CHAPITRE II
ORGANIQUE DANS L'ABOULIE
Nous avons vu comment les abouliques raisonnent leur inaction et quels prétextes ils se donnent pour la justifier; c'est le cas d'Henriette, sur lequel je ne reviens pas.
Je voudrais montrer maintenant que dans l'aboulie mélancolique, comme dans la mélancolie elle-même, Tesprit ne justifie jamais que la conscience qu'il a d'un arrêt physiologique.
Qu'est-ce que l'aboulie d'Henriette au point de vue organique ?
Tout d'abord nous devons remarquer que
la malade sort à peine de l'état mélancolique et qu'elle en présente encore quelques symptômes mentaux et physiques.
Elle s'accuse volontiers de fautes anciennes, elle repense trop facilement à une petite fille qu'elle a perdue voilà dix ans.
Le système musculaire de la vie de relation est fatigué, les chairs sont molles, la démarche lente et les mouvements compliqués s'accomplissent avec justesse mais avec peine, le système vasculaire est également atteint ; les mains sont toujours très pâles, les jambes froides, et les sécrétions diminuées dans l'organisme entier.
11 y a donc à n'en pas douter une cénesthésie analogue à celle de la mélancolie et qui se traduit par un sentiment général d'impuissance. C'est le grand poids à soulever dont elle sent l'oppression toutes les fois qu'elle veut accomplir un acte complexe.
Nous avons tous éprouvé ce sentiment.
soit après une marche pénible, soit après un exercice violent ; nous pouvons alors concevoir des actes divers, mais notre fatigue physique, notre dépression organique s'opposent à leur exécution, alors même qu'ils sont très simples.
Toute dépression dans le tonus vital, dit à ce sujet M. Ribot *, légère ou profonde, fugitive ou durable, a son effet, et la conscience de cette dépression est pour nous la première cause de l'aboulie.
En même temps l'activité fonctionnelle du cerveau se trouve diminuée aussi bien dans la synthèse perceptive que dans la synthèse motrice, et bien que les conditions organiques de ce phénomène nous échappent nous pouvons aisément les concevoir ; c'est probablement une anémie analogue à celle que nous pouvons constater sur tout le reste du corps.
(1) Maladies de la volonté, p. oi.
G. DUMAS
Chez Henriette la synthèse de la perception est retardée, et j'ai pu noter le temps qui s'écoule entre la production d'un bruit et sa perception, une seconde environ.
Toutes les excitations extérieures qui déterminent sur la moelle des actes réflexes et sur le cerveau des actes réfléchis, viennent ainsi s'émousser sur les centres nerveux et restent sans action. L'individu ne répond plus comme autrefois à ses sensations : il se sent inerte.
Les synthèses mentales pourraient être également imparfaites ; j'ai vu des mélancoliques concevoir vaguement des suicides et imaginer des moyens ridicules pour les réaliser ; mais chez Henriette la conception de l'acte est très nette, c'est la synthèse motrice qui ne peut s'y associer. On sait que tous nos mouvements exécutés d'abord sans ordre pendant la première enfance finissent par se coordonner, et laissent après eux des images motrices qui,
en s^associant à nos idées, produisent le phénomène de la volition ; ce sont ces synthèses motrices qui sont dissociées ou qui ne s'associent plus fortement aux synthèses mentales. Pour peu qu'un acte entraîne avec lui des images pénibles, il ne s'exécute pas.
Remarquons que d'une part le raisonnement subsiste, et que d'autre part les mouvements automatiques s'accomplissent facilement ; ce qui est atteint c'est la synthèse idéomotrice, cette forme complexe de l'activité où des images motrices s'associent à des idées suivant un principe synthétique, pour donner naissance à ce phénomène psychologique qu'on appelle un acte voulu.
La conscience qu'a l'esprit de cette faiblesse cérébrale concourt à la cénesthésiede l'aboulie et détermine comme la cénesthésie organique des raisonnements explicatifs.
Nous retrouvons aussi à la base de l'aboulie ce même état d'inhibition générale, d'anémie
et de fatigue que nous avons étudié dans la mélancolie; et nous pouvons dire suivant la même loi que l'aboulie en tantqu'elle se manifeste par l'impuissance d'agir n'est que la conscience de la dépression organique et d'un arrêt cérébral.
Ce que l'esprit justifie et raisonne ici, c'est encore l'état du corps; les mouvements complexes ne se coordonnent plus avec les idées, les actes abstraitement conçus ne s'exécutent pas, et l'esprit s'explique par des sophismes cette inertie motrice qu'il subit sans l'avoir créée.
