MAI. — 2 1 DÉCEMBRE
Le i3 mai, au matin, le duc de Guise écrivait ces mots au sieur d’Entragues , gouverneur d’Orléans :
« Avertissez nos amis de nous venir trouver » en la plus grande diligence qu’ils pourront , » avec chevaux et armes, et sans bagages, ce » qu’ils feront aisément, par je crois que les » chemins sont libres d’ici à vous. J’ai défait les
» Suisses, taillé en pièces une partie des gardes » du roi, et tiens le Louvre investi de si près, » que je rendrai bon compte de ce qui est de- » dans. Cette victoire est si grande, qu’il en sera » mémoire à jamais. »
Deux heures après , le Roi s’échappait de son Louvre, sortait de la ville par la porte Neuve, et courait à toute bride sur le chemin de Saint- Cloud.
À la nouvelle de ce départ , le duc de Guise demeura comme étourdi d’étonnement et de colère. Pendant que le peuple criait victoire aux portes de son hôtel , il calculait avec effroi les embarras imprévus au milieu desquels il allait être jeté, et témoignait hautement son dépit d’avoir été si bien joué par un adversaire dont il se déliait si peu. Enfin , après de longues perplexités, il fallut prendre un parti : n’osant se déclarer franchement rebelle, il ne lui restait qu’à recourir à ses armes favorites, la feinte et la patience, afin de se préparer dans l’avenir une nouvelle occasion, quitte à en mieux profiter.
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Le voilà donc qui met de côté tout orgueil , toute jactance , et qui sort , l’après-dîner, de son hôtel , suivi seulement du chevalier d’Aumale , de l’archevêqne de Lyon et de quelques gentilshommes. Il s’achemine vers le Palais ; dans chaque rue par où il passe , il prie qu’on enlève la barricade, qu’on laisse le passage libre, et qu’on s’en retourne chacun à sa maison : presque partout on lui obéit. Arrivé au Palais, il va droit au logis de M. de Harlay, le premier président, et, après quelques paroles pour exprimer la surprise que lui cause la retraite de Sa Majesté, il ajoute : qu’il conservera au Roi sa bonne ville de Paris; que déjà l’ordre se rétablit; que les barricades sont rompues, et que, dès le lendemain, messieurs de la cour de Parlement peuvent aller librement au Palais pour continuer d’y rendre la justice. Mais à ce mot, le président l’interrompit : «Monsieur, lui dit- » il, quand la majesté du Prince est violée, le » magistrat n’a plus d’autorité. Au reste, mon » âme est à Dieu, mon cœur est au Roi, et mon » corps est entre les mains des méchans. » Le
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duc de Guise ne se soucia pas d’en entendre davantage, et, prenant aussitôt congé de M. de Harlay, il alla voir tous les présidens et la plupart des conseillers de la grand’chambre, l’un après l’autre en leur logis, les priant « de se trouver le lendemain au Palais; de continuer comme par le passé leurs charges et leurs offices; en un mot, de servir Sa Majesté avec autant de zèle que si elle était encore dans sa ville, afin qu’elle fût forcée de reconnaître qu’on l’avait trompée, et que ses seuls ennemis étaient ses perfides conseillers. » Après avoir ainsi parcouru presque toute la ville , il est près de minuit quand il se retire chez lui.
Le lendemain matin, Paris était calme et silencieux; on ouvrit les boutiques, et chacun reprit le train de ses affaires. Le peu de protestans qui étaient cachés au faubourg Saint- Germain avaient délogé en toute hâte pendant la nuit. Les officiers du Roi , les gens de sa Maison et les plus zélés politiques avaient pris le chemin de Chartres , où était fixé le rendezvous. Tl ne restait donc dans la ville que des
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ligueurs, une foule de politiques timides qui s’accommodaient au temps , et un petit nombre de gens de conscience , réduits à se cacher et à se taire.
Sur le midi , le chevalier Testu , selon la parole qu’il avait donnée la veille , fit remettre au duc de Guise les clefs de la Bastille : les mousquetaires du Roi cédèrent aussitôt la place aux soldats de la garde bourgeoise, et le commandement du château fut confié au procureur Bussy-Leclerc. A peine le nouveau gouverneur avait-il changé sa toque noire contre le chapeau à plumes, qu’un prisonnier fut amené devant lui et enfermé par son ordre dans le donjon : c’était le sieur de Péreuze, prévôt des marchands, que la populace venait d’enlever de vive force dans son hôtel. Les membres du comité voulant tenir leur monde en haleine, s’étaient mis en tournée chacun dans leur quartier , pour frapper aux portes de tous les suspects de royalisme ou d’hérésie. On alla chez les échevins Le Comte, Lugoly et Bonnard, et l’on s'apprêtait à les envoyer comme M. de Péreuze à la Bastille , mais
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ils avaient trouvé moyen de partir pour Chartres. A leur place, on se saisit d’un nommé Andréas , de Favereau-le-Boiteux et de quelques autres gens obscurs. Un maître d’école, du nom de Mercier, fut pris à neuf heures du soir dans sa maison , poignardé et jeté en la rivière par deux coquins nommés Pocard, potier d’étain, et Larue, tailleur, sous prétexte qu’il faisait profession d’hérésie, encore qu’il eût reçu, le dimanche d’avant , la communion dans l’église de Saint-André-des-Arts, de la main du curé Christophe Aubry le ligueur. On arrêta aussi deux jeunes sœurs, filles d’un sieur Foucault, procureur au Parlement, et quelque temps après elles furent condamnées à être pendues et brûlées comme huguenotes obstinées. « Une des » deux, dit YEstoile , fut même brûlée vive, par » la fureur du peuple qui coupa ia corde avant » qu’elle fût étranglée. »
Les Seize, se voyant en si beau chemin, convoquent pour le mardi 1 7 une assemblée générale des bourgeois catholiques en l’hôtel-deville, à l’effet d’élire, selon la forme ancienne 7
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c’est-à-dire par la voix libre du peuple* un autre prévôt des marchands et d’autres échevins. L’assemblée se réunit , et au milieu du tumulte on nomme prévôt des marchands le sieur Clausse de Marchaumont; mais comme il déclare que jamais il n’acceptera une charge ainsi conférée , toutes les voix se portent sur La Chapelle Marteau: il est nommé, et il accepte; après lui on nomme échevins , Roland , Compan , Cotteblanche et Després : ce dernier seul n’était pas membre du comité des Seize.
Le duc de Guise reçut le serment des nouveaux magistrats , et leur recommanda de bien tenir le peuple en bride. Mais le comité avait pris goût à ce spectacle des élections populaires, et ne comptait pas s’en tenir à un premier essai. Il fit suspendre de ses fonctions Perrot , procureur du Roi àl’hôtel-de-vilïe, et nommer à sa place Brigard , l’un des zélés. Enfin , quoique la garde bourgeoise fût toute dévouée à la ligue , on ne pouvait pas assez compter sur la plupart de ceux qui la commandaient. Bussy, Marteau et les nouveaux échevins donnèrent l’idée au
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peuple de demander une réélection générale de tous les officiers. Ils n’avaient pas droit , disaiton, de commander leurs compagnies, ayant été élus , non par les bourgeois de leurs quartiers , selon l’ancienne coutume, mais par le Roi qui les avait choisis parmi les présidens , conseillers et autres gens à ses gages. Aussitôt le peuple s’assemble, les seize quartiers de la ville sont en émoi ; mais afin de mieux s’assurer les choix que l’on désire, voici comment on procède à F élection. Chaque quartier était divisé en dixaines; dans chaque dixaine, le dixainier reçoit le mot du comité , et n’assigne que ceux qui lui plaisent et dont il connaît bien la dévotion à la bonne cause : le greffier les appelle à tour de rôle ; et de peur que tant de précautions n’aient pas encore tout leur effet, Bussy et ses associés vont et viennent dans les rangs, soufflant de bouche en bouche les noms de ceux qu’ils veulent faire élire. Ils réussissent à souhait dans toutes les dixaines. Tous les anciens colonels , capitaines, quarteniers et lieutenans sont rejetés, et 1 on nomme à leur place soit des bour-
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geois affiliés au comité, soit même des gens du plus bas étage. « Un sire Guillaume, comme dit » Pasquier *, un sire Michel, un sire Bonnaven- » ture; que dis-je, sires? ce mot n’est mis en » usage que pour les notables marchands; disons » plutôt de simples taverniers, cabaretiers et » autre telle engeance. » Ces nouveaux officiers étaient si peu faits pour inspirer le respect , que, dès le lendemain , ceux même qui les avaient élus les tournaient en dérision, et qu’on les appelait sous les piliers des halles, « les uns ca- » pitaines de la morue, les autres capitaines de » l’aloyau , selon le métier dont ils étaient **. » Toutefois le comité avait atteint son but; les premières magistratures de la ville et la disposition de la force armée étaient entre ses mains : tous ses membres remplissaient quelques charges soit civiles soit militaires , et devenaient en leurs quartiers comme autant de petits gouverneurs. Quant à la Sorbonne et à
* Liv. Xll , lettre ix.
** P aima Cayet, tom. 1er, pas;. 36o. (Édition de M. Petitot.)
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l’Université , il n’était besoin de s’en mettre en peine; dès long-temps ces deux corps marchaient au commandement des Seize. Le Parlement, à la vérité, ne disait mot, et paraissait ne point approuver leurs remuemens. Attaquer de front cette imposante assemblée eût été un coup trop hardi et qui les eût brouillés avec le duc de Guise; mais s’ils ne peuvent avoir pour eux la première Cour de justice, ils ont soin de s’assurer de la seconde : à force de menaces et de dégoûts, ils contraignent Autruy Seguier, lieutenant-général du Châtelet, de se retirer à Chartres auprès du Roi, et c’est La Bruyère, lieutenant particulier, qui entre en possession de son siège. Par-là, les voilà maîtres de la prévôté de Paris , du présidial où se jugent les causes qui les touchent le plus, les contraventions contre la police de la ville.
Cependant la Reine-mère n’était point partie pour Chartres, et, dès le premier moment de la fuite du Roi, elle avait annoncé quelle restait chargée de tous ses pouvoirs. Le duc de Cuise, voulant conserver les apparences de la
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soumission, vint la prier de confirmer l’élection du prévôt des marchands et des quatre échevins. Catherine, après s’être fait un peu prier, accorda son consentement; mais quand on lui parla de recevoir le serment des nouveaux officiers de la garde bourgeoise , elle répondit avec hauteur, que jamais elle ne donnerait les mains à de telles nominations, et que le peuple n’était pas fait pour commander. « Madame, lui dit le duc de Guise, nous n’y » pouvons rien , ce peuple est notre maître. — » Vous m’avez pourtant promis , reprit la Reine, » de sauver, si je voulais, M. de Péreuze, de » l’arracher de sa prison en dépit du peuple. » — C’est vrai, madame, répondit le duc, et » s’il vous plaît, je l’irai quérir, et vous le ra- » mènerai par la main , mais il est mieux là » qu’en sa maison *. » Pendant qu’il lui parlait sur ce ton railleur , le peuple en agissait vis-àvis d’elle avec encore plus d’irrévérence. Treize mulets chargés de sa vaisselle et de ses meubles
* L'Entoile , dimanche i5 mai 1 588 .
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précieux furent arrêtés au sortir de la porte Saint-Jacques par les bourgeois qui faisaient la garde. Vainement les couvertures des paniers étaient marquées aux armes de la Reine-mère; vainement les conducteurs montraient un passeport signé de sa main , quelques zélés déclarèrent que cette vaisselle était celle du duc d’Épernon, et aussitôt les mulets et leur charge furent menés en l’hôtel-de-ville et confisqués au profit de la Sainte-Union.
