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CHAPITRE PREiMIER

RAPPORTS DES ÉTATS INTELLECTUELS ET DE L'ÉTAT ORGANIQUE DANS LA MÉLANCOLIE

Dans les chapitres qui précèdent, j'ai toujours parlé de la mélancolie comme si c'était une entité mentale, un état irréductible ayant sa nature propre et ses lois. C'est l'opinion du sens commun et de la psychologie rationnelle, qui distinguent trois moments dans les processus émotifs, lorsqu'ils sont normaux.

C'est d'abord une perception, une sensation ou une idée, puis une émotion proprement dite, enfin une expression de cette émotion; pour prendre un exemple concret : j'apprends

la mort d'un proche, je suis affligé, et mon affliction se manifeste par rabattement.

L'émotion ainsi définie, la mélancolie d'origine organique s'explique mal, elle paraît incompréhensible aux psychologues.

La mélancolie d'origine intellectuelle s'explique mieux; mais, ainsi définie, elle ne peut être ni comprise, ni analysée par la science; c'est s'en faire une idée métaphysique que de la considérer comme une puissance mystérieuse capable d'agir sur l'organisme et de le modifier à son gré.

Rien n'est plus contestable, à mon avis, qu'une conception de ce genre, ni plus propre à embrouiller la question, déjà si confuse, des rapports de la pensée et de la mélancolie.

Tout autre et plus vraisemblable me paraît la conception de Lange', soutenue aussi par

(1) Ueber Gemulhsbcwegungen^ Leipsig, 1887.

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William James' et par M. le professeur Ribot\

Suivant Lange, ce sont les états somatiques qui sont primitifs dans toute émotion, et la tristesse, par exemple, n'est que la répercussion dans le cerveau, ou, si Ton veut, dans la conscience, des mouvements organiques qui l'accompagnent. Nous devons donc renverser les termes du raisonnement que nous faisions tout à l'heure et dire : « J'ai perdu un des miens, je suis abattu, je suis triste. » En un mot, une idée, une sensation ou une image sont capables de déterminer par association certains mouvements, et la conscience de ces mouvements c'est, suivant les cas, la joie ou la tristesse. L'émotion se ramènerait donc à une double série de phénomènes sensitifs et moteurs, au lieu de rester l'entité confuse dont

(1) Wath is émotion Mind^ avril 1884.

(2) Cours de psychologie du Collège de France.

nous parlions tout à l'heure, ei les divers états musculaires qui la caractérisent en seraient les éléments constitutifs.

La thèse est encore à démontrer, et je suis persuadé que l'expérience cruciale réclamée par W. James se fera longtemps attendre ; elle consisterait à supprimer la sensibilité viscérale et périphérique et à constater que l'émotion a disparu, mais cette anesthésie totale entraînerait la mort en supprimant tous les réflexes.

Cependant on peut rencontrer dans la clinique des anesthésies partielles plus ou moins étendues, correspondant à des affaiblissements de la faculté émotive. James cite deux cas de ce genre; et le D'' Sollier a eu l'occasion de rencontrer à Bicêtre dans le service du professeur Déjerine, un homme de quarantequatre ans, avec tares héréditaires nerveuses et mentales, chez qui une anesthésie de la peau, des muqueuses et de quelques viscères

coïncidait avec une disparition des phénomènes affectifs de tout ordre*.

Tous ces faits lorsqu'on les connaîtra mieux, nous rapprocheront peut-être de la solution, pour le moment nous devons nous contenter de constatations moins probantes et rester dans le domaine du vraisemblable.

Nous savons tous que Ton prend du vin pour se donner de la joie, de l'alcool pour se donner du courage, du haschish pour oublier le réel et vaguer dans le rêve; qu'est-ce autre chose que créer les conditions organiques de rémotion pour créer l'émotion ellemême?

Lange, qui cite ces exemples, énumère à la suite une série de médicaments ou de maladies capables de provoquer des états émotifs et il rappelle à ce sujet ces mélancolies dont nous connaissons quelques types et qui sans aucune

(I) SoLLiER. Revue philosophique, mars 1894. — Recherches sur les rapports de la sensibilité et de rémotion.

raison primitive de désespoir, peuvent cependant pousser le malade au suicide ^

Ces faits ne sont pas contestables et ils établissent que certaines émotions sont la conséquence immédiate des conditions organiques ; mais il faudrait démontrer aussi que dans les émotions d'origine intellectuelle, l'expression succède immédiatement à l'idée et qu elle précède l'état affectif. Lange l'a essayé, mais il a passé trop vite sur cette partie de sa thèse. « Les phénomènes de l'effroi, dit-il, suivent immédiatement le bruit qui les produit sans aucune trace d'effroi intellectuel. Bien des gens ne s'habituent jamais à rester près d'un canon que l'on tire, bien qu'ils aient la certitude qu'il n'y a de danger ni pour eux, ni pour personne; c'est le bruit seul qui les effraye ^ » Des émotions de ce genre^ il rapproche la joie que l'on

(l) Uebcr Gcmùlhsbewegungen, p. 50.

