IV
9,35i,694,600 fr.
— des outils agricoles. . . .
— des animaux vivants. . .
— — de boucherie.
— du domaine réel et de la
propriété personnelle, les es-
claves y compris
iM. Helper, de la Caroline du Nord, déjDeignait ainsi l'état de dépendance entière dans larjuelie les Klats à es-
claves se trouvaient relalivemenl aux États libres': «Chaque jour de noire vie nous payons quelque tribut au Nord: enfants, noussommes emmaillottés dans la mousseline du Nord; plus tard nous jouons avec des joujoux du Nord ; dans la jeunesse, ce sont des livres et des professeurs du Nord qui nous instruisent. Parvenus à l'âge d'homme, nous menons une vie de dissipation dans le Nord ; dans la force de l'âge, nous épuisons notre fortune, notre énergie et nos talents à transmettre à nos enfants notre dépendance, et en négligeant nos propres intérêts, nous nous sacrifions à ceux du Nord. Dans la vieillesse, nous remédions au déclin de notre vue avec des lunettes du Nord, nous soutenons nos pas chancelants avec des cannes du Nord. On nous médicamente avec des médecines du Nord, et à notre mort, on enveloppe nos corps dans des linceuls venus du Nord ; notre cercueil est porté au cimetière dans une voiture du Nord; on jette sur nous de la terre avec une pelle du Nord, et enfin on met surnotre tombe un monument en marbre du Nord '. »
* Voir, pour les statistiques : Helper; the National Almanac pour 18G5; Ellison's Slavery and Secession in America; Bigelow, les États-Unis en 1805, etc.
* Helper's Ivipenditig Crisis, p. 27.
Noire tâche est terminée. Nous avons montré quels sont les sentiments et quelle est la politique professée par les gens du Sud eux-mêmes sur la question de l'esclavage. Nous avons prouvé qu'ils s'efforçaient d'étendre leur « institution particulière » par la conquête de nouveaux territoires et le rétablissement de la traite africaine, et que ces projets avaient précisément pour avocats et défenseurs les hommes qui dirigent aujourd'hui les affaires de la nouvelle Confédération. Ensuite nous avons mis en contraste les immenses progrès des Etats libres en tout ce qui concerne la prospérité nationale et le bien-être du peuple, avec l'immobilisme du Sud, dont l'infériorité, nous croyons l'avoir démontré jusqu'à l'évidence, a pour cause unique l'esclavage. Sans aucun motif sérieux qui pût justifier la rebellion et la guerre civile, la majorité des Étals à esclaves ont pris les
armes contre la Conslilulion à laquelle ils avaienl jure fidélité. Pour la première fois dans l'histoire, on a vu un peuple chrétien, tenter, avec l'appui de ses guides religieux, d'établir une organisation civile sur la base de l'esclavage, c'est-à-dire sur la forme la plus odieuse du despotisme. Et mainlenant on engage le monde civilisé à favoriser ces efforts, et l'on presse les gouvernements d'Europe de reconnaître la confédération des esclavocrates!
Il est donc du devoir de tout homme libéral et éclairé d'examiner attentivement les principes qu'on invoque et leurs conséquences. Elles sont très-claires, fort heureusement. D'un côté, nous avons un gouvernement bien établi, ayant pour but, dans l'esprit des fondateurs^ c( de développer le bien-être général, et d'assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes, et à notre postérité. » Ce but, le monde entier peut témoigner que le gouvernement américain l'a réalisé pour les citoyens de race blanche, et s'il a malheureusement échoué pour les hommes de couleur, la faute en est à ceux qui ont aujourd'hui levé contre lui l'étendard de la rebellion. D'un autre côté, nous avons la confédération nouvelle qui se glorifie d'avoir pour base l'esclavage, et pour mission de l'étendre et de le perpétuer. Les uns considèrent la diffusion del'éducalion civile et religieuse comme un des plus sacrés devoirs du peuple et du gouvernement, et ce devoir ils l'ont noblement accompli ; les autres proclament qu'il est « urgent d'empêcher l'éducation des nègres et des blancs pauvres, et qu'un système d'instruction primaire pour tous est impossible. » Les uns honorent
le travail, et chez eux les ouvriers peuvent s'entourer de toutes les choses qui tendent à rendre l'homme sage, bon et heureux ; les autres considèrent le travail comme un avilissement, et chez eux « les pauvres du pays sont condamnés sans espoir de salut à l'ignorance, au crime et. à la misère, » Ici, la liberté de la pensée, la liberté de la parole, la liberté de la presse, sont les résultats naturels et nécessaires des institutions politiques et des vœux de l'opinion publique ; là, au contraire, « l'esclavage est omniprésent, et la pensée n'est pas libre, » Chez les uns, nous voyons réalisés tous les grands objets que les nations européennes s'étaient proposés depuis le moyen âge; par contre, nous voyons la confédération du Sud accumuler tous les vices politiques et sociaux dont l'Europe a jusqu'ici tenté de s'affranchir, et leur ajouter encore l'esclavage. A la vue de contrastes si nettement accusés, on eût supposé que ni malentendu, ni hésitation n'étaient possibles. Malheureusement, les nations et les gouvernements sont guidés en politique par leurs intérêts présumés plutôt que par les principes. C'est une faute : les intérêts sont instables et contradictoires ; ce qui semble un jour avantageux devient fâcheux le lendemain. Mais les principes fondés sur le droit et sur la justice sont éternels ; et^ à la fin, on découvre que la politique qu'ils inspirent, est la seule vraie, la seule sage et la seule avantageuse.