Au milieu de toutes ces hardiesses , et nonobstant ce grand mépris de l’autorité royale, les ligueurs n’étaient pas sans quelque irrésolution. Le Roi, depuis quatorze ans, avait fait son séjour dans la ville ; son absence commençait à étonner les plus hardis. « Il n’y avait si » désespéré d’entre eux, dit un écrivain du » temps *, qui 11e reconnût que l’éloignement » de la cour allait nuire à sa marmite, à sa bou- » tique, à ses négoces. » Déjà on entendait dire çà et là qu’il fallait faire une requête au Roi
4 Mathieu, liy. 111.
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et le prier de confirmer l’élection des nouveaux magistrats. Quand au duc de Guise, il n’avait pas attendu tout ce temps pour envoyer ses courriers à Chartres. Le capitaine Saint- Paul avait porté au Roi une lettre qui, à part quelques bouffées de fierté et d’arrogance, était pleine de protestations de dévouement et de soumission. A la vérité, dans le même moment , le duc assistait aux élections de l’hôtelde-ville, et écrivait avec un langage triomphant aux gouverneurs des villes catholiques et à ses amis particuliers. Voici comme il terminait sa lettre à M. de Bassompierre : « Le Roi lève des » soldats , et nous aussi ; il est à Chartres et » nous à Paris : voilà comment vont les affaires. » Le gouverneur du Havre s’est bravement » maintenu contre d’Épernon , et n’en a voulu » ouïr parler ; celui de Caen n’a voulu le rece- » voir dans son château. Toutes les petites villes » envoient reconnaître la ville et nous. Or faut- » il que vous fassiez un tour ici, pour voir vos » amis que vous ne trouverez, Dieu merci! dé- » pourvus de moyens ni résolutions. Il ne nous
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» manque forces, courage, amis ni moyens, » mais encore moins honneur, respect, et fidé- » lité au Roi. Voilà les termes où sont ceux » qui se recommandent à vos bonnes grâces.
» Ce 21e de mai. — Venez vite.
» Signé L AMI DE CŒUR. »
Quoique ces lettres fussent censées secrètes, le duc recommandait sous main qu’on les fît courir afin qu’elles servissent de mot d’ordre au parti : et quant à celles qu’il adressait aux gouverneurs des villes, et qui n’étaient conçues en termes ni plus respectueux ni plus pacifiques, il alla jusqu’à les faire imprimer; et pourtant il songeait sérieusement à ménager sa réconciliation avec le Roi, et il envoyait le capitaine Saint-Paul à Chartres témoigner de son respect et de son obéissance.
Le Roi , après avoir lu attentivement la lettre que lui apportait Saint-Paul , la mit dans son pourpoint sans répondre un seul mot, et se rendit à la cathédrale pour entendre chanter les
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vêpres. Il commençait ses prières , quand tout à coup un grand bruit se fait entendre en dehors de l’église. Les portes s’ouvrent , et l’on voit entrer trente-cinq capucins précédés de frère Ange de Joyeuse *. Les bons pères arrivaient de Paris, pieds nus, pour supplier le Roi de mettre en oubli le passé et de retourner dans sa bonne ville. Afin de rendre la cérémonie plus touchante, frère Ange s’était chargé les épaules d’une grande et lourde croix, coirime on peint Jésus-Christ marchant au mont Calvaire; il avait aussi sur la tête la couronne d’épines; les autres capucins portaient les instrumens de la Passion , et chantaient de toutes leurs forces le Miserere. Parvenu au milieu du chœur, frère Ange met à nu ses épaules fatiguées, et deux des frères, deux des plus vigoureux, lui appliquent à tour de bras de grands coups de discipline , puis tous se prosternent aux pieds du Roi, en criant : Miséricorde !
* Il était, frère du duc de Joyeuse tué à Coutras, et s'était fait recevoir novice au couvent des Capucins de Paris.
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Cette scène demi-pieuse, demi-grotesque, jeta tous les assistans dans le plus grand étonnement : le Roi était tenté d’en pleurer; la plupart avaient envie d’en rire. Enfin on s’approche du pauvre martyr, on soulève cette lourde croix , elle était de carton ! Le sang qui ruisselait sur ses épaules n’était pas le sien; ces coups de fouets si bruyans ne résonnaient pas sur sa peau : tout n’était que supercherie. Alors Crillon , élevant la voix en pleine église : « Harnibieu ! s’écrie-t-il , fouettez , fouettez et » tout de bon; c’est un lâche qui n’a endossé » le froc que par peur de porter la dague ! »
Cette ridicule parade avait été imaginée par les ligueurs, en partie pour se moquer du Roi, en partie dans l’espoir qu’il en serait touché, attendu son amour pour les capucins , et pour ce genre de dévotions. Mais tout au contraire, il en parut scandalisé, et s’en plaignit à frère Ange, comme d’une profanation et d’une œuvre impie.
Le lendemain il reçut un message plus sérieux. Le président de Laguesle, les conseillers
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Jacques Brisard, Jean Courtin, Prosper Baüin et Jacques Gillot vinrent en députation au nom du parlement de Paris, et, prosternés aux pieds du Roi , lui présentèrent une humble supplique dans laquelle on le conjurait d’excuser ce qui s’était passé; de détourner sa juste vengeance de quelques rebelles , en faveur de tant d’innocens, et de rentrer dans la ville pour lui rendre sa splendeur et dissiper par sa présence les restes de la mutinerie. Le Roi leur répondit : « Je me » suis toujours promis toute fidélité et affection » de ma Cour de Parlement, et je ne doute pas » que s’il eût été en votre puissance de donner » ordre aux choses passées, vous l’eussiez fait. » Je suis marri de ce qui est advenu en la ville » de Paris; toutefois je ne suis pas le premier à » qui tels malheurs sont arrivés. D’autant m’en » déplaît-il que, depuis treize ou quatorze ans » que je suis Roi , je l’ai toujours honorée de » ma demeure et gratifiée de ce que j’ai pu. Je » sais qu’en une si grande ville il y en a de bons » et de mauvais : quand ils useront de soumis- » sion , je serai prêt à les recevoir et embrasser,
» comme un bon père ses enfans, et un bon » Roi ses sujets : vous y devez tous travailler; » au surplus, continuez vos charges, comme » vous avez accoutumé : la Reine ma mère con- » tinuera de vous faire entendre ma volonté. » Sur cette réponse, les députés se retirèrent, et vers le soir ils se disposaient à partir; mais le Roi les lit mander et leur parla plus longuement que le matin. 11 commença par faire l’apologie de sa conduite à la journée des barricades : « Je » suis fort ébahi, dit-il, des propos que l’on a » tenus que je voulais mettre garnison en ma » ville de Paris; je sais ce que c’est que garni- » sons : on les met pour ruiner une ville; or se » peut-il que j’aie eu volonté de maltraiter à ce » point la ville à laquelle j’ai rendu tant de té- » moignages de bonne amitié? Aurais-je été si » mal avisé d’estimer que quatre mille Suisses » étaient suffis ans pour tenir en bride tout ce » grand peuple? Je voulais seulement faire chas- » ser quelques étrangers sans aveu , qui trou- » blaient le repos commun , et cela pour la » conservation de la ville et de ses habitans.
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» C’est pourquoi je veux qu’ils reconnaissent o leur faute avec regret et contrition. Je sais » bien qu’on essaie de leur faire croire que, » m’ayant offensé comme ils ont fait, mon indi- » gnation est irréconciliable : mais vous leur » ferez savoir que je n’ai point cette humeur: » que comme Dieu ne veut pas la mort du » pécheur, moi, indigne, qui suis en terre à » l’image de Dieu, ne veux-je pas leur ruine. Je » tenterai toujours la douce voie s’ils se mettent » en devoir de confesser leur faute : s’ils ne le » font et me tiennent en longueur, je leur ferai » sentir leur offense, de laquelle à perpétuité » leur demeurera la marque. Je puis , comme » vous savez, révoquer ma Cour de Parlement, » Chambres des comptes , des aides, et autres » Cours, aussi bien que l’Université, ce qui leur » tournerait à grand dommage; comme on a vu » être advenu en l’an 1579, durant la grande » peste, par le fait de mon absence et cessation » du Parlement, jusqu’à ce qu’on vît jouer aux » quilles par les rues. Vous savez que la patience » irritée tourne en furie, et combien peut un
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» Roi offensé ! j’emploierais donc tout mon pou- » voir pour me venger, encore cpie je n’aie l’es- » prit vindicatif. Mais je veux que l’on sache » que j’ai du cœur et du courage autant qu’au-
» cun de mes prédécesseurs . C’est un conte
» de parler de la religion : il faut prendre un » autre chemin. Il n’y a au monde prince plus » catholique ni qui désire tant l’extirpation de » l’hérésie que moi; je voudrais qu’il m’en eût » coûté un bras, et que le dernier hérétique » fût en peinture dans cette chambre. » Il leur dit encore beaucoup d’autres choses ; car lorsqu’il prenait la parole, c’était rarement pour si peu. Enfin il les congédia en leur ordonnant de rapporter aux Parisiens tout ce qu’il avait dit.
Le lendemain , au moment oû les cinq députés, de retour à Paris, faisaient leur rapport à leurs collègues, on vit entrer au Palais Claude Dorron, maître des requêtes, qui arrivait de Chartres. Le Roi l’avait chargé de faire entendre que son intention et sa dernière volonté étaient que, pourvu que les Parisiens rentrassent dans le devoir, on oubliât tout le passé et qu’on tra-
vaillât en commun à réformer le gouvernement de l'État : que, dans cette vue, il allait convoquer pour le mois de septembre les trois ordres du royaume, s’engageant à faire observer invioiablement tout ce qui serait réglé par eux ; mais qu’afin que cette assemblée des États-généraux fût légitime, il voulait, avant toutes choses, qu’on mît les armes bas.
Le duc de Guise n’était point à Paris lorsque Claude Dorron apporta ce message. Dans la crainte que, si les partisans du Roi se rendaient maîtres de toutes les petites villes qui environnaient Paris, les vivres ne vinssent à manquer, ou au moins à renchérir dans cette grande capitale, il avait résolu d’occuper la campagne à quinze lieues à la ronde. Déjà ses troupes bloquaient Corbeil; ses canons étaient pointés contre Melun; enfin lui- meme venait de partir pour s’assurer de toutes les villes sur la Marne , et, après avoir mis garnison à Meaux, i] était entré dans Château-Thierry. Mais à la nouvelle de l’arrivée de Dorron , il revint en toute hâte à Paris, et s’efforça de persuader aux échevins et
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au comité qu’ils devaient à leur tour envoyer des députés au Roi. Repousser, disait-il ~ ses offres de paix, c’était perdre leur cause dans les provinces et auprès de tous les esprits modérés; tandis qu’en se résignant à quelques démonstrations d’obéissance, sans toutefois rien rabattre de leurs prétentions, ils n’avaient plus que des chances favorables, puisque, s’ils faisaient la paix, ils en dicteraient les conditions; sinon, ils auraient l’air de faire la guerre malgré eux.
La Chapelle-Marteau, qui, en sa qualité de prévôt des marchands, était obligé, si i’on faisait une députation , de marcher à sa tète , voulait qu’on renvoyât Dorron sans réponse , trouvant le séjour de son hôtel-de-ville moins périlleux pour lui que celui de Chartres. Mais la Reine-mère, qui était dans la confidence du duc de Guise, offrit d’accompagner les députés, de les présenter elle-même à son fils, et de les prendre sous sa sauvegarde. De ce moment , il fut arrêté qu’on enverrait une députation; et dans la journée on s’assembla à Phôtel-de-ville
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pour dresser la requête qui devait être lue devant le Roi. Cette requête ne fut autre chose qu’un long acte d’accusation contre le duc d’Épernon et M. de La Valette, son frère, terminé par quelques excuses assez hautaines de la conduite qu’avaient tenue les Parisiens. Les conclusions étaient que le Roi serait supplié,
i° D’extirper les hérétiques, de renouveler l’édit d’Union , et de joindre ses armées à celles de la ligue;
20 De chasser et dépouiller de toutes charges d’Épernon et son frère;
3° D’oublier les derniers remuemens de Paris ;
4° De confirmer l’élection des nouveaux magistrats et officiers;
5° Enfin, de rétablir les anciennes et belles ordonnances du royaume.
Cette requête, signée par les principaux ligueurs , et par le cardinal de Bourbon , le duc de Guise et le cardinal de Guise , son frère , qui prenaient le titre de princes catholiques -unis , fut portée à Chartres par la Reine-mère et par les députés de l’hôtel-de-vilie de Paris. On était
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alors au 29 de mai. Le Roi répondit encore plus longuement et avec moins d’énergie qu’aux envoyés du Parlement. Il n’osa meme pas dire un seul mot pour défendre d’Epernon, et glissant très -légèrement sur cette partie de la requête : « Comme c’est une plainte particulière, dit-il, » il ne me reste qu’à savoir si elle est véritable : » mais soyez persuadés que je préférerai tou- » jours l’utilité publique à mes propres affec- » tions. »
Après cette réponse, les députés s’en reviennent à Paris, tête levée, et, dès le soir de leur retour, ils portent leur requête et les paroles du Roi à l’imprimerie de la Sainte-Union, chez Nivelle, rue Saint-Jacques, à l’enseigne des deux Colonnes . Le lendemain , la Relation du Voyage à Chartres de messieurs de la ville de Paris est publiée et colportée par toute la ville. En même temps on l’imprime à Lyon ; et voilà tout le royaume instruit d’une nouvelle victoire des ligueurs , d’une nouvelle humiliation du Roi.