(•2) Page 13.

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éprouve à considérer une couIcuf agréable, le dégoût que l'on ressent devant une saveur fade ou une odeur nauséabonde, et ik conclut qu'on ne peut établir une ligne de démarcation bien nette entre les causes morales et les causes matérielles de nos états affectifs.

Cette conclusion me semble trop facile; il eût été plus intéressant de chercher la raison des associations automatiques qui unissent certaines idées à certains mouvements, et de montrer par quel mécanisme l'émotion peut être postérieure à son expression.

Cette réserve faite, je reconnais que la théorie de Lange et de James a pour elle la vraisemblance.

J'ai signalé plus haut l'impuissance de la théorie classique à rendre compte des émotions organiques, et le caractère métaphysique de l'explication qu'elle propose pour les émotions d'origine intellectuelle. Je voudrais maintenant faire à la mélancolie organique,

et à la mélancolie intellectuelle, l'application de la théorie opposée, et tâcher d'expliquer suivant les principes de Lange les phénomènes que j'ai cités et analysés plus haut.

J'ai fait plusieurs fois allusion dans le cours de celte étude aux faits somatiques qui caractérisent la mélancolie et l'expriment. J'ai décrit sommairement l'état physique d'Agnès, d'Emilie, d'Eugénie, pour la clarté du diagnostic ou la facilité de l'analyse, mais puisque ces faits somatiques se trouvent à la base de la théorie de Lange, je ne puis plus me borner à des allusions et je vais prendre chez mes divers malades les traits principaux d'une description plus complète.

Le caractère le plus saillant de la mélancolie est son action profonde sur l'appareil moteur volontaire; le mélancolique éprouve un sentiment général de fatigue et comme il arrive dans toute fatigue, les mouvements sont lents, inertes, réduits au minimum.

« Rien ne saurait égaler, dit Bail, l'anlipathie que manifestent de tels malades pour tout elïort musculaire, pour tout travail, pour tout exercice; souvent, ils résistent lorsqu'on cherche à les habiller et ne veulent point sortir de leur chambre; quelquefois môme ils refusent obstinément de quitter leur lit *. » Cette apathie suffit souvent pour reconnaître le mélancolique; elle est surtout marquée parmi mes malades, chez Henriette et chez Agnès; la voix môme est caractéristique; elle est faible, sans éclat, et cette faiblesse se rattache à Tanémie des muscles phonateurs, parésiés comme tout le système musculaire. Ce n'est d'ailleurs qu'un cas particulier de l'affaiblissement général.

L'innervation latente des muscles est diminuée; le cou est plié, la tête pend, le visage est long et mince à cause de Tinertic du mas-

(1) Ball. Maladies mentales, p. '227.

séter, les yeux son grands ouverts à cause de la paralysie des sphincters, ou bien ils sont recouverts par la paupière supérieure que ne retiennent plus les releveurs*.

A celte semi-paralysie qu'Emilie et Henriette ont présentée, Agnès joint une torpeur qui se traduit par un sentiment d'oppression et de douleur sourde, état que le peuple exprime par des métaphores justes lorsqu'il parle, dit Lange, du poids de la douleur.

Deux traits complètent ce tableau et ils ont leur importance ; c'est, chez Agnès, l'obliquité des sourcils et, chez Emilie, Eugénie et Henriette, l'abaissement des coins de la bouche, phénomènes qui sont dus, comme nous le verrons tout à l'heure, non à une parésie, mais à une contraction.

Les muscles à fibres lisses sont également affectés; les vaso-moteurs en particulier se

(1) Cf. Lange. Uebcr Gemutfubcwcrjungim, p. 13, s. q. q.

