Les Etats du Languedoc
Le 2'2 décembre 1789, l'Assemblée Constituante détruisait l'ancien système municipal et provincial de la France par la loi suivante :
Article l*'*. — Il sera fait une nouvelle division du royaume en départements , tant pour la représentation que pour l'administration; ces départements seront au nombre de 75 à 85.
Art. 2. — Chaque département sera divisé en districts , dont le nombre , qui ne pourra être ni au-dessous de 3 , ni au-dessus de 9, sera réglé par l'Assemblée nationale, suivant le besoin et la convenance du déparlement, après avoir entendu les députés des provinces.
Art. 3. — Chaque district sera partagé en divisions appelées cantons, d'environ quatre lieues carrées. ....
Etc.. Etc..
Rabaut-Saint-Etienne explique, dans ses réflexions sur la nouvelle division du royaume, la pensée de la loi nouvelle: " On a cherché , dit-il , une division de superficie , telle que l'administration, qui sera chargée d'en surveiller les intérêts , puisse le faire avec facilité et promptitude. »
Cette explication s'accorde avec les instructions de l'Assemblée nationale sur le décret du 22 décembre :
— " L'Etat est un ; les départements ne sont que des sec-
lions du même tout; une administration uniforme doit donc les embrasser dans un régime commun. »
Meunier, Bergassc, Mirabeau s'opposèrent vainement à la suppression des provinces; vainement ils demandèrent qu'on en fît la base de la nouvelle organisation administrative , après en avoir réformé les vices et les abus :
— « J'ai tenté de mille manières , s'*'cria le grand orateur , les divisions administratives ; j'ai mis les surfaces tantôt en triangles, tantôt en carrés , mais c'est en vain que j'ai épuisé toutes les figures géométriques : la distribution inégale de la p( pulation et des richesses se jouait de mes efforts. "
La véritable pensée de la réforme se fait jour dans le rapport de Thouret, présenté au nom du comité de constitution :
— .« Il ne s'agit pas seulement, dit ce rapport, de fonder un nouveau système d'administration ; il faut aussi organiser le gouvernement représentatif. . . Le comité a pensé que les bases de la représentation doivent être autant que possible composées en raison du territoire, de la population et des contributions. »»
Ainsi, le comité de constitution et, après lui, l'assemblée rayaient d'un trait de plume , dans leur œuvre improvisée , tous les intérêts qui se rattachaient aux anciennes divisions ecclésiastiques , judiciaires 5 militaires et administratives de la France ; ils ne tenaient pas compte des traditions, des coutumes, des vieilles franchises, de l'histoire même du pays, et donnaient pour unique base à la représentation nationale la division du sol basée sur le revenu de l'impôt et sur le nombre des habitants! Ainsi, les centres administratifs, perdant toute autorité , tout prestige , allaient devenir de simi)les fractions du territoire , formées uniquement pour faciliter l'action du pouvoir central !
En supprimant l'indépendance et l'initiative provinciales,
en réduisant en ([ueUiue sorte à un rôle de ressorts mécani- (jnes les départements i)rivés de toute existence propre , sans autre lien entre eux que celui qui les rattache à la capitale , et trop nombreux , trop exigus pour tirer d'eux-mêmes la moindre force d'impulsion , l'organisation nouvelle devait fatalement aboutir à un régime de centralisation sans exemple dans l'histoire. En émiettant la province sous le niveau parisien , en la désarmant de tout droit d'administration et de défense autonomes , ce système allait hâter le moment où le sort de la France tout entière dépendrait d'une révolution à Paris ou de l'occupation de Paris par une armée ennemie.
Quelques esprits clairvoyants avaient pressenti le péril.