Henri III, pour se soulager de ses craintes, avait coutume de se créer des illusions : peut-
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être, quand il vit le déchaînement de ses ennemis contre d’Épernon, espéra-t-il que, s’il le sacrifiait, il allait rentrer en grâce auprès d’eux; peut-être aussi cet ancien favori n’avait-il plus le don de lui plaire ; mais , quel que fut son motif, il lui retira sa faveur. Sur ces entrefaites , d’Epernon , qui n’était pas prévenu de sa disgrâce, quitta la Normandie et arriva un matin à Chartres , pour offrir ses services à son maître. En entrant à l’évêché, où était logé le Roi, il s’aperçut bien qu’on l’ accueillait froidement ; mais il était accoutumé à la mauvaise humeur des courtisans; et ce ne fut que lorsqu’il eût vu le Roi lui tourner le dos , après quelques paroles sèches et malveillantes , qu’il comprit que sa place n’était plus à la cour , et qu’il était plus digne, peut-être même plus prudent de s’en éloigner. Toutefois avant de partir il fit composer, pour sa justification et celle de son frère, un petit écrit intitulé le Vrai Catholique romain, qui pendant quelques jours fut lu avec avidité et inquiéta les ligueurs. On y rendait aux Guises accusation pour accusation ; et le Roi était
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exhorté « à user contre eux de toute sa vigueur,
» s’il ne voulait qu’ils lui enlevassent le pouvoir » et la vie, comme ils lui avaient enlevé sa ville » de Paris. » Le lendemain du jour où fut publié ce mémoire, d’Épernon sortit de Chartres et se réfugia à Angoulëme, ville dont il était gouverneur : heureusement pour lui il fit diligence, car il n’y avait qu’une heure qu’il s’était mis en possession du château, lorsqu’arriva un courrier du Roi qui venait donner l’ordre qu’on lui fermât les portes, et que, s’il voulait entrer, on fît feu sur lui.
Quoique son courrier fut arrivé trop tard , le Roi ne songea pas à se plaindre, il était dans un trop grand contentement. A l’entendre, ce départ de d’Épernon le soulageait du plus lourd fardeau, il s’imaginait déjà que les ligueurs allaient lui adresser des louanges et des remercîmens, ou tout au moins, il se sentait plus à * l’aise pour se livrer à de nouvelles affections. Depuis le séjour de d’Épernon en Normandie, le Roi avait tourné ses bonnes grâces sur deux bouveaux favoris : l’un était Montpesat de Loi-
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gnac, ancien confident et créature de d’Épernon; l’autre, le jeune Bellegarde, qu’on nommait alors de Termes, et dont le nom donnait même occasion aux beaux-esprits de la cour de s’exercer aux équivoques , si fort à la mode en ce temps-là. — «Voilà Termes mignon, se disait- » on à l’oreille ; les mignons seraient-ils bientôt » à terme ? »
Pendant que les courtisans s’amusaient à ces gentillesses, et que le Roi se réjouissait d’avoir chassé son bien -aimé, le duc de Guise et la Reine-mère songeaient à profiter de la retraite du favori. En ce moment, Marc Miron, premier médecin du Roi, venait d’arriver à Paris pour tâcher de découvrir quelles étaient les prétentions secrètes des chefs de la ligue. Le duc de Guise lui fit savoir qu’il était prêt à entrer en accommodement, pourvu que Sa Majesté lui donnât par lettres patentes la charge de connétable; et que, quant aux catholiques, ils ne demandaient que ce qui était contenu dans les articles dressés à Nancy, en 1 585, c’est-à-dire le renouvellement de l’édit d’Union, une déclara-
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tion qui excluerait du trône le roi de Navarre, la concession d’un certain nombre de places fortes, la publication du concile de Trente, la renonciation à toute alliance contractée avec des princes ou des nations hérétiques, enfin la vente réelle et définitive des biens appartenant aux huguenots.
Miron se rendit aussitôt à Chartres, mais le Roi n’y était plus : le séjour de cette petite ville lui avait semblé manquer de bienséance et de sûreté , et il avait entamé des négociations avec les habitans de Rouen , pour obtenir accès dans leurs murs. En attendant le succès de ses pourparlers, il s’était établi à Vernon, ville qui n’était pas beaucoup plus royale que Chartres. Enfin, à sa grande joie, on lui apprit que les portes de Rouen lui étaient ouvertes, et il y fit son entrée le n juin. Tanneguy, le veneur, sieur de Carrouges, et Jacques, fils du comte de Tillières, étaient sortis de la ville pour lui faire honneur, à la tète de la bourgeoisie sous les armes, et l’on avait préparé sur la Seine une superbe joute qui offrait le simulacre d’un
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grand combat naval. Le Roi prit un tel plaisir à ce spectacle, qu’il témoigna le désir de le voir recommencer tous les jours; et en effet, chaque jour, après être allé à pied entendre la messe, tantôt dans une église, tantôt dans une autre, il venait sur le port assister au combat naval , et s’en retournait en ville pour un bal ou un banquet, comme si son royaume eût été dans la paix la plus profonde.
Cependant Miron arriva , et lui apprit à quelles conditions honteuses les ligueurs voulaient faire acheter la paix. Le Roi lui répondit que ce n’était pas leur dernier mot; que peutêtre on obtiendrait quelque concession; et aussitôt il fit partir Villeroi pour Paris, le chargeant de s’informer si M. de Guise ne consentirait pas à changer la charge de connétable contre celle de lieutenant- général du royaume , pour le commandement des années. Le duc ne fit pas grande difficulté, comptant sans doute que, quel que fût son titre, il exercerait un égal pouvoir. Le Roi cependant renvoya encore une fois Villeroi à Paris, afin de voir si le co-
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mité serait aussi accommodant que M. de Guise, et s’il ferait le sacrifice de quelques unes de ses prétentions. Mais comme il ne s’agissait plus d’un titre honorifique, on répondit à Villeroi qu’il n’y avait pas lieu à transaction, qu’on exigeait la ratification de tous les articles de Nancy, sans en excepter un seul; et qu aussi bien le Roi était d’âge à savoir et à dire franchement s’il voulait être catholique ou huguenot.
Pendant ces allées et ces venues le temps se passait, et déjà l’on était entré dans le mois de juillet. Les ligueurs se félicitaient de ces retards, parce qu’ils venaient d’apprendre que le roi d’Espagne avait enfin fait sortir de Lisbonne cette flotte formidable destinée à conquérir l’Angleterre et à mener en esclavage tous ses hérétiques aux montagnes de Grenade et aux minières du Pérou. Déjà on avait vu cent cinquante voiles côtoyer la Guienne et la Saintonge , et les nouvelles des Pays-Bas annonçaient que le duc de Parme levait de tous côtés les hommes et les chevaux, et préparait l’armer ment le plus redoutable;
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La Reine-mère écrivit à son fils qu’il fallait à. tout prix faire un accommodement; que les ligueurs étaient maîtres du Havre-de-Grâce ; qu’ils pouvaient, lorsque la flotte passerait dans la Manche, faire débarquer quelques milliers d’Espagnols qui seraient en un jour à Rouen ; qu’il risquait par conséquent d’ètre enlevé, ou du moins exposé à de grands dangers. Henri , après avoir lu cette lettre, fit sur-le-champ prier sa mère, par Villeroi, de s’entendre au plus tôt avec le duc de Guise et le cardinal de Bourbon; de rédiger le traité comme il leur conviendrait et de le lui envoyer tout signé, afin qu’il n’eût plus qu’à le sceller de son grand sceau.
La Reine-mère mena les affaires si grand train que, le i5 juillet, le traité fut signé. Le lendemain, Villeroi , de retour à Rouen, le présenta au Roi , et aussitôt on le lut en plein conseil. Pendant cette lecture, Henri avait une plume à la main , afin , disait-il , de faire des ratures sur tout ce qui serait humiliant pour la majesté royale. Le traité contenait onze articles. Le
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Roi ne trouva pas la moindre objection contre les neuf premiers ; il n’y était question que de jurer d’exterminer l’hérésie, de s’engager à ne jamais employer d’hérétiques à son service, et de déclarer exclu du trône tout prince hérétique ou fauteur d’hérésie. Mais quand on en vint à l’article X, qui commençait ainsi*: « Afin » de rendre la présente ligue des catholiques » durable et permanente, nous promettons d’en- » sevelir la mémoire des troubles et divisions » passés , et particulièrement de tout ce qui est » advenu les 12 et i3 mai dernier, etc. » — «Ef- » façons ce mot ligue, dit le Roi, car c’est le » titre que prennent d’ordinaire les factieux et » remueurs d’Etats. » On proposa d’y substituer le mot union , et le Roi fut satisfait. Du reste, il laissa passer sans se plaindre l’article XIe, où l’on trouve ces mots : « Il ne se fera aucune re- » cherche de toutes les intelligences et associa- » tions de nos sujets catholiques , attendu qu’ils
* T'oyez le texte cle ce traité, ou édit de juillet, aux Mémoires de la Ligue , tom. 11 , pag. 368.
INTRODUCTION
» nous ont fait entendre que tout ce qu’ils en » ont fait n’a été que pour le zèle qu’ils ont » porté à la conservation et manutention de la » religion catholique. »
Toutefois le traité ne contenait pas seulement ces onze articles destinés à être publiés, il était terminé par trente-deux autres articles qui devaient demeurer secrets. Le Roi , en les entendant lire , ne put réprimer quelques mouvemens d’impatience; ce qui le désolait surtout, c’était de s’engager à céder pendant six années la possession de sept places fortes, et de comprendre dans ce nombre la ville d’Orléans , si justement nommée la clé du royaume, et dont, après deux mois d’intrigues, il venait de gagner le gouverneur, le sieur d’Entragues , auquel le duc de Guise écrivait, le j3 mai, la lettre que nous avons citée plus haut *. On verra dans la suite
* D’Entragues, après avoir reçu cette lettre , se disposait à aller à Paris, selon l’invitation de Guise, lorsqu’il apprit la fuite du Roi ; alors il écrivit ce billet aux gentilshommes qu’il avait mandés : « Notre Grand n’a su exécuter son dessein, s’é- » tant le Roi sauvé à Chartres ; par quoi je suis d’avis que vous » vous retiriez en vos maisons le plus doucement que pourrez,
quelle supercherie le Roi imagina, de concert avec Villeroi, pour éluder, à l’égard d’Orléans, la concession imposée par le traité *.
La lecture de ces articles secrets lui avait causé un si profond chagrin , que pendant deux jours il refusa de les signer. Enfin les lettres de sa mère, les instances de Villeroi, et l’approche de la flotte espagnole, qui en ce moment entrait dans la Manche, le déterminèrent de nouveau. Il signa, mais pendant qu’il traçait son nom, on vit quelques larmes rouler dans ses yeux. Il n’en commanda pas moins pour le lendemain un grand Te Dewn , qui fut chanté dans l’église cathédrale de Rouen, et durant lequel il rendit publiquement à Dieu des actions de grâces pour cette paix qu’il avait signée la veille en pleurant.
Le duc de Guise ne voulut le céder au Roi ni en artifice, ni en dissimulation. Dès qu’il eut
» sans faire semblant d’avoir rien vu. » Il ne pardonna pas au duc de l’avoir ainsi compromis ; et, peu de temps après, il entama des négociations avec le Roi
* Voyez, ci -après, scène VI.