Quelle doit être la politique de la France? « Le maintien de la république intégrale des Etats- Unis, disait à ce sujet M, Laugel', est un point car-
' Pu'uue des Deux Monde:^, 15 seiitembrel8G5, p. 48S.
dinal de notre politique traditionnelle. Cette republique, nous avons contribue à la faire, et nous avons puisé dans cette œuvre les premières inspirations de notre révolution. L'existence de cette république est en notre laveur une condition de l'équilibre maritime. Enfin, comme nation, nous n'avons pour les Américains que des sympathies. Aucune opinion vraiment indépendante et spontanée n'a jamais souhaité chez nous la destruction de l'Union ; l'unanimité des organes indépendants de l'opinion publique a déploré comme une atteinte aux intérêts de la France, tout ce qui pouvait amener le démembrement de la république des Etats-Unis. »
Les Américains du Nord ont répondu cordialement à des sentiments aussi bienveillants. La France se vante d'être la patrie par excellence des idées nobles et généreuses ; elle a traversé chez elle et à l'étranger des mares de sang pour assurer le triomphe des idées de progrès et de liberté. Sans aucune raison de jalousie, sans aucun grief à alléguer, pourrait-elle jamais se déclarer contre le parti de la justice et de la civilisation aux États-Unis? Pourrait-elle se résoudre à défaire l'une des œuvres les plus glorieuses du passé, renier l'un des principes fondamentaux de sa politique, et cela pour élever le monstrueux édifice d'un état basé sur l'esclavage des nègres?
Les maux qui seraient l'inévitable résultat du triomphe du Sud, seraient grands et nombreux, surtout pour les confédérés eux-mêmes. Avec l'esclavage, dont les funestes conséquences étaient jusqu'à un certain point neutralisées ou modifiées par l'iniluence du Nord, le pays
n'était pas dans une silualion prospère et la population ne s'améliorait pas. Mais si le Sud pouvait conquérir son indépendance, si le gouvernement devenait plus ésclavocrate que par le passé, et régnait avec un pouvoir absolu, après avoir écrasé tous les germes d'opposition, la prospérité du pays serait encore amoindrie, et le bienêtre du peuple disparaîtrait complètement.
Pour les Etats-Unis, le voisinage immédiat d'une « confédération hostile et contraire aux lois, » ainsi que le Times caractérisait la république esclavagiste, serait une occasion constante de dissensions politiques à l'intérieur et de dangereuses hostilités à l'extérieur nécessitant de vastes armements de terre et de mer, et d'énormes budgets. De plus, au lieu de la neutralité que les États- Unis ont maintenue jusqu'à présent, toutes les hostilités entre les pouvoirs de l'ancien monde auraient leur contre coup chez les deux sœurs ennemies de l'Occident transatlantique. A leur tour, celles-ci, pour se venger des pertes qu'elles ont subies dans la guerre civile, recommenceraient la lutte, entraînant les nations d'Europe dans leurs querelles. En outre, l'indépendance du Sud, établie sur les bases qu'elle réclame, infligerait à l'humanité tout entière la honte et la malédiction d'un esclavage plus étendu et plus dégradant encore qu'il ne l'est aujourd'hui.
Et quels avantages le monde recueillerait-il en compensation des funestes résultats qu'aurait pour lui la victoire du Sud?
Serait-ce le libre échange avec les Etals esclavagistes? Mais nous l'avons démontre : tandis que le Sud faisait
partie de la contrée la plus prospère du monde, ce pays était pauvre, et tombait toujours plus bas dans la misère. Ce même esclavage, qui enrichissait quelques milliers de grands propriétaires, faisait le malheur de plusieurs millions d'hommes. Peut-on attendre autre chose qu'un appauvrissement encore plus désespéré, quand l'esclavage, étant devenu la base exclusive du pacte social, les dépenses énormes et toujours croissantes du gouvernement devront ôlre défrayées par une population bien moins nombreuse, et dont les ressources diminueront de jour en jour?
Selon nous, c'est une profonde erreur de croire que si la Confédération sudiste venait à conquérir son indépendance, elle pût ou voulût adopter un système de libre échange avec n'importe quelle nation. En premier lieu, l'établissement d'un tarif de douanes ayant spécialement pour but de donner des revenus à l'Etat, est une mesure liscaleque le Sud a proposée le premier, et qui a toujours été l'objet de sa prédilection. Quand le Sud sera indépendant, aura-l-il moins besoin d'alimenter son budget que par le passé? Quand son existence même dépendra de cet impôt, sera-t-il davantage porté à l'abolir? Il refusait déjà l'impôt direct, sous prétexte qu'il était trop lourd à porter; le trouvera-t-il plus léger après l'épuisement et l'appauvrissement que la lutte aura laissés après elle? De plus, l'expérience de la guerre a dû convaincre les confédérés du désavantage qu'il y a pour une nation de dépendre de l'étranger pour les articles de sa consommation. ÎN'cst-il pas évident qu'afin de tirer parti de toutes les facilités qu'il aurait de développer son in-
duslrie, le Sud essayera de favoriser par tous les moyens possibles la prospérité de ses manufaclures, auxquelles les nécessités delà guerre elle-même ont donné naissance? Et la protection du travail national n'a-t-elle pas toujours été synonyme de la prohibition plus ou moins complète des produits de l'industrie étrangère? D'ailleurs, le Sud voudra, lui aussi, avoir une marine militaire, et cette marine ne peut naître ou se développer sans une marine marchande, qu'il faudra encourager et protéger à tout prix. Bref, comme il n'est pas de pays au monde, qui supporte l'impôt direct de moins bonne grâce, il n'en est pas qui tienne davantage aux impôts indirects, c'est-àdire aux droits sur les importations et probablement aussi sur les exportations du coton; d'autant plus que les législateurs qui le dirigent sont les seuls propriétaires du pays, et que leurs propriétés consistent en esclaves et en biens-fonds. Il est donc dans l'intérêt évident de ces hommes, d'établir à l'importation et à l'exportation des droits qui rejettent sur les ])ays étrangers le fardeau de leur propre budget et d'échapper eux-mêmes autant que possible à la charge de l'impôt direct. Cela est si vrai, que même dans cette guerre entreprise pour leurs intérêts exclusifs, ils ont jusqu'ici refusé de laisser imposer leur sol et leurs esclaves, bien que, pour conquérir leur indépendance, ils eussent besoin de toutes les ressources que pouvait leur donner un système très-rigoureux de taxation. Le sacrifice qu'ils n'ont pas fait dans la lutte, le feraient-ils dans le triomphe, dans le triomphe qui développe à un si haut point l'orgueil et l'égoïsme des vainqueurs? La confédération nouvelle ferait tout ce que les
ibi LES KTATS CONFÉDÉRÉS ET L'ESCLAVAGE.
autres nations ont fait à leur début. Elle protégerait, elle développerait ses propres intérêts et ses ressources intérieures, sans considération aucune pour les désirs cl l'avantage des autres nations.
