n'avons eu d'autre but que de dé-» motitrer leuf profonde analogie avec les documents socialistes français. Nous pourrions tout aussi bien invoquer les programmes belges, autrichiens, italiens, suisses, danois, polonais, etc., pour attester l'unité de vues qui règne entre tous les prolétariats organisés des Deux-Mondes et qui résulte de la fusion des apports nationaux. Le marxisme, marquant de son empreinte la classe ouvrière d'Europe, d'Amérique et d'Australasîe a trouvé, dans toutes les langues, des expressions similaires.
Il nous reste à étudier les écrits des commentateurs ou des vulgarisateurs qui se sont réclamés directement de lui dans notre pays, et qui ont adapté ses concepts aux besoins de la propagande française.
Gruesde, le fondateur du parti ouvrier, s'est appliqué dans de courtes brochures, soit à éclaircir les déductions collectivistes, soit à riposter aux objections des économistes orthodoxes. L'une des meilleures qu'il ait rédigées nous paraît celle qu'il a intitulée le CoUectwisme au Collège de France (1883), réponse aux leçons et aux gros volumes de M. Paul Leroy-Beaulieu.
Dans le régime de la production capitaliste, à laquelle le capitaliste devient de plus en plus étranger, toutes les fonction&, depuis la plus cérébrale jusqu'aux plus musculaires, sont remplies
par des salariés. Le capitaliste n'intervient, qu'une fois le produit obtenu, pour se l'approprier et le consommer.
M. Leroy-Beaulieu n'a pu comprendre que la possession en commun des machines, faisant disparaître la classe qui vit du profit, assurera l'intégralité du produit à la totalité des travailleurs ; les fonctionnaires nouveaux du collectivisme, éligibles et révocables, dépouillés de tous moyens dé coercition, ne seront et ne pourront être que des collaborateurs à des titres différents.
Les libéraux défendent l'appropriation capitaliste au nom de la justice, mais leur justice n'est que la prescription du vol, ou encore le hasard, ou encore le monopole. Par exemple, ils admettront qu'une découverte, le procédé Bessemer, à laquelle aboutit l'effort scientifique des générations, soit exploitée par un seul individu au détriment de tous les autres.
M. Leroy-Beaulieu prétend que le collectivisme irait contre l'utilité sociale, en tuant 1 initiative individuelle. Erreur profonde! Aujourd'hui l'intérêt du travail est de rendre le moins possible dans le plus de temps possible, pour éviter le chômage. Cette considération disparaîtra dans la société nouvelle, où chacun sera rétribué par son travail, où la production sera accrue par l'entrée en ligne des improductifs, par l'exclusion des gaspillages, par le progrès technique, par un meilleur aménagement des forces naturelles.
De même encore, Guesde réfute les arguments que les orthodoxes fondent sur la prétendue suppression de la liberté. En régime collectiviste,
L£S ÉTÂPBS DU SOCIALISME 265
l'ouvrier, au lieu d'être lui-même une chose, deviendra copropriétaire des instruments de travail ; il s'asservira la machine au lieu d'en dépendre, et l'homme retrouvera l'autonomie qu'il a actuellement perdue.
Guesde a été surtout un propagandiste de la parole ; Lafargue s'est consacré à la discussion écrite de la doctrine, et il a mis, au service de la pensée socialiste, une plume alerte et une documentation économique très remarquable. Sa petite brochure, le Droit à la Paresse (1880), a fait le tour du monde, et elle méritait cette faveur par les très belles pages qu'elle a vouées au rôle de l'outillage mécanique, rédempteur de l'humanité ; mais l'œuvre la plus forte qu'il ait écrite est sa Théorie Communiste de la Propriété^ dédiée à Engels.
Les économistes considèrent la forme de la propriété comme soustraite à l'évolution : or la forme capitaliste n'a pris son importance que depuis quelques siècles, à la suite de l'expansion delà politique mercantile. Elle est née « de l'exploitation du producteur libre, dépouillé quotidiennement d'une partie des valeurs qu'il crée ». Mais elle n'est qu'un anneau dans la chaîne des évolutions successives, et avant elle, le monde a connu la propriété commune de la tribu, et la propriété collective de la famille antique.
C'est surtout à dater de 1789 que la transforma»
et que le aivoree îut aennitivement consomme entre Findustrie et Tagriculture.
Celle-ci fut envahie par le capitalisme ; les machines s'assujettirent les terres ; elles servaient les révolutions culturales toujours nécessaires pour la satisfaction des besoins des citadins ; bientôt il fallut ouvrir la frontière aux denrées étrangères, tandis que les campagnes versaient leurs contingents dans les villes ; le commerce des céréales, des viandes, des beurres devint international, et la concurrence universelle déchaîna la crise agricole permanente.
L'activité manufacturière ne subit pas une transformation moins profonde. La division du travail s'opéra d'abord entre les cités, puis le pays tout entier se subdivisa en organismes économiques, cotonniers, miniers, métallurgiques qui dépendaient tous les uns des autres, et enfin les nations ellesmêmes, se partageant la tâche de la fabrication mondiale, contractèrent des liens de subordination réciproque, ce La production capitaliste, qui a détruit l'unité locale et provinciale de la production artisane, est en train de détruire l'unité nationale, sa propre création, et de la remplacer par une plus vaste unité, l'unité internationale ».
En raison des changements intervenus, le rôle du marchand, de l'intermédiaire s'est accusé croissant, et la prépondérance du manieur d'argent, du banquier s'est affirmée écrasante. La finance à fondé sa domination sur la vente des biens nationaux, sur la liquidation territoriale de 1793, sur
le groésissement de la dette publique, sur les mille phénomènes qui caractérisent l'expansion dli régime industrialiste. Elle absorbe tout, centralisant et distribuant les flots d'or ; elle commande la production, dicte ses volontés à la presse et aux gouvernements, bouleverse l'aspect extérieur du monde et la répartition des biens, par un agiotage continu. Elle est la fleur monstrueuse de la civilisation capitaliste. Elle a établi un collectivisme d'une sorte particulière et qui prépare de toute évidence le collectivisme socialiste.
Dans la société primitive, la propriété était issue du travail. Cette réalité n'est que la fiction de notre époque, parce que la propriété est dénuée de tout caractère personnel ; l'actionnaire, détaché de son domaine, n'est plus qu'un détenteur nominal et parasitaire, aussi inutile que le noble d'avant 89, et ainsi « l'arrêt de mort de sa classe est signé, et ce sont les phénomènes économiques qui se chargeront de Texécuter ».
Le régime contemporain a élaboré les éléments du communisme complexe et scientifique de demain, avec la mise en commun des instruments, et du travail. Il en hâte l'échéance, en diminuant chaque jour l'effectif des maîtres, en agglomérant les prolétaires, en réalisant peu à peu cette organisation que rêva 1848. Il n'y aura plus alors qu'un métier, celui de mécanicien, car la machine, qui écrase l'ouvrier, lui rendra ses loisirs; il n'y aura plus qu'un prolétariat, car les frontières, ébranlées par le cosmopolitisme capitaliste, tomberont à jamais. L'homme a domestiqué la nature pour retomber sous la servitude du monde qu'il avait créé. Les
forces déréglées du capitalisme le torturent et le broient ; ce sont elles pourtant qui amènent son émancipation définitive. Le communisme nous enveloppe et n'attend que l'heure de la ré'^^olution, ou pour prendre une autre image : « Comme l'enfant dans le sein de sa mère, il grandit et se remue dans la société moderne » .
Deville (1), qui a fait connaître le Capital de Marx, a déduit des œuvres du penseur allemand un certain nombre de conférences plus tard réunies sous le titre de Principes Socialistes, Notre intention n'est point de les résumer intégralement, mais d'en détacher quelques citations caractéristiques.
« En France, comme partout à cette heure, le socialisme qui s'impose est le socialisme sorti de la critique économique de Marx... Ce qui fait la force de la doctrine scientifique de Marx, c'est que dans ses applications, comme dans sjes affirmations, elle n'est que l'interprétation correcte de la vie sociale, envisagée dans ses fondements matériels et dans la diversité de ses manifestations, sans en négliger aucune. »
Sur le matérialisme économique, Deville s'ex-
(I) Nous ne considérons ici que l'adaptateur de Marx et nous nous défendons d'envisager ou de critiquer le rôle politique des individualités que nous citons. Deville ne relève plus du Parti Ouvrier auquel il adhéra jadis.
prime en ces termes : ce Nous trouvons à la base de tout ce qui concerne l'homme l'influence des milieux naturels et économiques, et s'il est parfaitement exact que nous reconnaissons la prédominance du milieu économique, on est mal venu à nous accuser de ne pas reconnaître l'action de l'intelligence humaine, puisque nous proclamons qu'elle est la créatrice de ce milieu. Seulement, nous n'oublions pas qu'à n'importe quel degré de développement, l'intelligence ne fait qu'élaborer les éléments préalablement puisés dans le milieu ».
L'auteur des Principes Socialistes ne veut pas perdre son temps à régler les détails d'organisation du monde futur, car le « socialisme n'a pas la prétention de précéder les faits économiques ; il se borne à les suivre, à s'adapter à des conditions qu'il ne crée pas ».
Le socialisme pourra triompher pacifiquement, mais il sera peut-être aussi acculé à une action violente. Les rapports économiques, base du régime, ne pourront être modifiés sans qu'on touche à l'Etat, pouvoir de coercition : d'où la forme politique de la lutte des classes. Deville préconise la conquête ides sièges électifs, mais répudie la grève générale. Il montre la distinction à établir entre la société qui n'est pas séparée des individus, et l'Etat qui est en dehors, et qui s'écroulera, une fois la socialisation consommée. Et il conclut en opposant la révolution des prolétaires, faite pour l'humanité, et destructive des classes, aux révolutions antérieures qui substituaient seulement une classe aune autre.
Par le programme du Parti Ouvrier, comme par
LES INTÉGRALISTES
L'expression Socialisme intégral^ qui a donné son titre à Tœuvre la plus connue de Benoît Malon, et qui résume le programme théorique d'un certain nombre dç groupements ouvriers dans notre pays, n'a jamais été bien comprise outre-Rhin. Tout au moins jusqu'à une époque très proche, n'avait elle guère séduit la Sozialdemocratie d'Allemagne ; Bernstein a traduit des tendances nouvelles, qui se sont manifestées aussi en Belgique, en Hollande, en Italie, et il est indéniable que le courant idéaliste, issu surtout de la pensée française de la monarchie de Juillet, a traversé les frontières.
Il peut paraître une réaction contre le marxisme pur, une protestation contre l'interprétation exclusive des faits économiques, en dehors de tout concept moral. En réalité, l'antagonisme n'est pas absolu, et il y a plutôt juxtaposition ou conciliation, que lutte ouverte.
L'explication historique que le Manifeste com^ muniste a fournie, les lois d'action prolétarienne qu'il a formulées, les prévisions scientifiquement déduites qu'il a offertes, ne sont point contestées en leur ensemble. Nul ne veut nier que les phéno»
situation présente. Et d'ailleurs comment prononcerait-on un veto absolu sans contredire aux conclusions mêmes du socialisme de 1840 ? Mais les écrivains qui ont repris chez nous la tradition de Pecqueur, de Louis Blanc, de Cabet, de Proudhon, ont estimé que la théorie marxiste, ramenée à ses éléments strictement économiques, était insuffisante : ils lui ont reproché de laisser dans l'ombre toute une série de données essentielles, d'éliminer le domaine moral.
Le Capital, les écrits d'Engels, les programmes de 1880 en France, de 1891 en Allemagne ne font acception ni du droit naturel, ni du sentiment de justice iiiné dans l'homme ; les idéalistes veulent rétablir l'action de la conscience, scruter non seulement les problèmes matériels, mais toutes les douleurs de l'existence. Ils ne répudient pas les thèses réalistes qui ont prévalu depuis plus d'un demi-siècle, mais comme, à leur sens, elles n'éclairent qu'un aspect du monde, ils se refusent à laisser l'autre dans l'obscurité. Le socialisme intégral accepte donc l'héritage des communistes, sous bénéfice d'inventaire, il est vrai, et il reprend en même temps la succession des penseurs que le Manifeste de 18i8 appréciait avec quelque sévérité. .Telles sont du moins les tendances générales que nous allons retrouver dans Benoît Malon, qui fut le chef de l'école ; dans Fournière qui a été son plus fidèle disciple, et dans Jaurès, qui, avec beaucoup d'hésitation, relève surtout de liii.
Benoît Malon est peut-être moins remarquable par ses écrits que par la carrière même qu'il a fournie. Si elles ne sauraient rivaliser avec celles de la grande période de 1840, ses œuvres principales : la Troisième défaite du prolétariat (1871), V Histoire critique de V Economie politique (1876), le Nouveau Parti (1881), le Socialisme intégral (1891), la Morale sociale (1895), méritent Tattention, tout au moins par leur rôle vulgarisateur. Mais rhomme est supérieur à l'écrivain. Le berger forézien, devenu teinturier à Puteaux, s'est instruit, documenté, affiné par un travail écrasant. S'il a souvent accumulé les citations et les ^numérations interminables, sans discerner l'utile du superflu, c'est qu'il n'a point eu le temps de digérer la masse énorme de faits, de connaissances, qu'il avait entassés. Il est un exemple admirable de ce que peut donner le prolétariat, en dehors de toute école et de toute méthode, lorsqu'il prend conscience de sa mission sociale et de sa servitude. Le rôle militant de Malon suffirait à lui seul à le vouer au respect des générations, si même il n'avait point essayé de les éduquer en remuant les souvenirs des âges. Avant et après la Commune, dans la phase un peu éteinte aujourd'hui du socialisme combattant, alors que les adversaires du capitalisme étaient traqués, il a poursuivi à la fois l'organisation politique et l'organisation corporative de la classe ouvrière, et son influence n'est point demeurée stérile.
uu siecie, auuruer ue irant tous les grauus problèmes... Penser que les militants delà rénovation humaine n'ont à se préoccuper que des intérêts matériels de l'humanité travailleuse, et peuvent impunément négliger ses incompressibles aspirations morales, c'est se préparer pour l'avenir de cruels mécompte3. »
Le mouvement purement matérialiste réagit contre l'utopisme ; il s'explique par les événements de 1830, de 1848, de 1871 ; il prétend se justifier par le rôle du spiritualisme associé au Deux-Décembre. Mais si les thèses de la lutte des classes et de la conquête des pouvoirs publics méritent l'approbation, elles sont incomplètes parce qu'elles négligent certaines énergies de premier plan. c< Le culte du droit et de la justice, l'amour ardent de l'humanité sont des forces agissantes et la révolution française leur a dû en partie sa victoire sur la réaction européenne ». Pratiquement le socialisme de classe n'est pas moins insuf&sant, car il néglige « de faire appel aux sentiments altruistes de tous les hommes sans distinction de classes ».' En s'en tenant à la conception de l'antagonisme pur et
simple, sans atténuation, on ne donne vie qu'à un socialisme plus critique que positif. Or, la critique pure, puissante pour la dissociation nécessaire des vieilles forces devenues malfaisantes^ compromet Ta venir, en écartant en bloc et pêle-mêle des éléments précieux, qui pour être du passé n'en sont pas moins indispensables à l'œuvre de reconstruction.