INTRODUCTION
appris que l’édit de paix était enregistré au Parlement de Rouen * , et que deux jours après le Parlement de Paris l’eut enregistré à son tour, il envoya son familier d’Espignac, archevêque de Lyon, et M. de La Châtre, pour remercier Sa Majesté d’avoir ainsi mis fin à tous les différens qui ruinaient le parti catholique , et pour la prier en même temps de trouver bon que, quant à lui, il n’acceptât pas l’emploi qui lui était accordé par l’édit, déclarant qu’il serait assez content d’exercer auprès de Sa Majesté la charge de grand-maître de sa maison. Le bruit de ce refus se répandit aussitôt; le duc lui-même avait eu grand soin de le rendre aussi public que possible. De tous côtés on exalta ce noble procédé, ce zèle désintéressé pour la cause catholique; de telle sorte que le Roi, craignant de se rendre odieux s’il prenait le duc au mot, se vit forcé , pour comble d’humiliations , de le supplier d’accepter cette lieutenance qu’il avait eu tant de peine à lui céder. Ainsi, des les pre-
* Le 19 juillet.
INTRODUCTION
miers jours de la réconciliation, s’amassaient de nouveaux motifs de défiance et de haine.
Le Roi ne resta pas long-temps à Rouen , après qu’il eut signé l’édit de Réunion ; il en partit le 21 juillet, le jour meme où le Parlement de Paris enregistrait cet édit. Toutefois, avant son départ, il voulut faire expédier les lettres patentes qui ordonnaient la convocation des Etats- Généraux. L’époque fixée pour le rendez-vous fut le i5 septembre, et le lieu où devait se tenir l’assemblée , la ville de Blois. Après bien des hésitations, le Roi avait donné la préférence à cette ville , d’abord , parce que son château était grand, commode et bien situé; ensuite, parce qu’elle était assez éloignée de Paris, dans un pays plutôt huguenot que ligueur, et que ses habitans, gens paisibles et soumis, n’avaient jamais eu d’intelligence avec la Sainte-Union.
Le Roi témoignait une impatience extrême de voir se réunir les États : comme il venait de se laisser dépouiller de tout son pouvoir, peutêtre espérait-il que dans cette grande assemblée
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se rencontreraient quelques braves et loyaux sujets qui auraient du courage à sa place, et lui feraient restituer sa dignité et ses prérogatives de Roi; peut-être aussi, sans s’en rendre bien compte, prévoyait-il que, s’il était réduit aux dernières extrémités , il pourrait facilement faire à Blois ce qu’on lui avait conseillé de faire à Paris, la veille des Barricades. En tout cas, et quelle que fût sa pensée secrète, il n’eut pas plus tôt expédié ses lettres patentes, qu’il partit de Rouen , disant qu’il voulait donner l’exemple de la diligence, et montrer à MM. les députés le chemin de Blois.
Il s’arrêta pourtant en route : une députation du Parlement de Paris l’attendait à Vernon, et il consentit à suspendre son voyage pour entendre les discours qu’on lui avait pré^ parés. Le président Barnabé Brisson porta la parole : il commença par remercier le Roi de son nouvel édit de paix, puis il le supplia de retourner dans sa ville capitale. La harangue du président était si bien faite, il avait parlé avec tant d’éloquence et d’érudition que toute
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la cour en fut charmée. Le Roi dans sa réponse ne négligea rien pour briller à son tour; mais tout se borna à un assaut de réthorique : le Roi ne revint point à Paris; seulement, pour marquer au président combien son discours lui avait fait plaisir, il le pria de le lui donner par écrit.
De Yernon , le Roi se rendit à Mantes : il y trouva la Reine sa mère qui venait à son tour le supplier de retourner à Paris; mais elle ne fut pas plus heureuse que Brisson. Toutefois le Roi lui fit le plus bel accueil , l’appelant sa bonne mère , et la remerciant à plusieurs reprises du soin quelle s’était donné pour lui faire avoir la paix. Au sortir de cet entretien , Catherine repartit en poste pour Paris; elle allait chercher le duc de Guise, qu’elle voulait à tout prix racommoder avec le Roi.
Le samedi 3o juillet , la Reine-mère , le duc de Guise accompagné de quatre-vingts chevaux, le cardinal de Bourbon précédé de cinquante archers de sa garde , vêtus de casaques de velours cramoisi bordées de passemens d’or.
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l’archevêque de Lyon, et grand nombre d’autres seigneurs du parti de l’Union, partirent de Paris et arrivèrent le lundi, non pas à Mantes, le Roi n’y était déjà plus, mais à Chartres où il était descendu la veille. Cette brillante cavalcade fit son entrée avec grand fracas : le Roi avait chargé MM. de Nevers et de Biron d’aller hors des murs complimenter la Reine, et lui-même descendit de ses appartemens pour lui souhaiter la bienvenue. Quand au duc de Guise, il l’aborda d’un air riant : le duc était derrière la Reine, dans une contenance pleine de soumission, et se prosterna même pour baiser la main du Roi , mais Henri le releva avec bonté, lui tendit les bras et ils s’embrassèrent. C’était l’heure du dîner; aussitôt on se mit à table, et le Roi plaça le duc à son côté. Pendant le dîner il lui demanda à boire, puis lui dit : « A qui boirons -nous? » — A qui vous plaira, Sire, c’est à Votre Ma- » jesté d’en ordonner. — Buvons à nos bons » amis les huguenots, dit le Roi. — C’est bien » dit, Sire, répondit le duc. — Et à nos bons
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» barri cadeurs, reprit le Roi, ne les oublions » pas. A quoi le duc se prit à sourire, mais » d’un rire qui ne passoit pas le nœud de la » gorge , mal content de l’union nouvelle que » le Roi, vouloit faire des huguenots et des » barricadeurs *. »
La veille de cette entrevue, La Chapelle Marteau, Compan, Bussy et autres membres du comité, s’étaient rendus à Chartres, d’après le conseil de la Reine-mère et du duc de Guise, pour supplier encore une fois le Roi de revenir à Paris ; mais ils n’avaient pu rien obtenir. Le duc ne voulut point risquer d’essuyer à son tour un refus , mais il chargea Catherine de parler pour lui. « La Reine-mère, dit Y Es- » toile, interpellée du duc de Guise et de ceux » de son parti , d’interposer de rechef son » crédit pour persuader le Roi de retourner à » Paris, lui en fit une fort affectionnée sup- »plication; mais le Roi lui répondit, qu’elle » ne l’obtiendroit jamais, et la pria de ne l’en
* L'£sioile , samedi 3o juillet i588.
INTRODUCTION
» importuner davantage. Alors ayant recours » aux larmes qu’elle avoit toujours à comman- » dement : Comment, mon fils, dit-elle, que » dira-t-on plus de moi, et quel compte pen- » sez-vous qu’on en fasse? Seroit-il bien pos- » sible qu’eussiez changé tout d’un coup votre » naturel que j’ai toujours connu si aisé à » pardonner? — Il est vrai, Madame, répondit » le Roi, mais que voulez-vous que j’y fasse? » c’est ce méchant d’Épernon qui m’a gâté, » et m’a tout changé mon naturel si bon *. » Malgré l’accueil qu’il avait fait au dué de Guise, le Roi commençait à se repentir d’avoir conclu la paix $ de si honteuses conditions , et cherchait déjà les moyens de ne point exécuter son traité. La présence du duc à la cour avait réveillé tout son ressentiment, et quoiqu’il le dissimulât avec beaucoup d’art, encore ne pouvait-il s’interdire de temps en temps quelques mots piquans qui attestaient que sa colère était mal éteinte.
* I tEstoile y samedi 3o juillet 1 588.
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Les ligueurs de leur côté se donnaient peu de peine pour cacher leurs vrais sentimens. Nonobstant l’édit de paix, le peuple de Paris restait armé; les soldats du duc de Guise continuaient le siège des villes quils tenaient bloquées : et quant à celles qu’ils avaient déjà prises, et qui, n’étant pas réservées aux catholiques par le traité d’Union , devaient être rendues au Roi, on ne paraissait pas disposé à en ouvrir les portes. De ce nombre était la ville de Troyes, dont le cardinal de Guise s’était emparé par surprise, et dont il avait fait un second Paris. Les coffres où se gardait la recette de Champagne avaient été ouverts par son ordre; il s’était saisi de l’argent du Roi et en avait donné décharge aux receveurs : enfin, il avait fait nommer, comme à Paris, de nouveaux magistrats par le peuple assemblé en la maison de ville. « Ayant de l’argent et » de l’autorité, comme peut avoir un roi dans » son royaume, dit un manuscrit du temps, » aussi faisoit-il de la dépense de meme; car » il tenoit table ouverte à tous venans, que
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» l’on faisoit boire en grandes coupes d’argent à » la santé du duc de Guise et* du sieur cardi- » nal , et aucuns mêmes , les plus simples , bu- » voient à leurs prédécesseurs, morts de long- » temps. Pendant le séjour du cardinal à » Troyes, qui fut depuis le 10 juin jusques au » mois de septembre suivant, chaque jour on » permettoit de faire des feux de joie , où l’on » brûloit l’hérésie et Théodore de Bèze en » peinture *. L’on permettoit à tous les arti- » sans de chacun état, les jours de fête, dres- » ser des échafauds parmi les rues , et danses » publiques, pour tenir ce peuple en toute » sorte d’allégresse , tellement que ces simples » gens disoient que le bon temps étoit venu, » et que nous rentrions au siècle d’or. » Toutefois ce n’étaient ni ces rébellions ni cette licence qui irritaient le plus Henri, il s’en consolait par des bons mots, appelant le
* C’était une imitation de ce qui se passait à Paris. « Le pré- » vôt des marchands et les échevins faisoient mettre sur un » grand arbre la représentation d’une grande furie, qu’ils nom- " moient Hérésie, pleine de feux artificiels, dont ensuite elle » était toute brûlée, etc. » (L ' Estoile , i3 juin 1 588. )
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cardinal de Guise, meme en présence du duc, son receveur-général de Champagne; mais ce qu’il ne pardonnait pas, c’était qu’on eût fait traduire, imprimer et répandre dans le peuple une lettre que le pape Sixte-Quint avait écrite récemment au duc de Guise. Dans cette lettre, le Saint-Père suppliait le duc « de veiller au » salut de la religion catholique, et finissait » par le comparer à ce généreux Machabée » qui combattit si vaillamment pour la défense » du temple et de la loi d’Israël. » Les ligueurs ne purent contenir leur joie : cette lettre fut lue à tous les prônes, et le peuple, sur la foi du pape, ne parla plus du duc ni du cardinal, sans les saluer du nom de Frères Machabées.
Le Roi ne fut instruit de la publication de cette lettre que le lendemain de l’arrivée du duc de Guise à Chartres. Aussitôt il alla trouver sa mère et lui déclara qu’il n’entendait pas endurer patiemment cet affront et qu’il allait révoquer la grâce qu’il avait mal à propos accordée au duc de Guise. En vain la
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Reine eut recours aux prières et aux larmes, en vain Ville roy s’efforça de démontrer au Roi que refuser au duc de Guise ses lettres patentes de lieutenant, c’était rompre le traité d’ Union et se jeter dans tous les hasards de la guerre ; pendant trois ou quatre jours , Henri demeura dans sa résolution. Déjà la cour était silencieuse , et l’on parlait de rupture : déjà le duc de Guise se plaignait qu’on ne lui expédiât pas ses lettres patentes et se préparait à reprendre le chemin de Paris, quand tout à coup on lui apporta de la part du Roi les titres qui le mettaient en possession de sa nouvelle dignité *. Henri avait brusquement changé de dessein, et à partir de ce jour, il affecta plus que jamais de combler le duc de Guise de caresses et de témoignages d’affection.
* Ces lettres patentes sont datées du 4 août i588. En voici le préambule : « Sçavoir faisons que nous , bien et duement in- » formé de la longue expérience de notre cousin au faict de la » guerre et en la conduite de nos armées 5 pour ces causes, et » autres, à ce nous mouvant, de l’avis de la Reyne , notre très- » honorée dame et mère, avons donné et donnons par ces pré- » sentes, etc. » (Mémoires de la Ligue t toin. 111, pag. 67.)
INTRODUCTION
Il voulut même répandre ses faveurs sur tous les autres personnages du parti catholique. Le vieux cardinal de Bourbon reçut aussi des lettres patentes dans lesquelles le Boi le reconnaissait, non pour son héritier, mais pour son plus proche parent * , lui accordant, de plus, le droit de créer des maîtrises dans toutes les villes du royaume, privilège qui n’avait jamais appartenu qu’aux rois de France et aux reines à l’époque de leurs relevailles, quand elles avaient mis au monde un dauphin. Enfin tous les serviteurs du cardinal devaient en outre jouir des mêmes exemptions d’impôt, des mêmes immunités que les officiers de la maison du Roi.