Après tout, même en supposant que le Sud adoptât une politique radicalement différente de celle qui lui serait imposée par les circonstances, quel grand avantage l'Europe pourrait-elle donc retirer du commerce direct avec une population composée comme l'est celle des Etats à esclaves? Combien de vins délicats, combien de soies, combien de draperies fines, combien d'élégants articles -Paris pourraient donc acheter ces quelques milliers de riches propriétaires qui, seuls de plusieurs millions d'habitants, auraient le goût et les moyens de se les procurer? Quant aux marchandises plus communes et aux objets de première nécessité, elles continueraient à être tirées du Nord, le marché le plus proche et le plus économique.
Il est un autre élément de la question qui mérite la considération la plus sérieuse. Le sentiment d'hostilité que le peuple des États-Unis entretiendrait nécessairement contre la nation qui aurait assisté la confédération rebelle, peut être facilement deviné par l'obstination qu'il a montrée pendant ces trois dernières années à défendre sa constitution contre les rebelles. Môme en supposant que l'intervention étrangère n'eût pas amené la guerre entre le gouvernement intervenant et celui des fédéraux, il s'ensuivrait des événements presque aussi désastreux. Antérieurement à l'insurreclion, les Etats-Unis étaient le
CO^JCLUSION. 155
principal achcleur de Ions les produits d'Europe; les trois quarts au moins des achats étaient faits par les liabilants des États libres. Avec une confédération indépendante, le Nord aurait à supporter le fardeau, non-seulement de l'immense dette occasionnée par la guerre, mais encore les frais d'armements et de fortifications sur leurs frontières méridionales contre un pays ennemi. Une multitude de douaniers, une armée nombreuse, une puissante flotte, bref, une légion de consommateurs, non producteurs de revenu , absorberaient les ressources d'une population réduite. Une aggravation d'impôts diminuerait l'argent disponible avec lequel on eût pu acheter les produits du dehors. Après l'Angleterre, ce serait la France qui aurait le plus à souffrir de ce nouvel état de choses. Est-il probable qu'une augmentation d'affaires avec la République esclavagiste dédommageât le commerce français de la perte de son meilleur client?
Est-ce que cette perte serait compensée par une nouvelle alliance politique? Mais quel homme raisonnable pourrait prétendre que l'alliance avec la moitié d'un Etat, la plus pauvre et la moins puissante des deux, aurait des résultats comparables à ceux que donnerait l'amitié cordiale de la nation tout entière? Par sympathie autant que par obligation, les États-Unis ont toujours été les alliés de la France. Nous pouvons même dire que la grande République transatlantique est, pour une foule de motifs, l'amie la plus sincère que la France puisse avoir dans le monde entier. Ni l'une ni l'autre n'ont aucun motif de se craindre ni de se jalouser.
Eloignés des complications de la politique euro-
IWi LKS ÉTATS CONFÉDÉRÉS ET I/ESCLWAGE.
péenne, les Etats-Unis ont cependant une rivale naturelle en l'Angleterre, et en la France une alliée naturelle. Si cette dernière est sage, elle voudra recueillir tous les avantages que l'Angleterre a eu la folie de repousser. Mais quelle amitié durable, quelle amitié simplement sincère, pourrait-on espérer de cet État encore à constituer, qui, pour cette cause ignoble de l'esclavage des nègres, a manqué à tous ses devoirs constitutionnels et aux obligations sacrées d'une nationalité commune? Par quels devoirs, par quelles obligations plus fortes que les liens déjà rompus par la confédération, la France pourrait -elle s'attacher l'oligarchie des propriétaires d'esclaves?
Depuis l'expédition du Mexique et depuis qu'on a entrevu la possibilité de fonder en ce pays un nouveau gouvernement soutenu et protégé par la politique impériale, les avocats du Sud ont prétendu qu'une confédération csclavagisie serait le plus sûr garant de la nouvelle monarchie contre toute intervention des Élats-llnis. Nous pensons précisément le contraire. Si l'Union rétablie maintenait l'esclavage, un conflit serait en effet inévitable entre la France et les États-Unis au sujet de la question mexicaine, et le Sud attiserait immédiatement la querelle dans l'intention d'acquérir à l'esclavage de nouveaux territoires. Mais chuque jour ajouté à la durée de la guerre rend de plus en plus improbable la restauration de l'ancien régime; chaque jour rend plus imminente l'abolition de l'esclavage, et avec lui disparaîtra la dernière probabilité de l'invasion du sol mexicain pour l'extension de la servitude.
CONCLUSION. Vol
Mais on objectera la doctrine de Monroe. . . La doctrine de Monroe est l'invention sudiste d'un président sudiste. Depuis sa promulgation, elle a été, il est vrai, présentée au monde comme le point cardinal de la ])olitique des Etats-Unis, et la présente administration fédérale a, croyons-nous, prolesté au nom de cette doctrine, contre toute nouvelle forme de gouvernement qui serait imposée au Mexique sans l'assentiment de la nation. Mais si cette dernière condition était remplie, si un gouvernement bon, stable et populaire était installé à Mexico, certes, les Etats-Unis seraient de toutes les nations étrangères celle qui gagnerait le plus au chan-
gement.
Supposons toutefois que la confédération esclavagiste triomplie et s'empare des territoires fédéraux qui touchent au Mexique. Est ce que les hommes d'Etat du Sud ne convoitent pas depuis longtemps certaines provinces de la république voisine? Est-ce que le président et le vice-président de la confédération actuelle n'ont pas, dans les discours que nous avons déjà cités, intimé distinctement l'avantage qu'il y aurait à s'emparer de ces contrées? Est-ce que la victoire du Sud l'empêcherait d'avoir besoin de sols vierges pour sa culture é[)uisante? Sa rapacité serait-elle amoindrie par la nécessité qu'il aurait de donner satisfaction aux demandes et à l'attente des cohortes qui auront passé à travers le feu et la fumée d'une guerre prolongée?
Mais allons plus loin.
