‹ Les états superficiels de l'hypnoseChapitre 18 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Essai de théorie

Il y a, dans les phénomènes de l'hypnose, trois ordres de faits qui paraissent surtout extraordinaires. Ce sont :

1° Les alternatives d'engourdissement et d'excitation que présentent les facultés du sujet quand celui-ci parcourt les phases successives du sommeil ;

2° La transformation de sa pensée en hallucination ou suggestion ;

3' La faculté qu'il possède de mesurer le temps.

Il serait prématuré de vouloir présenter une théorie, mais je vais essayer de montrer comment ces faits peuvent se rattacher, plus ou moins, à d'autres déjà observés.

Le phénomène de linhibition^ découvert par M. Brown- Sequart, mais dont le mécanisme nous échappe encore^ explique jusqu'à un certain point les premiers. Il est prouvé, en effet, par l'expérience, que lexcitation portée sur un point du système nerveux, a souvent pour eftet de paralyser l'activité d'une autre partie du même système. On conçoit que l'inverse se produise également et, par suite, qu'il produise une série d'effets contraires suivant que l'effet des actions, soit extérieures ou psychiques,

gagne telle ou telle partie du cerveau ; les modifications de la circulation sanguine dans la masse cérébrale jouent certainement dans ce cas un grand rôle, car on sait que cette irrigation se fait par territoires isolés, par bassins pour ainsi dire, et j'ai fait voir l'influence prépondérante de son activité dans la production de l'hypnose. D'autre part, les facultés intellectuelles et sensitives sont aussi localisées en des points spéciaux.

Je dois entrer maintenant dans quelques détails plus précis sur le mécanisme de la pensée, avant d'aborder la question des hallucinations et des suggestions.

Quand quelqu'un me parle, il met en mouvement l'air dont les vibrations viennent frapper mon oreille ; sous leur influence le nerf acoustique est lui-même ébranlé et les vibrations se transmettent de son bout externe (le tympan) à son bout interne (le corps opto-strié) ; là elles se transforment en pensée par un procédé inconnu.

Ma pensée se transforme à son tour en mouvement quand je le juge nécessaire, en faisant vibrer de l'intérieur les nerfs préposés à la motilité.

Ce que je viens de dire pour un des sens s'applique à tous les autres ; ainsi les nerfs sensilifs sont organisés de manière à transmettre les vibrations centripètes^ c'est-àdire du dehors au dedans, et les nerfs moteurs le sont de manière à transmettre les vibrations centrifuges, c'est-àdire du dedans au dehors.

On peut cependant concevoir qu'un nerf qui vibre dans un sens puisse vibrer dans un autre et par suite que la pensée puisse se transformer en sensation ou le mouvement en pensée*. Nous en avons tous les jours des preuves

' « Les filets nerveux peuvent être remués de deux manières, ou par le bout qui est hors du cerveau, ou par l'extrémité qui plonge dans la masse... Si ces filaments sont remués dans le cerveau, n'importe par quelle influence, l'âme aperçoit quelque chose au dehors » {Malehranché).

plus OU moins nettes chez les personnes qui parviennent à se figurer l'objet auquel elles pensent ou chez qui certaines idées sont suggérées par tel ou tel mouvement du corps, comme nous l'avons déjà fait remarquer à propos de l'état cataleptique*.

Si les nerfs possédaient, d'une façon complète et permanente, la faculté de pouvoir transmettre les vibrations dans les deux sens, les conditions de notre vie actuelle seraient complètement bouleversées ; nous ne saurions distinguer le réel de l'imaginaire et nous n'aurions plus notre libre arbitre^ puisqu'il suffirait qu'une idée quelconque fût éveillée en nous pour qu'elle fût fatalement suivie d'exécution.

C'est justement le cas des hypnotisés.

Il y a donc, dans notre cerveau^ un organisme ayant pour mission d'arrêter les vibrations centripètes des nerfs moteurs et les vibrations centrifuges des nerfs sensitifs. Cet organisme fonctionne quand l'individu est à l'état normal ; il cesse de fonctionner, il est engourdi, dans l'état hypnotique.