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conlractent plus fort qu'à Tordinaire, s'opposent au cours du sang, et cette constriction nous explique l'affaiblissement des muscles volontaires moins irrigués et moins bien nourris, o Un phénomène de la plus haute importance, dit Bail, et qui domine la question tout entière, c'est la diminution du calibre des artères; le pouls chez ces malades est petit, serré, souvent accéléré, la radiale est peu saillante, peu volumineuse, et à côté de cette constriction des vaisseaux principaux, il existe une sténose des capillaires qui diminue la turgescence vitale de l'individu '.'> De là, pâleur et anémie de la peau, chez la plupart des malades; Agnès a les mains cyanosées par la stase sanguine, et complètement froides. Eugénie se plaint de grands frissons qui lui courent sur les cuisses, Henriette paraît amaigrie du visage.

(1) Ball. Maladies mentaks, p. 232.

Dans le poumon, les capillaires diminuent de calibre, dit Lange, et l'hématose se fait mal ; je préfère l'explication moins hypothétique de Marcé, qui rattache les difficultés de l'hématose à la faiblesse des muscles inspirateurs et expirateurs ; dans tous les cas le phénomène reste le même, toutes mes malades sont oppressées , et j'ai noté chez Henriette de fortes inspirations qui viennent rétablir l'équilibre à intervalles réguliers.

A ces faits, se rattache l'abaissement de la température qui, chez Henriette, descend à 35 degrés dans les parties périphériques.

Enfin toutes les sécrétions sont diminuées par le ralentissement de la nutrition et l'abaissement de la pression cardiaque, qui peut descendre de sa moyenne, 800 grammes, à 650 grammes et même 500 grammes , comme j'ai pu l'expérimenter chez Agnès au moyen du sphygmomètrc de Verdin. Presque toujours la langue est sale, la bouche sèche,

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les sécrétions peu abondantes, et l'anorexie qui est la règle se rattache sans aucun doute à ces troubles digestifs.

Tels sont les caractères saillants que je puis signaler dans l'état physique de mes malades.

Gela posé, je vais essayer d'en expliquer la production dans les deux ordres de psychoses que j'ai distingués.

Je commence par la mélancolie soma tique, et j'espère faire comprendre, sans trop de difficultés, que Tesprit interprète en dernière analyse, non une émotion vague, mais la conscience qu'il a d'une faiblesse organique créée par un état morbide antérieur.

Supposez, en effet, qu'une maladie infectieuse ou fièvre pernicieuse vienne à débiliter l'organisme, tous les phénomènes que nous avons énumérés pourront se produire sous cette influence, et la sensation confuse de cet état pathologique sera ce que nous appelons

Parmi les malades que j'ai étudiées, toutes celles dont la mélancolie est d'origine organique ont été atteintes d'influenza ou d'autres fièvres avant de tomber dans le délire, ce sont Agnès, Henriette et Eugénie; et dernièrement, dans un article publié par la Revue philosophique sur THistoire d'une idée fixe, M. Pierre Janet signalait la fréquence des maladies infectieuses à l'origine des désordres mélancoliques et hypocondriaques. Cette fréquence est du plus haut intérêt pour la question qui nous occupe; je la crois très significative pour mon compte, et je trouve qu'on ne l'a pas assez souvent remarquée; mais ce que je voudrais pouvoir indiquer surtout, c'est la série des faits intermédiaires par lesquels une maladie infectieuse arrive à déterminer les caractères physiques de la mélancolie.

Ces faits intermédiaires sont faciles à concevoir; la mélancolie se manifestant par une fatigue et une dénutrition générale des tissus,

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toute cause qui s'oppose à la nutrition des muscles les rapproche de l'état mélancolique et favorise la dépression générale. L'anémie et l'empoisonnement du sang jouent ici le même rôle que la constriction des vaisseaux, et l'on pourrait reprendre les phénomènes cités plus liaut, en montrant que la plupart s'expliquent également bien par l'une ou l'autre cause.

J'ai en ce moment, sous les yeux, une étude du D'' Gatrin sur le paludisme chronique, et j'y trouve une confirmation intéressante de cette manière de voir '.

