‹ Les états profonds de l'hypnoseChapitre 6 sur 37 · ÉTAT DE SYMPATHIE A DISTANCE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE SYMPATHIE A DISTANCE

Après de nombreuses séances je suis parvenu à faire franchir à Benoist la léthargie qui suit Tétat dé lucidité. Pour obtenir ce résultat, il m*a fallu agir, non seulement sur la tête, mais encore sur l'estomac; faute de cette précaution, la respiration s'arrête, parce que; semble-t-il, le sujet n'est plus homogène et que sa poitrine ne vibre plus comme la tête. J'ai été ainsi conduit à adopter les procédés des anciens magnétiseurs qui opèrent soit par des passes descendantes sur la tête et le tronc, soit par la pression des pouces.

Dans ce nouvel état, Benoist continue à n'être en rapport qu'avec moi et à ne pas voir le fluide extérieur, mais il voit encore les organes intérieurs, et sa sensibilité est tellement accrue que je n'ai plus besoin de le toucher pour qu'il perçoive mes propres sensations, si elles sont un peu vives ; il localise du reste ces sensations comme cela est arrivé dans l'expérience du Havre dont il sera question au chapitre iii.

Cependant j'ai va:inement essayé d'obtenir la suggestion mentale : impossible de faire exécuter môme le mouvement le plus simple par la concentration de la pensée, aussi bien dans cet état que dans les autres.

Je n'ai pas pu également lui faire dépasser cet état.

Quand le sujet est pour ainsi dire saturé^ il ne peut

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plus rien recevoir et semble se dédoser par rayonne* ment en revenant peu à peu à Tétat de veille.

Avec Fimposition de la main gauche sur le front et quelques passes transversales pour réveiller complètementy je ramène graduellement et en sens inverse toutes les phases dont je viens de décrire les phénomènes les plus caractéristiques.

Mais ces phénomènes ne sont pas les seuls.

A mesure qu'on avance dans l'hypnose, les souvenirs de Tétat de veille, surtout ceux qui ont trait aux individualités, s'afiaiblissent peu à peu. Le sujet ne conserve avec netteté que ceux des phénomènes qui se sont produits dans des états semblables à celui où il se trouve au moment où on l'interroge. Quand il est arrivé à la lucidité, il n'y a plus que deux personnes au monde : le magnétiseur et lui ; encore ne sait-il plus ni leurs noms ni aucun détail sur eux.

L'aptitude à la suggestion commence à l'état de crédulité; elle paraît atteindre son maximum au moment de la phase de la catalepsie automatique, puis décroit légèrement pendant le somnambulisme^ pour disparaître presque complètement dans les débuts de l'état de rapport (i).

(1) A partir de ce moment» si Tinfluonce dn magnétiseur sur le magnétisé ne s'exerce plus par suggestion, elle n'en est pas moins très considérable, parce que toute l'affection du magnétisé est concentrée sur le magnétiseur auquel il cherche à être agréable par tous les moyens possibles pourvu qu'ils ne choquent pas trop ni ses instincts ni ses resolutions prises au moment de s'endormir.

La suggestibilité parait liée à l'insensibililé cutanée ; certains sujets qui restent sensibles jusque dans la première léthargie ne sont pas suggestibles jusque-là.

CLASSIFICATION DES ETATS 2t

Le dialogue de la page suivante fera mieux com* prendre ces modifications de la mémoire qui laissent intacte la faculté de raisonnement (1).

Dans l'état de sympathie à distance et dans les états plus profonds, le rapport diminue et la mémoire revient peu à peu.

On peut donner des suggestions très compliquées dans la période de léthargie qui précède le somnambulisme où le sujet paraît ne rien voir, ne rien entendre.

Si on touche le sujet sur sa peau ou ses vèten^ents, soit dans cet état soit dans Tune des léthar^es consécutives, il sufCt, pour qu'il se rappelle au réveil lé contact qu'il a subi, soit de le lui prescrire, soit même, pour la plupart d'entr'eux, de déterminer par la pression d'un point au milieu du front la mémoire que j*appellerai somnambuliqué^ parce qu*elle embrasse tous les états de l'hypnose.

Ainsi le moi persiste malgré ses modifications apparentes ; mais, dans les périodes de léthargie, les nerfs sensibles conservent leur activité pour porter à sa connaissance les impressions de la périphérie, tandis que les nerfs moteurs, momentanément paralysés, sont incapables de remplir leur office ordinaire.

Il se passe alors un phénomène analogue à celui qui se produit dans les cas d'empoisonnement par le curare.

