‹ Les États Affectifs Supérieurs Chez Les SchizophrènesChapitre 14 sur 38 · EN · texte numérisé non relu

EN

et combien dissemblables, sont éminemment éphémères mais toujours prêtes à renaître ; ces assemblages, prompts à se dissoudre et à se regrouper ; ces édifices prêts à s’écrouler et à se restaurer sur le champ. Constamment libérée la cellule (et son élément) participe à une infinité de complexes, c’està-dire de combinaisons cellulaires : la pensée est mouvante et diffuse dans l’encéphale. « La pensée, dit Preron, est dynamisme, la pensée est association ». Une image statique est aussi inconcevable qu’un mot immobile. Pour la même raison, nous ne pouvons envisager de « centres » qu’au point de vue fonctionnel, et si les termes : centre idéique, centre sentimental, etc... tombent de notre plume, ce sera pour la pure commodité de l’expression.

III. Les AFFINITÉS. — Si certaines combinaisons se reproduisent régulièrement, si l’idée très complexe de mère, par exemple, s'accompagne d’un sentiment non moins complexe de piété, c’est que l’influx nerveux emprunte des voies préférentielles. [l ne diffuse pas uniformément, mais suit un chemin précis dans l’inextricable labyrinthe des conducteurs, sous l’influence de facilitations et d’inhibitions. Il ne suflit pas, en effet, que deux terminaisons soient en présence, sinon en contact, pour que le courant passe ; mais entre elles doit exister un état d'équilibre susceptible d’une mesure électrique : la notion de chronaxie introduit ainsi une formule mathématique digne d’une science exacte dans la physiologie du système nerveux, et dans la psychologie, diront ceux qui à l’exemple de Bercnerew rêvent d’une «psychologie objective ». [ei apparaît done le lien qui suscite les agrégats cellulaires auxquels correspondront dans le domaine mental des harmoniques déterminées ; autrement dit la mémoire qui « n’est pas autre chose que le renforcement, la facilitation du passage de l’influx nerveux dans certaines voies » (PrERoN).

Le facteur le plus influent qui détermine la prédominance

de certains passages est la répétition. « Le jeu des sensations comportant la répétition d'expériences nombreuses, entraîne une formation de voies associatives usuelles », et en conséquence, pour l’encéphale, un pouvoir dynamique de reconsttution de la perception. Il s’agit d’une loi générale du système nerveux, dont la mémoire n’est qu’une application particulière, Ce facteur est nécessaire et suffisant, sinon exclusif : sur un agrégat composé d’un élément sensoriel (la vue d’un aliment), d’un élément affectif (la sensation d’appétit}, d’un élément eflecteur (la sécrétion gastrique), la simple répétition suffit à greffer un élément supplémentaire : la sensation sonore, et à lui donner assez de puissance pour déclencher toute la cascade des réflexes. Nul besoin donc, a priori, de la logique ou de l'intérêt pour créer les aflinités, qui peuvent sembler toutes gratuites.

Par quel besoin expliquer physiologiquement l'alliance du rire et de la joie, et toute cette mimique automatique qui, en dépit du terme « expression » qui la désigne, n’a nullement l'intention d’être un langage ? Il faut donc retenir que l’intérêt ne rend pas compte de toutes les associations, et qu’inversement, nous rencontrerons des troubles associatifs qui ne s’expliquent nullement par le défaut d’intérét.

IV. AGRÉGATS CELLULAIRES ET COMPLEXES. — Ainsi, dans le système nerveux où tout est continuité, (tout au moins contigüité), existent des chemins préférentiels par où les correspondances organiques des idées, des sentiments et des volitions se rejoignent pour s’agréger en des combinaisons plus ou moins définies. C’est évidemment à l'étage psychique que les aiguillages subissent le plus d’influences. «Ces voies associatives, lorsqu'une perception vient de se produire, conduisent à des évocations de sensations, où plutôt de complexus de sensations, c’est-à-dire d'images, et conduisent ainsi à des réactions ; celles-ci sont conditionnées non seulement par la facilitation mnémonique, comme lorsqu'il

RDS

s’agit de réflexes, mais par des influences variables ; ces influences relèvent de divers groupes de sensations perçues simultanément, et en particulier des sensations internes, constituant la cénesthésie ; elles relèvent aussi des impressions affectives, douées d’une puissance motrice telle qu’elles sont souvent confondues avec des tendances, c’est-à-dire avec l’esquisse de la réaction qu’elles commandent, impressions affectives qui jouent un rôle capital au point de la libération d’énergie nerveuse réactionnelle ». De telles combinaisons dans lesquelles l’intervention de l’élément affectif se fait sentir d’une façon si puissante se présentent comme une base organique convenable pour cette individualité psychologique qu’on nomme « complexe », qui n’est nullement, dit MHe Pascar, «une entité métaphysique comme pour certains auteurs allemands et suisses, mais un phénomène biologique, un engramme qui s’est inscrit dans l’humoralité et le système neuro-végétatif ».