Cette aboulie n'est d'ailleurs qu'un cas particulier du ralentissement psychique que j'ai déjà analysé, et ce dernier phénomène s'explique par les mêmes causes.
Nous connaissons tous ces moments d'anémie, où la pensée est plus lente qu'à l'ordinaire, où les idées s'associent mal, et j'ai pour ma part éprouvé plusieurs fois ce phénomène
ABOULIE ET RALENTISSEMENT l'SYClllOUE \ll\
après quelques heures de travail intellectuel; c'est ce qui se passe chez Agnès, chez Eugénie et chez tous les malades qui pensent avec lenteur.
De là ces troubles de la perception, de la mémoire volontaire, de l'attention et de tous les actes mentaux où doit entrer en jeu l'activité rationnelle de l'esprit.
Est-il possible de trouver des lésions vasculaires correspondant à cette lenteur intellectuelle? Bail le croyait, et il citait à ce sujet l'exemple d'une femme de quarante ans, qui mourut après dix-huit mois de mélancolie et qui présentait à l'autopsie une dégénérescence athéromateuse de toutes les artères cérébrales, circonstance d'autant plus remarquable que l'artère radiale ne présentait pendant la vie aucun des symptômes qui peuvent faire songer à ce genre de lésions.
M. le professeur Maii-et cite des cas analogues dans l'ouvrage qu'il a consacré à la
démence mélancolique, et il conclut en ces termes : « Nous avons vu que les vaisseaux étaient congestionnés, que des suffusions séreuses et séro-sanguinolentes existaient souvent au-dessous des méninges et que même parfois on constatait en certains points un piqueté de substance cérébrale.
« Les veines sont gorgées d'un sang noirâtre, des caillots paraissent exister dans leur intérieur cl rendre leur perméabilité très difficile.
« Les plus petits capillaires s'accusent et dans certains cas les artères sont altérées. Chez G. X... les artères sylviennes remplies, par un sang noirâtre, renfermaient des caillots blanchâtres et leurs parois étaient entourées par un manchon de tissu fibreux. D'autres fois on peut rencontrer de l'athérome.
« D'une façon générale, la circulation cérébrale est gênée. »
Je suis très heureux de pouvoir enregistrer
des affirmations de celte valeur, mais je n'ai pas une confiance absolue dans l'autopsie, comme moyen de vérification des lésions cérébrales. Celle dont je parle et qui me paraît capitale est un trouble purement fonctionnel à Torigine, nous pouvons l'admettre sur le vivant avec une quasi-certitude d'après les modifications de la circulation générale, tandis que, sur le cadavre, les dégénérescences histologiques ne doivent se constater qu'après de longues périodes de maladie ; alors sans doute apparaissent les lésions anatomiques des vaisseaux et le ramollissement de la couche grise périphérique des hémisphères que M. Mairet considère comme la lésion caractéristique de la démence mélancolique, mais dans tous les cas où le malade reprend après quelques mois de mélancolie sa vie intellectuelle et pratique, nous pouvons admettre que la mélancolie ne différait cérébralement de la tristesse que par l'intensité ou la
durée des troubles circulatoires. C'est d'ailleurs à la démence consécutive, et non à la mélancolie elle-même, que s'appliquent les observations de M. Mairet.
Nous ne devons pas oublier non plus qu'avec une circulation normale un sang pauvre peut produire les mêmes effets, comme il arrive dans les amnésies par inanition, et nous pouvons conclure que c'est à la dénutrition des centres que paraissent se ramener les formes diverses du ralentissement psychique.
C'est parce que le cerveau reçoit moins de sang, ou du sang plus pauvre, qu'il fonctionne moins vite et moins bien; la pensée synthétique est atteinte dans sa source organique, et la dépression physiologique cause de la cénesthésie mélancolique et de l'aboulie, est encore le phénomène fondamental.
Enfin c'est encore à la même cause que se rattache l'invasion du moi, le caractère tenace et profond de la mélancolie.
Par la dénulrilion qui l'accompagne, la maladie se trouve localisée dans tout Torganisme, dans tous les muscles, dans tous les tissus.
C'est le corps entier qui est la source de l'émotion, et le malade ne peut s'abstraire de cet état organique qu'il perçoit sans cesse et qu'il exprime par des plaintes continues ou des phrases monotones.
Ce ne sont pas, en effet, des mouvements spéciaux organisés dans un sens ou entravés, comme il arrive dans la haine ou la crainte, c'est l'ensemble des mouvements organiques qui se trouve ralenti, c'est une sensation générale qui se dégage, enveloppe l'esprit et finit par le dominer.