(1) n y a 12i une étude extrêmement intéressante 2i faire pour expliquer comment le sujet peut conserver, outre la faculté du raisonnement, une mémoire des mots assez nette pour comprendre les questions et y répondre sans hésitation tandis qu'U a perdu complètement la mémoire des personnes, des localités, des chiffres, etc.

Vous sentei - tous Inen?

Commeot tous appelez-vous ?

Quel est le nom de baptême de votre père?

Quelest mon nom?

Combien ai-je d'enfants ?

Gomment se nomment-ils 7

Dans quelle ville ùtes-vous ?

Quelle est votre

profession ?

Com||tez : un, deux,

trois, etc.

Combien font deux et trois ?

Gomment se fait-il que vous ne vous rappeliei pas ?

Vous sentez une démangeaison sur le nez (j'insi>te avec force et à plusieurs reprises).

Endormez-vous davantage.

Au réveil vous ferez telle chose.

Eut de rapport

Oh ouil

(Avec quelque hésitation; Benoist.

( Avec beaucoup d'hésitation ) Théophile.

Le commandant de Rochas.

Trois (j'en ai quatre.)

Il cherche et donne des noms ayant à peu près la même consonance que ceux de mes enfants au'il connaît parfaitement.

A Blois (il habitait Blois avant de venir à Grenoble où il est actuellement).

Comptable.

Un, deux, trois, quatre... six..

( Avec beaucoup d'hésitation.) Cinq,

Mais non... Ah!

oui, un peu.

Je ne veux pas.

Laissez -moi tranquille; je suis bien comme cela.

(La suggestion ne s'exécute qu'en partie).

Réponses

Etat de sympathie

Un peu lourd.

( Avec beaucoup d'hésitation) Benoist.

Je ne sais plus.

Le commandant...

je ne sais plus le reste.

Je ne sais pas si vous en avez.

Connais pas.

(Il cherche) . Je ne me souviens plus.

Je n'en ai pas.

Uu, deux, quatre...

Je ne me rappelle plus.

Deux et trois...

sept.

Je ne i

Je ne peux pas ; ce que vous me dites ne sert à rien.

(La suggestion ne s'exécute pas.

Etat de lucidité

Assez bien.

Je ne sais pas, ça m'est bien égal.

Je ne sais pas.

Je ne sais pas.

Connais pas.

Connais pas.

Je n'en sais rien.

Je ne sais pas.

Un, deux... je ne sais plus.

... Je ne sais pas.

li y a certaines choses que je ne puis me rappeler, surtout ce qui a Irait aux personnes et aux lieux.

Je ne sens rien (je me gratte le nez), mais c'est vous qui sentez une démangeaison au nez, ce n'est pas moi.

Ce que vous me dites est inutile, vous ne m'endormirez pas du tout, je sens du reste que cela me fatiguerait.

(La suggestion ne s'exécute pas).

CLASSIFICATION DBS ÉTATS 23

€ L'intelligence, la sensibilité et la volonté ne sont point atteintes par le poison mais elles perdent successivement les instruments du mouvement qui refusent de leur obéir. Les mouvements les plus expressifs de nos facultés disparaissent les premiers, d'abord la voix et la parole, ensuite les mouvements des membres, ceux de la face et du thorax, et enfin les mouvements des yeux qui, comme chez les mourants, persistent les derniers. Peut-on concevoir une souffrance plus horrible que celle d'une intelligence assistant ainsi à la soustraction successive de tous les organes qui, suivant l'expression de M. de Bonald, sont destinés à la servir, et se trouvant en quelque sorte enfermée toute vive dans un cadavre (1) ».

J'ai expérimenté sur plusieurs autres sujets, mais, malheureusement, il ne m'a pas toujours été possible de le faire avec toute la précision désirable. Il faut, en effet, essayer à plusieurs reprises son instrument, a&n d'en connaître le degré de sensibilité, avant de pouvoir en jouer avec précision, et le temps a manqué aussi bien aux uns qu'aux autres. Voici, cependant, quelques observations plus ou moins sommaires :

Joseph, garçon coiffeur, 18 ans, extrêmement senr sible à la polarité, passe régulièrement par tous les états décrits plus haut (2) et va au delà. J'ai déterminé, à plusieurs reprises, trois ou quatre séries de léthargie et de réveil apparent après l'état de sympathie à

(1) Encyd. Larousse, v» Curare,

(2i Dans l'état de rapport, les phénomènes d'extase réligîeuse et sensuelle se produisent par la pression des points correspondants ; la tête se renverse en arrière, mais les yeux ne s'ouvrent pas et le sujet raconte ses visions.