Le mécanisme des associations éclaire RE le St de l’activité de l’encéphale avec celle de l'esprit. Il ne s’agit donc plus seulement d’une lointaine correspondance par l’intermédiaire, de chaînons insaisissables, mais d’un véritable parallélisme entre la circulation de l’influx nerveux et le cours de la pensée. Il serait déplacé d'examiner ici s’il existe entre les deux autre chose qu’une harmonie préétablie, mais 1l devient possible d’inférer des troubles de l’un aux défauts de l’autre. Ce qui nous importe.

V. PARALLÉLISME ENTRE LE COURS DE L'INFLUX NERVEUX ET CELUI DE LA PENSÉE.— S1en effet,nous retournons ce miroir à double face pour ne plus considérer que l’aspect mental de l'activité encéphalique, il demeure aisé de penser (physiologie » en traitant de psychologie pure. Nous ne changeons que de langage quand nous disons que dans l’ordre intellectuel, affectif et psychomoteur, les productions psychologiques les

Dh

plus immédiates s'associent pour former des ensembles.

Dans chacun de ces trois ordres, — si l’on nous pardonne d'envisager pour les besoins de l’exposition, un compartimentage aussi simpliste de l'esprit — les éléments primitifs

se combinent pour donner naissance à des concepts plus ou moins larges, des sentiments plus ou moins riches, des réactions plus ou moins puissantes. Ces synthèses homogènes n'existent d’ailleurs pas à l’état pur, mais s’interpénètrent étroitement, « les éléments intellectuels y sont à ce point intriqués avec les éléments affectifs qu'il est bien difficile de les dissocier ; ils y sont d’ailleurs également unis à des éléments psychomoteurs, de sorte que le mot sentiment est synonyme de tendance ou d’inchination morale » (1). Bref, l’unité psychologique élémentaire apparaît nécessairement comme le composé hétérogène d’une idée, d’un sentiment et d’une réaction en puissance.

S1 ce travail d'association est déjà fait en partie dès la naissance, si, grâce aux apports héréditaires, l’enfant dispose immédiatement d’automatisme et d’instincts, le complément, auquel n’est assigné aucune limite, s’acquiert avant tout sous l’action de ce facteur dont nous avons vu la puissance sur les phénomènes de facilitation mnémonique : la répétition. « La pensée logique est la reproduction des associations créées par l’expérience ». (BreuLer). Il n’en est pas autrement, ajouterons-nous, de l’affectivité normale. L’esprit enregistre, élabore, et devient par ses représentations de tous ordres un miroir du monde plus ou moins parfait. C’est par la répétition infatigable des mêmes expériences, incessamment revécues, que tel produit de lintellect se revêt de tel état affectif et s’arme de telle tendance motrice, bref ; que s’édifient les complexes « normaux », c’est-à-dire ces alliances déterminées d'idées, de sentiments, de réactions qui se retrouvent, et pour cause, chez la plupart d’entre nous

(1) X° et P.ABELv.

Hors

et que nous jugeons done convenables. Nous parlerions d'adaptation au monde extérieur si ce mot ne recouvrait une idée de finalité qui nous semble superflue, maïs quoiqu’il en soit nous verrons l'importance de ce travail d’association dans la réalisation du contact avec le réel.

VI. Harmonie rsycHoLoGique. — L'esprit apparaît donc comme une ensemble harmonieux d’éléments richement et légitimement associés qui le peuplent de combinaisons et dont la synergie repose sur l’expérience et se trouve assurée par un mécanisme fondamental. Les complexes schématiques et génériques que l’on peut imaginer ne se retrouvent évidemment pas, partout semblables à eux-mêmes, chez tout individu, en raison de son évolution personnelle. Sur tel noyau élémentaire que l’on pourrait reconnaître en chacun, viennent se greffer des acquisitions qui diffèrent par leur nombre et leur qualité. Plus 1l subit d’influences et de retouches, plus le complexe est riche, adéquat, au point. L’enfant est pauvre d'éléments, aussi est-1l « puéril » dans ses idées, ses sentiments, ses actes, et l'expression de son visage. Ce dernier point nous semble un excellent exemple de l’infinie variété qui fleurit dans des combinaisons comparables, mais non superposables. L'exercice de la pensée s’accompagne de contractions des muscles de la face, en particulier des péri-orbitaires, en dehors de toute intention de langage et sans qu'il soit possible d'expliquer l’apparition, autour des noyaux idéo-affectifs intéressés, de ces satellites psycho-moteurs. Fortuits ou non, leur richesse et leur perfection font le visage expressif et donnent «l'air intelligent ». Mais quoique cette mimique suive avec constance des lois qui permettent de la reconnaître et de juger les gens sur la mine, est-il un terrain où les variations individuelles éclatent plus vivement ? « La vie fait l’âme, et l’âme fait la physionomie » (Bazzac).

