NUITS
force est de choisir entre deux alternatives : ou bien il s’agit d’un affaiblissement de l’affectivité devant l’enrichissement de l’intellect qui prend nettement le pas sur elle. Cette opinion de RiBor cadre difficilement avec l’expérience commune, au moins celle des hommes supérieurs, qui veut que les joies les plus délicates soient aussi les plus vives. — Ou bien sous l’influence des éléments intellectuels l’affectivité se transforme et revêt des caractères nouveaux. C’est le seul sens que nous puissions retenir. Sans nous arrêter ici à l’influence de l’idée sur cette évolution, nous constatons que cette forme nouvelle d’affectivité se rencontre dans des complexes extrêmement riches en éléments intellectuels. C’est qu'aux éléments les plus purs de la pensée logique ne peut s’accoler qu’une forme très évoluée d’affectivité. Une abstraction intellectuelle ne s’accompagne d’une « émotion grossière » que dans le royaume de la pathologie. L’affectivité évolue de concert avec l’intellect et s’élève à la hauteur ou se situent les formes les plus abstraites de la pensée symbolique.
IV. INTERRÉACTIONS IDÉO-AFFECTIVES.— Il est aussi vain de vouloir fonder une préséance sur leur action réciproque. Ce temps est assez disposé à reconnaître la puissance de l’affectivité sur la vie intellectuelle, et la thèse par laquelle «la passion » imprime au jugement sa direction particuhère, et les révolutions affective, suscitent les constructions délirantes, a été suffisamment défendue pour que nous nous y arrêtions.
Mais cela ne doit pas faire rejeter dans l’ombre la part importante qui revient aux éléments intellectuels dans la vie et la mort des affects, Certains d’entre eux sont inexplicables sans l’intervention la plus active de l’intellect. Telles les émotions par « arrêt de développement » de RiBorT qui sont pour ainsi dire façonnées par les éléments idéiques. «Il y a d’une part des tendances affectives qui vont dans le sens de l'impulsion, d’autre part des images, idées, états intellectuels quelconques qui agissent dans le sens de l’arrêt, en
sorte que l'émotion résultante se compose à la fois de mouvements et d’inhibition de mouvements. Ainsi la haine est faite de deux éléments antagonistes : l’un, primitif, tend à la destruction de l’ennemi, l’autre, fait de réflexion et de calcul, consiste dans la représentation des conséquences, dans la crainte des représailles des lois divines ou humaines ». Nous saisissons 1ci la soi-disant intellectualisation d’une émotion, et comment la colère se transforme en un état moins brutal et stéréotypé, plus noble : la haine. C’est par le même processus que vient au jour cette affectivité supérieure, détachée du corps, dont nous venons de parler, et dont la noblesse ne le cède en rien aux productions de la pensée sym-
bolique.
V. LocarisarTions. — Issues toutes deux de l’activité de l’encéphale, la vie affective et la vie intellectuelle ont pour commun berceau la cellule nerveuse. Faut-1l reléguer à un étage inférieur la « cellule affective », jugée incapable d’élaborer des éléments aussi différenciés que les intellectuels, et lui interdire tout accès au cortex ? Aujourd’hui tous les esprits ne sont plus disposés à la faire. Ces considérations ne reposant sur aucun fait anatomique seront courtes. Cependant, nous ne pouvons résister au désir d'évoquer les auteurs qui ont soulevé ces problèmes. « Les sentiments moraux nous causent un plaisir qui paraît ne rien emprunter à une répercussion venue des régions inférieures », dit W. James qui n’a jamais confondu les émotions grossières et les émotions délicates. André CoLLiN oppose à la rapidité d'apparition de l’émotion-choc « l’éveil tardif de l'émotion sentimentale ». L'enfant aime sa mère et craint son père, mais il ne respecte pas ses parents. Il n’est pas capable de complexes aussi évolués, car leur genèse suppose la myélinisation de nombreux territoires corticaux. Pour les ABELy qui citent ce même auteur, Qil n’y à pas seulement une affectivité sous-corticale mais une affectivité corticale et plus
o GUYOT. o
AP Re,
spécialement frontale qui serait le siège des sentiments, dont l'activation est peut-être partiellement d’origine cénesthésique, mais surtout d’origine corticale ».