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distance ; mais, ignorant les phénomènes qui les caractérisenty je n'ai point su les mettre en évidence; je me suis borné à chercher la suggestion mentale et je l'ai obtenue une fois à l'un de ces états extrêmes. J'ai pensé: € Levez le bras droit », il' a levé lentement le bras droit ; — c Embrassez-moi », il a arrondi les bras, mais m'a manqué et a embrassé le vide ; — « Dressezvous », il s'est dressé progressivement comme un automate.

Tout cela s'opérait avec un retard d'une ou deux minutes, et le sujet, interrogé sur la matière dont il percevait l'ordre mental, a répondu qu'il n'en avait pas conscience, mais qu'il sentait ses muscles se raidir peu à peu pour accomplir certains mouvements,

Joseph perçoit aussi les maladies des personnes avec lesquelles on le met en rapport ; il sHmagine à tel point les sentir lui-même, qu'il se lamente sur son triste état, lui, si jeune! ... Il indique volontiers les remèdes les plus extraordinaires et les raisonne en amalgamant les fragments de consultation dont il a pu être témoin. Pour la cystite dont il a été question, il a fait des inducfions d'après la position de l'organe malade et a prescrit du mercure.

Un jour, un médecin lui a apporté le bonnet d'une personne malade que je ne connaissais nullement et il a, paraît-il, exactement décrit les symptômes de la maladie de cette femme ; il est bon d'ajouter que la personne en question souffrait de la tête et que le bonnet avait pu lancer son imagination sur cette partie du corps. L'expérience n'a point été renouvelée.

R..., 25 ans, forgeron, ancien chasseur à pied, a passé nettement par tous les états, jusqu'à la sympa-

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thie, et n'a pas été poussé au delà. Ou n'a opéré que deux fois sur lui^ et l'expérience faite séparément par deux personnes différentes a donné les mêmes résultats ; à l'état de sympathie, il ressent les piqûres faites sur le magnétiseur, mais il ne perçoit pas les maladies.

Clotilde, 20 ans, gantière. — M°»« veuve D..., 25 ans. Observations identiques, jusqu'à l'état de sympathie. Chez ces deux dames, le réveil se fait très rapidement, et il est très difficile de suivre les phases du retour, tandis que celles de l'aller ne se franchissent qu'avec une certaine lenteur et sans les profondes inhalations qui marquent nettement chez Benoist les changements d'état.

Louise et Maria, 19 ans, lingères. Mêmes observations, avec cette différence que la sensibilité est si grande, qu'il a fallu beaucoup d attention et de légèreté de mains pour reconnaître les phases, aussi bien de l'aller que du retour.

M°^® X... 35 ans, mère de famille, excellente santé» habituée aux courses à pied et à cheval, d'un esprit supérieur, s'était prêtée sans succès une seule fois à un essai de son médecin qui parlait d'hypnotisme ; elle s'est endormie avec la [plus grande facilité dès que je l'ai eu touchée.

A l'état de somnambulisme, elle a les yeux ouverts et sans fixité; il faut recourir à l'exploration de la sensibilité et à la constatation de la suggestibilité pour reconnaître qu'elle n'est point complètement éveillée.

Elle peut être poussée très loin et, dans tous les états autres que les états léthargiques, elle a les yeux ouverts, mais ne voit que l'opérateur ou les objets avec lesquels celui-ci la met en rapport. Les caractères

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spécifiques des états n'ont été déterminés avec précision que jusqu'à Fétat de sympathie à distance. Dans cet état comme dans les suivants, quand je pense fortement, elle sent une congestion à la tète, mais ne devine pas ce que je pense. J'ai obtenu cependant une fois, une seule^ à distance de plusieurs kilomètres avec cette dame une communication de pensée très caractéristique, sur laquelle je reviendrai dans le ch. m.

Bien que, comme tous les autres sujets, elle ne connaisse plus, depuis Tétat de rapport, que le magnétiseur pour lequel elle témoigne la plus vive affection, ayant oublié complètement mari et enfants, elle conserve sa volonté et il m'a été impossible de lui faire exécuter une action déterminée qu'elle avait pris, à l'état de veille et sur ma prière^ la ferme résolution de ne pas accomplir. Je suis parvenu cependant à tromper sa résistance par un subterfuge, parce que la vivacité de l'esprit s'était ralentie.