La conception de Malon n'est pas très cohérente,. Il proclame la lutte des classes, puis il prêche le recours aux dirigeants dotés de quelque générosité ou de quelque intelligence. Sans doute il n'y a point Ueu de rapprocher cette notion coniuse de l'idée très claire de la collaboration exprimée par le vieux socialisme utopique. Mais Ton veut connaître la raison de cette déviation de doctrine ; elle ne peut être que dans les affirmations quasi métaphysiques du socialisme intégral. 11 ne se contente pas en eflFet de prévoir un régime économique nouveau; il lui fait don d'une morale, dont il emprunte les éléments à Comte et à Schopenhauer, prêchant l'association pour la lutte, et la pratique d'un certain nombre de vertus qu'on retrouve dans le christianisme naissant : la justice et la solidarité ; la sincérité et la bonté ; la considération et la pitié.
Dans un ordre de recherches plus immédiat, Malon s'efforce d'élaborer une transition entre le régime actuel et la société communiste ; il préconise l'appropriation collective des instruments de travail et cfiscerne dans le monde contemporain les diverses évolutions qui concourront à la transformation totale : évolution de l'Etat, de la propriété^
économiques, et il rend hommage au matérialisme qui nous permet de voir plus clair dans l'avenir, mais tout de suite il ajoute que le prolétariat n'est pas tout le socialisme, que l'intérêt des classes n'est pas Tunique mobile d'action et il réclame l'éviction du fâcheux esprit d'exclusivisme et de secte.
Sa conception des moyens intermédiaires du socialisme rappelle, avec quelques variantes, les programmes minima du parti ouvrier français et de la Sozialdemocratie allemande. Il n'aime guère la révolution violente, qui pourrait hâter la solution, mais aussi la compromettre. Il s'en tient à une série de mesures qui renforceront momentanément l'Etat, mais qui le mettront en même temps au service de la classe ouvrière : législation et réglementation internationale du travail, proclamation du droit à l'existence sanctionné par une assurance sociale qui coûterait trois milliards, création d'un ministère du travail, d'ateliers sociaux, de colonies et d'associations agricoles, institution d'une banque nationale, monopolisation des chemins de fer et des mines, organisation des monopoles communaux, diffusion universelle de l'enseignement à tous les degrés.
En réalité, Malon aboutit au collectivisme, qu'il appelle une transaction entre le communisme utopique et l'individualisme régnant, mais soucieux de ramener au socialisme tout le mouvement des idées, et de justifier ainsi sa conception trop optimiste de son temps, il salue Fouillée, Renan, Schœfïle,
LES ÉTAPES OU SOGIÂLISMf: 277
Laveleye, parmi les écrivains (jui ont préparé l'avènement de l'état social nouveau. Il est indéniable que tout philosophe, qui contribue à libérer la pensée humaine, travaille au profit du prolétariat ; n'est-il pas excessif pourtant de ne point opérer une classification, une hiérarchie entre les publicistes qui ont embrassé volontairement la cause ouvrière, et ceux qui ont pu la servir, tout en lui restant indifférents ou même hostiles ? La confiance de Benoît Malon, qui s'est transmise à certains de ses disciples, n'est pas moins dangereuse que la foi d'un Saint-Simon ou d'un Considérant dans l'altruisme humain.
Fournière, avec plus de précision et une documentation plus méthodique, continue la pensée de son maître, dans V Idéalisme social (1898). Il s'efforce de dégager de la structure sociale actuelle des indications sur les possibilités de l'avenir. Il se défend de vouloir échafauder une construction : ne suffirait-il pas en effet d'une invention pour modifier tout le cours de l'évolution? L'utopie de la première moitié du siècle a pu avoir sa valeur, mais cette étape est de longue date dépassée, et il s'agit ainsi de former son idéal d'après la stricte observation d'un ensemble de phénomènes ; idéal qui doit s'accentuer forcément dans le sens du mieux être, d'une sécurité plus stable, d'une solidarité plus concrète.
Comme Malon, Fournière attache une attention soutenue aux données économiques, aux faits de la
taie, mais le maximum possible d'égalité, et en tout cas, rémunérera équitablement TefiFort. Il assurera à chacun la plus grande somme de liberté et, à vrai dire, il ne doit apparaître que comme un stade de transition entre TEtat présent et le communisme. Le gour^r«imeiiifiiit, oppressif aujourd'hui, se dtissoadra peu à peu et ses fonctions se réparti-ront entre les groupes sociaux.
Tou42es les générations ont eu un idéal. Ce fut d'abord l'immortalité de ki pensée, séparée du corps, pms la solidarité et la notion du devoir collectif. Le socialisme pcèpaxe la cité réelle où nos descendants s'abidteront. Tout travaille pour Itii, tou* cï^nspire à Fs^ènement de la propriété commune : l'évolution des fc^ces productives, l'application grandissante des sciences à l'industrie, la révélation même do iii}rstère de la propriété privée, qui n'est qu'une cristallisation du travail impayé. Mais les éléments moraux ne sont pas moins prêts que les éléments matériels du collectivisme ef du communisme. Le capitalisme, en créant l'ouvrier, a disisocié la famille. La femme a conquis sa personnalité, si bien que Tindividu, sans distinction de sexe, a pu devenir la cellule sociale* Riche de connaissances, plein du sentiment de la justice, afifranchi de la contrainte de l'Etat oppresseur, il se proclamera la loi vivante et asservira la machine. A la lumière de l'instruction, nous prenons conscience de l'avenir élargi : car il n^ a de fatalité sociale que pour notre ignorance.
Il est assez malaisé de'préciser les concepts sociaux de Jaurès. Nulle part il ne les a exposés méthodiquement ; pressé par les besoins de la polémique, il a traité tour à tour les diverses questions qui nous préoccupent, sans s'astreindre à aucun ordre régulier. Sa pensée a d'ailleurs évolué avec les circonstances, s'adaptant aux situations successives, sans trop se préoccuper de certaines contradictions. Son rôle politique — qui est considérable — a fâcheusement réagi sur le développement même de sa doctrine en lui imposant des limitations qu'aucun autre publiciste socialiste n'a connues. Il a été entraîné par l'action parlementaire quotidienne à subordonner ses déductions et ses considérations théoriques aux avantages de la tactique, au lieu d'asservir ses votes ou ses attitudes à des réflexions mûries. De là les affirmations antinomiques ou nébuleuses qu'il a parfois émises sur des points très importants. Et nul ne peut assurer que son évolution soit arrêtée ni qu'il doive se contenir en son abandon progressif de certains principes : ballotté entre le socialisme tout court, dont il ne voudrait point émousser la pointe révolutionnaire, et le socialisme réformiste, qui n'est que l'étatisme ou le système de Louis Blanc et de Vidal, il tâche de concilier abstraitement l'un avec l'autre; mais, dans la pratique, il sacrifie sans cesse le premier au second, et l'on ne peut contester,
que, même par ses assertions contradictoires, même par son adhésion tacite à une sorte de collaboration des classes, il ne trahisse l'inspiration du malonisme.
Si l'on pressait fortement celui-ci, en sa notion de Taltruisme, on devrait en venir presque infailliblement à cette thèse de l'alliance que Proudhon le premier ébranla. L'optimiste répugne à certaines luttes; convaincu de la bonté des hommes, il veut les coaliser tous contre les institutions mauvaises, sans se dei^iander si ces hommes ne sont pas dominés et classés par les institutions mêmes. Or, Jaurès professe un optimisme à peu près infini; il croit que la bourgeoisie peut aider le prolétariat à s'émanciper, non pas par l'action individuelle de quelques-uns de ses membres, désertion prévue par Marx, mais par une action généralisée et presque collective.
En tout cas, plus il analyse sa pensée et plus il y découvre une répulsion instinctive pour l'emploi de la force, pour la constitution de la fameuse dictature impersonnelle du prolétariat. Celui-ci n'a qu'à marcher sur le terrain légal pour éviter de coaliser la contre-révolution. Dans ses études socialistes (1902), Jaurès a formulé sa conception avec une certaine netteté. La condition économique, matérielle, des travailleurs ne va pas empirant: aucun cataclysme n'est à redouter. Par suite, la classe ouvrière arrivera au pouvoir, non par le contre-coup imprévu des agitations politiques, mais par l'organisation méthodique et légale de ses propres forces sous la loi de la démocratie et du suffrage universel. Et c'est précisément parce qu'elle
nifeste des Communistes et contre le blanqaisme, !« reportent à la formule idéaliste.
Pour justifier sa thèse, il invoque l'histoire en montrant que toute subversion féconde est Tœuvre d'une majorité et que le mouvement de 1789 enrôla 24 millions d'hommes contre 200.000, ce qui est matériellement inexact; il grossit la force dé résistance de la bourgeoisie et affirme sa vitalité. Puis, par une conséquence logique, il se prononce contre, la grève générale, ou tout au moins, en énumère complaisamment tous les désavantages. Bien que Jaurès ait prétendu conserver intacte la vigueur révolutionnaire du prolétariat, il le ramène par tous ses écrits sur le terrain de la légalité exclusive. C'est une théorie qu'on peut discuter, mais qui nous écarte du marxisme.
Le trait dominant du tempérament de Jaurès, c'est sa tendance à discerner, dans tous les^fiftits de l'époque, des éléments de la réalisation communiste^ comme à découvrir dans toutes les œuvres littéraires ou scientifiques des données offertes à la propagande prolétarienne. Pour lui, comme pour Malon, les courants inverses s'effacent ou se fondent dans les courants favorables. Partout où s'exprime Fidée de justice, partout où palpite la vie, partout où se constitue l'association, le socialisme retrouve des
pierres de son édifice futur. Le Code cÎTil luimême, par les limitations qu'il a apportées au principe de la propriété, par soa droit successoral, comme par les chapitres sur la tutelle et l'interdiction, -^ la loi sur Texpropriation ensuite, enfin la législation du travail, ont frayé la route à une formule nouvelle de la possession. Il peut y avoir une part de vérité dans ces affirmations qui ne sont pas originales, et qui au reste ne sont pas données pour telles. Mais n'est-il pas excessif de saluer partout les indices avant-coureurs de l'avenir, même dans les œuvres du despotisme bourgeois, et n'est-il pas dangereux par là de suggérer à la classe ouvrière une confiance à la fois abusive et déprimante ?
C'est ici le grand reproche qu'on peut adresser à l'idéalisme malonien, tout comme à l'utopisme de 1840, également endormis dans leur rêve glorieux, mais décevant, de fraternité humaine. Pourtant il serait injuste de les assimiler totalement l'un à l'autre. Le second n'a eu que des aperçus partiels de la structure matérielle de la société capitaliste, ou, s'il les a discernés l'un après l'autre, il n'a pas su établir leur loi de coordination ; le premier, au contraire, dominé par la pensée de Marx, d'Engels, du communisme scientifique, dont il a senti toute la puissance dialectique et toute la valeur pratique, n'a pas osé se soustraire à son influence.
Il faut même dire, à son honneur, qu'il ne l'a pas voulu et qu'il a seulement tâché de l'adapter à son besoin d'abstraction sentimentale. Ce sont encore les idées empruntées au manifeste de 1848 qui for-
ses germes de mort. Il s'efforce de discerner les linéaments de la cité nouvelle, en précisant son aménagement et en envisageant son organisation économique, politique et scolaire.
Ces constructions positives — nous laissons à dessein la pure littérature des Bellamy et des William Morris — ont eu le don de susciter chez les tenants de la vieille économie de bruyantes et dédaigneuses gaietés. Lorsque les socialistes ne formulent pas un plan très net de l'avenir, on leur oppose les cahiers de 1789, et on leur reproche de se jeter dans la pire des aventures, en ignorant leur propres aspirations. Lorsqu'ils énoncent un programme, on les qualifie d'esprits chimériques, toujours portés à faire, de rêves poétiques, des réalités immédiates.
Mieux vaut donc pour les collectivistes et les communistes ne point trop se soucier de l'opinion de leurs adversaires. Car il est bien évident qu'ils
heurteront, en tout état de cause, les pseudo-lîbéraux, et il est certain aussi qu'ils s'entendront h la fois accuser de trop grossir la part d'autorité et d'exagérer la somme de liberté.
Il y a toujours intérêt à sortir de la confusion pour arriver à 1 unité. Ce n'est pas d'aujourd'hui que la classe ouvrière réclame, à côté de l'exposé des critiques destructives, des données sur le régime nouveau que l'évolution lui prépare. Le peuple consent à se dire qu'il mourra avant d'avoir touché le seuil de la terre promise, mais il se plaît à gravir la montagne, pour apercevoir de loin cette contrée neuve où accéderont les générations futures. Les publicistes socialistes qui ont dressé la constitution d'une société différente de la nôtre ont donc satisfait à un besoin de l'âme prolétarienne. Ils ont fourni en même temp$ des éléments féconds à ht propagande des idées, qui est d'autant plus active et d'autant plus solide qu'elle s'appuie moins exclusivement sur des abstractions.
Entre les constructions que nous allons énumérer et celles que le passé nous a offertes, la distinction s'impose de prime abord. Celles-ci sont utopiques, non point seulement par leur forme, mais surtout par les prévisions qu'elles comportent. Elles ont surgi à une heure où le travail interne de la structure économique, où le rôle révolutionnaire des forces de production étaient mal connus, et où par suite la charte de l'humanité nouvelle s'étayait seulement sur des notions épurées de la fraternité, de la bonté et de la justice. Tel est, en particulier, le cas de Ylcaine de Cabet qui conserve son rang à côté des meilleures fictions communistes de notre
époque, et qui apparaît même supérieure à la plupart d'entre elles.
Au contraire, les plans édifiés depuis quelques années, les devis de la nation socialiste qui se sont succédé en ces derniers temps, sont conçus d'après une méthode vraiment scientifique. Ils s'adaptent à l'évolution même des phénomènes organiques qu'ils tâchent de consacrer, dont ils dégagent les résultats avec une précaution minutieuse. Ils traduisent sous une forme concrète, tangible, les conclusions auxquelles aboutit la science sociale, -et ils peuvent se défendre et se justifier, même en éliminant tout excès de sentimentalité et toute foi mystique dans l'altruisme renouvelé. En somme, la construction raisoimée du xx® siècle s'oppose à l'utopie de 1840, avec autant de force que le socialisme de Marx à cehô de Saint-Simon.