Nous avons vu combien étaient illusoires et vaines les espérances de ceux qui prétendent que l'esclavage serait
\bS LES ÉTATS CONFÉDÉRÉS ET L'ESCLAVAGE,
aboli sponlanémenl par le Sud devenu indépendant. Se Irouverail-t-il en Europe un gouvernemenl capable d'imposer à ses sujets l'éternelle infamie d'avoir pris parti pour un système voué à l'exécration tant qu'il était pratiqué par les Etats-Unis, cl destiné à périr bientôt, à moins qu'une intervention étrangère ne le galvanise et ne lui donne pour un temps une vie nouvelle? On sait que l'Angleterre a refusé d'accéder à la proposition, que lui avait faite le cabinet des Tuileries, de reconnaître la confédération du Sud, parce qu'elle ne voulait pas encourir l'odieux qui s'attacherait à la défense de l'ignoble institution de l'esclavage. La France n'aurait-elle pas eu grand tort d'être moins soucieuse que l'Angleterre de l'honneur de ses enfants?
Fréquemment nous entendons dire que la guerre, même de la part du gouvernement fédéral, était inutile et déplorable. Le secrétaire des affaires étrangères de la Grande-Bretagne, un homme aussi libéral que savant, déclarait que « le Nord combattait pour la suprématie, et le Sud pour son indépendance. » Ne nous payons pas de paroles. Il est vrai que le Nord combat pour la suprématie, mais c'est pour la suprématie de cette constitution à laquelle les Etals esclavagistes, comme les Etats libres, avaient juré obéissance et lidélité, — pour la suprématie de l'Union, qui avait donné au pays la considération à l'étranger et la prospérité à l'intérieur, — pour la suprématie de ce gouvernement qui, de l'aveu du vice-président des esclavagistes lui-même, est « le meilleur, le plus juste et le plus libéral qui ait existé
SOUS le soleil. » Le Sud, il est vrai, combat pour son indépendance, mais c'est pour l'indépendance de ses instincts d'oppression, c'est pour la liberté d'asservir.
Depuis que le comte Uussell a prononcé le fameux apophthegme susdit, la tendance de la guerre est devenue plus noble et plus libérale. Les grands hommes auxquels on doit la Constitution des Etats-Unis étaient contraires à la continuation de l'esclavage ; ils avaient interdit la traite et réservé pour une éternelle liberté presque tous les territoires appartenant alors à la nation. Ils espéraient que ces deux mesures suffiraient pour l'extinction graduelle, mais relativement prompte de la servitude. Ils avaient effacé du pacte fédéral les mots d'esclaves et d'esclavage, pour ne donner aucune consécration officielle à un système qu'ils déploraient et exécraient. Ils ne voulaient point que la grande charte de la liberté humaine pût servir de titre à un crime. Malheureusement, cette constitution n'abolit pas l'esclavage, et les planteurs se firent de cette tolérance un droit absolu. Maintenant la rebellion des Etats esclavagistes a dégagé le gouvernement fédéral de toute obligation à cet égard. Le Nord lutte aujourd'hui pour rendre à la constitution sa beauté primitive, l'esprit de liberté universelle et le principe d'égalité entre tous les citoyens ; il lutte pour abolir à tout jamais la servitude.
Au début delà guerre, un homme aussi éloquent que libéral, M. Agénor de Gasparin, disait des habitants des Etats libres : « Un grand peuple se relève! » Cette lutte est en effet une résurrection de la stupeur morale dans laquelle la nation s'était laissée tomber. C'est un
affrancliissemont de l'influence égoïste et corruptrice exercée par l'esclavage. Et cependant, ce soulèvement moral n'a rien de révolutionnaire» dans le mauvais sens qu on a donné à ce mot, il n'a rien d'attentatoire aux droits constitutionnels du Sud. En ce qui concerne l'esclavage, l'unique but du parti républicain était, pour nous servir des expressions du vice-président Stephens, de « l'exclure, par actes du congres, des territoires publics, et de s'opposer à son extension par tous les moyens légaux'. » C'est la justice et la modération dont le parti victorieux a fait preuve aux élections qu'on a exploitées contre lui. Si le Nord, disait-on, désirait l'abolition de l'esclavage, pourquoi ne l'a-t-il pas détruit dès qu'il a pris les rênes du gouvernement? — C'est, répondons-nous, parce que la constitution ne remettait pas ce pouvoir entre ses mains; c'est parce que la constitution autorisait l'existence de la servitude dans les Etals mf'ridionaux. Mais le Nord et le Sud savaient, aussi bien l'un que l'autre, que l'exclusion de l'esclavage des nouveaux territoires amènerait tôt ou tard son abolition dans les anciens Etats eux-mêmes.
Les véritables sentiments du Nord nous sont révélés par l'élection même de M. Lincoln, qui était opposé aux envahissements de l'institution maudite, et par les lois suivantes qu'il a promulguées pendant la guerre :
1" L'esclavage est aboli dans le district de la Colombie. Les maîtres sont indemnisés.
2" L'esclavage est aboli dans tousles territoires actuels
' Les Êiah-Vnis en 1805, par J. D'gclow, p. 145.
OU fulurs des Élals-Unis ; il en est désormais exclu, afin que la liberie soit à jamais l'héritage naturel de tous les habitants du pays.
o" Le Trésor public s'est engagé à "prêter son concours à tous les Etats qui, dans une période donnée, décréteront des lois émancipatrices. Cette mesure est duc à M. Lincoln.
4° Le droit a été donné à la Grande-Bretagne de faire visiter tous les navires américains suspectés de se livrer à la traite des nègres.
5*^ Une sanction nouvelle et décisive a été donnée aux lois contre la traite par l'exécution d'un marchand négrier.
6° Les républiques de Haïti et de Liberia ont été reconnues, et des ambassadeurs ont été envoyés de part et d'autres.
Toutes ces mesures, qui rentraient dans la compétence du Congrès, sont pour tout esprit sincère une d('monstralion plus que suffisante de la ferme et sérieuse résolulion que les Etats libres et le gouvernement fédéral ont prise de mettre fin à l'esclavage.