D’Espignac, l’archevêque de Lyon, obtint aussi des marques de la faveur royale : il fut nommé membre du conseil privé, et le Roi écrivit de sa propre main au Saint-Père pour solliciter en sa faveur un chapeau de cardinal.
* Il s’était servi de cette expression à dessein, afin de laisser indécis le débat qui s’était élevé entre le cardinal et le roi de Navarre , son neveu, au sujet de la succession au trône de France.
Pendant que le traité d’Union s’exécutait avec tant de franchise et de libéralité, on procédait par tout le royaume à l’élection des députés aux États. Voici quelle était alors la forme usitée en pareille circonstance : les lettres du Roi qui ordonnaient l’élection étaient adressées aux gouverneurs des provinces, et ceuxci en envoyaient sur-le-champ copie à tous les bailliages, sénéchaussées et prévôtés de leur gouvernement. Les baillis, aussitôt ces lettres reçues , en composaient à leur tour des extraits qu’ils faisaient signifier par les huissiers du bailliage au clergé, à la noblesse, et au tiersétat, ou en d’autres termes, à tous les bénéficiers ecclésiastiques, à tous les possesseurs de fiefs, terres et seigneuries, et à tous les bourgeois des villes, bourgs, villages et paroisses situés dans l’étendue de leur ressort. Les lettres des baillis contenaient, outre les ordres du Roi, injonction à chacun de se rendre en personne ou par mandataire, au jour indiqué, en la ville principale du bailliage ou de la sénéchaussée , à l’effet d’y élire un certain nombre de députés
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ou représentais, qui, réunis en la salle d’audience du bailliage , devaient dresser le cahier des remontrances, et faire l’élection par scrutin des membres de la juridiction qui assisteraient à l’assemblée générale des États *.
Il y avait , comme on voit , deux degrés d’élection : il fallait donc, pour se rendre maître de la nomination des députés, commencer par s’assurer de celle des électeurs. Les ligueurs le pouvaient aisément : dans presque toutes les provinces, ils avaient organisé un comité qui, au moindre signal , mettait sur pied une armée d'émissaires et les répandait à la ronde dans les campagnes, dans les abbayes et dans les châteaux, pour réveiller l’ardeur des zélés, et amortir celle des politiques. Les partisans du Roi, au contraire, quoique assez nombreux, surtout dans les rangs de la noblesse et de la bourgeoisie, étaient dépourvus de tous moyens de s’entendre et de se concerter : isolés, se
* V oyez les Règlements des Etats-Généraux.. Bibliothèque du Roi. In-8°.
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défiant les uns des autres, trahis par les magistrats et les officiers royaux qui auraient dû les seconder, que pouvaient-ils contre des adversaires si bien disciplinés et qui entraînaient tout à eux, à force de promesses, de menaces, et d’argent ? La plupart restèrent à leur logis le jour où l’on votait; et quant à ceux qui se rendirent au bailliage, ils étaient si peu nombreux, qu’on n’eût pas de peine à les intimider. La ligue fut donc presque partout triomphante. Sur cent quatre-vingt-onze députés du tiers, il y en eut plus de cent cinquante qui portaient à leur manteau et sur leur bonnet la double croix blanche : dans la députation du clergé, composée de cent trente-quatre membres, on comptait à peine quelques royalistes ; il n’y eut que la noblesse, sur laquelle il était plus difficile d’exercer de l’influence, qui envoya un nombre assez imposant de politiques modérés , mais encore n’étaient-ils point en majorité *.
* La députation de la noblesse était de cent, quatre-vingts membres C’était la plus nombreuse qu’on eut encore vue. Aux premiers Etats de Blois, en 1.576, on ne comptait que soixante-
DO
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Si les élections n’avaient commencé qu’un mois plus tard, peut-être le succès de la ligue n’eût-il pas été si grand. Vers les premiers jours de septembre , la tempête et le canon des Anglais dispersèrent cette grande armée navale du roi d’Espagne, dont l’approche avait inspiré aux catholiques tant d’insolence et de témérité. Ils avaient fondé sur elle de si hautes espérances, que la nouvelle de son désastre les jeta d’abord dans la consternation et le découragement. Ils craignaient même que le Roi ne profitât de l’occasion pour retirer les concessions qu’il leur avait faites. Mais Henri, depuis le 4 août, s’était voué sans retour à la dissimulation : il affecta de témoigner le plus grand chagrin du malheur de son allié le roi d’Espagne ; loin de songer à en faire son profit , il redoubla d’amitié vis-à-vis du duc de Guise, et le lendemain de la Notre-Dame de septembre, il partit avec lui de Chartres , accompagné d’un
douze députés de la noblesse : à l’égard des deux autres ordres, la différence était beaucoup moins forte; le clergé avait cent quatre députés, et le tiers-état cent cinquante.
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St
grand nombre de gentilshommes; le soir il s’ar* rêta à Chateaudun , coucha le deuxième jour à Marché-Noir, et le troisième, sur les deux heures après-midi , arriva dans son château de Blois *.
En voyant le Roi si bien disposé à leur égard, les catholiques reprirent courage, et recommencèrent aussitôt à se plaindre et à demander de nouvelles concessions. Quoique le conseil ne fût pas composé de royalistes bien ardens , il leur était suspect, et ils s’étaient promis de le faire renouveler entièrement, afin de n’y laisser entrer que des hommes tout dévoués au parti. Déjà, pendant qu’on était encore à Chartres, le duc de Guise avait dit au Roi qu’il ferait bien de confier les sceaux à son ami l’archevêque de Lyon. Henri , par transaction , avait donné à d’Espignac l’entrée au conseil
* L 'Estoile dit que le Roi arriva à Blois le ier septembre; tous les autres historiens du temps disent vers les premiers jours de septembre. Enfin Palma Cayet assure que ce fut le 1 1 de ce mois ; et nul doute qu’il n’ait raison , car il eût été impossible qu’Henri III quittât Chartres avec le regret de n'avoir pas assisté, faute de quatre ou cinq jours d’attente , à la fête de cette Bonne- Daine, qu’il avait si souvent visitée en pèlerin.
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privé : mais, dès qu’on fut à Blois, M. de Guise revint à la charge, et le Roi se trouva dans le plus grand embarras. S’il gardait son conseil, il était forcé de rompre ouvertement avec la ligue; si au contraire il prenait pour ministre d’Espignac et autres gens de cette sorte, il allait ne plus voir que par les yeux de ses ennemis ; il se livrait à eux sans ressource et sans défense. Enfin il prit son parti, et envoya Benoise, secrétaire de son cabinet, signifier à M. de Chiverny, le chancelier, l’ordre de se retirer dans sa terre d’Eclismont : pareil ordre fut adressé à MM. de Villeroi, de Bellièvre, Brulard, Pinard et de Combault. Cette disgrâce soudaine étonna tout le monde à la cour; quelqu’ inconstant que fût le Roi, jamais on ne Pavoit vu renvoyer ses ministres aussi brusquement et sans dire pourquoi. Mais l’étonnement fut bien plus grand encore quand on sut quels allaient être les nouveaux membres du conseil. Le Roi avait fait garde des sceaux, non point d’Espignac, comme on s’y attendait, mais un M. de Montolon , simple avocat consultant en la cour
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de Parlement, homme d’une grande probité et très- versé dans la science du droit, mais qui n’avait aucun talent pour les affaires. Les emplois de Villeroi et de Pinard avaient été donnés à MM. Ruzé de Beaulieu et de Révol, qui, depuis douze ou treize ans, n'avaient pas mis les pieds à la cour. Il y a plus : M. de Montolon ne connaissait pas le Roi, et la première fois qu’il entra dans sa chambre pour lui prêter serment, l’ayant trouvé en compagnie avec Bellegarde et Loignac, il demanda lequel des trois était le Roi, suppliant humblement qu’on voulût bien l’excuser; à quoi le Roi, se prenant à rire, lui répondit : «Moi aussi, Monsieur, je » ne vous connais que de réputation *. » Quelque bizarre que fût le choix des nouveaux conseillers, Henri venait de faire preuve d’une rare habileté. Car ces hommes avaient un tel renom de droiture, et ce qui était plus important, ils passaient pour si bons catholiques, que Guise et les siens, quoique mécontens
* Voyez JPusrjuii’i , Jiy. X 111 , lettre i ‘«.
d’avoir été déçus, n’osèrent se plaindre ouvert tement. Le Roi y trouva encore cet avantage r que, sous prétexte de mettre ses secrétaires au courant des affaires, il pût se mêler du gouvernement de l’État beaucoup plus qu’il n’avait coutume auparavant , sans trop éveiller les soupçons *.
Cependant on était au i5 septembre, jour fixé , deux mois à l’avance , pour l’ouverture des États. Le Roi avait commandé au sieur de Marie, son maître - d’hôtel , de faire décorer magnifiquement la salle du château où devait se tenir la première séance; et, en outre, il lui avait donné l’ordre « de conduire en son ca- » binet chaque député , à mesure qu’ils arri- » veraient, afin de les voir, ouïr et reconnaître y> tous en son particulier **. » Mais comme le nombre des plus diligens n’était pas encore très-considérable , on remit la séance d’ouverture aux premiers jours d’octobre.
* Depuis ce nouveau ménage, dit Pasquier (liv. Xi il lett. ire), lui seul ouvre les paquets qui lui sont adressés, etc.
** Mathieu, liv. IV,
INTRODUCTION
Le Roi consacra le temps que lui laissait ce retard à préparer une procession solennelle, par laquelle il comptait attirer sur les États la grâce et la protection de Dieu. Ce fut le dimanche , second jour d’octobre, que se fit cette grande procession. Le clergé de Blois marchait en tête ; ensuite venaient les députés du tiers , puis ceux de la noblesse , puis enfin les abbés , évêques, archevêques et cardinaux : quatre chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit tenaient le poêle sous lequel l’archevêque d’Aix portait le Saint-Sacrement ; Sa Majesté suivait à pied , avec la Reine , les princes et les princesses. On était parti de l’église Saint - Sauveur , située dans la basse-cour du château, et, après avoir fait le tour de la ville, on vint jusques à Notre- Dame -des -Aides , paroisse du faubourg de Vienne, de l’autre côté du pont sur la Loire. L’archevêque de Bourges y dit la messe , et M. de Saintes, évêque d’Evreux, fit le sermon.
Le lendemain devait avoir lieu la séance d’ouverture; mais comme tous les princes du sang n’étaient pas arrivés, on différa encore,
56 INTRODUCTION
et Pou ne fit autre chose ce jour-là que désigner à chacun des trois ordres le lieu où se tiendraient leurs assemblées particulières : on plaça le clergé aux Jacobins , la noblesse au Palais , et le tiers-état en la maison de Ville. Aussitôt chaque Chambre se réunit et nomma ses présidens et secrétaires : le clergé choisit pour président le cardinal de Guise; la noblesse, le comte de Brissac; et le tiers-état, La Chapelle-Marteau , prévôt des marchands de Paris. Ces nominations firent aussitôt connaître combien la ligue allait être puissante dans l’assemblée.
Enfin la grande séance royale fut irrévocablement fixée au dimanche 16 octobre; et en même temps le Roi fit savoir à tous les députés qu’ils devaient se préparer à cette solennité en recevant le corpus Domini , après avoir observé un jeûne de trois jours entiers. Lui-même en donna l’exemple et communia le dimanche matin dans l’église Saint-Sauveur; les princes et seigneurs de la cour communièrent en diverses églises de la ville, et tous les députés
INTRODUCTION. O'J
des trois ordres, au couvent des Jacobins, de la main du vieux cardinal de Bourbon.
Sur les deux heures de relevée la séance fut ouverte. La salle où elle se tenait est immense * : six grosses colonnes à chapiteaux romans surmontés d’arcs en ogive, la séparent par le milieu. Toutes les murailles avaient été recouvertes de tapisseries à personnages, rehaussées de riches galons , et les piliers étaient entourés de tapis de velours violet, semé de fleurs de lis d’or. Entre les troisième et quatrième piliers on avait dressé une sorte d’estrade élevée de trois marches, et couronnée par un grand dais ; c’était sur cette estrade qu’était placé le fauteuil du Roi; à droite, celui de la Reine-mère; à gauche, celui de la Reine régnante. Tous les gentilshommes de la maison du Roi, au nombre de deux à trois cents , devaient se tenir debout sur l’estrade derrière le fauteuil du Roi.