Toutefois, les architectes de la cité de demain ne se sont pas toujours gardés suffisamment de toute erreur. Si Georges Renard s'est contenté d'énumérer des principes, qu'il est permis de déduire de la critique même du système capitaliste, d'autres ont recherché les conséquences de ces principes ; ils sonrt descendus aux détails ; ils nous ont initiés à toois les rouages, même les plus infimes, du mécamsme collectiviste ; ils se sont heurtés à l'écueil qu'ils avaient cru devoir eux-mêmes signaler. Or, cJikaque fois qu'on prétendra à une précision absolue et ^'on désertera les grandes voies pour s'engager dans les sentiers dérivés, on fera besogne stérile et mÉème dangereuse. Les lignes de second et de troisième plan n'apparaîtront dans le régime en préparation, qu'une fois la propriété transformée et
d'établir' sur un terrain solide les fondations philosophiques et juridiques de la société qui se construit lentement ».
L'individualisme absolu et le communisme absolu sont également impossibles. C'est entre ces deux pôles que la formule nouvelle doit osciller. Elle portera au maximum la propriété commune, réduira au minimum la propriété individuelle, restreindra le plus possible l!autorité, en élargissant presque indéfiniment la liberté, a Si nous appelons socialisme le régime où prédomine ainsi la propriété collective ou sociale, c'est à un socialisme libertaire qu'aboutissent nos premières déductions ».
On peut distinguer trois catégories de richesses : la terre qui n'est à personne, parce qu'elle n'est l'œuvre de personne ; la force de travail qui appartient à chaque homme ; l'ensemble des produits qui . doivent être a:ssignés à ceux qui les ont créés. De là deux conclusions : comme la forme de la production est surtout collective, il est naturel que la forme de la propriété soit également collective. Comme nul n'a droit qu'aux produits de son travail, l'héritage tombe à peu près complètement. Dans l'Etat actuel, c'est l'individu qui est riche, c'est la société qui est pauvre. Dans la cité nouvelle, la situation se renverse, et la communauté, concentrant tout ou à peu près, distribue au lieu de demander. La solidarité s'agrandit, se précise, envahit le monde, et pourtant la concurrence subsiste, aiguillonnée par le désir de jouissances supérieures, stimulée aussi par la fierté de mieux faire. L'individu sera d'autant plus rémunéré qu'il rendra plus, et la société sera d'autant plus opulente,
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ralisme qui assignera une part considérable des services publics aux régiaûs et aux communes.
L'organisation politique se dissoudra, ou pour mieux dire, elle apparaîtra inoffensive, la représentation nationale se fondant sur le groupement professionnel, sur l'égalité du suffrage des deux sexes, et se limitant encore par l'établissement de la législation directe du peuple. Le Parlement ne votera plus guère que sur les choses, et son pouvoir sur les hommes s'annulera.
C'est surtout à la gestion économique que les organes de la nation devront pourvoir, en dressant des statistiques minutieuses, afin de mettre, à chaque instant, la production en rapport avec les besoins. La mission du pouvoir consistera notamment à développer le rendement, tache aisée en somme, puisque les frais diminueront en industrie et en agriculture avec la socialisation de la propriété, que les parasites disparaîtront, que les multiples causes de déperdition et de gaspillage, aujourd'hui admises, seront nécessairement éliminées. ï^ machine émancipera l'ouvrier qu'elle subordonne depuis plus d'un siècle ; quant aux crises, elles seront évitées si les services publics font leur devoir. Il restera encore à l'Etat socialiste — qu'on nous passe le terme maintenant suffisamment expliqué — à encourager les lettres et les arts, sèit en achetant les œuvres remarquables, soit en entretenant des pupilles qui offriront des aptitudes particulières. En résumé, Georges Renard a embrassé l'ensemble de la vie politique, industrielle et intellectuelle de l'humanité transformée.
tants. Notre auteur va plus loin encore, et il estime qu'avec une économie diflférente, on triplerait très vite le rendement en blé, en vin et en viande. Le machinisme offre à l'activité humaine des ressources illimitéeis, si nous pensons que l'outillage le plus récent permet en Amérique de substituer sept travailleurs ruraux à mille travailleurs d*hier, et que la fileuse a multiplié 320 fois le labeur d'un ouvrier, du temps d'Arkwright, — ou encore que lès hauts fourneaux ont plus que vîngtuplé la fabrication du fer.
Pour aboutir au collectivisme intégral, car Deslinières n'admet pas, à la différence d'autres écrivains, qu'on doive faire coexister deux méthodes opposées ou distinctes, on pourrait, par un décret populaire, exproprier tous les possédants. Mais il vaudra mieux, par générosité et pour éviter toute doléance, leur servir des rentes réversibles sur la tête d'une seule génération.
La statistique, une fois la socialisation accomplie, prendra un rôle capital, hors de proportion avec celui qu'elle exerce aujourd'hui.
Les hommes seront attachés à une profession, librement choisie, de 15 ans à 55, sans cependant qu'ils soient tenus d'y demeurer jusqu'à l'âge limite, s'ils ont amassé des moyens d'existence suffisants. L'abondance régnera du reste généralement, puisqu'outre le minimum, chacun recevra une rémunération relativement forte.
L'Etat, maître des capitaux, assume la gestion de l'activité économique du pays. Au lieu de traiter avec des corporations qui pourraient se constituer une sorte de monopole, et en tout cas se créer des
ordonne toute la production, en diversifiant les modes selon les localités et les besoins : grande agriculture pour les plaines, petite agriculture pour ks régions accidentées, grande ou moyenne ou petite industrie, petit commerce d'alimentation, à côté du magasin ou entrepôt communal. Détenteur des moyens de transport, il les coordonnera entre eux, pour le plus grand bien de la masse des producteurs qui soujffrent de la concurrence des chemins de fer et des voies navigables. Par ailleurs, les parcours seront gratuits et défrayés par le re» venu social. De même encore, le pouvoir central ou communal, ou régional selon les cas, captera et répartira les forces naturelles, distribuera les secours de solidarité, garantira l'hygiène, assignera les locaux d'habitation.
La tâche économique de l'Etat sera énorme, mais par contre, son rôle politique deviendra à peu près nul. On se demande toutefois, pourquoi Deslinières maintient à la fois . un Sénat, une Chambre des Députés, des ministres responsables et un président de la République. A quoi bon tant de rouages, si la puissance administrative est réduite à néant? Peut-être relèverait-on encore dans l'application du Système CoUectiçfiste quelques points insuffisamment mûris. La partie consacrée à l'exposé des principes économiques de la société socialiste est de beaucoup la plus . intéressante : elle est à tout le moins fort supérieure au développement du régime de transition — conquête du pouvoir, ex-
propriation des capitalistes, promulgation des pre* mières lois — qui, lui, ne s'autorise et ne peut s'autoriser d'aucune base scientifique.
Le livre de Tarbourîech: La Cité future (1), est à coup sûr le plus abondant, en détails, des ouvrages de notre époque voués à l'aménagement de l'avenir. Nons trouverions même que la précision y est excessive et que Tauteur, en certains chapitres, est tombé dans une surabondance trop complaisante de déterminations. S'il a approfondi, avec raison, certaines matières capitales, et jusqu'ici demeurées dans la pénombre, il n'a pas toujours opéré le dé* part entre ce qui est essentiel et ce qui est secondaire.
On lui reprocherait aussi, poussant de conséquence en conséquence, d'avoir obscurci sa vision primitive, et fondu, en un système peu harmonieux, le communisme étatiste et le fouriérisme anarchiste. Mais ces griefs n'empêchent pas de considérer la Cité future comme l'étude la plus complète qui ait été consacrée à la constitution de la nation socialiste.
La plupart des écrivains que nous avons déjà analysés ont attribué à la production le rôle décisif, primordial. Pour Tarbourîech, le premier plan doit être restitué à la consommation. Le droit au produit intégral est une pure chimère, puisqu'il est nécessaire de prélever, sur \e rendement, les sommes affectées aux réserves et aux services com-
(1) Stock, 1902.
Les vîlles se transformeront : des squares, des parcs remplaceront les quartiers malsains d'aujourd'hui, et la vie urbaine et la vie champêtre seront agréablement alliées dans l'enceinte même des capitales. L'Etat, qui se préoccupera de la salubrité, veillera aussi .sur l'existence de chaque citoyen, en dressant son casier médical, en subordonnant le mariage à l'autorisation de la science, en édiçtant même la destruction des enfants qu'on jugerait voués aux crimes et aux maladies incurables.
Le devoir d'éducation se superposera £^u devoir d'hygiène. L'Etat répandra également l'instruction dans toute la masse des jeunes générations, puis assurera le recrutement des professions en tenant compte des aptitudes et des vocations. Son rôle est donc complexe et colossal, mais il ne diflFere pas essentiellement de la mission qui est dévolue aujourd'hui à la puissance publique dans les pays européens, abstraction faite des prérogatives purement politiques. Dans l'ensemble, au surplus, Tarbouriech se pique de montrer que la société collectiviste ou communiste n'est pas plus compliquée, en dépit des assertions contraires, que la société capitaliste. Elle présente seulement plus d'ordre et plus d'homogénéité. Il n'est pas douteux que le chaos, que l'anarchie du temps présent ne soient d'une étude plus malaisée et plus rebutante que l'organisation méthodique de la Cité future.
beaucoup, Taction que nous eût assignée la puissance numérique de la classe des travailleurs agglomérés. Le Royaume-Uni, les Etats-Unis d'Amérique oflfrent des contingents de salariés concentrés autrement considérables, et pour prendre un seul exemple, ils comptent respectivement cinq et quatre fois plus de mineurs. Pourtant, dans l'histoire de la pensée socialiste, ils occupent une place infiniment moins émînente, et nul ne revendiquerait pour eux le mérite d'une œuvre d'initiation. Ce prestige, que TAUemagne a quelque peu effacé depuis quarante ans, d'abord par les écrits de Marx, de Lassalle et d'autres, ensuite par la force de ses groupements politiques, la France ne l'a pas tenu seulement de la valeur- dialectique de ses publicistes. Il a été singulièrement rehaussé, conso-
y ont surgi à différentes époques. C'est chez elle que s'est produite la première émeute prolétarienne nettement caractérisée : la grève des tisseurs lyonnais de 1831 ;, c'est chez elle que les travailleurs ont déchaîné la première guerre civile, au nom de revendications purement économiques : Juin 1848 ; c'est chez elle enfin que la démocratie ouvrière, en mars 1871 , a brisé pour la première fois la puissance politique de la bourgeoisie et conquis le gouvernement de l'Etat. Encore aujourd'hui, toutes les nations, dans les Deux-Mondes, célèbrent comme des dates mémorables, pour l'humanité entière, les étapes dominantes de l'histoire du socialisme français. Mais quelque grands que soient ces souvenirs, ils ne sauraient passer pour nos seuls titres devant la masse qui partout élabore, avec des chances diverses, son émancipation future. Les idées ne sont pas moins puissantes que les faits, ou plutôt les faits ne sont rien sans les idées. Et si, malgré les divisions et les crises qui ont ralenti souvent la croissance du prolétariat organisé, dans ses frontières, malgré» la lenteur relative de son évolution industrielle et agricole, notre pays est encore considéré comme un foyer palpitant de vie, les peuples tiennent à rendre hommage à la fois au long développement de sa pensée communiste, vieille de plus d'un siècle, à l'abnégation qu'il a tant de fois montrée, aux caractères admirables qu'il a engendrés, de Babeuf à Blanqui, et l'on nous permettra ici de citer un nom contemporain, de Blanqui à Vaillant. Les libéraux exaltent avec orgueil, et à juste titre, les services rendus à la
liberté de Tunivers par la Révolution de 1789 : les socialistes français ont le droit de dire qu'ils Ont bien mérité du socialisme international. Peutêtre cette légitime constatation les consolera-t-elle. de Téclipse de pensée originale qu^ils ont notée dans les cinquante dernières années!
Le socialisme ne saurait être traité comme unpur srursaut de démagogie, comme un mouvement instinctif d'appétits déchaînés, comme la seule révolte d'une misère excessive et intolérable. Il n'a rien de commun avec les soulèvements d'esclaves et les jacqueries du passé. Pour la première fois, peut-être, dans le déroulement des temps, l'humanité tente une transformation mondiale au nom d'une doctrine déterminée et scientifiquement déduite.
Les revendications présentes, quoi qu'on dise et quoi qu'on ait écrit, sont bien plus précises et coordonnées que celles foi^mulées dans les cahiers du Tiers, avant 1789. Les hommes qui transcrivirent les aspirations de la bourgeoisie, il y a cent quatorze ans, s*étaient gardés de systématiser leurs vues et de réclamer un bouleversement total de l'Etat. Ou du moins, si les philosophes de V Encyclopédie avaient forgé une conception politique générale, elle n'avait pu pénétrer tout entière dans la masse et celle-ci n'en percevait que les conséquences les plus immédiates. A l'inverse, le communisme contemporain s'est imposé à la fois, en ses principes et dans ses conclusions, à la classe
les obsèques accoutumées furent conduites par les orthodoxes avec le cérémonial traditionnel. Et aujourd'hui encore, et peut-être plus que jamais^ les divisions du parti prolétarien français et international servent de thème renouvelé aux disserta-^ tions rebattues de ses adversaires. Ils ne voient pas que, .par leur acharnement à la tuer, ils attes-
tent la vigueur même de la révolution sociale.
Une autre fraction des publicistes conservateurs, en contradiction avec la précédente, dénonce la force grandissante du socialisme, les menaces qu'il développe pour le régime, pour Tordre existant, et signale, comme Tunique remède à une situation affolante, le massacre ou la déportation collective. Cette école, qui s'exprime tantôt dans un langage châtié et tantôt en termes brutaux, et qui s'exerce surtout dans les pays latins, la France et l'Italie, a produit dans les dernières années des études à sensation. Elle présente le socialîste comme un dégénéré, comme un type inférieur de la race, et dont il importe de purger le monde au prix des plus grands sacrifices. Elle ne s'aperçoit pas qu'elle entre, en lutte, non seulement avec l'évolution économique, ce qui l'inquiète peu, mais avec le mouvement intellectuel et artistique lui-même, dont elle fait si grand cas. Elle méconnaît les hautes inspirations que le communisme, ou plus simplement les revendications de la plèbe ouvrière, ont suggérées au théâtre et au roman contemporains. Il lui resterait, il est vrai, à dire que les artistes de notre époque, qu'ils tiennent la plume comme Zola ou Anatole France, qu'ils manient le pinceau, comme Courbet, ou qu'ils sculptent d'admirables groupes, cordme Dalou, réunissent tous les caractèrent du criminel né ; mais ils n'ont pas encore osé pousser jusque-là.