C'est donc un môme phénomène de dénutrition musculaire et cérébrale qui nous explique non seulement la cénesthésie mélancolique, l'aboulie et les associations d'idées qui accompagnent ces deux états, mais le
ralentissement lui-même de la pensée et l'invasion rapide du moi.
Le détail des traits physiologiques est peutêtre difficile à connaître, mais la loi générale me paraît simple : une même cause suffit, la dénutrition physiologique, et ce que l'esprit justifie ou explique, c'est la conscience qu'il a de la faiblesse organique.
Après avoir examiné les divers types de mélancolie morbide, je voudrais formuler nettement les lois qui me paraissent les gouverner.
Comme on a pu le voir, je me suis constamment refusé à admettre que la mélancolie fût un phénomène spécial, irréductible, ayant ses principes propres, et je me suis efforcé de le résoudre en deux séries distinctes de phénomènes psychiques et de phénomènes moteurs.
Les phénomènes psychiques sont des idées des images et des sensations.
Agnès sent les modifications qui se sont accomplies dans son état musculaire et dans l'ensemble de ses organes, elle pense à l'injection qu'elle a prise pour se faire avorter, elle revoit les détails de cet acte coupable. Agnès est mélancolique. Dans la psychologie courante, on dirait que les sensations multiples d'Agnès sont la matière de sa maladie, tandis que les idées et les images, c'est-à-dire les états représentatifs, en sont la forme.
11 y a, en effet, dans la mélancolie, des sensations mal localisées et confusément perçues, que l'on peut assimiler à une matière, et des images ou des idées, plus nettes, mieux délimitées, plus mobiles, qui, par leur agencement, donnent une forme aux éléments sensilifs.
Ce qu'il importe de bien remarquer, c'est qu'aucun de ces éléments ne nous paraît mériter le nom d'appétition, de tendance, ni aucune de ces appellations scolastiques dont
la psychologie contemporaine a singulièrement abusé.
J'ai déjà, dans une étude antérieure', montré que le désir se résout, pour la conscience, en un ensemble de sensations, et j'ai étudié les phénomènes moteurs qui correspondent à ces sensations. Je suis heureux de pouvoir répéter pour la mélancolie ce que je disais du désir, et de montrer qu'elle se résout, elle aussi, en un complexus d'états purement intellectuels et non affectifs.
Descartes avait raison d'expliquer tous les états de l'ûme par des modifications de la pensée : les sensations, les idées et les images senties seuls éléments psychiques qui entrent dans la composition de l'esprit.
A ces éléments correspondent des phénomènes moteurs. Quels sont-ils ? Nous en avons indiqué le détail et la loi générale. Ce sont,
(1) Revue de ■philosophie^ mai 1891.
dans leur ensemble, des phénomènes d'arrêt ou de ralentissement.
Le mécanisme de la vaso-constriction et de .a vaso-dilatation est encore mal connu, malgré les remarquables travaux de M. Dastre»; cependant, les physiologistes tendent à considérer les vaso-dilatateurs comme exerçant sur les vaso-constricteurs une action suspensive d'arrêt; c'est l'hypothèse de Cl. Bernard, acceptée par M. Dastre, M. Morat et M. Duval. Dans ce cas, ce serait la suppression de cette action suspensive qui déterminerait la vasoconstriction.
Quoi qu'il en soit de ces hypothèses, c'est bien un phénomène d'arrêt que la constriction vasculaire, par les conséquences qu'elle entraîne au point de vue de l'activité générale.
Pour peu qu'elle dure, les muscles se relâchent, les tissus maigrissent et se rident, le
{\ ) liccherchcs cxpérimmtalcs par le système nerveux vasomoteur, par Dastre et Morat.
corps en lier se courbe et s'alanguit, elTon voit se produire tous les symptômes d'anémie que l'on constate également après les lièvres infectieuses ou les maladies débilitantes.
Lange * compare à ce sujet la tristesse avec la fatigue, et il a raison; c'est la môme pâlour, la môme inertie, la môme dépression dans le tonus vital.
Nos deux séries psychique et motrice s'expriment donc en idées, images et sensations d'une part, et de l'autre en phénomènes d'arrêt.
C'est une question bien controversée en métaphysique de savoir comment elles peuvent communiquer, mais heureusement la psychologie expérimentale n'a pas à soulever de ces problèmes insolubles. Que l'on admette avec le sens commun l'influence réciproque des deux substances, ou que l'on croie avec
(1) Die Bemûlhsbeivegungcn.