Au bas de l’estrade et toujours sous le grand
* Voyez le plan du château , lettre I
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dais, on voyait un siège à bras, sans dossier, couvert de velours violet, qui était destiné à M. de Guise, en sa qualité de grand-maître de France. Enfin , tout autour de la salle, on avait réservé un passage défendu par de fortes barrières hautes de trois à quatre pieds; et derrière ces barrières on avait permis à quelques bourgeois et personnes notables de la ville de prendre place. Le légat, les ambassadeurs, les seigneurs et dames de la cour étaient sur des galeries supérieures cachées par des jalousies.
Un huissier, placé à une fenêtre qui avait vue dans la cour du château, appelait à haute voix les députés suivant l’ordre qui avait été arreté. Ceux qui étaient présens répondaient, et aussitôt ils étaient reçus par quatre hérauts et conduits à MM. de Roddez et de Marie , maîtres des cérémonies, qui leur désignaient la place qu’ils devaient prendre. Les archevêques et évêques étaient vêtus de leurs rochets et surplis, les gentilshommes avaient la toque de velours et la cape, et quant aux députés du tiers, ceux de justice portaient la robe longue
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et le bonnet carré, et ceux de robe-courte, le petit bonnet et la robe de marchand.
Tous les députés étant entrés dans la salle et assis selon leur rang et dignité, M. de Guise, habillé d’un pourpoint de satin blanc , la cape retroussée, et «perçant de ses yeux, dit un » écrit du temps , toute l’épaisseur de l’assem- » blée , pour connoître et distinguer ses servi- » teurs , et d’un seul élancement de sa vue les » fortifier dans leurs espérances et leur dire » sans parler : je vous vois, » se leva de son siège de grand-maître, et ayant fait une révérence à toute l’assemblée, suivi des capitaines des gardes et des gentilshommes tenant à la main leurs haches à bec de corbin , alla chercher le Roi.
Aussitôt Sa Majesté, en grand costume et portant son grand ordre au col , parut sur l’escalier qui descend de ses appartemens : toute l’assemblée se leva, et chacun demeura la tète nue.
Le Roi, s’étant assis, prit la parole et prononça une très-longue et très-grave harangue.
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IL commença par adresser une prière à Dieu et au Saint-Esprit, puis il déclara qu’il avait à cœur la restauration et la réformation de son Etat, plus encore que la conservation de sa propre vie 5 qu’il s’efforcerait d’étouffer la corruption et le désordre qui avaient pris une si violente habitude en son royaume; enfin il rendit grâce à sa bonne mère de tous les importans services qu’elle lui avait rendus, et qui étaient tels, qu’elle ne devait pas seulement avoir le nom de mère du Roi, mais bien de mère de l’État et du Royaume.
« Cette tenue des États, ajouta-t-il, est un » remède pour guérir, avec les bons conseils » des sujets et la sainte résolution du prince, » les maladies que le long espace de temps et » la négligente observation des ordonnances » du royaume y ont laissé prendre pied, et » pour raffermir la légitime autorité du souve- » rain, plutôt que de l’ébranler ou de la dimi- » nuer, ainsi qu’aucuns mal avisés, ou pleins » de mauvaise volonté, le voudraient faire ac-
» croire.
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» Je n’ai point de remords en ma conscience » des brigues ou menées que j’ai faites, et je » vous en appelle tous à témoins pour m’en » faire rougir , comme le mériteroit quiconque » auroit usé d’une si indigne façon que d’avoir » voulu faire couler dans vos cahiers des ar- » ticles plus propres à troubler cet État qu’à « lui procurer ce qui lui est utile.
» Puisque j’ai cette satisfaction en moi-méme, » et qu’il ne me peut être imputé autrement, *» gravez-le en vos esprits et discernez ce que » je mérite d’avec ceux, si tant y en a, qui v » eussent procédé d’autre sorte; et notez que » ce qui part de mes intentions ne peut être » reconnu ni attribué par qui que ce soit , » pour me vouloir autoriser contre la raison : » car je suis votre Roi donné de Dieu, et suis » seul qui le puis véritablement et légitimement » dire.
» Favorisez donc, je vous en prie, mes bons » sujets , ma droite intention qui ne tend qu’à » faire reluire de plus en plus la gloire de Dieu et de notre sainte religion catholique, apos-
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» tolique et romaine; à extirper l’hérésie en » tout ce royaume ; y rétablir bon ordre et » bonne règle; soulager mon pauvre peuple » oppressé , et relever mon autorité abaissée » injustement ; ce que je désire , non pour mon » intérêt particulier , mais pour le bien qui » vous en rédondera à tous.
» Ce que la malice du temps a enraciné de w mal en mes provinces ne me doit être tant » attribué ( non que je m’en veuille du tout » excuser) , comme à la négligence et par aven- » ture à aucuns autres défauts de ceux qui par » ci-devant m’ont assisté ; à quoi j’ai déjà com- » mencé de mettre ordre ainsi que vous l’avez » vu : mais je vous assurerai bien que j’aurai » tellement l’œil sur ceux qui me serviront à » l’avenir, que mon honneur en sera accru et » mon Etat restauré au contentement de tous » les gens de bien , et forcera ceux qui ont mis » leur affection en autre endroit qu’au mien , » de reconnoître leur erreur.
» Les témoignages sont assez notoires de » quel zèle et bon pied j’ai toujours marché à
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» l’extirpation des hérétiques : à quoi j’expo- » serai plus que jamais ma vie, jusques à une » mort certaine, s’il en est besoin, n’étant point » de plus superbe tombeau où je puisse m’en- » sevelir que dans les ruines de l’hérésie.
w La réunion de tous mes sujets catholiques, » par le saint édit que j’ai depuis peu de mois » fait, a assez témoigné que rien n’a eu plus » de force en mon âme que de voir Dieu seul » honoré, révéré et servi dans mon royaume.
» Ce que j’eusse montré mieux encore, sans » cette division qui arriva des catholiques, » incroyable avantage au parti de l’hérésie, » m’ayant empéché d’aller en Poitou , où je » crois que la fortune ne m’exit non plus aban- » donné qu’aux autres endroits dont, grâces à » Dieu, mon État a tiré le fruit désiré et né- » cessaire. »
Ici il en vint à passer en revue tous les maux et abus auxquels il voulait porter remède. Il promit de faire des lois contre les juremens et blasphèmes « qui sont si déplaisans à Dieu, » contre la simonie, la vénalité des offices, la
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multiplicité des juges, la concession des bénéfices aux laïques, et meme aux femmes; puis il recommanda « l’enrichissement des arts et » des sciences, le règlement du commerce, le » retranchement des superfluités et du luxe , » et la taxation des marchandises , qui étoient » montées à un prix excessif.
» La juste crainte que vous auriez , ajouta- » t-il , de tomber après ma mort sous la domi- » nation d’un roi hérétique, s’il advenoit que » Dieu nous fortunât tant que de ne me don- » ner mâle lignée , n’est pas plus enracinée » dans vos cœurs que dans le mien.
» C’est pourquoi j’ai fait quasi- principale- » ment mon saint édit d’Union, et pour abolir » cette damnable hérésie , lequel encore que je » l’aie juré très-saintement et solennellement,
» je suis d’avis, pour le rendre plus stable, que » nous en fassions une loi fondamentale du » royaume , et qu’à ce prochain jour de mardi,
» en ce même lieu et en cette même notable » assemblée de tous mes États , nous le jurions » tous, à ce que jamais nul n’en prétende cause « d’ignorance.
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'fc Par mon saint éclit d5 Union , toutes autres ligues que sous mon autorité ne se doivent » souffrir; ni Dieu, ni le devoir ne le permet- » tent , car toutes ligues , associations , pra- » tiques, menées, intelligences, levée d’hom- '> mes et d’argent, tant dedans que dehors le » royaume, sont actes de Roi, et en toute mo- » narchie bien ordonnée, c’est crime de lèse- » Majesté, sans la permission du souverain.
» Aucuns grands de mon royaume ont fait » telles ligues et associations : mais témoignant » ma bonté accoutumée, je veux bien mettre » sous le pied, pour ce regard, tout le passé; » déclarant dès à présent et pour l’avenir at- » teints et convaincus de crime de lèse-Majesté » ceux de mes sujets qui ne s’en départiroient » pas, ou qui y tremperoient sans mon aveu : » c’est en quoi je m’assure que vous ferez re- )> luire votre fidélité. »
Après ce passage, qui produisit sur l’assemblée la plus grande impression, il termina ainsi : « Je veux me lier par serment solennel » sur les saints Évangiles d’observer toutes les
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« choses que j’aurai arrêtées en ces Etats, » comme lois sacrées, sans me réserver à moi- » même la licence de m’en départir à l’avenir, » pour quelque cause , prétexte ou occasion » que ce soit.
» Que s’il semble qu’en ce faisant, je me » soumette trop volontairement aux lois dont » je suis l’auteur, et qui me dispensent elles- » mêmes de leur empire , et que par ce moyen » je rende la dignité royale aucunement plus » bornée et limitée que mes prédécesseurs, » c’est en quoi la générosité d’un bon prince » se connoît : ce me suffira de répondre ce » que dit ce roi, à qui on remontroit qu’il lais- » seroit la royauté moindre à ses successeurs » qu’il ne l’avoit reçue de ses pères : je la » lairrai beaucoup plus durable et plus assurée.
» Pour finir mon discours, après avoir usé » de l’autorité et du commandement, je vien- » drai aux exhortations et aux prières, et vous » conjurerai par toute la révérence que vous » devez à Dieu, de vous unir et rallier à moi » pour combattre les désordres et la corrup-
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» tion de cet État, par votre intégrité et » votre diligence, bannissant toutes pensées » contraires , et n’y apportant , à mon exemple , » que le seul désir du salut universel.
» Si vous en usez autrement, vous serez » comblés de malédictions, vous imprimerez » une tache d’infamie perpétuelle à votre mé- » moire : et moi je prendrai à témoin le ciel » et la terre , qu’il n’aura point tenu à mon soin » ni à ma diligence que les désordres de ce » royaume n’aient été réformés , mais que vous » avez abandonné votre prince légitime en une » si sainte et si louable action.
» Et finalement vous ajournerai à compa- » roitre au dernier jour devant le Juge des » juges, là où les intentions et les passions se » verront à découvert, là où les masques des » artifices et des dissimulations seront levés, » pour recevoir la punition de votre désobéis- » sance envers votre Roi, et de votre peu de » générosité et loyauté envers son État.
u J à, Dieu ne plaise que je le croie! mais » plutôt, que vous vous y gouvernerez comme
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» je me le promets de vos prud’hommie, affeo » tion et fidélité, et vous ferez œuvre agréable » à Dieu et à votre Roi, vous serez bénis de » tout le monde, et acquerrez la réputation » de conservateurs de votre patrie. »
Le Roi avait prononcé ce discours avec tant de chaleur et d’un ton si ferme et si animé, qu’aussitôt qu’il eut fini, l’assemblée, qui l’a* vait écouté dans un religieux silence, fit retentir la salle de longs et bruyans applaudis* semens *. Toutefois on n’était pas également satisfait sur tous les bancs. Les ligueurs ne s’étaient pas attendu que les paroles du Roi seraient si dignes et si hardies, et le duc de Guise lui-mème, lorsque vint cette phrase : « aucuns grands de mon royaume ont fait telles
* On peut juger par la lettre suivante de l’effet que ce discours produisit sur rassemblée : elle fut écrite le soir même de la séance par un député, et adressée à un de ses amis : « C’est la » plus belle et la plus docte harangue qui fut jamais ouïe , non » pas d’un roi , mais je dis d’un des meilleurs orateurs du monde-, » et il eut telle grâce, telle gravité et douceur à la prononcer, jj qu’elle tira des larmes des yeux à plusieurs, du nombre desquels » je ne me veux exempter ; car je sentis à la voix de ce prince » tant d’émotion en mon âme , qu’il fallut, malgré moi , que les » larmes en rendissent témoignage. »
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» ligues et associations, » changea de couleur et perdit contenance; néanmoins il eut l’art de cacher aussitôt son mécontentement, et laissa la séance se terminer selon le cérémonial d’usage.