Il y a lieu tout au moins d'émettre des doutes sur la valeur de la méthode de réaction qu'ils préconisent. M. Le Bon ne discerne de salut pour la civilisation que dans l'extermination en masse de
tous les ennemis du mode de propriété actuel. Le procédé n*est pas nouveau. L'histoire nous en oflFrirait d'innombrables applications, depuis les grandes tueries d'esclaves sous là République romaine et les persécutions, jusqu'à la croisade des Albigeois, à la Saint-Barthélémy, à la répression de Juin et de la Commune. Et pourtant l'esclave a été affranchi, l'orthodoxie chrétienne s'est développée malgré les Césars, et les hérésies chrétiennes malgré l'orthodoxie, et le prolétariat s'est dressé toujours plus fort numériquement, toujours mieux armé moralement en dépit des hécatombes qu'on avait crues souveraines. Si les préceptes de M. Le Bon étaient capables aujourd'hui de prévaloir dans la pratique, ils démontreraient tout simplement leur parfaite impuissance. En admettant que les travailleurs permissent aux gouvernements de lestraiter en réprouvés et en criminels, la coercition implacable exercée contre eux n'aboutirait qu'à hâter leur triomphe. L'extermination ne serait vraiment utile que si elle portait sur quelques millions, sur quelques dizaines de millions d'individus, sur la classe ouvrière tout entière. La bourgeoisie capitaliste serait alors libérée de toute crainte, mais sa sécurité intellectuelle lui coûterait bien cher : elle périrait du même coup.
Ceux qui disposent de la vigueur brutale, comme l'empereur d'Allemagne, peuvent rêver de fêtes du sang, mais ils hésitent devant l'action. Ils n'ignorent pas quel effroyable cataclysme l'ordre d'exécution déchaînerait sur la société contemporaine, ni quels terribles lendemains, en cas de succès transitoire, ils prépareraient pour leurs enfants«
Là lutte des classes, et la doctrine qui s'en déduit, s'élèvent au-dessus des conceptions gouvernementales, au-dessus des événements quotidiens. Le socialisme renaîtrait, comme le phénix antique, de ses cendres mêmes. Le monde moderne le porte en ses flancs. Et rien n'est plus puéril que la prétention de l'extirper par la violence, sinon l'aveuglement des hommes qui s'imaginent lui faire sa part et transiger avec lui. De même que l'absolutisme a succombé à peu près partout, malgré les refoulements successifs du libéralisme, de même que les nationalités se sont constituées, en dépit d'innombrables révoltes avortées, le communisme triomphera nécessairement, parce que les éléments matériels et moraux s'en accumulent de jour en jour, faisant craquer l'armature de l'oi;dre ancien.
Le socialisme scientifique a consommé une réaction contre le socialisme utopique. Il a substitué l'interprétation exacte et scrupuleuse des faits d'économie à des concepts 'de métaphysique ou à des arguments de sentiments. Le marxisme, plus encore que Marx lui-même, a été sévère pour Saint- Simon, Fourier, et tous ceux qui avaient poursuivi, jusqu'en 1848, leur tâche critique ou constructive. Les condamnations rigoureuses et les épigrammes malignes étaient peut-être de mise dans la phase du combat, lorsqu'il s'agissait de remplacer une Qrientation par une autre, et de redresser à la fois les idées et la tactique du prolétariat. La clémence
et la sérénité s'imposent après la victoire, et la victoire est désormais acquise ; car ceux-là mêmes qui se réclament de la philosophie de 1840, ont déclaré qu'ils n'en adoptaient que des parcelles, et que, pour tout le reste, ils désertaient les leçons des Considérant, des Leroux et des Louis Blanc.
Le socialisme scientifique est déterministe : il conclut à l'avènement de la propriété collectiviste ou communiste, parce que l'évolution même des forces productives a sapé la propriété individuelle par la base. Il n'écrit pas : ceci est juste ; mais ceci doit advenir. Il constate seulement que la transformation nécessaire du régime économique conduira l'humanité tout entière à la liberté et au mieux être.
Le socialisme scientifique ne s'adresse pas à la générosité des dirigeants, d'abord parce qu'il ne fait pas et n'a pas à faire état du sentiment, et ensuite, parce que pour lui la conscience de chaque génération est sinon préparée, du moins dominée par l'état social ambiant. Il se peut fort bien que la classe dirigeante recèle de nobles esprits, tout prêts à déserter leurs intérêts propres, et à briser leurs attaches familiales et mondaines pour participer à un changement qui réduira la somme des souffrances . Mais les Gracques sont rares dans l'histoire, et l'on énumère comme des exceptions glorieuses, à toutes les phases de l'antiquité et des temps modernes, ceux qui firent défection à leurs castes pour épouser les aspirations et les colères de la classe adverse. En appeler à la bonté d'une oligarchie de naissance ou de fortune, c'est abaisser la dignité de la démocratie qui revendique son
droit, c'est affaiblir son énergie de subversion ; c'est nourrir en même temps la plus nébuleuse et la plus néfaste des chimèçres, car il n'est pas d'exemples, à travers les siècles accomplis, qu'une aristocratie se soit dépouillée de ses propres mains. On citera le 4 Août: mais trois semaines auparavant le peuple avait dansé autour de la Bastille conquise.
Le socialisme scientifique écarte soigneusement de sa doctrine toute donnée métaphysique ou religieuse. Il est réaliste et positiviste. Il a affranchi le communisme de tous les éléments parasitaires et superflus dont sa conception s'encombrait. A l'architecture touffue, complexe, exubérante que préférèrent les précurseurs, il a substitué les lignes simples d'un style plus net. Il a trouvé sur la terre assez d'éléments et d'arguments à coordonner, assez de faits à étudier et à interpréter, pour s'abstenir de regarder vers le ciel, où se sont forgées toutes les chimères, toutes les déceptions, toutes les servitudes du passé. Il n'a pas mis en présence la divinité, l'homme et les forces de production. Le problème, qui se pose devant le monde moderne, lui a paru assez Vaste pour qu'il fût inutile de le compliquer encore. La machine qui grince, le bateau à vapeur qui dévore les Océans, le haut fourneau qui rayonne dans la nuit, la marche cadencée des prolétaires, qui s'enfoncent dans l'usine flamboyante ou dans les galeries souterraines, suffisent à captiver son attention. Il n'a que faire de chercher, dans les nuages du couchant^ la manifestation d'une volonté supra-terrestre.
Sur tous ces points, la socialisme utopique, qui
du christianisme. Fourier, Saint-Simon, Leroux, d'autres avec eux s'eflForcent de discei*nerla volonté, providentielle et d'exécuter les vues de Dieu. A chaque ligne, ils l'invoquent ; à chaque pas, ils font sentir sa toute-puissance, et la théocratie saintsimonienne, si complète avec Enfantin, n'est que l'aboutissement logique d'une doctrine que d'autres n'ont pas osé pousser aussi loin. Mais si, pouf délimiter le plan de la société future, il est néces* saire et suffisant de connaître les desseins de la divinité, toute enquête économique est proprement superflue. Fort heureusement le socialisme utopique n'a pas adopté cette conclusion extrême, et il a lui-même rassemblé les matériaux que Marx coordonnera en les arrachant à tout contact étranger. Quelque contraste que présentent les thèses des utopistes, ou si l'on veut des idéalistes français, avec celles des communistes, elles ne leur sont pas totalement opposées. Les plus récentes nje sont pas la négation des plus anciennes. Au contraire, elles en procèdent le plus souvent et les enveloppent. Si les fouriéristes, lessaint-simôniens, la plupart des écrivains de Juillet ont préconisé l'alliance des classes, ils n'en ont pas moins démontré, avec force arguments, l'antagonisme de la bourgeoisie et du prolétariat : s'ils ont évoqué la Providence, ils ont discerné les méfaits de l'anarchie industrielle, dénoncé la dépopulation des campagnes, formulé la loi d'airain, et signalé la concentration capitaliste. S'ils ont professé l'optimisme, ils ont deviné aussi que le monde moderne était
et compromettants applaudissements parmi le& champions de la vieille économie.
Mais la concentration industrielle n'est pas un concept autour duquel il soit permis de batailler en brandissant de pures abstractions. Elle est une loi, ou, si l'on veut, une tendance, un phénomène • continu qui se dégage des faits, et c'est exclusivement en consultant des statistiques, et en confrontant desxhiffres, que l'on présentera une discussion concluante.
Kautsky, pour l'Allemagne (1), a déjà répondu à Bernstein en prouvant que la grande fabrique s'élevait d'un bout à l'autre de l'Empire sur les ruines de l'atelier ancien. Les petites exploitations, qui figuraient dans l'ensemble de l'activité pour deux tiers en 1882, n'en représentaient plus que la moitié en 1895. La transformation a été formiidable dans certaines catégories, telles que la métallurgie ou les industries chimiques qui ont pris outre- Rhin un développement inouï, grâce à leur aménagement même et aux économies réalisées par la réduction des frais généraux*
Le recensement officiel français de 1896 nous fournira tous les éléments nécessaires pour juger les critiques de Bernstein, et il en ressortira une éclatante justification de la thèse marxiste de la concentration.
En 1896, les agents de l'administration ont relevé chez nous 784,240 établissements industriels ; en 1866, le total montait à 1,450,223. Or, la comparaison est absolument exacte, car tous les termes
(1) Le Marxisme. Paris, Stock, iii-i2, 1900.
qu une valeur rebireime, car tuuLes les iiiuusines n'ont pas été touchées également par révolution ; il en est comme celles de l'alimentation, où l'outillage mécanique ne joue qu'un rôle secondaire ou à peu près nul ; il en est encore, tel l'habillement, où le goût personnel demeure un facteur de premier plan, et qui, par conséquent, sont plus rebelles au changement, et pourtant celles-ci aussi sont atteintes, dans une proportion un peu moindre, il est vrai. Les recenseurs ont noté, en 1896, 245,281 maisons d'habillement et 194,281 maisons d'alimentation, contre 355,812 et 374,558 en 1866; pour ces deux chapitres, où les critiques de la con- •centration prétendent d'habitude puiser des arguments décisifs, la réduction d'effectif est de 289,000. Encore faudrait-il savoir dans quelle mesure les petites exploitations sont liées, inféodées aux grandes. Combien de confectionneurs et de confectionneuses d'habits et de robes ou de chapeaux, autonomes en apparence, dépendent en réalité d'établissements plus ou moins vastes qui traitent avec eux et qui leur interdisent d'entrer en contact avec
le public des consommateurs directs ! Le même fait se justifierait, avec une plénitude plus frappante encore dans l'alimentation. Mais ce champ d'investigations demeure à peu près vierge et force nous est de nous en tenir aux chiffres bruts.
Les deux modes d'activité capitaux dans l'Etat moderne, ceux qui groupent les plus gros contingents de salariés, sont la métallurgie, la filature et le tissage, ou plus généralement la transformation textile. Ici, la comparaison fournit des résultats presque stupéfiants. De 1866 à 1896, les établissements métallurgiques ont fléchi de 1786 à 171, c'est-à-dire de 90 **/o, et les établissements textiles de 151,867 à 37,235, c'est-à-dire de 75^0. Combien les assertions de Bernstein paraissent faibles et mal étudiées à côté de statistiques pareilles !
Le commerce lui-même, qui, par nature, pourrait être plus réfractaire au groupement, a suivi une marche analogue. Au cours des trente dernières années étudiées, les magasins d'habillement ont rétrogradé de 83,346 à 31,003, et les magasins d'alimentation de 201,285 à 91,192. Si Ton pouvait douter de ces chiffres, la nomenclature quotidienne ou hebdomadaire des faillites dissiperait toute illusion. En règle générale, tout chef d'exploitation, au début du XX® siècle, représente deux patrons du second Empire. Qu'on s'imagine la progression se poursuivant uniformément, et il n'est point de raison pour qu'elle s'arrête, la concentration quasi-intégrale serait avant longtemps un fait accompli.
Les contingents de salariés réunis dans certaines industries, le nombre des grands établissements qui
exploitations occupant plus de 500 personnes. La proportion est un peu moins accentuée dans le commerce.
La plupart de ces grandes maisons patronales se trouvent d'abord dans l'extraction minière, où 106 compagnies houillères sur. 151 rassemblent de 50 à 500 ouvriers et plus ; puis dans la métallurgie et les transformations dérivées, où 100,000 ouvriers se distribuent entre moins de 1,800 exploitations; 31 établissements du fer possèdent plus de 500 salariés, et 51 autres de 50 à 500 ; 12 établissements de r acier disposent de plus de 500, et 53 autres de plus de 50 ; 16 chantiers de constructions navales alimentent plus de 500 travailleurs et 9 autres plus de 50.
L'industrie textile répartit 815,000 Hommes, femmes, enfants, entre 37,000 maisons. C'est elle, à proprement parler, qui a inauguré la forme de la
grande production capitaliste, car c'est elle qui a introduit les premiers métiers mécaniques. Les conservateurs croient pouvoir tirer argument, soit du maintien partiel du travail ^ domicile pour la dentelle (Vosges, Calvados, Haute-Loire), soit du retour de ce même mode, grâce à la diffusion des énergies électriques dans la soierie (Loir^, Rhône). Mais il n'y a là qu'une apparence habilement présentée, car la dentellière à domicile est annexée aux grands établissements laïques ou ecclésiastiques qui la rétribuent à des taux de famine, et l'ouvrier tisseur des environs de Saint-Etienne n'ejcerce pas davantage son autonomie. Il est un simple rouage dans la grande fabrication rubannière.
La filature du lin compte en France 70 exploitations de plus de 50 personnes ; 150 appartiennent au tissage de la toile, 523 à la filature et au tissage du coton, 415 à la soierie. La mégisserie, l'industrie chimique, la verrerie nous fourniraient encore bien d'autres conclusions à l'appui de la thèse de la concentration, mais elle ressortira singulièrement illustrée, d'un tableau que les recenseurs de 1896 ont dressé, comme pour réfuter par avance les allégations de Bernstein. Et pourtant leur intention n'était certes point de livrer des matériaux au communisme.
La moyenne du personnel, par établissement, atteint 467 individus dans la métallurgie du fer et de l'acier, 414 dans les mines, 126 dans la métallurgie du cuivre, du plomb, etc., 124 dans la verrerie, 54 dans la fabrication du coton et du papier. Et si l'on tient compte de ce fait incontestable que les petites exploitations sont de plus en plus absor-
bées dans le rayonnement des maisons puissantes, et subordonnées à leur activité, et que, pourtant, elles réduisent notablement les moyennes, la loi de la concentration s'imposera avec évidence à tout esprit de bonne foi.
Mais il sied encore d'envisager le phénomène sous un autre aspect.