De ces hypothèses, nous ne retiendrons provisoirement qu’une chose : c’est que les auteurs partent de la similitude des fonctions pour en inférer à la similitude des localisations, et nous croyons avoir suffisamment démontré que les éléments affectifs se comportaient comme les intellectuels. La pathologie nous montrera comment l'atteinte primitive d’un mécanisme de base tel que le mécanisme associatif peut retentir immédiatement sur les uns et les autres, sans qu’il soit nécessaire. de passer d’abord par l’un ou par l’autre. Ce qui, bien entendu, n’exclue pas leurs importantes et multiples interréactions. Bref, si, psychologiquement parlant, V’affectivité ne se réduit pas à une modalité inférieure de l’activité de l’esprit, simple ornement accroché en bordure des productions de l’intellect, en pathologie, les troubles affectifs ne se présentent pas davantage comme des corollaires des troubles intellectuels, qui leur seraient dans tous les cas et nécessairement subordonnés. Pas plus qu'ils ne commandent par voie de conséquence tous les troubles de l’idéation.
C’est à cette conclusion qu’aboutissent nos recherches expérimentales. La schizophrénie détermine des troubles intellectuels, affectifs et nous ajouterons psycho-moteurs, d'ordre structural, qui ressortissent à la même cause et prennent le même rang sur l’échelle des effets.
La régulation
[. HyPOTHÈSE D’UNE ACTION RÉGULATRICE. — Le jeu normal des associations est donc fait de liberté et d’harmonie, L’intécrité des éléments connectifs assure le facile écoulement de l’influx nerveux : à l’aisance de son débit correspond la fluidité de la pensée et la liberté de son cours.
EC CNE
En outre, ce cours est dirigé, canalisé dans des voies préférentielles : la mise au point des synapses, sous l’effet de mille répétitions, rend possible la combinaison harmonieuse des éléments 1déiques, affectifs et psycho-moteurs, qui s’appelsent et se fusionnent par associations, légitimes, puisqu'elles sont à l’image du réel. Mais ici surgit un nouveau problème. Pourquoi ce pouvoir de reconstitution dynamique n’aboutitil pas en permanence à la réalisation ? Pourquoi, en dépit de leur tendance, latente mais toujours présente, à se reproduire, univers des combinaisons ne se met-il pas nécessairement sur pied ? Bref, quelles causes déterminent l’individualité et l’originahité des constructions actuelles ? Nous n'avons, certes pas, l'ambition de traiter ce vaste problème, mais en l’effleurant, nous trouvons l’occasion d'émettre une hypothèse qui nous permettra d'interpréter certains troubles de l’affectivité que nous avons observés au cours de l’activation insulhinique. Normalement, la représentation idéique de la mort d’un ami ou d’un père ne déclenche pas sûrement et à tout coup une explosion affective douloureuse. Il faut, pour que se réalise la conjonction de ces deux états, affectif et intellectuel, et de leur satellite moteur : la mimique du chagrin, l’intervention d’un facteur essentiel qui est le sentiment de la réalité du fait. Sans lui, l’aflinité puissante qui les projette l’un vers l’autre est tenue en échec. ci entre en scène, la notion d’une action inhibitrice, qui conduit immédiatement à celle d'action régulatrice : les édifices construits par Pexpérience et qui, grâce à la facilitation mnémonique ont une tendance permanente à se reconstituer, sont soumis à un contrôle qui commande leur libération. Nous ne pouvons, à ce propos, passer sous silence hypothèse d’un appareil régulateur du psychisme, soulevée par Camus.
II. APPLICATION DE LA LOI DES ACTIONS ANTAGONISTES À LA VIE AFFECTIVE. — Pour nous, dans un tel contrôle se trahit l'intervention d’une grande loi, qui régit le fonction-
AMP RE
nement du névraxe, La vie psychologique plonge si intimement ses racines dans la vie du neurone que nous devons rencontrer sans surprise dans le domaine mental des échos directs du système nerveux. Les phénomènes mentaux, si dégagés qu’ils semblent à première vue de leur origine, restent soumis aux lois générales de leur premier instrument. L’une d’elles présente pour nous un intérêt tout particulier : celle des actions antagonistes. Nous en trouvons une application purement neurologique dans le rôle coordinateur du cervelet : si, dans un ensemble musculaire mis en jeu par un acte déterminé, chaque fibre présente un degré optimum de contraction qui réalise par addition avec les voisines l’eumétrie de cet acte, c’est qu’elle obéit aux incitations appropriées que lui dépêche l’appareil de coordination. Une analyse précise permet de ramener ces multiples actions musculaires à deux directions générales : l’une, qui tend positivement à la réalisation de cet acte ; l’autre, qui lui est directement opposée. Le rôle de cette seconde action freînatrice est de la plus haute importance, car c’est elle qui mesure, corrige, précise l'exécution de l’acte, bref, le rend utihsable en l’adaptant au but actuel. Cette même loi, croyons-nous s’applique aux constructions de l’esprit. Les divers éléments psychiques n’obéissent à leurs affinités que dans la mesure où elles ne sont pas compensées par une influence contraire. En dépit de son allure tautologique, cette affirmation répond à des faits précis : ce pouvoir inhibitif sur la genèse des combinaisons qui tendent à s’édifier spontanément en lui, qui le délivre du comportement automatique et réflexe, n’est-il pas la plus haute acquisition, et la plus belle conquête de l’homme ? Nous verrons comment la connaissance de cette loi permet de retrouver en pathologie mentale, particulièrement chez les Schizophrènes, des troubles tout à fait comparables à la dysmétrie et à l’hypermétrie.
