AVANT-PROPOS
Le généalogiste Christophe Justel (1), gui' a rempli, au commencement du XVIP siècle, les importantes fonctions d'Intendant de la maison de Bouillon (2), qui en a dépouillé et classé les archives et a consigné, dans sa précieuse Histoire (3), les résultats de ses recherches, n'a pu émettre que des conjectures sur les origines de la vicomte de Turenne. Il serait bien difficile, sinon
(1) Né à Paris en 1580, mort en 1649.
(2) 11 occupait auprès de Henri de La Tour, duc de Bouillon et vicomte de lurenne, les fonctions de secrétaire intime. A la mort d'Henri de La Tour, sa veuve se l'attacha comme intendant de sa maison, poste qu'il conserva sous Frédéric-Maurice, successeur d'Henri.
(3) Histoire généalogique de la maison de Turenne, 1645, in-f°.
impossible, de faire aujourd'hui plus et mieux que lui.
Les diplomatistes , qui se sont occupés de la question quelques années avant la cession de la vicomte à la Couronne de France, Vont examinée avec un esprit prévenu, ne cherchant dans les anciens titres que des arguments pour ou contre les droits de souveraineté des vicomtes de Turenne, rendant ainsi plus malaisée la lâche de ceux qui voudraient après eux dégager la solution de ce problème historique.
Nous n'essayerons pas de débrouiller ce qui paraît inextricable. U histoire de la formation de la vicomte restera en dehors de notre cadre. Il ne sera pas nécessaire de remonter si haut pour dire ce que les documents nous ont appris de l'Assemblée des Etats qui a administré les finances de ce pays jusqu'à V époque où il a perdu son autonomie.
Ce que nous tâcherons de déterminer avec précision, ce sont les limites de la vicomte au moment où va fonctionner Vinstitution des Etats, et les modifications qu'elle a subies dans la suite. Il importe, en effet, de connaître l'étendue du ressort dans lequel s'exerçaient les pouvoirs politiques et administratifs de cette assemblée.
Une révolution profonde s'est produite, au milieu du XVI e siècle, dans le mode de recrutement des députés. Jusqu'en 1550 (1), le clergé, la noblesse et le tiers étaient représentés aux Etats de Turenne et en faisaient, à proprement parler, une réunion des trois Etats. Après 1550, nous n'y voyons plus de délégués spéciaux des trois ordres; l'assemblée ne se compose que des consuls ou syndics de quelques cilles.
Les documents de la période antérieure à 1550 sont trop rares et trop succincts pour nous permettre d'établir avec certitude le point de départ de l'institution des Etats et d'analyser son fonctionnement.
Pendant la seconde période, les documents abondent. Nous pourrons donc examiner en détail ce rouage gouvernemental, après les modifications qui y ont été apportées au milieu du XVI e siècle, considérer sa structure, son action et ses effets.
A l'origine, les Etats se tenaient en une assemblée plénière dont le ressort s'étendait sur toute la vicomte. Il n'en était plus ainsi en 1469. Dès
(1) On verra que cette transformation eut lieu entre 1543 et 1553.
cette époque, nous trouvons la vicomte divisée administraticement en pays de Limosin et pays de Quercy, suivant la situation des terres qui la composaient. Ces deux circonscriptions territoriales avaient chacune leurs assemblées d'Etats qui se réunissaient séparément, en des lieux et à des époques déterminées. Cette complication disparut en 1703. Les deux assemblées se fondirent alors en une seule, composée des députés des deux pays.
Les Etats de la vicomte de Turenne n y ont jamais été étudiés. Ils ont échappé aux recherches de MM. Just Paquet (1) et Laferrière (2) . M. Antoine Thomas, qui a relevé avec le plus grand soin les sessions tenues en Bas-Limousin pendant la pre~ mière moitié du XV siècle, a laissé volontairement la vicomte en dehors de son champ d'investigation (3).
(1) Just Paquet, Institutions provinciales, communales et corporatives, 1835.
(2) Laferriùre, Etudes sur l'histoire et l' organisation comparée des Etats provinciaux aux diverses époques de la monarchie jusqu'en Î7SÔ. Apud séances et travaux de l'académie des sciences morales et politiques, 1860.
»3) Antoine Thomas, Las Etats provinciaux de la France centrale sous Charles VII, 2 vol. in-8«>, 1879.
Les savants travaux de ces historiens nous ont donné la physionomie exacte des Etats provinciaux de la vieille France. On s'exposerait à bien des erreurs si Von voulait assimiler à. ces assemblées les Etats de Turenne. La vicomte a conservé jusqu'en 1738 ses franchises, son indépendance, son autonomie, ne devait au roi, avant son union à la Couronne , ni subsides ni soldats. Elle s'administrait elle-même. Le vicomte était son seul souverain. Entre lui et ses sujets, il n'y avait d'autre intermédiaire que les Etats. Ceux-ci votaient l'impôt, comme les Etats généraux, et le répartissaient, comme les Etats provinciaux du royaume. A Vinverse des autres assemblées locales, celle de la vicomte alla en se démocratisant, n'ad^ mettant dans son sein, pendant la deuxième période de son existence, que des représentants du tiers. A l'abri des coups de main du pouvoir royal, elle conserva jusqu'à la fin un caractère régulier et permanent. Les cahiers de ses délibérations nous permettent de reconstituer le budget d'un grand fief pendant plus de deux siècles. On peut dire que les Etats de la vicomte de Turenne ont été la dernière manifestation de décentralisation admi-
nistratioe et financière de la France monarchique. Ils méritent, à tous ces titre*, une étude spéciale (1).
(1) Dans la recherche des documents qui ont servi de base à cette étude, nous avons été très utilement aidés par MM. Antoine Thomas, maître de conférences à la Sorbonne, et Henri Stcin, archiviste aux Archives Nationales; nous devons aussi à M. J.-B. Champeval la communication d*un certain nombre de pièces de sa collection. Nous leur exprimons nos remerclinents pour cet obligeant concours.