Dans les Etats fortement outillés des Deux- Mondes, les grandes entreprises industrielles se fédèrent et constituent des syndicats de production. C'est un nouveau stade de l'évolution, relativement récent, et qui est venu jeter une lumière singulière sur certaines assertions du marxiisme. Cette tendance au groupement se manifeste sous deux formes : le trust et le cartel. Le trust apparaît surtout comme une participation, comme une gigantesque société par actions où viennent se fondre totalement ou en partie, à temps ou à titré définitif, des dizaines et des centaines d'exploitations. Le cartel se définit une entente en vue de limiter la production et de relever les prix. L'un et l'autre s'efforcent de réagir contre les périls de la concurrence, en la supprimant, autant qu'il est en leur pouvoir ; ils aboutissent ou acheminent au monopole, qui sort nécessairement, comme Proudhon l'avait démontré, de la lutte intensifiée des organismes économiques.
Le trust, avec ses énormes armées de travail-» leurs, qui excèdent parfois cent mille individus, avec ses gigantesques accumulations de capitaux, 2, 5, 10 milliards, qui égalent la fortune publique d'un Etat secondaire, avec son revenu de centaines de millions, avec les innombrables rouages dont il
trole, sucre, tabac, et s'approprie a la fois des voies ferrées, des flottes et des cités entières. Il consti,tùe une unité assez forte pour lutter avec l'autorité publique, pour dominer le Parlement, imposer des guerres et rançonner la masse des consommateurs. Les mesures qu'on prend contre lui, les lois qu'on élabore pour résister à ses menaces, sont d'avance frappées de stérilité.
Non seulement, il bafoue l'Etat, mais encore il le disloque. De national, il devient international, vivant témoignage de la caducité des vieilles théories de frontières devant le prodigieux mouvement industriel et commercial qui les brise et les annule. Le trust de l'Océan arrache aux nations européennes, grandes et petites, les réserves de leurs flottes de combat, et M. Pierpont Morgan possède une marine supérieure à celle de l'Allemagne ou de la Russie et presque égale à celle de la France ; il lui suffirait d'armer et de cuirasser ses paquebots pour avoir une des premières escadres du globe, sinon la première.
Le trust triomphe et sévit au Nouveau-Monde.
L'Ancien se contente du cartel qui joue déjà un rôle considérable, en agglomérant, sous un statut commun, des effectifs croissants de maisons industrielles. En quatre ou cinq années, il a pris en Allemagne, sous le couvert des taxes douanières et grâce à la complaisance des lois, une extension inattendue. C'est par lui que dans l'Empire germanique, et aussi dans VEmpire austro-hongrois,
autre terre d'élection, les raffineurs de sucre ont pu encaisser . des b<^néfices scandaleux. Il à été légalisé tout récemment chez nous, en dépit du Code pénal, par une cour d'appel, à propos d'un procès du fameux comptoir de Longwy, et M. Méline en préconise la dififusion, comme le salut de l'activité française.
Le trust et le cartel sont les maîtres de la fabrication moderne. Il serait aussi puéril de prétendre les arrêter que de vouloir sauver la petite industrie et le petit commerce. Tout comme la grande métallurgie ou comme la puissante filature, ils sont les résultats de la transformation économique. Ils vérifient la thèse de la concentration, en attendant que se dressent le trust des trusts, et le cartel des cartels, réalisant, contre la foule des consommateurs spoliés et des moyens fabricants expropriés, la fédération des forces productives, rêvée par Proudhon, Il est vrai que le philosophe des Contra^ dictions n'avait pas prévu que cette coopération d'énergies et cette agglomération d'outillage dussent s'effectuer au détriment de la masse, ou de la quasi^ totalité des êtres humains.
L'anarchie industrielle, agricole, commerciale, dénoncée avec tant de vigueur par Fourier et Considérant demeure l'une des caractéristiques de la société contemporaine. Les syndicats capitalistes, trusts ou cartels, la laissent subsister presque en sa plénitude. D'abord il n'ont pas surgi partout : dans la contrée même où ils se sont le plus large-
ment épanouis, l'Union Américaine, ils n'accaparent guère qu'un quinzième de la fortune publique. Enfin ils ne s'attachent encore qu'à un certain nombre de fabrications, et par suite une vaste zone du champ économique est soustraite à leur action.
Dans l'Etat capitaliste, lesinitiatives, fussent-elles folles ou exubérantes, se déploient en toute liberté. Chaque producteur entre en lutte avec tous les autres, et s'eflForce de les ruiner, au risque de se ruiner lui-même. Comme il a des machines à entretenir, une main-d'œuvre k alimenter, des frais généraux à amortir, il s'ingénie à rendre le plus possible. La connaissance du* marché lui échappe, car un individu est incapable d'enibrasser, par une statistique précise, le stock des marchandises accumulées ou jetées chaque jour en circulation, et de mesurer par ailleurs l'étendue des besoins. Réussîrait-il même à posséder à fond les données nécessaires, pour son pays et ceux qui en sont limitrophes : ses calculs seraient dérangés à chaque instant par la brutale entrée en scène d'une contrée lointaine. Le trust, mieux outillé que les maisons patronales ordinaires, n'est pas plus sûr de l'exactitude de ses combinaisons. Il est à la merci d'une dépression d'affaires q^ui interviendra à des milliers de kilomètres de son centre d'action, à la merci de la poussée subite d'une communauté neuve, à la merci d'un changement de goût, d'une modification législative, d'une découverte nouvelle. Le syndicat du pétrole serait étrangement lésé par l'extension de l'emploi de l'alcool que préconisent la plupart des gouvernements européens. Le vote
de la convention de Bruxelles disloque les cartels autricniens et allemands sur les sucres.
Les grandes agglomérations de capitaux peuvent bien, dans une certaine mesure, limiter la production ; encore leur influence ne saurait-elle s'exercer que dans des cas déterminés ; et pour aboutir, ils exigent des conditions multiples qui coexistent bien rarement. Pour signaler un exemple des difficultés qu'ils rencontrent, les propriétaires de houillères depuis une dizaine d'années essaient vainement de passer un accord pour éviter les excédents d'extraction qui précipitent la baisse à travers le monde : on proposait une entente des Français, des Belges, et des Allemands, et de multiples conférences, toutes égalementstériles, se sont succédé.
L'aaarchie économique est donc la maîtresse de l'univerç. Autrefois elle sévissait seulement sur la partie occidentale de notre continent ; son aire s'est élargie peu à peu, au point qu'elle a conquis les deux Amériques, l'Australasie, les deux tiers de l'Asie, le pourtour de l'Afrique. Au fur et 9 mesure que se répandent la colonisation et la civilisation capitaliste, elle apparaît, s'installe, s'exerce. La concurrence qui fut nationale, puis européenne, s'internationalise de plus en plus : les Japonais luttent contre les Anglais, les Russes contre les Américains, les Australiens et les Néô-Zélandais contre les Français et les Danois, les Argentins contre les Hongrois et les Roumains. De là, la permanence et l'intensification des crises.
Certains libéraux, soucieux de disloquer Tune des thèses du marxisme, et derrière eux, quelques
socialistes trop pressés de faire défection, ont contesté rampleut* croissante des dépressions écononomiques, ou même plus simplement leur multiplication. C'est fermer les yeux aux phénomènes les plus évidents.
Les crises d'autrefois étaient jeux d'enfants à côté de celles d'aujourd'hui. Elles étaient circons* crites, il y a quarante ou cinquante ans, à quelques départements, à une région, à un Etat. L'interdépendance des peuples n'était pas telle que la souffrance de l'un se répercutât sur tous les autres. Ces catastrophes de l'industrie étaient plus rares aussi, parce que les contrées, où la pléthore pouvait s'affirmer, demeuraient limitées en nombre* Depuis . la fin du xix® siècle, elles se succèdent avec une telle rapidité, et embrassent de si vastes espaces habités, qu'elles constituent comme une permanence et une universalité d'angoisses.
Plus une industrie progresse, vieillit, complique son outillage, étend son domaine, et plus elle est menacée. La transformation textile, la plus ancienne des grandes fabrications capitalistes, la plus développée aussi dans les deux hémisphères, puisqu'elle s'est implantée au Mexique et au Japon, en Chine et en Egypte, en Russie et au Chili, et qu'elle s'établit dans toutes les terres colonisées, est en état de surproduction incessante, L'Angleterre, jadis maîtresse du marché du coton, pourvue d'une sorte de monopole, a continué à stimuler le rendement de ses irianufactures, quoiqu'elle fût peu à peu débusquée du continent européen, de l'Inde, de l'Extrême-Orient et de l'Amérique du Sud.
L'engorgement qu'elle s'est imposé, et auquel elle
signale et aepiore. ici i anarcnie est a son comoie, parce que la propriété est plus divisée, et que le producteur n'a même pas les éléments d'informations que réunit l'industriel. L'on fait trop de céréales, trop de vins, trop de sucres, trop d'alcools. Ou tout au moins la génération contemporaine est réduite à des salaires trop bas pour pouvoir acheter et consommer les stocks colossaux qui sont mis à sa disposition. De là les entassements de denrées qui se détériorent dans les greniers et dans les magasins ; de là, l'avilissement des prix dont les cultivateurs, les viticulteurs, les éleveurs se plaignent en France comme en Allemagne, en Italie comme en Hongrie ; de là enfin, la dépréciation continue de la terre, l'endettement du paysan, la croissance des hypothèques, la détresse qui s'étend sur le sol arable, et qui en dépit ou plutôt à cause des progrès techniques, et des perfectionnements d'outillage, promène son dur niveau sur les ruraux du Vieux-Monde
Peut-être les crises frappent-elles moins les regards qu'autrefois, parce qu'elles sont plus fréquentés et plus amples. Elles étaient un mal intermittent; elles sont devenues chroniques. . Elles étaient localisées et spécialisées ; elles sont générales et universelles.
Or, le rôle qu'elles jouent dans l'évolution des forces productives, comme dans la marche des sociétés, est suffisamment élucidé par l'histoire du passé. Elles ne restreignent pas seulement, en abattant les faibles, l'effectif des détenteurs de capitaux ; elles ne se bornent pas à verser sans cesse, par l'expropriation automatique qu'elles consomment, de nouveaux éléments dans le prolétariat ; elles entretiennent et stimulent les colères sociales, en dénonçant les vices de Forganisation économique, l'impuissance du régime à panser ses plaies. La Révolution de 1789, où les paysans exercèrent une action si décisive fat précédée d'une terrible dépression des cultures ; le sursaut de 1848 succéda presque immédiatement à une crise industrielle et commerciale, qui, provoquée par la transtormation subite de routillage et la brusque extension des voies ferrées, jeta des milliers d'ouvriers hors de l'atelier. Quels seront les effets des cataclysmes économiques de nos jours à côté des résultats saisissants déjà des catastrophes particulières et limitées des derniers siècles l
La hausse des salaires au cours des cent dernières années a été exploitée nécessairement contre le so-
la misère grandissante formulée par certains penseurs.
Personne ne saurait contester la croissance nominale qu'a subie la rétribution de la maiii-d'œuvre. Dans son rapport sur YEconomie sociale à VExpositi on universelle de iPOO (lui-même paru en 1903), M. Gide établissait comme.il suit le progrès de la rémunération ouvrière, pour la Finance :
1806 45 (indice de base)
On obtiendrait des résultats assez différents pour la Belgique, mais néanmoins orientés dans l'ensemble vers la plus-value :
1831-40 483 (indice de base)
\J Office du Travail a publié, en 1902, une statistique de certains salaires pour des professions et des villes déterminées :
Le maçon qui gagnait fr. 325 Theure en 1806, touchait fr. 80 en 1900 ;
Le couvreur passait de..O fr. 55 à fr. 85 ; Le charpentier, de fr. 30 à Ofr. 90; Le forgeron, de fr. 50 à fr. 80 ; Le terrassier de fr. 225 ât) fr. 55.
A Marseille, le salaire quotidien progressait^ en- «tre 1853 et 1901, de 3 fr. 03 à 4 fr. 61. 11 s'élevait, à
Dijon, de 2 fr. 31 à 4 fr. 78; a Besançon, de 1 fr. 84 à 4fr.21 ; à Toulouse, de 2 fr. à3 fr. 86; à Bordeaux, de 2 fr. 61 à 4 fr. 62 ; à Grenoble, de 2 fr. 31 à 4 fr. 43; à Saint-Etienne, de 2 fr. 70 à 4 fr. 37 ; k Nantes, de 2 fr. 44 à 4 fr. 51. En moyenne il a doublé en quarante-huit ans, mais c'est surtout de 1853 à 1874 que l'élan a été remarquable.
A en juger par ces tableaux, la condition de la classe ouvrière se serait donc notablement améliorée depuis le triomphe de la grande industrie, et loin de s'aggraver, la détresse plébéienne irait en s'atténuant chaque jour. Pourtant M. Gide, dans un rapport officiel, n'hésite pas à reconnaître que le salaire moyen en France : 4 fr. 20 pour l'homme, 2 fr. 20 pour la femme, est proprement insuffisant.
Le salaire s'est augmenté : il n'est point de socialiste qui le veuille nier. On ne mettrait pas en doute, au reste, cette majoration continue, sans faire injure à l'organisation même du prolétariat et sans proclamer implicitement l'impuissance de l'action syndicale. Ce n'est point un fait indifférent que cette croissance s'affirme exclusivement dans les pays où la classe ouvrière est fortement concentrée. Elle a été, pendant de longues années, nulle en Russie et dans l'Inde ; elle se manifeste au contraire au Japon, où des groupements se sont constitués.
Mais l'exiguïté de la rémunération n'est pas la seule cause du paupérisme prolétarien. Nous n'insisterons même point sur le contraste saisissant qu'offre la misère de la plèbe de l'atelier avec le grossissement de la richesse publique et de certaines fortunes privées. Les accumulations de capi-
taux que les privilégiés détiennent aujourd'hui, surtout dans les contrées anglo-saxonnes, sont hors de proportion avec celles du passé. Nous ne rechercherons point non plus si le salaire réel grandît avec le salaire nominal. Il y a bien longtemps que les communistes ont montré que la plus-value de la rétribution journalière était en grande partie fictive. Le travailleur de nos jours, comme celui d'auparavant, est réduit au minimum; sauf dans les professions où le syndicat peut faire entendre ses volontés. Les besoins réels se sont développés arec une existence transformée, et le prix du logement et de certaines consommations indispensables s'est élevé. La loi d'airain s'exerce aussi activement qu'au temps de Marx et de Lassalle. Si certaines excepti ons frappent les regards, elles se rapportent à une prédominance corporative encore très rare. Si l'on invoque, contre la formule proclamée caduque, les diflTérences de rétribution relevées entre les diverses professions et les divers pays, on risque fort de se tromper. Car il est indéniable que tous les prolétaires n'ont pas les mêmes exigences naturelles, que le développement physique ou intellectuel et de multiples autres conditions jouent leur rôle, et aussi que le mode de vie et la valeur relative de la monnaie ne sont pas universellement identiques.
Le mal du paupérisme réside d'ailleurs surtout dans la rareté de l'offre de travail. S'il est des ouvriers qui gagnent trop peu, il en est aussi qui ne gagnent rien, parce que nul ne veut louer leurs bras.