Parmi les accidents cérébraux qui caractérisent les fièvres paludéennes ou qui leur succèdent, l'auteur met en première ligne, avec la céphalée, la torpeur intellectuelle, l'engourdissement général, la dépression mélancolique; il cite à ce sujet l'opinion de MM. Le-

(1) Catrin. Le italudismc chronique, p. 80.

moine et Chaussier, médecins de l'asile de Bron, qui admettent une folie dépressive d'origine paludéenne, et il insiste sur un fait qui me paraît significatif. Par délire paludéen, il ne veut pas qu'on entende ces troubles mentaux qui se produisent dans l'accès ou pendant la convalescence, mais ces vésanies postérieures qui se lient à l'état de dépression de Torganisme. Enfin, sur la foi de Baillarger, de Sebastiani et de Krœpelin, il fait de la stupeur le caractère psychique spécial de l'impaludisme chronique, et nous savons que la stupeur présente, à un degré plus marqué, tous les phénomènes somatiques de la mélancolie. Gomment s'explique^ dans les cas de ce genre, le passage de l'infection organique, à la dépression mentale ou à la stupeur? évidemment par la production d'un état intermédiaire, la cachexie, résultant du paludisme et où nous retrouvons les troubles organiques qui sont à la base du délire mélancolique.

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C'est d'abord, à part riiyperlrophic caractéristique de la rate, une anémie générale qui s'accompagne des manifestations habituelles de la déglobulisation modérée : la fatigue rapide, l'essoufflement, la décoloration des muqueuses, les frissons, symptômes auxquels se joignent bientôt Tliydrémie et l'iiémopliilie. Du côté du poumon, c'est la dyspnée, du côté de l'estomac, la dyspepsie.

L'état des cachectiques rappelle donc, dans ses grandes lignes, celui des mélancoliques, et nous voyons ainsi comment s'opère le passage de l'infection à la dépression.

C'est à n'en pas douter ce qui s'est passé pour Agnès, pour Eugénie et pour les mélancoliques organiques dont j'ai dit les symptômes : un agent septique, introduit dans l'organisme, a déterminé chez ces malades une faiblesse générale, et cet état adynamique confusément senti par la conscience, est l'origine de la mélancolie.

Je me hâte d'ajouter que toute cause débilitante, une mauvaise alimentation ou la misère, peut produire des résultats analogues à ceux de l'infection et 'conduire le malade à la mélancolie par l'anémie. La mélancolie organique n'est donc pas toujours infectieuse, et sa véritable cause c'est la dépression physique, quelle qu'en puisse être l'origine.

On peut m'objecter ici que la faiblesse organique se produit souvent seule et n'entraîne à sa suite aucun trouble mental; le fait ne peut être nié, mais il est beaucoup moins fréquent qu'on ne pense : la maladie, lorsqu'elle mine le corps, amène souvent une dépression morale qui, pour n'être pas suivie de délire, n'en est pas moins caractéristique ; la faim elle-même suffit pour changer nos idées, pour nous faire voir des difficultés insurmontables dans des projets que la bonne digestion présentera bientôt comme simples.

Les sujets qui tombent dans la mélancolie

morbide confirment bien plutôt la loi commune qu'ils ne lui font exception.

Pourquoi vont-ils jusqu'au délire? Pour des raisons multiples telles que leurs habitudes mentales, leur caractère, leur hérédité et autres causes dont je n'ai pas à m'occupcr ici.

Ce que je veux montrer c'est qu'en interprélant leurs émotions, ils interprètent en dernière analyse leur état organique et la cénesthésie qui l'accompagne.

C'est le cas d'Agnès, d'Eugénie, d'Henriette et de toutes les malades qui sont arrivées à la mélancolie par misère physiologique.

Ce n'est donc pas une émotion, sorte d'entité mystérieuse, que nous trouvons à la base de la mélancolie organique, mais des phénomènes physiologiques, et, pour employer un terme plus général, des mouvements.

D'un côté, c'est le corps avec sa dépression acquise, sa faiblesse succédant à des états morbides, de l'autre Tesprit qui perçoit cette

faiblesse sous forme de tristesse et qui la justifie par des idées délirantes.

Restent les mélancolies intellectuelles dont le développement est plus complexe ; je vais montrer qu'elles s'expliquent encore par la même théorie, et se développent dans l'ordre suivant : idée, faits organiques, perception confuse de ces faits ou mélancolie.

Les caractères physiques étant les mêmes dans les deux variétés de psychoses, je ne les décris pas de nouveau, et passe tout de suite à l'explication. Qu'une maladie puisse débiliter l'organisme et produise une dépression physique, le fait n'a rien que de très concevable, mais qu'une idée amène le même résultat, c'est ce qu'il est plus difficile de comprendre.

Meynert*, dans sa psychiatrie, donne une théorie de la douleur physique qui peut nous éclairer sur le mécanisme en question.