Spinosa qu'elles ont deux développements parallèles gouvernés par un déterminisme absolu, un fait reste certain, c'est qu'une idée ou une image peut déterminer des mouvements réflexes ou réfléchis, et que les diverses modifîca lions du corps sont perçues par la conscience. Nous n'en demandons pas davantage pour établir notre théorie de la double origine des mélancolies.
Dans la plupart des cas morbides c'est dans le corps, dans ses changements, dans les phénomènes d'arrêt qu'il subit, et la cénesthésie qui les accompagne, qu'on doit chercher la cause première de la maladie.
Les sensations organiques appellent des idées ou des images par association et le délire s'établit.
Dans d'autres cas moins nombreux, c'est une idée fixe ou un événement douloureux qui, suivant la loi de Meynert, entrahie par association automatique des phénomènes de
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constriction et détermine l'état organique auquel correspond la cénesthésie mélancolique.
C'est donc l'état organique qui est fondamental, et c'est lui qu'il faut toujours produire pour que la mélancolie soit constituée.
Une conséquence de cette loi, c'est que les causes matérielles : nutrition, aération et autres, ont, dans la constitution du caractère, un rôle au moins égal à celui des causes morales comme l'éducation et les principes de conduite.
On a souvent remarqué que les mauvaises digestions font les tempéraments pessimistes, on pourrait faire la môme remarque à propos de toutes les causes qui peuvent débiliter ou anémier l'organisme.
J'ai fait allusion plus haut à quelques lignes très curieuses du D' Gatrin sur l'intluence déprimante du paludisme; je regretterais de ne pas les citer. « Le plus fréquent de tous les
symptômes cérébraux, est, dit-il, la céphalée, mais presque aussi souvent on trouve cette torpeur intellectuelle et cet engourdissement général qui ont frappé tous ceux qui ont vécu dans les pays à paludisme. Cette apathie modifie le caractère, l'état moral de l'impaludé. Le fatalisme stupide des Solognots signalé par Montfalcon, on le retrouve chez l'Arabe; il se montre parfois chez nos soldats, chez nos colons et pèse d'un poids considérable sur les difficultés de la colonisation. Nous ne vivons pas, nous mourons, disaient les habitants de l'Agro Romano à quelqu'un qui s'étonnait de leur vie misérable; mais aussi bien que ces fils de Romains, les Dombistes, les Solognots, les Arabes ne faisaient rien pour sortir de leur anéantissement.
« En Sologne les administrateurs remarquaient la rareté des crimes passionnels, l'absence d'amour de la famille.
« La conscription, ajoutaient-ils, était un vé-
ritable Jjienfait pour ces malhouroux, car elle les arrachait à la t'ois à leur existence végétative et à la malaria.
« C'est dans les formes dépressives de la folie (sauf quelques cas de mégalomanie) que verseront ces malheureux, disent les auteurs qui admettent un délire chronique paludéen. »
Cette page me semble confirmer ce que j'ai dit de l'origine organique des mélancolies et bien que le fatalisme paraisse avoir des causes plus philosophiques que le paludisme lorsqu'il se formule en doctrine, je ne fais aucune difficulté de l'attribuer à une étiologie paludéenne lorsqu'il n'est qu'apathie de caractère, c'est-à-dire tristesse et résignation.
Je puis d'ailleurs rapprocher de l'opinion du D^ Catrin celle du professeur Cornil : Ce savant me racontait qu'au cours d'un vayage récent en Italie, il avait été frappé de la tristesse résignée^ de l'apathie morale et physique des populations exposées aux atteintes
de la malaria et anémiées par celte fièvre endémique.
C'est toujours la vérification du même principe, les modifications de l'état organique modifient la cénesthésie et l'esprit, en proie à la dépression physique, atteint lui-même dans son fonctionnement par l'anémie du cerveau, tourne à l'apathie et à la tristesse.
Le traitement empirique de la mélancolie est encore une preuve de plus à faire valoir.
Sans doute le bromure de potassium peut rendre de grands services dans les cas d'anxiété, de terreurs, d'hallucinations obsédantes, et je l'ai vu souvent employé avec succès par le professeur Bail, mais d'une façon générale les calmants du système nerveux, préparations opiacées et les sels de morphine aggravent plutôt la dépression qu'ils ne la diminuent.
Au contraire Talcool, les amers, les toniques et tous les reconstituants sont indiqués. « Sous ce rapport, écrit Bail, rien ne saurait
égaler une bonne nourriture riche en principes azotés et d'une digestion facile. »
Je dois ajouter que, tout dernièrement, j'ai ordonné à un mélancolique déprimé du strophantus pour relever la pression sanguine; j'ai obtenu des résultats heureux, et je ne doute pas que ce traitement ne réussisse presque toujours, si l'on y joint un régime réconfortant.