Ce qui tendrait à prouver que l'homme ne peut
L£8 ÂTJLJPES DU SOCIALISME 327
subvenir par soa seul labeur aux besoins du méaage^ c'es»! que ce ménage est disloqué fiéeessalre« meut par IWgamisatknn écomxmique. Jadis, la feiaube et Tenfaut Joe travai^laieiit que dans des circoostanoes Sort i^res ; .aajourd'kciiy leur rôle s'élargit^ pkis en plus dains l'atelkr, où ils s'eatassent eu quantités énormes. Pour prendre le sexe fiaible seulement^ il figurait pour 1.366.000 un ités en 1866, dans Findustrie ira>Dâçaise : soa contingent atteignait 2.178*000 en 1896^ c'est-à-dire qu'en trente ans plus de 800.000 m^énagères avaient été annexées à Fe^feetif antérieur de la fabrique. Elles se sont distribuées surtout entre les textiles, rhabillement et l'habitation, mais on les trouve jusque dans les métiers les plus pénibles. Encore nos lois aboutis5ent*eUes à lés protéger quelque peu. En Belgique^ la statist^ue signale toujours des jeunes filles dans les puits de mines.
La manufacture ULoderne prend la femme et l'enfant : elle les choisit même à l'exclusion de l'homme, parce que celui-ci, pour se nourrir, exige davantage, et que, parle syndicat, il se défend plus énergiquement. Mais les centaines de milliers d'ouvrières et d'apprentis des deux sexes, qui se sont installés auprès des métiers, ont éliminé progressivement l'ouvrier dont l'énergie musculaire est moins demandée. Alors il émigré vers d'autres ateliers, vers d'autres chantiers, vers <i'autres professions, mais il rencontre sans, cesse devant lui les mêmes obstacles : une main délicate peut manier tout aussi bien, ou mieux qu'une poigne robuste, les légers rouages da mécanisme contemporain.
Le chômage est d'abord intermittent : puis il se
à l'autre, oscille autour de 10 ^/q. Si elle était vraiment justifiée et puisée dans des données assez générales, c'est par centaines de mille déjà que se compteraient les prolétaires dépourvus d'ouvrage. Mais ces statistiques sont fournies par une minorité de syndicats, les mieux organisés, les mieux outillés, et Ton ignore d'ordinaire la proportion du chômage dans les métiers non classés, qui sont en réalité les plus menacés.
Qu'une crise se produise, et les bataillons des sans-travail s'enflent démesurément, comme il y a quelques années à Chicago, comme l'an dernier en Allemagne, comme cette année à Londres, jusqu'à inquiéter la classe dirigeante et le gouvernement, dans leur sérénité.
Le chômage est le grand facteur du paupérisme, Il ne peut que s'accroître peu à peu par le développement du machinisme, par la substitution de la femme et de l'enfant à l'homme, par l'intensification des catastrophes économiques, par l'adjonction incessante d'éléments nouveaux au prolétariat urbain — réservoir de tous les. déracinés de la petite propriété agricole et de la petite bourgeoisie. Une société, où un dixième, sinon un huitième ou un sixième de la population, demeure sans salaire devant l'avenir assombri, se condamne d'elle-même. Elle élabore la guerre civile et forge les énergies de destruction. A quoi bon invoquer
organiques du régime capitaliste. Elles furent dénoncées et déplorées par les publicistes de tous les partis aussitôt après la Révolution française. Owen et Fourier s'en sotit préoccupés comme d'éléments décisifs du problème social. Pecqueur, de même, dans son Traité des Intérêts du commerce^ jetait le cri d'alarme,- mais par une fantaisie étrange, il estimait que le divorce de l'agriculture et de l'industrie cesserait avec l'expansion des chemins de fer : « Les campagnes vont se faire un peu villes, et les villes un peu campagnes. » Nombre d'écrivains de la fin du xix^ siècle et de notre époque prêchent le retour aux champs : Ruskin, Tolstoï, Morris, mais ils ne se demandent pas toujours si cette émigration en sens inverse n'est pas incompatible avec les conditions dé la vie moderne.
Vandervelde," dans son beau livre : V Exode rural [1)^ a analysé avec soin cette désertion des terres arables. Rien n'est plus éloquent que les chiffres qui illustrent ce mouvement dans tous les grands pays de production manufacturière. Voici d'abord notre statistique française des trente-cinq
(1) Paris, Alcan, in-8(1903).
se sou encore poursuivie aepuis. j\ cnaque recensement, on constate la diminution absolue de la densité dans ceux de nos départements où la culture du sol est la principale souree de richesse et où les centres de fabriques font défaut. De 1876 à 1891, la population rurale a baissé de 2.91 habitants à l'hectare^ tandis que la population urbaine gagnait à l'hectare 5^.63 habitants.
Même phénomène aux Etats-Unis, où de 1890 à 1900, Teffectif des campagnes a perdu 5 ^j^ ; en Angleterre où dans le même laps de temps, il est descendu de 25 à 23 ®/o ; en Allemagne, où ledéra» ciuement est bien plus actif encore ; en Russie, où l'afflux vers les centres, depuis l'ouverture des . mines et des l^auts- fourneaux du Donetz^ et la construction des grands tissages de Pologne, s'affirme avec une prodigieuse intensité. En même temps, les chefs-lieux, les capitales ce tentaculaires » se congestionnent au point de stupéfier ceux-mèmes qui leur prophétisaient les plus brillantes destinées. Que de ruines de petites communes rurales représente la croissanee de Londres ou de Paris, de Berlin ou de Budapest. Le grossissement est encore plus énorme dans les contrées neuves où la population n'a pu s'enraciner au sillon, les Etats- Unis, et surtout l'Australie et l'Argentine, avec leurs villes maîtresses de Sydney, de Melbourne, de Buenos-Ayres.
Les causes des migratioirs dans notre Europe,
LlSS ETAPES DU SOCIALISME 331
pour s'en tenir au Vieux-Monde, sont multiples. Les salaires ont bien montée dans les campagnes, en raison même du manque de plus en plus accentué des bras. La moyenne pour les journaliers passait, d'après nos statistiques décennales françaises, de i fr. 08 en 1862, à 1 fr. 31 en 1882, à 2 fr. 04 en 1892 (hiver) et de 1 fr. 82, à 1 fr. 98 et à 2 fr. 94 (été). Les laboureurs payés annuellement 256 francs en 1862, recevaient 324 francs en 1882, 360 francs en 1892, et les bouviers au lieu de 230 francs en 1862, touchaient 289 francs en 1882, et 322 francs en 1892. Mais ces rétributions surhaussées ne pourraient suffire à retenir à la glèbe la jeunesse attirée par les rémunérations plus fortes des villes. Chaque fois qu'une grande industrie se crée, minière, métallurgique ou textile, elle lance un appel qui se répercute au loin.
Jadis, le paysan s'attachait au sol parce qu'il pouvait partager son temps entre sa culture et ses fabrications domestiques. Celles-ci subsistent encore, dans une certaine mesure, en Russie, où leur vitalité est pourtant compromise, mais partout ailleurs, dans les contrées économiquement plus avancées, elles périclitent ou sont déjà mortes.
Vandervelde nous cite en Belgique diverses productions locales qui ont contribué à retarder l'exode et qui brusquement ont cédé : le tissage de la paille, la filature à main, Tarmurerie à domicile du bassin de Liège, la clouterie de la Haute- Semoy. Aujourd'hui, les tisserands de Flandre font quotidiennement quatre heures de chemin de fer pour aller travailler dans les mines du Centre. S'ils sont restés dans leurs communes rurales, c'est
grâce aux coupons de chemins de fer à prix réduits dont ils bénéficient. Mais on peut se demander si pour éviter ce transport pénible, ils n'émigreront pas brusquement en masse. Quelle effroyable surmenage que celui de ces hommes condamnés à rester dix-neuf heures hors de leur domicile !
Cette rupture entre l'agriculture et l'industrie locale, qui est elle-même une des expressions de la division du travail, est une des grandes causes de l'exode rural. Mais il en est d'autres et de nombreuses : l'apparition des machines, batteuses, faucheuses, etc., dont l'effectif va grandissant : 4 millions et demi en France, d'après la statistique de 1892, contre 3.800.000 en 1882 et 3.365.000 en 1862 ; 12.060 moteurs à vapeur en 1892, contre 9.288 en 1882 et 2.849 en 1862, et encore la France est-elle en retard à cet égard. — Puis, la crise agricole, qui jette la désolation, le désespoir, et qui, se perpétuant, substitue peu à peu, comme en Angleterre, le pâturage à l'emblavement ; — enfin la multiplication des moyens de transport qui permet aux journaliers ruraux de se déplacer à peu de frais et d'aller chercher du travail à la ville. Bien d'autres raisons secondaires, comme la transformation du service militaire, seraient encore à invoquer, mais elles sont moins générales, puisqu'elles ne s'exercent guère en Angleterre, en Belgique, et en Hollande, où pourtant la dépopulation des campagnes sévit comme ailleurs.
Si l'on recherche maintenant les conséquences de cette migration vers les villes, elles se résument d'une part, dans le développement du chômage, de l'autre, dans le progrès nécessaire du socialisme.
Les millîers de travailleurs qui, par toutes les routes de terre et de fer, viennent frapper à l'usine et grossir l'offre de bras, contribuent à l'extension du paupérisme. Moins exigeants que les hommes nés dans la cité, ils les refoulent peu à peu et exercent leur concurrence victorieuse jusqu'à ce qu'ils soient vaincus et refoulés à leur tour. En même temps, ils accroissent le contingent du prolétariat socialiste, qui n'est pas intéressé au maintien de l'ordrç existant, et obscurcissent l'horizon de la classe dirigeante.
Si même ces agriculteurs déracinés ne se fixent pas à l'ombre de la fabrique, si comme dans la Flandre belge, ils retournent le soir dans leurs agglomérations rurales, ils sont perdus à jamais pour la conservation sociale. Ils en sont au contraire les adversaires les plus dangereux, parce qu'ils rapportent avec eux les idées nouvelles qu'ils répandent parmi les journaliers encore rivés à la terre. L'augmentation des voix socialistes est très frappant dans les districts purement campagnards de la province de Gand. Le même phénomène se constaterait chez nous pour certaines régions du centre, dépourvues de villes importantes, mais dont les habitants s'en vont chaque année travailler à Paris ou ailleurs. La consternation des économistes libéraux devant l'exode rural se justifie donc avec une parfaite précision.
Les adversaires du communisme ont tiré argument contre lui de la stagnation apparente de la
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propriété foncière. Ils abandonnent assez volontiers rindustrie, dont il est trop aisé de leur démontrer la concentration ininterrompue, pour se rejeter sur le domaine agraire. Ils évoquent le paysan, défenseur de Tantique parcelle, arrondis* sant sans relâche son bien fonds, multipliant sa mainmise sur la terre ; ils allèguent la croissance de cette démocratie rurale qui fractionne les latifundia d'autrefois, et qui développe une classe de propriétaires autonomes et hostiles à toute innovation.
Le problème posé est ample et essentiel. S*il était vrai que l'effectif des détenteurs du sol allât en grandissant et qu'une dispersion des parcelles se produisît méthodiquement sur la surface du territoire, un des principes mêmes — et le plus solide — de la doctrine marxiste, serait partiellement démenti. Il resterait, il est vrai^ à prouver que Tagriculture conserve un rôle prépondérant ou décisif dans l'organisation économique.
Ce qui est très frappant, à première vue, c'est la dépopulation des villages. Si le nombre des propriétaires ruraux progressait réellement, cet exode deviendrait inexplicable. Si la démocratie paysanne n'était pas menacée, effrayée par l'évolution, elle resterait sur la terre qu'elle occupe depuis des siècles. Or, il n'en est riwi.
En apparence, la propriété foncière n'a pas sobî les bouleversements violents qui ont changé la situation de l'industrie. Lorsqu'on se reporte aux statistiques décennales, l'on y apprend que le contingent des détenteurs d'immeubles diminue sûrerement, mais lentement. Ils étaient 3,799.000 en
LES ËTAPBS DU SOCIALIS&CE 335
1862, 3.525.000 en 1882, 3,387,000 en 1892. L'expropriation s'opère dojftc, quoique non sans hési-' tation.
A côté de ce mouvement, il en est un autre non moii^s digne d'attention : la toute petite propriété, celle dite du « mouchoir de poche », augmente sa superficie, ainsi que la très grande, à l'autre extrémité de r échelle; la petite et la grande, à l'inverse, réduisent les leurs.
De ces données, il est permis d'inférer qu'il n'y a pas stagnation, encore moins émiettement, mais concentration, tt ce n'est point tout, et d'autres déductions plus importantes encore s'imposent avec évidence. Dans son livre sur la question agraire, Kautsky les a étudiées avec une admirable netteté d'expression.
La petite et la grande propriété, — d'une façon généi:ale, celle qui comprend les exploitations dé 1 à 100 hectares, tend kse restreindre. Elle ne peut plus- lutter contre la très grande propriété qui s'arme de puissants capitaux, qui s'adapte aux procédés techniques, qui dispose d'un outillage perfectionné. Nous avons déjà indiqué la progression de 1 appareil mécanique pour l|i France. Elle n'est pas moins saisissante en. Allemagne. Partout les mêmes causes engendrent les mêmes conséquences, c'està-dire Téviction des cultures moyennes. Comment celles-ci résisteraient-elles d'une part à la concurrence des latifundia, et de l'autre à la crise mondiale ? A la rigueur, so^s la protection des lois douanières, avec les méthodes intensives, le grand agriculteur peut ajourner sa ruine ; auprès de lui, celui qui ne travaille que sur quelques hectares n'a
qu'à déserter son champ ou à consommer ses propres produits. II faut qu'il .renonce à les vendre, car son blé. est plus cher que celui de Russie ou d'Amérique, et son beurre est éliminé du marché par les fraudes auxquelles la science prête chaque jour des éléments nouveaux.
A côté de la très grande propriété, la toute petite subsiste : association bizarre, mais qui, par ailleurs, se conçoit aisément. Au capitaliste qui achète quelques centaines d'hectares, les journaliers attirés par les villes se refusent de plus en plus. Pour retenir autour de lui. les travailleurs, que la machine ne saurait suppléer totalement, il leur facilite la constitution de minces lopins de terre; cette propriété parcellaire et minuscule lui est sacrée, car elle est la condition de sa fortune et de sa domination. Ainsi les domaines infinitésimaux se rangent autour du bien fonds énorme, comme les chaumières des manants, au moyen âge, à l'ombre du château féodal. En réalité, les petits possesseurs, dont la situation est précaire, ne sont que des prolétaires déguisés, et il est fait état de leurs maigres arpents pour grossir la statistique officielle, mensongère, mais spécieuse.^
Si l'on interprète donc les chifires, au lieu de leur accorder une confiance mystique, on s'aperçoit que l'évolution économique, en agriculture, n'est pas en réalité interrompue ou renversée. La même loi préside à la marche des forces productives dans tous les modes d'activité.