Sil nous est permis d'emprunter une comparaison à

nNR 1; ARMES

l’acoustique, nous dirons que toute production de l'esprit se compose normalement ;

— d’un son fondamental, qui l’identifie :

— d’harmoniques intellectuelles, affectives, psychomotrices, qui lui font rendre un timbre spécial, dont l’origine se trouve dans les acquisitions de l'individu, et dont l'apport par voie associative parfait le son fondamental. C’est leur défaut qui entache la psychologie de l'enfant d'un manque de modulation et d’une excessive simplicité ; ce sont leurs écarts en nombre et en qualité qui engendrent chez l’adulte les variations individuelles dont nous avons entrevu l’étendue. Cependant, dans tous les cas, persiste une harmonie minima, propre à l’homme, un timbre élémentaire, caractéristique du genre, qui fait rendre et conserve à la pensée normale, si pauvre soit-elle, un son qui éveille en nous des résonances profondes, le son humain.

VI. Conczusion. — Si sous chacune de nos lignes, transparaît l'intention d’attribuer un rôle capital au fait associatif dans la genèse et la structure des constructions de l'esprit et de le suivre jusque dans leurs détails les plus délicats, c’est que notre but est de montrer que l’altération du mécanisme psychologique le plus primitif qui soit saisissable, sous l'action du processus schizophrénique, retentit sur toutes les modalités de l’activité psychique. L’atteinte de l'intelligence par cette voie a été mise hors de discussion par les brillantes analyses de BLeuLERr, mais il n’en va pas de même de l’affectivité dont les troubles sont l’objet des plus vives controverses. Comment en serait-il autrement, quand l’accord n’est pas fait sur l’importance, la qualité et le rang de l’affectivité dans l’âme normale ? Pour nous qui souhaitons montrer plus loin, à l’aide de faits, que chez le D. P. les états affectifs souffrent pour des raisons identiques des mêmes troubles que les états intellectuels et sont l’objet de dissociations aussi fines, le fossé que la psychologie a longtemps et arbitraire-

ef

ment tracé entre les deux domaines n’existe pas. Il convient de vérifier ce point avant de poursuivre notre exposé.

États affectifs et états intellectuels

Ce qu’il importe au plus haut point de considérer, c’est que l’intellect et l’affectivité se présentent tous deux comme des modes de connaissance de l'esprit. La sensation sert de prétexte à la naissance de deux états qui se superposent sans jamais se confondre : un sentiment est l'équivalent d’un jugement. Ce sont des chemins distincts mais parallèles qui conduisent par d'innombrables combinaisons et rebondissements des humbles données de la sensation à l’idée abstraite ou au sentiment le plus pur. Éléments intellectuels et éléments affectifs sont des acquisitions d’ordre différent, mais qui subissent de la part de l’esprit le même travail d’élaboration, obéissent au même mécanisme et restent soumis aux mêmes lois. L'idée et l’affect se parfont par des modes identiques, atteignent à une égale noblesse, et, à bien examiner les choses on chercherait vainement entre eux des motifs valables de préséance.

[. ASSOCIATIONS AFFECTIVES. — Dans une vue purement psychologique, Risor a bien montré comment les lois d’association et d’abstraction s'appliquent aux sentiments et émotions. Le sentiment s’élabore comme l’idée.

« Si nous comparons, dit-il, les émotions primitives aux perceptions les plus simples de la vue et de l’ouïe, les émotions complexes répondront à la perception d’un grand paysage ou d’une symphonie ». Les émotions primitives et principales engendrent les émotions secondaires et dérivées par trois mécanismes : évolution, arrêt de développement, composition. Ce dernier mode particulièrement intéressant en raison de son caractère associatif Immédiatement saisissable, et des

OR

vues organiques qu’il rend possibles, se fait par mélange ou par combinaison et donne ainsi naissance à des composés binaires, ternaires, quaternaires, ete.

Dans un mélange, les éléments s’accolent sans se pénétrer et demeurent reconnaissables. Ainsi, l’état affectif désigné par le mot jalousie, composé ternaire, se laisse facilement dissocier par l’analyse, en :

— un élément de plaisir, relié à la représentation d’un bien possédé ou convoité :

— un élément de chagrin, lié à l’idée de dépossession ;

— de la colère ou de la haine, liées à la représentation de la cause de cette dépossession.

De même dans le respect, se retrouve aisément les sentiments de crainte, d’obéissance et d’amour.