M. de Montolon , le garde des sceaux , prit la parole après le Roi, et fit un discours fort long, mais assez plat, dans lequel il démontra que rien n’était plus utile que les assemblées publiques, et que notamment celles des États généraux avaient toujours fait un grand bien à la France. Ceci l’amena à faire l’histoire des États généraux depuis le commencement de la monarchie; puis il termina en s’adressant à la noblesse, et « lui remontra l’horreur des » duels et défis dont les gentilshommes usoient » ordinairement, et la mauvaise pratique d’au- » cuns qui tenoient des bénéfices en com- » mande *. Enfin ayant discouru sur la chica-
* Il y avait alors un grand nombre de bénéfices qui étaient desservis par commission. Le titulaire était un. laïque, un enfant, ou même une femme, et, moyennant une part dans le revenu , un ecclésiastique remplissait la charge : ces mandataires étaient nommés Custodi/ios,
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» nerie des procès et le nombre insupportable » des officiers, il proposa de forts beaux avis » pour remédier à tous les désordres de l’E- » tat *. »
Après M. de Montolon, M. l’archevêque de Bourges parla au nom du clergé. C’était un savant personnage, mais l’un des plus grands pédans de France. Il commença par dire au Roi qu’il avait la faconde d’Ulysse et la prudence de Nestor; il le compara à Hercule et à Thésée, « ces enfans du Ciel, qui avoient si » vertueusement chassé et défait les monstres , » géans , et autres ennemis de Dieu et du genre » humain. » Ensuite il parla de Moïse, de Josué, de Nabuchodonosor, de Cyrus, d’Artaxerce, et d’une foule d’autres princes juifs, idolâtres ou chrétiens, qui tous, selon lui, avaient mis leur première gloire à écouter les plaintes de leurs sujets. Enfin il s’écria en finissant : « Vive Rex in sempiternum : vivez çà » bas les ans de Nestor, voire ceux d’Argan-
* Palma Cajet, édit. Petitot, tom. 1er , p. 438.
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» thonius, roi de Gadar, qui vécut neuf vingts » ans; vivez par représentation et suite de » longue lignée ; vivez encore par nom et gloire » vertueuse qui ne mourra jamais; enfin, vivez » là-haut au ciel , non comme * Roi terrien , » mais comme participant et cohéritier du » royaume de Dieu , auquel il appelle ceux qui » ont bien régi ses peuples ici-bas. »
Quand M. de Bourges eut terminé sa harangue, M. le baron de Senecey parla encore fort longuement pour la Chambre de la noblesse, et La Chapelle-Marteau au nom du tiers-état, si bien qu’il était assez tard quand la séance fut levée.
Cependant le Roi avait envoyé sur-le-champ son discours à son imprimeur, Frédéric Morel, afin qu’il le fît distribuer au plus tôt par tout le royaume. Mais dans ce même moment, M. le duc de Guise venait de se rendre chez le cardinal de Bourbon, que la fièvre avait empêché d’assister à la séance, et après lui avoir rapporté les paroles du Roi, il lui faisait entendre combien il importait à leur honneur
quelles ne fussent pas publiées. Le cardinal de Guise et d’Espignac, présens à cette conférence, offrirent d’aller demander au Loi de leur faire le sacrifice de sa harangue, et par mesure de précaution , le duc envoya quelques officiers chez l’imprimeur , pour lui défendre de laisser sortir de sa boutique un seul exemplaire du discours.
Le cardinal de Guise et d’Espignac se rendirent donc chez le Roi, et lui représentèrent que mieux valait pour lui perdre ce peu de paroles, quoique ingénieusement tissues , que l’affection de ses sujets. On ne pouvait faire à Henri un plus sanglant outrage : il répondit cependant , en affectant beaucoup de modération, que quant à son discours entier, jamais il ne le supprimerait. Alors d’Espignac ayant proposé de retrancher seulement les passages qui avaient semblé les plus offensans, et la Reine-mère , qui survint dans ce moment , ayant joint ses prières aux menaces du cardinal , le Roi céda et donna ordre de faire rompre et déchirer tout ce qui avait été im-
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primé, afin qu’on ôtât du discours ces mots : « aucuns grands de mon royaume ont fait » telles ligues » , et quelques autres encore *.
Le mardi 1 8 , ainsi que le Roi l’avait proposé dans sa harangue, toute l’assemblée se trouva réunie en la grand’salle du château , dans le meme ordre et avec la meme pompe que le dimanche , pour jurer d’observer l’édit d’Union comme loi fondamentale du royaume. L’archevêque de Bourges fit encore un discours ; il choisit pour texte l’excellence et la sainteté du serment, et dit en finissant à l’as-
* Voici comment l 'Entoile raconte ce fait: « Le cardinal fit » grande plainte à Sa Majesté de sa harangue- Le Roi fut si « retenu, qu’il souffrit d’ôtre tancé et comme menacé de lui , » et lui permit de la corriger et imprimer, suivant les termes » de la rétractation qu’on fit faire à ce pauvre prince ; et fut le jj cardinal si éhonté de dire à son frère qu’il ne faisoit jamais les jj choses qu’à demi, et que s’il l’avait voulu croire , on n’eût été » en la peine où l’on étoit. Lesquelles paroles, rapportées au jj Roi, n’amendèrent pas le marché des Lorrains ; et ij fut noté jj que pendant cette rétractation, il survint une obscurité si » grande par un orage, qu’il fallut allumer de la chandelle pour jj lire et écrire ; ce qui fit dire que c’était le testament du Roi jj et de la Fiance qu'on ccrivoit, et qu’on avoit allumé ta chan- « delle pour lui voir jeter le dernier soupir. »
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semblée : que ceux qui prenaient en vain et à faux le nom de Dieu se rendaient dignes de mort dans cette vie, et de l’éternité des peines dans l’autre, comme il était arrivé à Ananie et à Saphire. Après quoi le Roi parla à son tour, et pour donner l’exemple aux assistans, jura, foi de Roi, d’observer son édit d’Union : ensuite il reçut le serment, d’abord des ecclésiastiques, en leur faisant porter la main sur la poitrine, puis des autres, en la leur faisant lever. Enfin , toute l’assemblée en masse se rendit à l’église Saint-Sauveur où le Te Deum laudamus fut chanté pontificalement.
Au sortir de l’église, le Roi rencontrant La Chapelle-Marteau , lui dit avec bienveillance , « que l’offense des Parisiens étoit grande, mais » qu’il l’oublioit pour le bien commun des » catholiques de France : qu’il lui commandoit » de tenir cette parole pour assurée et comme » de la bouche de son Roi; mais de prendre » garde que Paris ne se laissât aller à une re- » chute , qui seroit mortelle et irréparable *. »
* Mathieu, liv. IV.
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La cérémonie terminée, les trois ordres se retirèrent dans leurs Chambres séparées, et commencèrent leurs travaux. Les premières séances se passèrent dans le tumulte et la confusion : c’était à qui mettrait en avant les propositions les plus hardies et les plus inaccoutumées, à qui exciterait dans les Chambres le plus de trouble et d’agitation : on en pourra juger par la lettre suivante , qu’Etienne Pasquier, témoin oculaire, écrivait au président de Harlay, un mois après la séance d’ouverture.
« Je ne vis jamais tel désordre, comme est celui » qu’on apporte pour donner ordre aux affaires » de France. La première proposition que l’on » a mise sur le bureau , en la Chambre du » tiers, a été : si on procéderoit par résolution » ou par supplication , c’est-à-dire, s’il faudroit » que le Roi passât bon gré mal gré par tout » ce qui seroit par eux arreté, ou bien que » l’on usât d’humbles remontrances envers lui, » pour en arrêter puis après, s’il le trou voit » bon, ainsi que d’ancienneté on l’avoit tou-
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» jours observé *. Il s’y est trouvé du pour et » du contre; enfin, la plus grande partie, non » pour honneur qu’elle portât au Roi , mais par » honte, a été d’avis qu’il ne falloit rien mou- » voir en cet endroit. Ce premier pas étant » ouvert avec telle liberté , vous pouvez juger » quelle est la suite. E11 tout ce qui se présente » contre le Roi , le chemin est aplani et sans » épines. Au contraire, s’il y a quelque chose » contre l’ordre de nos députés , ce leur sont » chiffres qu’ils n’entendent point. Je com-
* « A quoi servira cette assemblée, disoient ceux de la ligue, » si les remèdes pour restaurer la France que nous présentons » en nos cahiers ne sont publiés ainsi que nous le résoudrons, » sans y rien changer ? Cette présente assemblée sera-t-elle in- " fructueuse, aussi bien qne celle de 1676?.... Ne sont-ce pas » les Etats qui ont donné aux Rois l’autorité et le pouvoir qu’ils » ont? Pourquoi donc faut-il que ce que nous adviserons et arrê- M ferons en cette assemblée soit contrerollé par le conseil du » Roi? Le parlement d’Angleterre, les Etats de Suède, de Po- » logne étant assemblés , ce qu’ils accordent et arrêtent, leurs » Rois sont forcés de le faire observer sans y rien changer. » Pourquoi les François n’auront-ils pas pareil privilège?.... Et » s’il faut que nos cahiers passent au conseil privé du Roi, il y » devroit donc au moins assister un nombre de députés de cha » cun ordre. « (Palma Cayet, édition Petitot , tome h',
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>' mence par les ecclésiastiques : l’une de leurs » plus grandes propositions est pour l’admis-
» sion du concile de Trente . Or, ce point ne
» peut être digéré par plusieurs, qui n’osent » toutefois dire à cœur ouvert ce qu’ils en » pensent; car le cardinal de Guise et l’arche- » vêque de Lyon considèrent non seulement « les paroles, mais les visages et contenances » de ceux qui semblent ne pas approcher de ce » qu’ils désirent être fait. 11 n’y a que M. d’Es- » pesse , qui , en qualité d’avocat du Roi , a » soutenu vertueusement nos. droits : auquel a » été répondu par M. de Lyon , non par rai- » son, mais invectives, telles que la licence de » cette assemblée permet. Et en conséquence >» de ceci, on ne fait point de doute d’ôter au » Roi, non seulement les nominations des évê- » chés, abbayes et autres bénéfices, mais plu- » sieurs droits , qui , de toute ancienneté , sont » annexés à sa couronne. Voilà en somme » comme on le manie. Mais quand il est ques- » tion de traiter entre ces messieurs des choses » qui les concernent dans le concile, alors ils y
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» trouvent bien à redire. Je vous prendrai cet » exemple : le concile veut que chaque béné- » ficier ait à se contenter d’un seul bénéfice. » Or, ce décret, quoique très-saint, ne peut » être par eux digéré ; et y apportent cette » distinction : bon pour l’avenir, disent-ils, à » mesure que les bénéficiers mourront, mais f> quant à ceux qui en sont pour le jourd’hui » pourvus, qu’ils jouissent de leur bonne for- » tune.
» Bonnes gens, dis-je à part moi, car je ne » l’ose dire tout haut, si vous êtes sujets du » Saint-Siège , si vous voulez sans réserve exé- » cuter le concile en ce qui concerne les droits » du Roi , pourquoi ne pratiquez-vous le sem- » blable en votre fait?