Lorsqu'on peut briser la façade décevante de la société et aller au fond, des aperçus inattendus se révèlent. C'est ainsi quie, de temps à autre, nous
nous avisons de l'effroyable accumulation d'hypothèques qui pèse sur tell« ou telle propriété. Son possesseur juridique n'en avait plus que l'usufruit, ou mieux il la cultivait pour autrui. Tant que la somme des charges hypothécaires n'aura pas été relevée sincèrement par pays, toute déduction définitive sera puérile et illusoire. Kautsky nous enseigne qu'en Prusse, de 1886 à 1895, cette dette a grossi d'un milliard et demi. A combien d'expropriations individuelles correspondrait cette majoration ?
Ce n'est point tout encore. L'agriculture, autonome jusque vers 1880, esj; de plus en plus subordonnée à l'industrie. Elle ne se borne pas à perdre ses serviteurs; elle change de caractère. L'évolution, comme d'aucuns l'ont remarqué, revient à son point de départ; en ce sens que l'activité agricole se relie à l'activité manufacturière ; seulement les situations sont reitversées.
Les producteurs de betterave sont les ouvriers de la sucrerie, les producteurs de houblon et d'orge dépendent de la brasserie ; les distilleries, les amidonneries, les laiteries, les fabriques de conserves forment autant de foyers capitalistes auxquels s'assujettissent petites et moyennes exploitations, et il suffirait de socialiser les établissements installés sur les latifundia^ ou construits par le grand capitalisme usinier pour socialiser du même coup un nombre considérable de propriétés de faible étendue.
Les économistes libéraux, opposant aux théories marxistes ou communistes la stagnation de l'agri-. culture, méconnaissent totalement les phénomènes les plus manifestes. Par ignorance ou par mauvaise
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foi, ils se cantonnent (tans <les thèses vieillies, démenties à chaque instant .par les réalités éclatantes. Il est permis de conclure que la transformation agricole comme la tran^sformation manufacturière élabore sans relâche les éléments matériels de la <Àté socialiste^
ÏX
L'union internationale des prolétaires, préconisée par Marx et Engels dans la phrase terminale du Manifeste de 18të, se prépare spontanément sous la pression même des fajts économiques. Partout où le capitalisme s*implante, partout où surgit la cheminée d'usine, et où la population s'agglomère autour des métiers ou des forges, apparaît l'antagonisme des classes. Le problème social contemporain naît universellement dans des conditions identiques; le processus de développe inent est uniforme,* exclut toute fantaisie et toute déviation, mais il s'exerce plus hâtif dans les contrées oii l'industrialisme s'est installé en dernier lieu. Alors qu'il a rempli quelques dizaines d'années dans l'Europe occidentale, il brûle les étapes au Japon et en Russie où les manufacturiers se dotent de prime abord de l'outillage le plus perfectionné .
Il y a un demi-siècle, cette entente générale des prolétaires des Deux-Mondes, que Proudhon saluait déjà, n'était qu'une prévision à longue échéance. Seules la France et l'Angleterre s'étaient jetées dans la grande production. Ni l'Allemagne, ni la Belgique, ni la Suisse, ni la Scandinavie, ni l'Amérique, ni l'Empire moscovite ne participaient à la
LES ÉTAPES mi SOCIALISME 339
fabrication capitaliste. Aujourd'hui la civilisatiaii ROUTelle a passé son niveau sur les deux hémisphères. La bourgeoisie française, anglaise, alle^ mande, avide de débouchés, a saisi, par la force ou par la diplomatie, d'immenses espaces de terres en Asie et en Afrique. Des communautés vîgcinreuses ont grandi aux Antipodes. La colonisation, qui doit prolonger la puissance et la prospérité de la classe dirigeante, a semé des armées prolétariennes au nord et au midi, an ^ bord des mers de Chine et dans l'extrême Pacifique. La classe ouvrière, dépossédée de ses instruments de travail, dotée de salaires inégaux, infimes dans l'Inde et au Japon, élevés en Australasie ou en Californie, mais partout pressée par le chômage, trace un cercle continu, et l'organisation capitaliste ne souffre plus à côté d'elle aucune forme antérieure. Elle s'est épandue sur l'ensemble des continents et des îles habitées, comme il y a quelques siècles l'organisation féodale sur l'Europe, de l'Espagne à la Russie.
Mais son triomphe mondial détermine contre elle une réaction mondiale cpii n'est autre que l'élan du prolétariat international concerté. Les travailleurs connaissent de jour en jour davantage l'étroite solidarité qui les lie les uns aux autres à travers les montagnes et les mers. Ils- savent que l'humanité n'est plus divisée en compartiments séparés, encantons isolés, et ils l'éprouvent trop cruellement lorsque la surproduction américaine vient déchaîner une crise en Autriche ou en Belgique. Ils remarquent que de temps à autre, pour limiter des antagonismes trop ruineux, les grands industriels de deux
nationales ont de longue date craqué et disparu, frappent brusquement leurs regards. Pourquoi la convention sucrière de Bruxelles, qui engage les patronats de presque toutes les grandes puissances, n'aurait-elle point sa répercussion dans les milieux ouvriers des grands et petits Etats intéressés?
Les prolétaires vivent partout dans des conditions analogues. De même que la manufacture russe ressemble trait pour trait à la manufacture espagnole ou italienne, le métallurgiste d'Essen pourrait passer au Creusot et à Scraing presque sans s'en apercevoir. L'interdépendance des nations qui ont perdu leur existence propre, qui ne sont plus que les parties d'un grand tout, a créé peu à peu l'unité économique du globe. L'évolution des forces productives a infiniment plus contribué à ces résultats, qui ne se traduisent guère encore dans le domaine moral, que toutes les prédications des philosophies les plus généreuses. Et ainsi le prolétariat jadis fragmenté relie nécessairement ses tronçons; le monde j fractionné jusqu'ici en surface par les conceptions changeantes de la diplomatie, se sectionne en deux couches immenses et superposées, sous l'action invincible de la transformation industrielle.
La classe ouvrière mène la lutte, sous deux formes difTérentes, contre le régime capitaliste. Elle cons-
titue des groupements corporatifs, coopératistes et mutualistes ; elle poursuit l'agitation politique et s'efforce d'accroître l'effectif dç ses représentants dans les Parlements.
A l'heure présente, plus de six millions de travailleurs des deux sexes sont affiliés aux syndicats qui ont surgi un peu partout, ici, sous le couvert de la législation, — là, malgré les entraves que l'administration oppose à leur extension. Tel est du moins le chiffre que donnait Gide dans son rapport déjà cité, et; il semble plutôt au-dessous de la réalité. L'Angleterre, à elle seule, compte 2 millions d'adhérents ; l'Union américaine, 1,600,000 ; l'Allemagne, 1 million ; la France, plus d'un demimilHon, et le Danemark, qui, toutes proportions gardées, se place au premier rang, plus de 100,000.
Ce mouvement gigantesque, qui date, à vrai dire, d'hier, du moins dans la plupart des Etats, s'accentue avec une vitesse vertigineuse. Il est facile d'évoquer la faiblesse relative de la proportion des syndiqués, même dans les professions où ils sont le plus nombreux, comme les mines, les textiles, la métallurgie ; il est aisé de rappeler qu'ils ne sont tantôt qu'un tiers, et tantôt qu'un cinquième ; mais la loyauté commande de confronter les résultats d'aujourd'hui avec ceux d'il y a trente ans, et le contraste est saisissant.
Le syndicat ne se borne pas à vivre d'une existence propre et isolée ; il coordonne ses efforts avec ceux des autres syndicats, soit en formant des Unions, soit en s'inscrivant aux Bourses du travail qui arrivent déjà chez nous au nombre de 86 et qui apparaissent de plus en plus comnie des centres nerveux ;
et même inconiesiee. rariout où il intervient, soit pour aménager la grève, soit pour discuter à T amiable, il détermine la hausse des salaires et modifie les conditions générales de la tâche. Les institutions annexes de toute nature qu'il suscite autour de lui, cours, bibliothèques, caisses de solidarité, etc., contribuent k affermir l'énergie de combat de la classé ouvrière. Mais, en même temps, l'organisation corporative donne à celle-ci une plus haute conscience de son unîté et de sa dignité, et trempe pour l'avenir sa vigueur intellectuelle, en déterminant dans ses rangs la sélection des capacités» Les écrivains ïjui défendent l'orthodoxie sont obligés eux-mêmes de reconnaître les qualités des secrétaires du Trade unionisme britannique.
La coopération — celle de consommation tout au moins — ne rend pas des services moins signalés aux travailleurs. Non seulement elle leur crée un lien nouveau, mais encore, lorsqu'elle atteint au maximum d'expansion, — comme en Belgique où 189 institutions groupent près de 90,000 membres et font des dizaines de millions d'affaires, — elle fournit à la propagande socialiste le nerf de la guerre, l'argent qui manque si souvent en France, en Italie ou ailleurs, à la veille des campagnes élec« torales. Si le parti ouvrier belge dispose à la Chambre des représentants d'un effectif parlementaire qui le met hors de pair, il doit ses succès k
son Vooruit^ à sa Maison du peuple^ a son Progrès de Jolimont^ à toutes les coopératives qui consacrent aux affiches, aux brochures, aux réunions, le plus clair de leurs bénéfices.
L'organisation économique du prolétariat ne saurait donc être taxée d'impuissance. Elle est féconde et indispensable, mais ceux qui s'aveuglent sur sa portée, ceux qui veulent tout ramener à elle ou hii attribuer une action prédominante, risquent de verser dans des voies dangereuses.
La Commune de 1871 a condamné le proudhonisme, mais il a revécu dans le syndicalisme que les conservateurs ont essayé de canaliser et d'assimiler. On s'est efforcé de persuader aux travailleurs qu'ils amélioreraient indéfiniment leur sort en formant des groupements professionnels, des mutualités, et des coopératives. Bernstein s'est rencontré sur ce point avec des publicistes qui ne se réclament pas, comme lui, du socialisme, et qui ne dissimulent point leur intention de le refouler.
Certains libertaires ont reproché aux syndicats et aux coopératives de susciter en quelque sorte une aristocratie ouvrière et, par suite, de diviser le prolétariat contre lui-même. Il n'est pas douteux que ces organismes ne produisent, par l'élection, une catégorie de dirigeants, de secrétaires, d'administrateurs ; il n'est pas douteux non plus qu'une minorité de la plèbe seule figure dans les Unions, Bourses, etc., et que cette minorité se recrute de préférence parmi les salariés les moins déshérités. Mais les fonctions du milieu corporatif n'étant ni distribuées arbitrairement, ni données à vie, elles ne sauraient nullement dresser une caste de gou-
des Trade's Unions d*Outre-!-Manche qui distinguent les métiers qualifiés et les non qualifiés. Mais il appartient aux ouvriers eux-mêmes de faire leur police, et de briser tout exclusivisme en multipliant l'efi^ectif des syndiqués. En aucun cas, le taux de la cotisation ne peut être une cause suffisante d'élimination.
Des critiques plus véhémentes et plus justifiées devraient être opposées aux syndicats et aux coopératives, slls se flattaient réellement de résoudre le problème social. Nous avons défini leurs missions respectives : ils aboutissent de concert à imposer la cohésion aux prolétaires et a les façonner à la lutte ; mais ils demeurent également impuissants à transformer la société et à briser le joug capitaliste, parce qu'ils se constituent et évoluent dans le cadre même du régime actuel. Ils peuvent contenir une majorité, voire une unanimité de citoyens résolus à modifier le mode d'appropriation ; par eux-mêmes, ils ne sauraient faire que la propriété individuelle devienne sociale ou que les machines de toute espèce soient remises à la collectivité. Semblable révolution ne résultera que d'un acte de la puissance publique, et c'est pourquoi, ainsi que Marx, Engels, Kautsky et tous les partis ouvriers des Deux-Mondes l'ont affirmé, l'organisation politique du prolétariat doit se superposer a son organisation économique.
Depuis un quart de siècle, la classe ouvrière lutte pour la conquête des mandats dans les Chambres. Elle a abouti en Allemagne, en France, en Belgique, en Italie, à saisir un certain nombre de circonscriptions et à nommer des députés chargés de la défense exclusive de ses revendications. En général, ses candidats se présentent avec des programmes très nets et qui comportent l'inscription obligatoire des principes admis aux congrès internationaux. Elus par leurs collèges, ils ont d'ordinaire aussi le devoir de constituer une fraction de classe, isolée des autres fractions.
Le parlementarisme, ou mieux l'action parlementaire, à côté d'avantages indéniables, oflFre des dangers sur lesquels les libertaires ont à maintes reprises, et non sans raison insisté. Les Chambres forment des milieux spéciaux où tous les marchandages se donnent carrière, où les intérêts locaux se coalisent contre les intérêts généraux, où la probité la plus stricte risque d'être ébranlée au contact des intrigues quotidiennes. Le député socialiste y est d'autant plus sollicité que les partis bourgeois cherchent toujours à s'annexer le contingent moralement et matériellement puissant des travailleurs. Les gouvernements contemporains disposent d'innombrables moyens de corruption, pour acheter les suffrages et vaincre les résistances.
Dans l'aventure parlementaire, la loyauté des représentants ouvriers est donc soumise chaque
jour aux plus cruelles épreuves, et derrière elle s'abritent les espérances de millions de déshérités. Qu'elle tombe en une négociation équivoque, et l'avenir du socialisme peut être brisé, pour de longues années. Qu'un ministre ou un cabinet réussisse à s'attacher le concoitrs permanent des mandataires du GoUectivisime ou du communisme, il lui est aisé à la fois de jeter le discrédit sur des auxiliaires qui peuvent être sincères, et de tuer dans la masse la confiance en l'agitation légale. Jamais les conseils nationaux et l'ensemble des prolétaires n'exerceront un contrôle trop méticuleux sur les votes et les actes de leurs délégués à l'œuvre législative ; jamais ces délégués euxmêmes ne se prémuniront trop soigneusement contre les embûches et les compromissions.
Si le prolétariat entend vraiment conquérir la puissance publique en hâtant les étapes, il s*iEiterdira tout contact avec les éléments de la bourgeoisie. L'antagonisme des classes ne saurait céder devant la collaboration des classes, car celle-ci a déjà fait ses preuves en 1848, entre Février et Juin. Si Bernstein a été vivement critiqué et attaqué, c'est que lui-même portait atteinte à l'un des concepts fondamentaux de la doctrine internationale, en invitant le socialisme à ne point mener la bataille systématiqu'ement contre le libéralisme. D'autres ont prétendu discerner des couches différentes dans la caste possédante et préconisé une entente avec les plus avancées ^ c'est-à-dire celles qui revendiquaient l'impôt sur le revenu ou la laïcisation de l'enseignement. De là à la participation des socialistes au gouvernement central, en d'autres ter-
LES ETAPBS 0U SOCIALISME 347
mes à leur annexion à Tordre capitaliste, il n'y a qu'un pas, et le début du xx» siècle nous a offert ce spectacle ndmiraUe de collectivistes votant con* tre le collectivisme, ou encore défendant le budget des cultes, ou encore recevant solennellement un autocrate au nom de l'Etat. L'Allemagne a formulé la théorie, tandis que la France passait à la pratique.