Ces lois n'ont pas touché à la servitude des noirs dans les États où la Constitution l'avait reconnue. Mais l'insurrection de la majeure partie de ces Etats avait brisé toutes les garanties constitutionnelles qui protégeaient « l'institution. » En conséquence, le gouvernement fédéral avait le droit de négliger dans les Etals rebelles toute disposition légale en faveur de l'esclavage, pour s'attacher au grand devoir que lui imposait la Constitution, celui de supprimer la révolte. La proclamation
ir.2 LES |':TATS CO.NFKDKUKS et L'ESCLAVAGE.
émaiicipalrice fut lancée par le président comme une mesure défensive, et c'est à ce litre seulement qu'elle était légale, et on ne peut plus raisonnable. En effet, la confédération du Sud, bien qu'inférieure en population blanche aux États du Nord, a pu armer un nombre de blancs suffisant pour disputer jusqu'à présent la victoire au gouvernement fédéral. Les succès qu'elle a pu obtenir proviennent de plusieurs causes. D'abord, elle avait la défensive, ensuite son armée était composée de gens parfaitement inutiles chez eux et ne pouvant guère servir qu'à se battre, car, il ne faut pas l'oublier, le niveau de la civilisation sudiste est assez peu élevé pour que la population blanche presque entière puisse être distraite des occupations ordinaires d'une vie paisible. Enfin, la population noire du Sud était employée à pourvoir à la subsistance des blancs et à faire certains travaux militaires. La proclamation de M. Lincoln, considérée comme mesure de guerre, contribuait à la suppression de la rebellion en l'inquiétant sur ses derrières, et, par conséquent, en créant une diversion à l'avantage des troupes fédérales. Mais, de fait, elle constitue l'acte décisif pour l'émancipation des Africains.
Cependant on a objecté contre cette proclamation, que, tout en respectant l'esclavage dans les Etats du centre, où elle aurait eu force de loi, elle s'appliquait à des Etats où elle était sans vigueur. L'objection ne résiste pas à un examen sérieux. D'abord, la loi n'eût pas été constitutionnelle dans les Etats du centre, restés fidèles au gouvernement fédéral. Ensuite, l'émancipation graduelle avait déjà été conseillée à ces États pat"
le vote du Congrès. En dernier lieu, les faits ont prouvé que cette loi n'est point destinée à rester une lettre morte. La Virginie occidentale a déjà aboli lesclavage; le Missouri qui, en 1800, possédait cent quinze mille esclaves, a rendu une loi en faveur de l'émancipation graduelle ; le Delaware, le Maryland, le Kentucky, le Tennessee et la Louisiane vont suivre cet exemple. Dans lous ces Etats l'augmentation de la valeur vénale des propriétés, l'amélioration du bien-être de la population pauvre, "et les progrès croissants de la communauté tout entière prouveront combien est sage la politique émancipalrice, fût-elle envisagée au seul point de vue matériel.
Ces éminents résultats, il nous semble que la guerre seule pouvait les obtenir. D'après le témoignage du Sud, les armes fédérales ont fait des progrès lents, mais continus; elles n'ont été, jusqu'à présent, repoussées d'aucun point stratégique important déjà conquis. Nous pouvons donc espérer que dorénavant les principes, comme les armées du Nord, avanceront pas à pas. Actuellement, on peut déjà préjuger comme définitivement acquis à l'Union les États du Delaware et du Maryland, le Kentucky, le Missouri, la Virginie occidentale, le Tennessee, l'Ârkansas, la Louisiane, ainsi que tous les territoires situés à l'ouest. Cet immense pays, dont la superficie est triple de celle de la France, eût indubitablement suivi la destinée des Etats à esclaves encore rebelles et accru d'autant leur force et leurs chances de succès si l'insurrection n'eût été combattue. La guerre n'eût-elle amené d'autres résultats que ceux déjà obtenus, pourrait-on la dire inutile?
Wi LES KTATS CONFÉDÉRÉS ET L'ESCLAVAGE.
Il csl. une chose que nous prisons plus encore que ces acquisitions territoriales, c'est que les Etats-Unis ont enfin répudié le crime et la lionle, qui depuis si longtemps pesaient sur eux I
Quant à la durée probable de la lutte actuelle, qui la pourrait prévoir? Cependant, on peut assurer comme certain que la guerre ayant été entreprise dans l'intérêt de l'esclavage, aucune paix ne satisfera les abolitionnisles, ni le peuple des Etats-Unis, si elle n'assure l'émancipation des esclaves dans une période raisonnable. Ce résultat n'est pas encore acquis, maisqui ne le voit poindre dans un avenir déjà très-rapproché?
Plus on réfléchit sur la nature et sur le but de la rébellion, plus on se convainc qu'au début des hostilités, une prompte et satisfaisante solution était radicalement impossible. Il eût été illusoire d'espérer que des gens pussent spontanément renoncer à leur organisation sociale et à l'esclavage, dont ils tiraient profit, et qui représentait d'énormes intérêts financiers. On devait s'attendre à voir les masses sacrifier les principes à leur intérêt. Même pendant la session de 1826-1827 \ à une
* En 1826, la proposition suivante fut soumise au congrès : « Après le remboursement de la dette nationale, le produit des ventes de terrains constituera un fonds destiné a racheter des esclaves et à les transporter hors du pays. »
En 1827, un membre proposa « de lever un impôt national pour raffranchissenient de tous les nègres et leur rachat au prix moyen de douze cent cinquante francs par tète. » En ce moment, il n'y avait pas tout à fait un million d'esclaves aux États-Unis (voir la Révolution américaine dévoilée, p. 18). L'auteur de cette hrochure insinue que ces propositions échouèrent par suite de ropposition que leur fit le Nord, tandis que le Sud es appuyait. C'est tout le contraire qui est vrai. Mais, sans insister sur le
époque où chez les propriétaires d'esclaves le parti des principes était plus fort et celui des intérêts plus faible qu'ils ne l'ont jamais été depuis, le Sud a fait échouer tous les efforts qu'on a tentés pour l'émancipation des noirs par un grand acte national. Les tentatives faites subséquemment pour obtenir l'affranchissement des nègres dans le district de Columbia n'ont pas été plus heureuses, et cela par le même motif. Le Sud n'a voulu prêter l'oreille à aucun projet d'émancipation, à quelque condition que ce fût. Même, plutôt que d'attendre l'abolition, qui eût résulté lentement, mais infailliblement, de l'interdiction des nouveaux territoires à l'esclavage, les hommes d'Etat du parti esclavagiste ont préféré insurger leur pays et jeter la nation tout entière dans les horreurs des discordes civiles. En saine logique, rien n'aurait pu être mieux imaginé que celte guerre pour hâter la fin de l'esclavage. C'est ce que prédisaient leurs hommes d'Etat les plus intelligents, entre autres le viceprésident Stephens. Devant la convention de la Caroline du Sud , M. Boyce s'exprimait ainsi : « Si la séparation devait se faire, bien que je ne puisse croire que l'on commette une aussi monstrueuse folie, je considérerais l'institution de l'esclavage comme condamnée à mort, et je penserais que pour faire de nous les instruments de cette destruction, le
détail de ces faits qui sont bien connus, un moment de réflexion suffit pour faire justice de cette absurdité. Ce fut en 1820 seulement, qu'à force d'avoir menacé de rompre l'Union et de proclamer la guerre civile, le Sud obtint le fameux compromis du Missouri, par lequel l'esclavage fut imposé au Missouri, à l'Arkansas et à la Floride. Quand on connaît l'histoire subséquente du pays, est-il admissible que six années aient suffi pour transformer le Nord en partisan zélé de l'esclavage, et le Sud en violent ennemi?