» Je vous laisse à part , qu’en une harangue » faite l’un de ces derniers jours en la Chambre » du clergé , il est advenu à celui qui portoit » la parole , de dire , en parlant de la journée » des Barricades : Heureuse et sainte journée » des Tabernacles , tu seras d’éternelle mémoire , » comme la délivrance du Capitole à Rome , et
» de la ville de Bèthulie hors des mains d Ho - » bphernel Ce qui n’étoit point braver le Roi » à petit semblant , et dont il a été averti. Le » semblable se trouve presqu’en la noblesse; » je vous dis presque , car à la vérité , elle y » apporte quelque peu plus de sobriété et mo- » destie. »
Ce n était pas seulement l’admission du concile de Trente qu’on voulait arracher au Roi, on exigeait encore de lui, et peut-être avec plus d’acharnement, qu’il rendît un édit, pour déclarer le Roi de Navarre incapable de succéder à la couronne. Les trois Chambres, après s’être entendues sur ce point, envoyèrent chacune douze députés , chargés de lui faire entendre leur résolution , et de le prier d’annoncer publiquement que son beau-frère « étoit indigne » de toutes successions, couronnes, royautés » et gouvernemens. »
« Messieurs, leur répondit le Roi, trouvez » bon, je vous prie, que je somme le Roi de » Navarre, pour une dernière fois, de se réu- » nir à l’Eglise catholique. Vous savez qu’il
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» vient de faire à La Rochelle une protestation » solennelle contre tout ce qui se passe ici : il » prétend que cette assemblée des États est » incomplète , parce que les provinces qu’il » occupe n’ont point été appelées à y envoyer » des députés : il réclame en meme temps un » concile national qui lui prouve son erreur, » et par lequel il puisse se faire instruire. » Voyez, messieurs, examinez si ces demandes » ne vous semblent pas justes. » Les députés se retirèrent ; mais la Chambre . du clergé , sans respect pour les avis du Roi , décida sur-lechamp : « qu’il était inutile de faire une nouvelle sommation au Roi de Navarre; qu’après avoir été suffisamment instruit par le cardinal de Rourbon, son oncle, il n’avait pas laissé de retomber dans ses vieilles erreurs; qu’en conséquence, il était bien et duement hérétique, opiniâtre et relaps, et que comme tel, il fallait le déclarer déchu du trône. » Les deux autres Chambres ayant opiné dans le meme sens, les trente-six députés retournèrent dire au Roi ce qui avait été arrêté, et le Roi leur
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répondit : « Je ne décide rien, mais je verrai à » me résoudre pour satisfaire à vos raisons. » Durant ces pourparlers, il arriva un événement qui contribua encore à jeter du désordre dans l’assemblée, et de l’aigreur dans les esprits. Le duc de Savoie, de concert avec le pape, s’empara de l’unique possession que la France eût conservée en Italie , le marquisat de Saluces , sous prétexte que , s’il ne l’eût pas pris , Lesdiguières , chef des huguenots en Dauphiné , allait le prendre. « Pendant que par » vains discours, dit encore Pasquier, nous » nous amusons à redresser ce royaume sur » un tapis vert, lui (le duc de Savoie), cousin- » germain du Roi. auquel il a tant d’obliga-
» tions * , violant tout droit humain , sans lui ' •
» déclarer la guerre, a mis la main sur le mar- » quisat. Dans la Chambre de la noblesse ,
* Henri III, revenant de Pologne en 1574 » s’arrêta à Turin, et fut très-bien reçu par sa tante, la duchesse de Savoie : il prit même tant de plaisir aux repas et aux fêtes qu’elle lui donna, qu’en s’en allant, pour lui laisser un gage de sa satisfaction, il céda d’un trait déplumé à la Savoie trois places fortes, Pignerol , Savillan et La Pérouse : ce fut le début de son règne
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» quelques braves gentilshommes ont dit aus- » sitôt, qu’il falloit laisser la ville de Blois, où » nous alambiquions nos cerveaux , et marcher » droit en Savoie , qu’il n’y avoit moyen meil- » leur de nous réconcilier tous ensemble; que » ce seroit notre Carthage : opinion, certes, » d’un cœur généreux et françois , toutefois » qui a été vaincue et supplantée par les au- » très. » En effet, le clergé et le tiers-état vinrent à la traverse, déclarant que la seule guerre qui intéressât vraiment l’honneur et le salut commun, c’était la guerre contre les huguenots. « Il faut premièrement pourvoir aux en- » trailles du royaume , disoient-ils ; quand nous » aurons extirpé l’hérésie , nous chasserons » bien les étrangers. » En même temps , ils répandaient adroitement le bruit que cette invasion du marquisat n’était qu’un jeu concerté entre le Roi et le duc de Savoie pour avoir un prétexte de ne point faire la guerre aux huguenots et de dissoudre les États et l’Union.
Les amis du Roi, de leur côté, disaient que jamais le duc de Savoie n’aurait eu la har-
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diesse de faire une telle entreprise, s’il n’eût été d’intelligence avec le duc de Guise et sur de sa protection. Guise sentit aussitôt que ces imputations allaient le rendre odieux dans la Chambre de la noblesse , et , en homme habile, il changea brusquement ses plans et sa conduite. Les États, à son instigation, vinrent supplier Sa Majesté de déclarer la guerre au duc de Savoie ; et lui-même dit au Roi que , ne pouvant , à son grand regret , conduire cette guerre en personne , il le priait d’en charger le duc de Mayenne , son frère , qui venait de se rendre à Lyon pour combattre les huguenots du Dauphiné.
Toutefois lé duc avertissait sous-main ses amis des États que cette guerre ne se ferait qu’en idée, et qu’on n’agirait réellement que contre le Roi de Navarre. Il y a plus : il faisait dire au duc de Savoie lui-même de ne pas s’épouvanter; qu’on ne lui déclarait la guerre que pour la forme et qu’il empêcherait bien qu’un seul soldat français mît le pied de l’autre côté des Alpes.
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Ces intrigues ne purent être conduites si secrètement que le Roi n’en apprît quelque chose : ce fut un nouvel aliment à la haine qu’il nourrissait contre le duc , et même il est probable que, dans les premiers momens de sa colère, il laissa échapper quelques paroles qui trahissaient ce qu’il avait dans l’âme , car ce fut à cette époque que l’on commença dans le public à lui supposer le projet de se venger prochainement. Le bruit courut que l’issue des États devait être sanglante. Dans les marchés, dans les foires, les charlatans en faisaient la prédiction au peuple; et les députés qui arrivaient des derniers, annonçaient que dans leurs provinces l’inquiétude était générale.
Ces craintes, il est vrai, pouvaient sembler mal fondées, lorsqu’on se rappelait le peu de courage et de résolution que le Roi avait montré le jour des Barricades et en d’autres occasions semblables : toutefois il fallait convenir que jamais, jusque là, il n’avait rencontré de si grandes facilités pour accomplir sans danger les desseins qu’on lui supposait. Les habitans de Blois,
INTRODUCTION
comme nous l’avons déjà dit, étaient mal disposés pour la ligue : vainement , depuis l’ouverture des États, les plus zélés d’entre les députés , et notamment ceux de Paris avaient travaillé le menu peuple à la mode parisienne , et organisé à force de doublons , une petite troupe dévouée, composée de bourgeois, de vignerons et d’autres gens de la campagne, que l’hiver rigoureux avait chassés des champs: vainement ils étaient encore soutenus par tous les moines de la ville et des faubourgs, principalement par une compagnie de Pères de Jésus , nouvellement établie dans le voisinage du château : malgré tous ces renforts , il leur était impossible de compter sur la ville, et tel était rattachement de la plus grande partie des habitans pour les vieilles maximes royalistes , que, si le Roi venait à prendre envie de faire un coup d’État, il était certain que, loin d’y mettre obstacle, ils lui prêteraient plutôt secours.
Ce qui causait les plus vives alarmes aux ligueurs, c’était de voir le duc de Guise logé
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dans le château, au milieu des gens et des soldats du Roi, et séparé de la plupart de ses amis qui étaient répandus çà et là par la ville., dans les hôtelleries. On lui avait bien conseillé de se défier du voisinage du Roi , de ne pas oublier que les comtes de Rlois avaient pour armoiries un porc-épic , et qu’on lisait sur toutes les murailles du château cette devise : Qui s’y frotte s’y pique ; que par prudence il devait se loger en ville ; le duc de son côté avait bien manifesté l’intention de profiter de ces avertissemens , mais le Roi lui fit l’offre d’un appartement avec tant de grâce et de sollicitations , que la bienséance ne lui permit pas de refuser. Toutefois, en s’établissant dans le château , il sut prendre habilement ses mesures pour ne pas y être tout-à-fait isolé des siens : grâce à sa qualité de grand-maître et de lieutenant-général , l’étiquette l’autorisait à réunir autour de sa personne un assez bon nombre de gentilshommes et un grand équipage de maison : mais non content de ses propres serviteurs , il demanda au Roi des ap-
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partemens pour loger auprès de lui presque tous les membres de sa famille, sa mère* , sa femme**, sa sœur***, son fils****, son cousin
* Anned’Este, petite-fille du Roi Louis XII, veuve de François, duc de Guise, assassiné devant Orléans, et de Jacques de Savoie, duc de Nemours, qir’ elle avait épousé en secondes noces, l’an i566, et qui moùrut l’an i585. Ce duc de Nemours était un habile capitaine et un loyal serviteur du Roi. Il lit tout ce qu’il put pour détourner MM. de Guise, ses beaux-fils, de leurs projets ambitieux; et en mourant, il recommanda à ses propres enfans de ne prendre aucune part à la ligue.
** Catherine de Clèves, veuve d’Antoine de Croy , prince de Porcien, mariée en secondes noces, l’an 1570, à Henri duc de Guise.
*** La duchesse de Montpensier.
**** Charles , prince de Joinville, âgé alors de dix-sept ans. Il avait l’esprit très-léger, et ne ressemblait à son père ni par ses facultés ni par sa figure. Guise avait le nez long et aquilin ; le prince de Joinville, au contraire, était extrêmement camard , ainsi que l’attestent les vers suivans qui furent composés pendant le siège de Paris, lorsque la liguevoulut reconnaîtrece jeune prince pour Roi :
La ligue se trouvant Camuse,
Et les ligueurs bien étonnés Se sont avisés d’une ruse ,
C’est de se faire un roi sans nez.
RÉPOINSe.
Le petit Guisaid fait la nique A tous vos quatrains et sonnets ,
Car étant camus et panais ,
sent point quand on le pique.
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le duc d’Elbœuf , et enfin le vieux cardinal de Bourbon*.
Chacun de ces personnages avait à sa suite des laquais et des officiers qui grossirent d’autant le cortège du duc de Guise. A la vérité le Roi, de son côté , ne négligea pas de s^entourer d’une suite très -nombreuse; aussi jamais on n’avait vu pareille affluence dans ce grand château; c’était une confusion, un désordre, un bruit, jusque là sans exemple dans la paisible cité de Blois.
Les pages et les valets des deux partis se trouvant presque continuellement en présence, et ne pouvant en quelque sorte se rencontrer dans les avenues et dans les galeries sans se heurter en passant, avaient à tout moment des querelles , qui parfois menaçaient de devenir sanglantes. D’un côté se rangeaient les serviteurs de M. de Guise et de tous les princes lorrains; de l’autre, ceux du Roi et des princes
* C’est ce vieux cardinal que la ligue saluapeu de temps après du nom de Charles X. Il unissait à tel point l’absence de cœur au manque d’intelligence, qu’il était l’humble complaisant du duc de Guise, le plus mortel ennemi de sa maison.
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de Bourbon , tels que le prince de Conti , le comte de Soissons , le cardinal de Vendôme , et meme le cardinal de Bourbon, car ses gens comprenaient mieux que lui l’honneur et les intérêts de sa maison.
Dans la chaleur de la dispute on ne gardait de part et d’autre aucun ménagement : les Valois reprochaient tout haut aux Guisards d’être les valets d’un ambitieux et d’un félon, et les Guisards répondaient avec la même franchise aux Valois , qu’on connaissait les projets de perfidie et de trahison que méditait leur maître. Le Roi, qui prêtait parfois l’oreillè à ces querelles, ne tarda pas à être instruit des intentions qu’on lui prêtait , et afin d’ôter au duc de Guise tout motif de soupçon , il redoubla de prévenances et de caresses à son égard ; voulant même lui donner une preuve solennelle de la sincérité de sa réconciliation , le 4 décembre, jour de sainte Barbe, il communia publiquement avec lui, et jura après la messe, sur le Saint-Sacrement, de maintenir et res^ pecter son édit d'Union.
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point et qu’il passait les nuits à s’entretenir tout haut de ses pensées et à faire des discours inintelligibles. Madame de Guise étant partie du château le i5 décembre pour aller faire ses couches à Paris, et sa belle-sœur, madame de Montpensier, s’étant mise en route deux jours après pour la rejoindre , le Roi s’était imaginé qu’elles allaient tramer quelque complot, et ses craintes avaient redoublé. Enfin , comme pour l’aigrir davantage et le confirmer dans ses soupçons , il arriva , sur ces entrefaites, que les États demandèrent à grands cris la suppression des tailles qui avaient été nouvellement imposées pour subvenir aux frais des nouvelles guerres ; et le duc de Guise , qui ne laissait échapper aucune occasion de se rendre populaire , et d’arracher au Roi des concessions, appuya hautement la demande des États.
C’est à ce moment que commence l’action des scènes qu’on va lire. Le duc de Guise et le président du tiers-état sont dans le cabinet du Roi, pour le prier de faire droit à leur requête,
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et pendant ce temps, un certain nombre de députés, de moines et d’hommes du peuple, ameutés par les zélés, attendent, sous les fenêtres du château , la décision de Sa Majesté.
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