Le socialisme a pour tâche, k coup sûr, de sauvegarder la liberté et l'égalîté des citoyens, chaque fois qu'elles sont compromises par une entreprise des forces de réaction. Si dans certaines circonstances, au Palais-Bourbon contre les tentatives dictatoriales, au Reichstag contre les menées agrariennes, en Italie contre les desseins mégalomanes, a Bruxelles contre l'obscurantisme catholique, les. bulletins des députés prolétariens se mêlent aux bulletins des libéraux ou des radicaux, il n'y a là que résultat fortuit et rencontre spontanée. Mais l'accord durable est criminel, parce qu'il ne repose que sur l'équivoque et aboutit k une duperie. Comme Kautsky l'a montré, une concentration démocratique, où le socialisme s'inscrit solennellement, conduit toujours k un renforcement de la conservation capitaliste, de* quelque étiquette qu'elle se décore.
La doctrine collectiviste ou communiste, k l'encontre de la thèse de Bernstein, est exclusive du libéralisme, parce que celui-ci comporte le maintien de l'économie existante et qu'il entre délibérément en lutte avec les conditions de la production. . Si la classe ouvrière envoie des mandataires au Parlement, ce n'est point pour qu'ils pactisent
avec leurs adversaires et consolident leur résistance ; mais pour qu'il évoquent à chaque instant la nécessité de la transformation sociale et l'organisation grandissante de la masse des salariés. Si le socialisme international vise à la conquête du pouvoir, il n'a jamais entendu que ses hommes y pussent accéder un à un : il sait trop bien que le régime actuel subsistera en sa racine profonde, aussi longtemps que le capitalisme sera assez puissant au gouvernement pour lui imposer sa direction.
Qu'une fraction de la bourgeoisie, soit abnégation, soit vision plus claire de l'avenir, soit même conscience nette d'une stabilité de vie trop précaire, veuille passer au prolétariat, il la recueillera comme il reçoit déjà des individus ou des catégories qui préfèrent abréger la transition. A toutes les étapes de l'histoire, chez les Grecs, chez les Romains, à la veille de 1789, des défections personnelles ou collectives ont ainsi brusquement affaibli le milieu dirigeant. Et toujours elles ont surgi comme des symptômes d'une régénération prochaine.
On oppose communément de nos jours le socialisme réformiste et le socialisme révolutionnaire. Il n'y a point de socialisme réformiste, car, par essence et par définition, le socialisme est révolutionnaire.
Cette dernière épithète ne signifie pas que le prolétariat doive nécessairement aboutir à ses fins
parle coup de force et par le bouleversement tumultueux et sanglant; elle veut dire que le communisme vise aune transformation profonde, intégrale, de la propriété qui est la base du régime et aussi que la classe ouvrière revendique pour elle* même la totalité du pouvoir, c'est-à-dire à la fois l'expropriation économique et la dépossession politique de la bourgeoisie.
Les gouvernements républicains, monarchiques, et absolutistes des Deux-Mondes ont, depuis une vingtaine d'années, élaboré une réglementation du travail et entamé Texécution d'un système plus ou moins complet d'assurances. Ces lois nouvelles, qui mettent, dans une, certaine mesure, l'Etat à la disposition de la démocratie de la fabrique, n^ont été nulle part dictées par la conception abstraite et sentimentale de la justice et de la solidarité humaine. En Allemagne et en Autriche, elles ont tendu à refouler le socialisme, en ofiFraut aux masses la séduction d'une protection d'en haut; en France, en Belgique, en Italie, elles ont été instituées sous la pression du socialisme. Le prolétariat conscient et organisé n'a pas d'ailleurs à répudier les mesures qui limitent sa tâche quotidienne, qui lui assurent une hygiène supérieure ou qui lui garantissent le pain de la vieillesse, -si minime soit la rente allouée.
Chaque fois qu'un chancelier ou un ministre a proposé un dispositif de législation ouvrière, les députés socialistes se sont efiForcés d'en élargir la portée, et, lorsqu'il leur était impossible de le faire amender, ils lui donnaient leurs suffrages pour mettre en échec les opposants, agrariens ou man-
améliore les conditions du travail, augmente l'énergie de lutte des travailleurs. C'est dans les pays où le prolétariat est le plus écrasé^ comme la Russie et l'Espagne, qu'il mène le moins vigoureusement l'attaque contre l'ordre existant. Il peut bien se dresser tout à coup, en un sursaut de misère, faire l'émeute du désespoir et de la faim, comme à Barcelone ou à Riga, mais il retombe ensuite dans sa servitude, incapable de conduire une action concertée.
Le parti socialiste accepte donc toutes les réformes ; il y adhère ; il les provoque, et de fait, s'il n'était toujours présent et menaçant,' la législation du travail demeurerait immuable ou nulle. Mais son erreur serait irréparable s'il croyait, par une série de refontes partielles, atteindre a son émancipation économique. Quoi qu^ait dit Bernstein, le mouve-» ment n'est pas tout. Si intense soit-il, il ne sanrait faire oublier le but. La libération de la plèbe du XX® siècle ne peut être consommée par des Parlements à majorité conservatrice, par des- gouvernements inféodés aux grands industriels ou aux grands agriculteurs. Elle ne se conçoit pas dans le cadre de la société actuelle. Elle ne peut résulter que de l'effondrement du statut social, et ce ne sont point des Chambres radicales, ou des Reichstags libéraax qui fonderont la propriété collective et abrogeront le salariat. Le réformisme a ses limites qui sont celles du régime lui-même
LBS iTÂPBS DU SOCIÀLISBiE 351
Mais révolution n'est pas insurrection armée. , Aueun socialiste, à l'heure où nous écrivons, ne caresse la chimère d'un soulèvement qui, surgissant à jour fixe, après une préparation officielle ou secrète, s'attaquerait aux pouvoirs constitués. Bernstein a peut-être trop insisté sur la répugnance qu'Engels professait à la fin de sa vie pour la tactique des barricades ; mais il est indéniable que les conditions de la lutte sont changées.
. Lorsque Blanqui mettait en pratique la méthode à laquelle son nom s'est attaché, il y a une soixan-^ taine d'années, il se bornait à reprendre la tradition de la petite bourgeoisie de 1793. Paris était alors un lacis de petites rues où les grandes batailles étaient impossibles, où quelques bandes d'hommes déterminés pouvaient, comme à Saint-Merri, faire tête à des régiments entiers. La prise d'armes était, au reste, le seul moyen d'action de ce temps,^ puisque toutes les libertés, et celles de la presse et de réunion en première ligne, étaient systématiquement refusées. Toute propagande était interdite comme un crime, et le régime de Metternich, accablant outre-Rhin, un peu atténué en France, prétendait comprimer la démocratie par le terrorisme.
De plus, pour s'en tenir à notre pays, Paris, vers 1835, n'était pas seulement le centre administratif de l'Etat ; il était le cerveau de la nation, le foyer de toute vie intellectuelle. Qui avait Paris avait la France, et cette vérité lut surabondamment démon-
ébranla cette notion qui fut dissoute totalement en 1871. Paris compte peut-être un peu plus encore que Lyon, Lille ou Bordeaux, mais une insurrection victorieuse dans la capitale, et qui tournerait contre elle ou qui laisserait indiflFérente la population des autres grandes villes, ouvrières, serait vouée à un refoulement presque immédiat. Deux des concepts secondaires de BÎanqui ont donc été annulés par le déroulement même des temps, mais dans la pensée du vieux révolutionnaire, la prise d'armes et la mainmise siir Paris n'étaient que les moyens de la conquête des pouvoirs publics. L'objectif subsiste ; avec la diffusion de l'instruction, la formation d'un prolétariat organisé du Nord au Midij l'universalisation du suffrage, l'extension des libertés primordiales, les procédés anciens ont été partiellement frappés de caducité.
Le soulèvement armé n'est donc plus préconisé par personne : Kautsky estime même qu'il serait en beaucoup de cas périlleux, parce qu'il pourrait amener une répression désastreuse et aussi écarter du socialisme les éléments encore mal assimilés. Plus les années s'écoulent, et plus on se convainc que, dans les contrées où la classe ouvrière est fortement constituée, et où les libertés existent de longue date, l'insurrection violente ne saurait être une méthode d'action. Par contre, elle répondrait nécessairement au coup d'Etat, ainsi qu'Engels l'a montré, si un empereur ou un ministère voulaient enrayer une expansion de l'idée socialiste par une atteinte aux droits acquis. Plus le prolétariat progresse en cohésion et en vigueur intellectuelle, et plus il
comprend que sa poussée est invincible, A l'heure dernière, il pourra hésiter entre un 10 Août et un 4 Septembre ; mais l'attitude de la classe possédante, acculée à ta soumission ou à la guerre de rues, lui dictera son propre choix.
Il ne nous convient pas de discuter ici le problème de l'efficacité d'une grève générale. En principe, on ne peut ni l'approuver, ni Timprouver ; ^lle offre des dangers si elle n'a pas été précédée d'une suffisante préparation, et si, mal concertée, elle dégénère en désordres tumultueux et sans but ; mais elle apparaît aussi comme l'une des armes le$ plus puissantes que l'évolution ait mises entre les mains des travailleurs. Il est remarquable que les publicistes du milieu du siècle n'aient jamais envisagé dans leurs écrits l'hypothèse d'un chômage qui engloberait des millions d'hommes, et qui, suspendant toute activité, paralyserait la vie nationale «t internationale. C'est que la notion de la grève générale ne peut correspondre qu'à un état économique avancé, — caractérisé par une concentration intense des capitaux, par une conscience de classe fermement assise. Ces caractères se dessinent et s'affirment chaque jour dans l'Europe occidentale et dans l'Union. Lorsqu'ils auront éliminé tous les traits adverses qui subsistent encore à côté d'eux, l'arrêt prémédité des bras et des machines dans tous les centres grands et petits ressortira comme une conséquence logique des transformations inter-« venues.
interrompre et de tout bouleverser, si les prolétaires n'étaient résolus à utiliser du même coup, pour la reconstruction sociale, les éléments qui se sont formés spontanément, en dehors d'eux, par le seul jeu des forces productives.
Les chômages qui ont éclaté dans ces derniers temps ne méritaient pas le nom de grèves générales, car ils ne se sont jamais appliqués k toute l'étendue d'un pays, ni à l'universalité des professions. Ni en Espagne, ni en Belgique, ni en Hollande, ils n'ont pris une extension assez grande pour correspondre à la conception nouvelle. Que si même elle pouvait se réaliser quelque part et subir une défaite, cet échec ne signifierait rien contre elle, car les expériences politiques et sociales triomphent rarement du premier coup. Et toute l'histoire du siècle écoulé se dresse à l'appui de cette assertion. Il est puéril de grossir les in- " convénients de la grève générale et d'essayer d'en dissuader les travailleurs, parce <ju'elle jaillira un beau jour, avec une force invincible et une nécessité inéluctable, du concours même des circonstances et des phénomènes économiques.
Comment le prolétariat s'emparera-t-il de l'Etat
' et quels devront être ses premiers actes? Peu nous
importe encore. A plus de cinquante années d'in-
publique, quelles batailles il devra Uvrer, quels appuis, quelles résignations, ou, au contraire, quelles ardentes oppositions, il trouvera autour de lui.
Tout ce qu'on peut avancer, c'est que son décret primordial et décisif, celui sans lequel les autres seraient annulés par anticipation, édictera la socialisation des instruments de production. S'il pro cédait autrement, s'il se confinait d'abord dans les besognes secondaires, il risquerait d'être pénétré, enveloppé encore par les débris des dirigeants de la veille, et son œuvre serait précaire et languissante. La révolution qu'il poursuit peut être politique en ses moyens ; elle se retournerait contre elle-même, si elle ne passait pas^ sur le champ, à la partie capitale de sa tâche.
Mais, en même temps, les prolétaires étonneront le monde par leur humanité. Ils se souviendront qu'ils ne luttent pas seulement pour substituer une classe à une autre classe dans l'exercice du pouvoir, mais pour supprimer toutes les distinctions, toutes les oppositions, toutes les haines sociales que le capitalisme a maintenues ou exagérées. Ils •pourront être d'autant plus cléments qu'ils frappe ront le régime ancien dans sa base même et, qu'une fois extirpé, il ne saurait plus renaître. Les hommes deviendront impuissants à la réaction, ou mieux cette réaction ne se comprendrait plus, lorsque les institutions actuelles seront tombées, et elles fléchiront nécessairement et spontanément
plus inutile que le terrorisme, une fois la propriété remise à la communauté, puisque tous les citoyens seront désormais liés par la solidarité étroite des intérêts,
On a reproché à Marx et à Engels d'avoir émis des prévisions inexactes sur la date de la transformation communiste. Bernstein a développé ce grief fort complaisamrhent dans son livre. Mais il commet une erreur plus grave et plus condamnable en ses conséquences, lorsqu'il grossit à plaisir la force de résistance de la classé possédante.
Il est vrai que le prolétariat est divisé, qu'il comprend une fraction déjà consciente et organisée, et une autre fraction encore ignorante et amorphe, mais la première augmente chaque jour au détriment de la seconde, et c'est précisément à en accroître l'efiTectif que vise la propagande économique et politique du socialisme.
D'ailleurs, la bourgeoisie, elle aussi, est divisée, au moins sur le choix des moyens à adopter pour sauvegarder Tavenir. Troublée, aflFolée par la poussée des travailleurs, elle hésite entre la ré« pression à outrance et les concessions timides, et souvent même elle associe les deux systèmes» Mais elle est condamnée à périr, parce qu'elle a perdu également la confiance et l'énergie de vaincre» Elle évoque dès aujourd'hui, dans la plupart des contrées civilisées, les souvenirs de Louis XVI qui voulait
aiit^sieui a ta luis la jusiesse aes meses cuiuinuuisit;» . du milieu du siècle et la légitimité des impatiences ouvrières.
Pages.
Introduction 1
^Babeuf et le babouvisme 11
L'École saint- simonienne 27
Fourier 51
Considérant 83
Pierre Leroux 95
. Louis Blanc 103
François Vidal , . 135
Pecqueur 153
^ Cabet 171
Proudhon 183
Blanqui 223
Le Manifeste du Communiste 235
L'Internationale et la Commune 245
Le Parti Ouvrier 251
Les Intégralistes . . '. 271
La Cité future 285
Critiques et Conclusion 299