grand Dieu nous aurait aveuglés. » Plusieurs journaux du Sud exprimaient la même opinion. Ainsi le Raleigh Standard, de la Caroline du Nord, exposait à ses lecteurs les épouvan tables conséquences qu'aurait la séparation : « répudiation desdettes, banqueroute, misère, usurpation de l'épée sur la loi, et finalement, abolition. » M. Bright disait fort bien à ce sujet : a Seulement un miracle, aussi prodigieux que ceux racontés par la sainte Bible, aurait pu, de notre temps ou dans les siècles futurs, amener l'émancipation en Amérique, n'eût été le suicide que le Sud a commis en se lançant dans cette campagne. » Indépendamment des pertes de toute nature, en propriétés et en esclaves, la guerre a interrompu la culture du cotonnier ; elle a déjà tellement bouleversé l'économie intérieure du Sud, que la simple continuation des hostilités suffirait pour détruire les monopoles de production qui faisaient de l'esclavage une institution lucrative. Avant que le Sud ait pu réparer ses désastres, le coton sera produit en grand ailleurs, et l'esclavage, comme système de culture, ne payera plus ses frais.
Bien que la guerre soit une déplorable façon de régler des questions de morale et d'économie politique, il est certain que, dans ce cas, il n'existait pas d'autre moyen d'en finir avec l'esclavage, et ce moyen, la folie et la perversité des meneurs sudistes l'ont imposé au Nord. Cependant, si terrible qu'il soit pour ceux qui en souffrent, ses résultats donneront une compensation ample et certaine à bien des maux qu'il aura occasionnés. La chute de l'esclavage augmentera la valeur des terrains, ainsi que le nombre et la moralité de la nouvelle population ;
elle introduira le travail libre, plus économique et plus profitable que le travail esclave, et beaucoup plus utile aux diverses industries, élément indispensable des progrès matériels d'une nation. Mieux que cela, la bonté et l'infamie qui flétrissaient le pays et ses habitants auront élé expiées et effacées. Voilà pour le Sud.
Quant au Nord, les énormes sacrifices matériels que lui aura coûtés la guerre seront indemnisés par une prospérité commerciale plus saine, et le sang de ses enfants , répandu pour la plus juste des causes, lui sera rendu en bénédictions et en reconnaissance. Du champ de carnage les moissonneurs rentreront au foyer domestique avec des lauriers plus purs et plus durables que ceux des conquérants vulgaires. La malédiction qui se cachait sous une apparente prospérité matérielle et qui faisait le malheur secret du pays, s'évanouira; les habitants, purifiés par la souffrance, deviendront de meilleurs et de plus sages citoyens d'une plus glorieuse république.
L'Europe elle-même a un intérêt manifeste à ce que le monopole du coton, si longtemps possédé par le Sud, cesse enfin d'exister. Sa dépendance d'un seul marché, pour un article aussi important, est manifestement contraire aux progrès de son commerce et de son industrie. S'il est fâcheux d'etre tributaire de l'étranger pour un produit, il l'est, au plus haut degré, de dépendre du travail servile, soumis lui-même aux caprices et aux passions politiques des propriétaires de nègres. L'affranchissement de cette sujétion serait pour l'Europe un bénéfice réel et durable, et non pas une promesse illusoire.
comme celle du libre-écliangeavec une puissance esclavagiste dont l'alliance ne porterait que honte et confusion.
Que deviendront les esclaves , demande-t-on , une fois qu'ils auront été affranchis? — Ils resteront dans le pays où les a fait transporter « l'ignoble soif de l'or » de leurs anciens maîtres, ils y resteront, mais pour gagner un salaire plus équitable de leurs labeurs. Par leur industrie plus spontanée et plus rémunératrice, ainsi que par leurs progrès sociaux, ils contribueront à faire le bonheur d'un peuple, dont, grâce à une juste rétribution, ils ont fait jusqu'ici le malheur. Les nécessités mêmes de la situation prouveront combien était fausse l'assertion de ceux qui prétendaient que les blancs et les nègres affranchis ne sauraient vivre dans les même pays. En effet, par qui la terre sera-t-elle cultivée? Les petits blancs, non propriétaires d'esclaves, accoutumés à regarder comme dégradant tout travail, et spécialement celui des champs, s'y livreront avec une répugnance rendue plus forte encore par les habitudes militaires qu'ils viennent de contracter ; ils n'acquerront pas de sitôt une manière de voir plus rationnelle et des habitudes plus actives. Les nègres affranchis resteront les seuls travailleurs disponibles, les plus dociles que les planteurs puissent employer.