M"*® K..., jeune femme de 30 ans, intelligente, instruite, qui n'a jamais été magnétisée que par moi (à l'exception de deux ou trois essais auxquels elle s'est prêtée pendant quelques instants) est d'une sensibilité extrême pour tous les phénomènes qui caractérisent ces premiers états, sauf pour les suggestions de l'ouïe qui prennent difficilement. Il m'a fallu plusieurs séances pour l'amener à l'état de rapport, où elle continue à entendre tout le monde (l), mais elle ne voit plus que moi pour qui elle éprouve alors l'affection exclusive habituelle.

(1) La condition d'isolement n'est pas rigoureusement indispensable car nous avons rencontré de très bons somnambules qui entendaient tout et dont Touîe était même devenue d'une finesse extra-

Il m'a fallu encore plusieurs séances pour ramener à la sympathie au contact où elle éprouve mes sensations sans les localiser; en revanche elle éprouva, même à une certaine distance, mes émotions, souriant quand je souris derrière elle, s' attristant quand je m'attriste.

Je n'ai pu, au bout d'une dizaine de séances, dépasser cet état, et j'attribue cette difficulté d'une part à son extrême vivacité d'esprit, de f autre aux distractions extérieures provenant de ce que son ouïe ne s'endort pas.

M°^'K..., comme M°*« X..., n'ayant été magnétisées que par moi etTayant été régulièrement, s'endorment simplement par la pression des pouces, et se réveillent au commandement en passant très rapidement par les phases aussi bien à l'aller qu'au retour (1).

Anna, ancien sujet de M. R..., a été longtemps travaillée pour obtenir la lucidité ; elle présente les phénomènes ordinaires de suggestibilité au début, de sensibilité et d'oubli au réveil, s'endort profondément sous l'influence des passes, mais ne présente aucun des autres caractères des états décrits plus haut ; dans

ordinaire. Cette anomalie est épineuse et doit mettre le magnétiseur sur ses gardes ; on doit toujours cliercher h la détruire et, avec de la patience, on y parvient après plusieurs séances.

'c II en est de même de l'oubli au réveil, circonstance que nous considérons comme très importante ; car, sans ces deux caractères, risolement h tout ce qui n'est pas le magnétiseur et Toubii au réveil, qnelles garanties sérieuses peut-on avoir du somnambulisme? » (Gharpigror, Phys. du Maffn.,^. 7O.)

(1) Chez quelques-uns de ces sujets, l'aptitude h la suggestibilité commence dès la veille : ce sont des gens naturellement crédules, et elle se continue avec une certaine intensité, jusque pendant l'état de rapport M^e X..., R... et Maria ne se lèvent plus que très difficilement de leur chaise après le réveil, quand^ èi l'état de rapport, il3 ont reçu l'ordre de ne pas pouvoir se mettre debout.

Ces variations de la suggestibilité sont expressément importantes à noter ; il en résulte, en effet, qu'on peut généralement produire

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son sommeil elle a des visions qui, paratt-il, se sont quelquefois trouvé des prévisions.

jj^me vix, sujet professionnel, bien connue & Paris, très nettement polarisée, passe avec une régularité extrême, comme Benoist, par toutes les phases cidessus décrites, et, en outre, par des phases que je n'ai pu déterminer, jusqu'à la syncope.

Si, au lieu d'imposer la main droite sur sa tète, on impose la main gauche (imposition en hétéronome), on détermine d'abord, comme chez les autres sujets, une excitation, puis un engourdissement et enfin une paralysie générale présentant de telles ressemblances avec la mort que je n'ai point osé continuer les expériences.

On peut se demander si, en prolongeant cette action, on n'obtiendrait pas une série d'états séparés par des léthargies et possédant des propriétés spéciales ; l'état de veille ne serait ainsi qu'une phase particulière et habituelle des diverses modalités dont le cerveau peut être doué; il constituerait la partie médiane du clavier intellectueL

Qui sait ce que nous réserve l'avenir?

ou enlever l'hypnose an simple commandement jusqu'à Tétat de rapport, mais, lorsqu'on veut aller plus loin, il faut employer des agents physiques. L'action de ces agents, dans les états profonds, montre bien que, dans les états inférieurs, ils agissent aussi, et que la théorie de l'auto-suggestion pour expliquer leurs effets n'est pas admissible d'une façon absolue.

On voit aussi, par les différences présentées par mes sujets, que les caractères que j'ai décrits pour les états de l'hypnose ne sont pas le résultat de l'éducation. C'est h tort que certains observateurs superficiels prétendent qu'on peut façonner les sujets à sa guise ; on développe plus ou moins leurs facultés naturelles^ mais c'est là tout.

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