Au contraire, l'émotion (ou le sentiment) qui résulte d’une combinaison diffère par sa nature ou ses caractères de ses éléments constituants et apparaît dans la conscience comme un produit nouveau, une unité irréductible. « C’est un cas psychologique qui a en chimie des équivalents bien connus ». L’émotion du sublime, éprouvée par exemple devant un énorme massif montagneux, se compose d'éléments discordants (1) fondus dans une synthèse ;

— un sentiment pémible d'angoisse, de diminution de vie ;

— la conscience d’un élan, d’une énergie déployée ;

— le sentiment conscient ou inconscient de notre sécurité en face d’une puissance formidable.

Supprimez une donnée, la synthèse est anéantie. Si par exemple le dernier élément fait défaut, 1l ne reste que la peur. « Ces trois éléments coexistants et en état d'indépendance réciproque entrent comme masse dans la conscience qui les prend pour une unité irréductible ». Nous pourrions multiplier les exemples. Ceux-ci nous paraissent illustrer sufli-

(1) Bien entendu ce mot n’a pas sous la plume de Risor son sens psychiatrique.

PTE N AT OP,

samment le rôle du mécanisme associatif dans la genèse des états affectifs complexes.

IT. ABSTRACTIONS AFFECTIVES. — L'esprit ne réserve pas davantage son activité abstractive au domaine intellectuel. € Quand on parle d’abstraction ou de généralisation, il est toujours entendu implicitement qu’il s’agit d’une opération de l'esprit qui s'applique aux données des sens, qui reste dans l’ordre intellectuel. En réalité, chez les hommes doués de mémoire affective (cette condition est naturellement essentielle) «11 y a les matériaux d’une abstraction émotionnelle », qui s’opère en trois temps. Des émotions se produisent ( « premier moment ») — elles laissent des résidus capables d’être ravivés comme souvenirs {(« deuxième moment ») — les souvenirs particuliers se fusionnent en un état de conscience unique {« troisième moment ») qui n’est autre chose qu’un abstrait d'émotion.

Nous ne pouvons mieux faire que de citer intégralement l'exemple par lequel Risor illustre cette thèse :

« L’impression que nous donné la visite d’un monastère bien réglé ne consiste pas uniquement dans ce qui est perçu, vu, entendu. Elle ne vient pas simplement de son architecture, de son église, de son cloître, de ses cérémonies, mais il sort des hommes et des choses un ton émotionnel commun qui vous pénètre : calme, recueillement, silence, piété, mysticité. Cette émotion, abstraite de l’ensemble, peut encore devenir plus abstraite et plus générale, si notre expérience est plus étendue, si elle résulte de l'impression de plusieurs monastères, de règles différentes, de pays divers. De même, que dans l’ordre intellectuel, nous nous faisons la représentation abstraite d’un monastère qui est, ou le résumé des carac- -tères essentiels communs à tous, ou la représentation d’un seul qui devient le substitut de tous les autres, de même, dans l'ordre affectif, une impression surgit des cas particuliers qui sont eux-mêmes une condensation d’impressions et

PARA «b :

devient la marque ‘émotionnelle qui s'applique à tous ensemble et à chacun.

Ainsi, les émotions en tant qu'émotions, les états affectifs en tant qu'états affectifs, sont soumis comme les éléments intellectuels au travail abstractif de l’esprit.

ITT. Évorurion pe LA vis ArFECTIVE. — La vie affective ne se réduit donc pas à une mise en jeu monotone du plaisir et de la douleur, pas plus que l’intellect ne s'arrête au principe d'identité. À Ja matière première affective, l’esprit applique ses mécanismes habituels pour élaborer des états que séparent tout autre chose que leur seule intensité. États incomparables, tels la joie et l’étonnement, la colère et l’effroi. États qui, même voisins, restent finement nuancés : il n’y a pas que la différence du plus au moins entre le plaisir, la joie, le bonheur, le ravissement, l’extase, qui ne sont synonymes dans aucune langue. États qui, par leurs infinies combinaisons, peuplent l'esprit de véritables représentations affectives, de complexes remaniés et décantés qui équivalent aux abstractions intellectuelles. États qui parcourent toute la gamme des qualités, et gravissent tous les degrés de la hiérarchie. Le même abîme sépare la Joie supérieure qua allumine l’appréhension soudaine d’une vérité scientifique, de la décharge affective que déclenche un acte sexuel, et les grossières opérations d’un esprit débile des hautes spéculations d’un mathématicien. Ainsi passe-t-on du comportement générique au comportement individuel. L’individu est aussi original par ses représentations affectives que par ses ‘représentations intellectuelles.

L'évolution des éléments affectifs offre un tel parallélisme avec celle des éléments intellectuels qu’on la désigne couramment sous le nom d’«intellectualisation des sentiments ». Expression pauvre et créatrice d’équivoque. Dans l'imposstbilité de l’accepter dans sa lettre, (il est concevable qu'un sentiment appelle une idée, mais non qu’il devienne une idée)

Page 1