(1) Meynkrt. Psychiatrie.

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A son avis, la douleur a pour éléments premiers deux catégories de réflexes : 1^ des réflexes moteurs ; 2"^ des réflexes vasculaires.

Par exemple, une- brûlure déterminant un grand nombre de mouvements incoordonnés, la substance grise de la moelle exercerait une action d'arrêt pour les supprimer, cette action d'arrôt représentée dans la conscience y serait sentie sous forme de douleur.

En même temps la douleur amène unecons- Iriction vasomotrice, suivie de ses conséquences habituelles, diminution de l'apport sanguin, difficultés de l'hématose, apnée, dyspnée, gêne de la respiration pulmonaire et de la respiral ion des tissus.

Pouvons-nous transporter à la douleur morale cette explication? Meynert n'en doute pas.

Nous nous trouvons, pense-t-il, en présence de phénomènes analogues avec la différence que l'impression initiale est centrale au lieu d'être périphérique.

Supposons qu'on nous annonce une niorl qui nous touche de près ou un accident de fortune; nouséprouvons d'abord un sentiment d'incohérence mentale ; notre esprit proteste contre le fait inattendu qui choque ses habitudes anciennes ou ses projets d'avenir; et jusqu'à ce que l'adaptation se soit produite, c'est un désordre psychique qui se traduit presque toujours par des mouvements sur lesquels la moelle épinière peut exercer son action d'arrêt.

Peu après ou simultanément, survient une dépression organique où nous trouvons tous les caractères physiques de la tristesse, fatigue générale, faiblesse, hypothermie, phénomènes qui s'expliquent par la constriction vaso-motrice et dont quelquesuns, comme l'hypothermie, peuvent servir à la mesurer.

La désorganisation mentale s'accompagne, comme la désorganisation physique, d'une

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dépression organique qui entre dans la douleur comme élément constitutif.

A dire vrai, cette théorie me paraît soulever des difficultés; cette action d'arrêt exercée par la moelle sur les réflexes moteurs, et ressentie comme douleur est une simple hypothèse, mais le fait expérimental et vérifiable de la constriction vasomotrice avec ses conséquences est du plus grand intérêt pour la question de la mélancolie intellectuelle et de son expression.

Nous voyons comment des modifications vasculaires s'associent à certains phénomènes de désorganisation mentale, tels que la perte d'un proche et déterminent la mélancolie; c'est ce qui arrive dans les cas d'idées fixes, et dans tous ceux où nous trouvons un phénomène intellectuel à Torigine du délire.

A défaut d'explication rationnelle cette constatation d'expérience nous suffit.

G. DUMAS

C'est en s'associa nt à des mouvements qu'une idée peut produire non la mélancolie, mais l'état mélancolique et la cénesthésie qui l'accompagne.

La dénutrition des tissus et la dépression musculaire sont alors des conséquences de la constriction des vaisseaux.

A côté des phénomènes vasomoteurs et de la dépression physique,, nous avons cité quelques signes particuliers, comme l'obliquité des sourcils et l'abaissement des coins de la bouche, qui concourent à la cénesthésie. Darwin peut nous les expliquer par l'association automatique; ce sont des caractères particuliers, qui s'ajoutentau caractère d'ensemble et qui rentrent dans les lois générales de l'expression des émotions.

Parmi les malades que nous connaissons, Agnès présente une obliquité des sourcils constante. Darwin en cite de nombreux exemples communiqués par des aliénistes de ses

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amis, et nous savons que les peintres reproduisent volontiers ce trait de physionomie lorsqu'ils veulent exprimer la tristesse.

Cette obliquité des sourcils est due à l'antagonisme des muscles orbiculaires, sourciliers et pyramidaux du nez et des faisceaux médians du muscle frontal ; les premiers tendent à abaisser les sourcils, les seconds, en se contractant, en relèvent les extrémités internes.

D'où vient cet antagonisme? D'une association utile, pense Darwin.