Notre pensée peut aisément s’éclairer d'exemples concrets. C’est ainsi que le tremblement et la maladresse émotionnelle,
dysmétrie psychomotrice, s'expliquent par un défaut primitif de l'appareil de coordination psychique qui retentit sur l’appareil cérébelleux (1). Nous reviendrons sur l'exemple utilisé plus haut, car, outre notre intention de nous arrêter aux faits d'ordre affectif, 1! permet de préciser le mode suivant lequel s’exerce l’action régulatrice. Soit un centre affectif, prêt à libérer son énergie. Une représentation intellectuelle liée naturellement à un puissant état affectif, tel que la perte d’un ami, exerce sur lui, par voie associative, une action positive dans le sens de l’excitation. Mais il reçoit égalemetn par d’autres voies, d’autres incitations qui vont, ou appuyer, ou compenser la première. Si, en effet, cette représentation répond à la réalité, l’état affectif adéquat se déploiera librement et l'émotion sera vive, mais dans le cas contraire, elle n’éveillera qu’une résonance lointaine. C’est qu'intervient alors la foule des représentations dont l'influence actuelle ou latente confère à tels éléments idéiques le caractère du réel ou de l’imaginaire. Cette indéfinissable état idéoaffectif où se trouvent engagés d'innombrables éléments et que l’on nomme « sentiment du réel », agit sur le centre affectif pour vérifier et adapter sa réaction. Ainsi, le jeu des actions antagonistes fait la perfection des combinaisons psychiques. Plus il est actif, plus les éléments de contrôle s’imposent, plus les apports associatifs légitimes sont nombreux et délicats, et plus la résultante est nuancée, modulée, adaptée à sa cause première.
(1) Nous faisons les mêmes réserves qu'à propos des termes « centre intellectuel ou affectif » et nous n’envisageons nullement l’existence d’un appareil loca-
lisé.
LPVOREE
Conclusion
S'il est impossible d'envisager l’existence dans l’encéphale de centres psychiques localisés, on peut par contre accepter sans trop de répugnance une image structurale de l’esprit : ensemble d'éléments qui se groupent au gré de leurs affinités en multiples noyaux, dont les échanges se font harmonieusement par le jeu réglé des associations. Nous ne pouvons résister au désir de citer un passage de Préron qui illustre éloquemment cette conception.
« La pensée est dynamisme, la pensée est association. Aussi, apparaît-il avee évidence que l’exereice de la pensée requiert des voies associatives nombreuses, d'autant plus nombreuses qu’elle sera plus riche, reliant avec des éléments d'étape et d’aiguillage les stations réceptrices, les stations incito-motrices, et leurs eentres coordinateurs, reliant surtout les nombreux agents de ces stations d’une infinité de manières.
« Et l’on voit en effet, que Les progrès de l'intelligence chez les vertébrés marchent de pair avec le développement des voies associatives. Si l’on fait la part de ce qu relève des stations réceptrices et ineito-motrices, ayant besoin d’un nombre d’agents d'autant plus élevé que la grandeur du corps, avec ses surfaces de réception ou de réaction, s’accroît, on trouve qu'il reste dans les différentes espèces animales une partie du cerveau qui est proprement associative, indépendante de la taille et très caractéristique du niveau intellectuel de ces espèces.
€ Dans les régions où les synapses sont complexes et variées, en dehors des fonctions coordinatrices, il n’y a pas de doute que la rupture de telle ou telle voie, la destruction de tel ou tel neurone d’étape impliqué dans un processus, ne rende impossible le processus défini impliquant cette voie, ce neurone. Seulement la réalisation d’un processus équiva-
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lent ne permettra pas en général la mise en évidence d’une lacune d’ailleurs minime et qui, même sans suppléance, serait évidemment bien difficile à déceler ».
C’est précisément sur la conviction que nous avons rencontré en l’Insuline un révélateur d’une grande sensibilité que repose cette thèse. Aussi allons-nous maintenant examiner à la lumière des faits comment le processus schizophrénique s’attaque au mécanisme associatif, fausse le jeu normal des aflinités et s’oppose aux actions régulatrices, décompose les complexes normaux comme un prisme la lumuère et permet l’édification de combinaisons monstrueuses, pour aboutir finalement dans tous les domaines de l’activité psychique à une dislocation anarchique dont les effets se laissent difficilement ramener à une formule générale.