Bail attribue une importance égale au traitement moral et le docteur Sollier le préconise lorsque la dépression physique n'est pas très considérable. Je ne fais aucune difficulté de l'admettre et j'ai pu moi-même en vérifier les effets sur Henriette que nos causeries du matin ont certainement améliorée, mais je veux rappeler ici que suivant la théorie de Meynert, que j'ai adoptée, et que l'expérience vérifie, c'est encore sur l'organisme que l'on agit de cette façon ; une image que l'esprit accueille volontiers, une lecture intéressante modifient l'état vasculaire et favorisent la circulation.
C'est donc bien une maladie organique que la mélancolie, et c'est sur l'organisme que retentissent d'abord les causes physiques ou morales qui la produisent.
Dans la double série de phénomènes psychiques et moteurs qui la composent, les idées et les images sont tantôt antérieures, tantôt postérieures aux mouvements, mais les sensations confuses, qu'on appelle émotions, succèdent toujours aux phénomènes moteurs, et nous savons qu'elles sont la matière, c'est-à-dire l'élément fondamental de la maladie.
Quelle est maintenant la loi d'organisation des états intellectuels qui se greffent sur l'état organique dans l'aboulie et la mélancolie? Je crois avoir montré que cette loi est unique et qu'elle s'exerce toujours dans le sens de la synthèse.
Cette synthèse a son principe spécial et son caractère propre.
Lorsque les vibrations aériennes donnent naissance à un son, la synthèse que fait l'esprit est purement mécanique et ne se distingue pas dans sa forme des synthèses biologiques; ce sont des éléments divers qui s'unissent et se combinent, pour donner naissance à un phénomène nouveau dont l'unité fait la loi.
Ici, au contraire, c'est un besoin interne de logique, une horreur inconsciente ou consciente de l'absurde qui détermine et coordonne les associations d'idées.
Quelquefois le raisonnement est très net et l'interprétation aussi réfléchie que possible : « Voyez comme je tremble, disait au docteur Sollier un de ses mélancoliques, tremblerais-je si je n'avais commis quelque crime?» Et il scrutait son passé pour y trouver une faute.
D'autres fois la conscience est moins claire et le raisonnement moins bien marqué, nous nous rapprochons de l'association explicative.
C'est le cas d'Henriette qui, se sentant incapable d'écrire une lettre, y renonce en se disant que sa fille en ferait lire le contenu à ses amies ; c'est aussi le cas d'Hamlet, et, en général, des abouliques.
Enfin, chez le plus grand nombre des mélancoliques, l'association est inconsciente; Agnès en est un exemple avec ses infidélités conjugales, son injection aborlive et toutes les raisons de tristesse qui lui viennent; mais c'est toujours à une nécessité logique qu'elle se soumet : elle ne peut pas pleurer sans savoir pourquoi elle pleure.
Même pour un esprit faible ou éteint, un fait sans cause est une monstruosité qui ne peut être admise, Qt la synthèse ne s'opère que pour l'expliquer.
C'est à l'équilibre logique que tendent Agnès, Eugénie, Henriette et toutes les malades que j'ai pu étudier ; ne pas être en contradiction avec elles-mêmes ou avec les
choses, telle est la loi d'organisation de leur délire.
Toutes les synthèses dont j'ai parlé se ramènent, en dernière analyse, à l'adaptation rationnelle.
Nous arrivons ainsi, à la fin de notre étude, à trois résultats principaux, que nous résumerons ainsi :
1'' La mélancolie n'existe pas comme entité mentale ; elle se résout d'une part en phénomènes sensitifs, de l'autre, en phénomènes d'arrêt ;
2° La mélancolie peut avoir une origine intellectuelle ou une origine organique, mais dans les deux cas les phénomènes moteurs précèdent l'état sensitif ou cénesthésie, et la mélancolie n'est jamais que la conscience de l'état du corps ;
3° La synthèse est la loi des états intellectuels (idées ou images) qui s'associent à la cénesthésie, et cette synthèse est logique.
De ces trois conclusions, les deux premières sont extrêmement probables et la dernière est certaine.
J'ai fait ce que j'ai pu pour les établir par le raisonnement et les faits; j'aurais pu leur donner une apparence plus scientifique en les faisant suivre de mesures et de tracés. J'ai pensé, après plusieurs essais, que ces procédés de la psycho-physique n'étaient pas applicables aux phénomènes complexes que je voulais connaître, et je me suis borné à faire un effort sincère pour les analyser et les comprendre.