‹ Les états intellectuels dans la mélancolie (volume 3)Chapitre 4 sur 28 · LES ÉTATS INTELLECTUELS ET L'ÉTAT AFFECTIF · texte numérisé non relu

LES ÉTATS INTELLECTUELS ET L'ÉTAT AFFECTIF

rappelle qu'à l'âge de liiiiL ans, après avoir montré sa jambe à un gamin de son âge, elle fut prise de longs remords que sa mère ne parvint à calmer qu'avec peine ; plus tard, ce furent des scrupules d'un ordre plus élevé; elle lisait des livres religieux comme les KvanglleSy V Imitation de Jésus-Christ^ et désespérait d'atteindre à l'austérité qu'ils lui prêchaient; ses moindres actions lui paraissaient coupables, et la confession ne la rassurait pas, car elle se reprochait toujours d'avoir oublié quelque péché.

Au milieu de ces hésitations une idée plus nette que les autres se faisait jour quelquefois : « elle était damnée » . En vain le confesseur répétait que Dieu n'est pas un ennemi, parlait de miséricorde, ridée de la damnation s'implantait dans l'esprit de la jeune tille; elle était damnée pour avoir menti, damnée pour avoir eu des désirs charnels, damnée pour ne pas aimer assez sa mère ; cependant l'esprit s'op-

posait encore par sa cohérence à l'établissement de l'idée fixe, lorsqu'un événement imprévu le favorisa.

C'était en 1871 ; le siège qui venait de finir avait ruiné la famille de Louise, jusque-là très aisée, et sa mère à bout de ressources dut se résoudre à demander l'appui du bureau de bienfaisance. Louise protesta, se sentit humiliée, eut des crises de larmes et, finalement, sous l'influence déprimante de cette tristesse, sentit l'idée de damnation revenir plus forte et s'établir. Ce fut son premier accès; depuis l'idée fixe est revenue trente fois environ , et son retour a toujours coïncidé avec une contrariété morale ou un affaiblissement physique : la mort de la mère, un premier accouchement, la banqueroute du mari.

C'est par des phénomènes intellectuels que l'accès débute; l'idée de damnation dont la malade parle paisiblement à l'état sain prend tout à coup une importance exagérée; elle re-

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vient plusieurs fois par jour, de préférence le malin, dans ce moment de torpeur intellectuelle qui suit le réveil, enfin, elle s'installe, attirant à elle par une loi d'équilibre toutes les idées qui peuvent la fortifier. Le moi s'explique comme il peut cette obsession qui le tient, et Louise justifie sa damnation comme Agnès sa tristesse : elle ne s'occupe pas de ses entants, elle a travaillé le dimanche, elle n'a pas surveillé d'assez près sa mère dont elle aurait pu empêcher le suicide; donc elle sera damnée.

En même temps, sous l'influence de ces idées délirantes, la mélancolie s'établit; Louise est triste, abattue, elle pleure, et des raisonnements analogues à ceux d'Agnès viennent se greffer sur l'état affectif : elle a peur que ses enfants ne tiennent d'elle, que sa famille soit méprisée, et c'est alors que commence ce qu'elle appelle sa crise de tristesse, en tout point semblable à la mélancolie ordinaire.

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