Une commission a été instituée par le gouvernement fédéral pour qu'elle l'éclairàt sur la condition matérielle et morale des nègres affranchis par la guerre et sur les mesures qu'il convenait de prendre à leur égard. Du rapport que cette commission a remis le 50 juin 1865
CONCLUSIOl^. 169
au miiiislre de la guerre, nous extrayons, en les abrégeant, les passages qui suivent :
« Tous les témoignages que la commission a recueillis dans le district de la Colombie, dans la Virginie orientale et dans la Caroline du Nord, sont unanimes pour affirmer que les nègres réfugiés, loin d'être un fardeau pour le gouvernement, pourront, si des mesures convenables sont adoptées, lui être de la même utilité que si un nombre égal de blancs étaient émigrés aux Etats- Unis... 11 est prouvé que, sauf de rares exceptions, les réfugiés sont lidèles au gouvernement, et qu'ils attendent de lui aide, protection et direction. Ils ne demandent pas mieux que de travailler, moyennant des salaires modérés, pourvu qu'ils soient exactement payés. Ils sont dociles et Irailables, nullement batailleurs; ils sont sobres ; un travail pénible ne les effraye point, tant qu'ils sont traités avec équité ; et dans le climat du Sud, ils sont disposés à faire un ouvrage aussi long et aussi fatigant que peut en entreprendre un blanc, natif ou venu d'Europe.
« Les circonstances qui pour un moment les ont jetés sur les bras du gouvernement sont les mêmes pour eux et pour les blancs pauvres que les chances de la guerre ont arrachés à leurs travaux. Ce serait une erreur de supposer que les personnes de couleur sont plus à la charge du gouvernement que ne le sont les blancs. En plusieurs endroits, les nègres sont en grande minorité parmi les fugitifs qu'on a dû secourir. En novembre 1862 le major-général Butler nourrissait à la Nouvelle Orléans 52,000 blancs, parmi lesquels 17,000 nés sous le sceptre britannique, et seulement 10,000 ne-
gres, femmes et enfants pour la j)luparl; presque tous les noirs valides travaillaient dc'jà sur les plantations abandonnées.
c( De plus, quand des blancs et des hommes de couleur recevaient en môme temps des secours publics, les premiers coulaient proportionnellement seize fois plus que les seconds. Il faut ajouter que du travail était offert, moyennant un salaire de GO fr., pour les uns, et de 40 fr. pour les autres.
— « Dans la cité de Washington, qui contient 10,000 noirs affranchis, on trouve à peine un seul mendiant; toute cette population nourrit ses pauvres sans aucune assistance de la maison de charité.
— « Les vices les plus apparents des réfugiés noirs sont ceux qui dérivent de leur condition antérieure. Des gens auxquels la propriété était défendue, n'ont aucun respect pour la propriété. Les gens habitués aux caprices du despotisme tâchent d'échapper à une punition arbitraire par des subterfuges ou par des mensonges. Ils s'adonnent facilement au vol, dès que l'occasion leur en est offerte. Ils ont l'habitude de mentir, soit pour plaire à un supérieur, soit pour échapper à un châtiment. L'instinct de la chasteté est obscurci ou peu développé chez les femmes élevées dans une condition où le mariage avait élé mis à néant. — Beaucoup d'entre elles croient plus déshonorant d'être noire de peau qu'illégitime de naissance. La commission peut citer l'exemple d'une mulâtresse, fille d'un père blanc, laquelle croyait audessous de sa dignité de frayer avec sa demi-sœur, une négresse, et avec sa propre cousine, fille d'un nègre.
CONCLUSION. MX
— a En général, les réfugiés de couleur prisent trèshaut l'éducation pour eux et pour leurs enfants. A Alexandria, par exemple, et en plusieurs autres endroits, un des premiers actes des nègres, dès qu'ils se sont trouvés libres, a été d'établir une école à leurs propres frais ; cbaque fois que des écoles et des églises leur ont élé données, ils ont reçu ce présent avec la plus vive reconnaissance, et ils ont mis un grand zèle à en profiter. En somme, ils sont plus religieux que les blancs; ils ont plus de résignation qu'eux et plus de foi en la Providence ; il est vrai qu'ils sont aussi plus superstitieux. Pratiquement, nous avons, en ce qui regarde la bonté et l'humanité, autant à apprendre d'eux qu'ils ont à apprendre de nous...
— a Mais le grand moyen pour tremper le caractère de celte race (c'est toujours la commission qui parle), est la discipline militaire. Le juge Smith, président de la commission de l'impôt dans la Caroline du Sud, s'exprimait ainsi devant nous : « L'entrée des nègres dans « les rangs de l'armée est pour eux la meilleure école du « monde. Vous seriez certainement de mon avis si vous «aviez pu comme moi constater la différence qu'il y a « entre ces hommes, qui naguère se traînaient de côté «et d'autre en lançant des regards soupçonneux, et « les soldats d'aujourd'hui, au port droit et au noble « maintien. D'un coup, l'armée en fait des hommes. » Nous ne pouvons que confirmer cette assertion. Le nègre a un sentiment profond de l'obéissance qu'il doit à la loi et du respect que réclament les devoirs régulièrement imposés. La loi, sous l'orme de discipline, prend ici la place du maître, avec cette différence que
le noir se soumet à elle cordialement et jojeusemenl,
et sans aucun sentiment de dégradation...