— " Nous nous résignons, s'était écrié, devant les Etats- Généraux, un député à qui la Révolution allait bientôt faire un nom célèbre , le député Barrère , nous nous résignons à laisser supprimer les Etats , et à ne revenir un jour au système fédératif , comme les Etats-Unis d'Amérique , que lorsque la France aura épuisé toutes les calamités attachées aux révolutions. "
Hélas ! ces calamités nous les avons toutes connues , et nous en subissons encore , en ce moment , la douloureuse épreuve : révolutions \se succédant à Paris, tous les quinze ou vingt ans, avec une régularité chronométrique, et imposées par télégramme à la province; deux invasions livrant, en 1814 et en 1815, la France à l'étranger parla prise de Paris; les départements se dépeuplant peu à peu au profit d'une capitale , menacée de congestion , quand ils sont eux-mêmes frappés d'anémie ; le pays roulant de dictature en dictature , de gouvernement d'aventure en gouvernement de hasard , d'abîme en abîme ; aujourd'hui, enfin, pour la troisième fois en cinquante ans , l'ennemi foulant de nouveau notre sol , brûlant nos villages, rançonnant nos villes , assiégeant Paris,
parce qu'il sait que la possession de Paris lui livrera encore une fois le pays tout entier ! Il a fallu dix siècles à la monarchie pour faire la France ; pour la défaire , il n'a fallu que quatre-vingts ans à la Révolution.
Dans l'effroyable année que l'histoire appellera l'année du plébiscite , nous avons pu apprécier l'insuffisance de notre organisation départementale et la sagesse de l'ancienne division de la France en provinces. Faute de grands centres d'administration, les centres de résistance ont manqué. Qui niera que la défense nationale eût trouvé de précieuses ressources dans la concentration sur certains points, non-seulement de la force militaire , mais de la force politique du pays ? Les hommes qui s'en sont courageusement chargés hors de Pariç, ont eu tout à créer, tout à impioviser. Simple émanation du pouvoir central prisonnier dans sa capitale , l'administration départementale , privée de tout droit d'initiative , ne pouvait leur offrir aucun point d'appui. Avec moins d'efforts, n'auraient-ils pas obtenu de meilleurs résultats si les départements de la Loire , de la Bretagne , de la Normandie, dégagés des entraves bureaucratiques de la centralisation et déjà constitués, avant la guerre, en groupes plus homogènes et plus indépendants, leur avaient fourni un cadre d'organisation tout prêt? Aux deux époques de notre histoire , qui rappellent le plus la nôtre , c'est aux anciennes provinces , agissant dans leur liberté , que la France a dû deux fois son salut.
Ce qu'elles firent , ces fières provinces , pendant la guerre de cent ans et sous François pr, nos départements , isolés l'un de l'autre et rivés au pouvoir central par une chaîne qui ne leur laisse pas la liberté de leurs mouvements , pouvaientils le faire aujourd'hui? Hélas ! ils n'ont pas même été appelés à voter par leurs mandataires , à consentir, ainsi qu'on disait autrefois, les impôts de guerre. Un gouvernement, né
d'un coup de main et d'un mallieur public, et qui, dans l'intérêt même de son autorité, avait besoin plus qu'aucun autre de la consécration du pays, a pu, non sans une apparence de légalité, invoquer l'organisation de la France en départements, sections sans valeur individuelle d'un tout indivisible , pour s'opposer à une réunion incomplète des représentants du pays.
Lorsque la France, baignée de sang, couverte de ruines, râlait sous la double étreinte de l'invasion anglaise et de la jacquerie ; à une époque où les moyens de communication étaient aussi rares et aussi difficiles qu'ils sont nombreux et prompts aujourd'hui, les Etats n'ont jamais manqué d'être appelés à voter les subsides. En ces temps de barbarie, le principe tutélaire : « Il n'y a d'impôt dû que l'impôt consenti," a toujours été respecté. Il était réservé à notre siècle de progrès de le remplacer par cette maxime nouvelle ; « Le premier venu, maître du pouvoir par violence ou par surprise, a le droit de disposer à son gré et sans contrôle de la fortune etdela vie de ses concitoyens. >♦
Frappé par ce contraste, j'ai essayé d'en pénétrer les causes. Sans sortir de notre cher Languedoc, j'ai cherché, en ces jours de deuil , un refuge contre les jactances révolutionnaires et les misères présentes dans l'étude de notre heureux et glorieux \ passé. C'est le résultat de ces travaux que je livre au lecteur. Moi aussi, dans la mesure de mes humbles forces, j'aurai payé utilement ma dette à mon pays, si j'ai réussi à démontrer que la France, délivrée des angoisses qui l'oppressent aujourd'hui , doit demander comme autrefois aux libertés municipales et aux institutions provinciales , son salut, sa grandeur , sa prospérité , et qu'elle ne peut les retrouver que là.