Quand les enfants pleurent, ils contractent les muscles orbiculaires, sourciliers et pyramidaux, pour comprimer leurs yeux et les empocher de se gorger de sang, mais s'ils essayent de ne pas pleurer, s'ils résistent par amourpropre, timidité, ou pour toute autrç raison, le frontal se contracte dans sa partie médiane et les sourcils deviennent obliques ; le fait est le même chez les adultes : « Nous avons tous

dans notre enfance, dit Darwin, contracté maintes lois nos muscles orbiculaires sourciliers et pyramidaux afin de protéger nos yeux, tout en poussant des cris; nos ancêtres ont agi de même avant nous, pendant de longues générations, et quoique, en avançant eh âge, il nous devienne facile de retenir nos cris lorsque nous éprouvons quelque douleur, nous ne pouvons pas toujours vaincre l'effet d'une longue habitude et empêcher une légère contraction des muscles indiqués plus haut ; si cette contraction est très faible, nous ne la remarquons même pas et nous n'essayons pas de la réprimer'. »

L'abaissement des coins de la bouche est encore plus fréquent que l'obliquité des sourcils; à un degré plus ou moins fort presque toutes mes mélancoliques le présentent.

Il est produit par la contraction du trian-

' Darwin. Expression des émotions, p. 207. Traduction Puzzi et Benoît.

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gulaire du menton qui attire en bas et en dehors les coins de la bouche, en entrahiant la partie externe de la lèvre supérieure et même à un faible degré les ailes du nez. C'est encore Tassociation utile qui explique ces contractions. « L'enfant qui crie, dit Darwin, contracte énergiquement ses muscles périoculaires, ce qui soulève sa lèvre supérieure; comme il doit en môme temps maintenir sa bouche largement ouverte, les muscles abaisseursqui aboutissent aux commissures entrent aussi vigoureusement en action, la contraction du muscle triangulaire s'aperçoit très bien chez l'enfant, lorsqu'il crie sans trop de violence, et mieux encore au moment où il va commencer et où il finit de crier. »

Les parésies musculaires s'expliquaient tout à l'heure par l'anémie, les contractions s'expliquent par l'association utile, c'est-à-dire que le passage de l'idée au mouvement qui l'exprime est réflexe ou automatique.

Dans tous les cas l'état effectif, la mélancolie, paraît bien n'être que la conscience des mouvements accomplis, l'idée confuse du corps. Nous ne nous trouvons plus en présence d'une puissance mal définie, succédant à l'idée et s'exprimant par les organes physiques, nous n'avons jamais affaire qu'à des états intellectuels, idées, images ou sensations et à des état physiologiques.

On voit donc que si la mélancolie admet deux origines, elle s'explique toujours par la même loi. Que Tétat organique ait été produit par des causes physiques, ou qu'il succède à une idée en vertu d'un mécanisme complexe, la mélancolie n'est jamais que la conscience de cet état.

La seule différence pour la question qui nous occupe, c'est que dans la mélancolie organique la pensée est la conséquence de l'état physiologique et que dans la mélancolie intellectuelle elle la détermine par association idéo-molrice.

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On peut s'étonner qu'avec deux origines aussi différentes, touteslesmélancoliesarrivent à présenter les mêmes symptômes, que l'abaissement de la lèvre inférieure ou l'obliquité des sourcils se retrouvent dans les mélancolies infectieuses par exemple, alors qu'ils paraissent être sous la dépendance de simples associations.

C'est le moment de rappeler ce que nous avons dit plus haut des phénomènes secondaires qui s'accomplissent dans chaque type de mélancolie et les rapprochent au point de les confondre.

Agnès est mélancolique à la suite d'une fièvre, et c'est de sa dépression organique que sa dépression morale est née, mais les idées tristes qu'elle se créait ont réagi à leur tour sur son système nerveux, elles ont déterminé des phénomènes vasculaires ou des contractions musculaires que l'agent infectieux laissé dans l'organisme n'eût pas amenés à lui seul;

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son état organique est à la fois cause et effet.

Au contraire Emilie est mélancolique à la suite de chagrins moraux, mais une fois l'état aclynamique créé, il a pu réagir à son tour sur rintelligence et la pensée.

C'est ainsi que dans la réalité se mêlent et s'unissent les variétés que la psychologie distingue ; quelle que soit la cause de la maladie, les complexus d'éléments qui la constituent tendent toujours à s'identifier.

Le double mécanisme que nous avons étudié n'en est pas moins réel, et maintenant que nous le connaissons nous pouvons nous faire une idée plus juste de la synthèse psychique dont nous avons parlé dans la première partie.

Dans les mélancolies organiques ce que l'esprit synthétise et coordonne avec ses autres éléments, c'est l'impression confuse qui lui vient du corps; dans les mélancolies intellectuelles c'est autour d'une idée que se forme

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la synthèse mentale primitive, et cette synthèse entraîne par association réflexe ou automatique les phénomènes moteurs qui doivent l'exprimer.

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