— (( Soit parce que la race n'est pas adonnée à l'inlempérance, soit parce que la tentation est plus éloignée des noirs, il est de fait que chez eux l'ivrognerie est un cas à peu près inconnu,
— « Ces gens ne se soucient guère d'émigrer au Nord. Le général Saxtonleur offrit des passe-ports ; mais persnone n'en prit. Ils ne se soucient pas davantage d'émigrer en Afrique. L'attachement du nègre à sa patrie est très-fort, et le climat méridional lui convient mieux que celui du Nord. Si l'esclavage était rétabli dans les États insurgés, les Etals libres seraient inondés d'esclaves fugitifs, et la crainte d'une dangereuse concurrence qu'on a excitée dans les esprits des artisans ne serait pas absolument chimérique. Mais si l'émancipation triomj)hait, le courant d'émigration nègre se porterait vers le Midi. Le sol libre est la seule attraction qu'exerce sur l'esprit du nègre le Nord avec ses hivers glacés ; mais avec son doux climat et une population d'origine africaine à peu près égale à la population blanche, le Sud affranchi exercerait une influence irrésistible sur le nègre. Dans quelques années probablement, nous verrons la moitié des noirs qui habitent parmi nous, traverser la Ug}ie de Mason el Dixon pour se grouper avec leurs nouveaux frères émancipés. La plus grande ambition de ces pauvres réfugiés est de posséder quelques acres de terrain dans leur propre Elat. »
La commission conclut ainsi :
« La race africaine, telle qu'elle existe chez nous, ne
manque d'aucune aptilude essentielle à la civili En général, le nègre se soumet volontiers à ses i lions et remplit ses devoirs, non-seulement avec promptitude, mais encore avec un orgueil évident et la salisfaction de sa dignité personnelle. Une fois que ses droits d'homme libre auront été reconnus par la loi et auront été admis dans nos mœurs, nous n'avons aucune raison de douter qu'il ne devienne un membre utile dans la grande famille industrielle des nations'. »
Lorsque l'émancipation se sera universalisée, il est donc certain que les plantations seront cultivées par des hommes libres, pour le moins aussi bien que par des esclaves. Du reste, celte assertion n'est point une simple hypothèse, elle est confirmée par des faits, tels que l'exemple des colonies anglaises émancipées depuis 1850, et celui des colonies françaises émancipées depuis 1848. Dans les Indes occidentales, les affranchis sont devenus sous le régime de la liberté des citoyens industrieux et moraux. « L'émancipation, lisons-nous dans un rapport officiel adressé au gouvernement sur la situation des colonies françaises, l'émancipation a conduit un certain nombre d'anciens esclaves dans les villes, un certain nombre dans les campagnes, elle n'en a amené que bien peu dans les prisons et les hôpitaux, elle les a transformés en artisans et en petits propriétaires, elle n'a fait que peu de vagabonds, de mendiants et de criminels. « Voici les résultats matériels qu'a produits l'affranchissement des esclaves dans les colonies fran-
* Report on the condition and management of the emancipated daves in the United States. Daiiij News, 25 ct 50 sept. 18G5.
17i LES KTATS CONFEDERES ET L'ESCLAVAGE.
çaises de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Réunion et de la Guyane :
Dans les cinq années de 1845 à 1847, qui ont précédé l'acte d'émancipation proclamé par la République française, la moyenne annuelle des importations et des exportations réunies était de. . . . 115,609,862 fr.
De 1848 à 185'2, la moyenne quinquennale était de. 104,'274,268
De 1855 à 1857, cette moyenne était de 171,750,711
Augmentation décennale : 48,54 pour 100.
Si l'on s'en tient aux exportations seulement, on trouve ique pour ces colonies elles s'élevaient
En 1847 à 52,086,164 fr.
^ En 1857 à 85,240,767
Augmentation décennale, 59,82 pour 100.
Au sujet de ce dernier chiffre, il faut observer que le travail des coolies n'a produit de résultats commerciaux qu'après 1857.
Dans les colonies anglaises de la Guyane, de la Trinité, delà Barbade et d'Antigua, la balance de l'exportation et de l'importation réunies donne en faveur de l'émancipation un solde annuel de 15 millions de dollars, soit 75 millions de francs'.
If)
La loi de l'offre et de la demande ne cesse d'être vraie dans le Sud comme ailleurs. S'il y a des nègres
• Extrait du Boston Board of Trade Report, 1865.
qui ne veulent pas travailler, d'autres le voudront. Les paresseux et les mal intentionnés feront place à ceux qui sont actifs et rangés. Les instincts naturels à l'homme sont tout aussi puissants chez les noirs que chez les hlancs. La nécessité sera chez eux la mère delà prudence et de lindustrie; leur bien-être et leur condition matérielle s'amélioreront de jour en jour. Le travailleur, se Voyant nécessaire à son patron, apprendra peu à peu qu'il possède certains droits que ce dernier doit apprendre à les respecter. Le planteur à son tour s'apercevra que son propre avantage et le bonheur de l'Africain çont solidaires. C'est ainsi qu'un sentiment d'intérêt mutuel et de juste réciprocité réglera peu à peu, mais infailliblement, les rapports du patron et de son ouvrier pour le plus grand bien de tous.
La chute de l'esclavage fera disparaître aussi la barrière qui fermait les pays du Sud aux immigrants de race blanche, non-seulement aux travailleurs de terre, mais encore aux artisans et aux industriels. Désormais, des étrangers porteront leur activité, leur capital et leur science dans ce pays aimé du soleil. Avec le travail viendra la prospérité matérielle, ainsi que le désir de posséder ce qui est supérieur à la fortune, les jouissances intellectuelles, artistiques et morales; grâce à l'instruction, le pays entier trouvera enfin la vraie prospérité. Voici le tableau qu'un ami de la justice et de la liberté nous fait des Etats-Unis futurs quand ils auront répudié d'une ma* nière définitive le crime de l'oppression des noirs * : c( Une fois vaincu, l'esclavage laissera le champ libre
* Revue des Deux Mondes, janvier 1862.
à l'esprit inlrcpide et victorieux qui a rendu les républiques de In Nouvelle-Angleterre si juslemenl chères aux amis de la civilisation. Alors l'arbre de la liberté portera ses fruits, et le monde verra ce que peut réaliser dans les sciences, les arts et l'économie sociale, une république vraiment démocratique, lancée dans la voie des améliorations de toute espèce avec cette fougue qui distingue le génie américain. Il serait difficile déjà de trouver, dans aucune partie de la terre, des sociétés moralement supérieures à celles de la Nouvelle-Angleterre. La majorité des hommes qui la composent ont la conscience de leur liberté et de leur dignité, l'instruction est générale, l'esprit d'invention est surexcité au plus haut degré, l'amour des arts se développe, toute œuvre recommandable est soutenue avec une générosité sans exemple; le progrès en toutes choses est devenu le but général. Et ce que la liberté a produit dans ce coin de la (erre, elle le produira, nous n'en doutons pas, dans la vaste république anglo-saxonne, lorsque le crime de l'esclavage sera expié, et que le noir, enfin délivré de ses chaînes, pourra presser dans sa main la main de son ancien maître. »