Si maintenant on se reporte à ce que nous avons dit dans le chapitre II, on sera amené à supposer que cet organisme modérateur se trouve dans la partie périphérique du cerveau, puisque c'est la diminution de l'activité de cette partie qui détermine l'hypnose.

Or c'est précisément à cette conclusion qu'on arrive par des considérations d'un tout autre ordre.

M. Luys s'exprime ainsi^ :

' On connaît la scène da Barbier de Sêville où Basile prend la fièvre par suggestion.

J'ai lu, je ne sais plus où, qu'un écrivain célèbre avait l'habitude de prendre toutes les poses caractéristiques d'une passion quand il voulait en donner le langage à ses héros.

2 Traité clinique et pratique des maladies mentales, p. 95. — Paris, 1881.

i44 LES ÉTATS SUPERFICIELS DE L'HYPNOSE

(' Les recherches des physiologistes modernes, avec quelques variantes, il est vrai, tendent toutes à considérer les réseaux de ïécorce cérébrale comme étant par excellence le domaine propre de l'activité psychique et intellectuelle^ et à voir dans les noyaux centraux opto-striés un substratum organique destiné à servir de support à un tout autre ordre de phénomènes. Dans les couches optiques, ce serait principalement les impressions sensorielles qui seraient élaborées et transformées, tandis que, dans la substance grise du corps strié, ce serait au contraire les phénomènes de linnervation motrice qui auraient leur foyer d'émission. »

De même, Ch. Richet* :

« La direction, la volonté, la spontanéité de ces diverses actions ont probablement leur siège dans la partie périphérique du cerveau, dans l'écorce grise des circonvolutions cérébrales.

« Il a été démontré par beaucoup de physiologistes que les centres nerveux supérieurs exercent à l'état normal une sorte d'action modératrice sur les actions nerveuses automatiques. Les choses se passent comme si, constamment, des centres supérieurs de l'encéphale, un influx nerveux modérateur allait vers les centres nerveux inférieurs (protubérance, bulbe, moelle), pour diminuer l'intensité des mouvements réflexes dont ils sont le siège. »

De même encore Bernheiifl^ :

« A l'état de veille, la partie active et raisonnante du cerveau, appelons-la, pour fixer nos idées, mais sans attacher à cette expression une signification anatomique précise, étage supérieur du cerveau, cette partie, dis-je, intervient et contrôle ; elle modère ou neutralise la partie

' L'homme et l'intelligence y -i^. 227.

> De la suggestion, p. i63.

imaginative ou automatique, appelons celle-ci étage inférieur du cerveau. Dans le sommeil, cette influence cesse : l'étage supérieur du cerveau est engourdi, l'activité cérébrale est concentrée sur les centres d'imagination et automatiques ; autrement dit^ le contrôle intellectuel est diminué. »

Ainsi l'on peut au moins concevoir comment la pensée se transforme en hallucination ou en acte, malgré la volonté du sujet, qui conserve toute la lucidité de son esprit, mais qui n'est pas plus capable d'empêcher le phénomène de se produire qu'il n'est le maître de ne point éternuer quand il a humé une prise de tabac. Il voit, il entend, il sent ce qu'il a dans l'esprit exactement comme si sa vue, son ouïe, son odorat avaient été frappés réellement par la lumière, le son, Todeur, puisque le nerf présidant à cette sensation a vibré sous l'influence d'une excitation interne exactement comme il l'aurait fait sous l'influence d'une excitation externe*.

L'insensibilité des divers sens par suggestion se comprend encore ; car il n'est pas plus difficile d'admettre que la pensée, qui fait vibrer un nerf, peut en paralyser le mouvement. Le phénomène des suggestions à échéance est beaucoup plus obscur. Pour lui trouver un semblant d'explication^ il faudrait entrer dans de longues considérations sur le mécanisme de la mémoire; aussi me

' Ce qui se produit pour le cerveau par la paralysie de la faculté modératrice se produit également pour chaque organe des sens, qui semble ainsi avoir une sorte de cerveau spécial probablement dans le système ganglionaire.

Je dis à un sujet de penser à une odeur : il y pense, mais ne la sent pas. — Je mets une polarité contracturante contre sa narine, il sent l'odeur (pourvu que la contracture ne dépasse pas une certaine limite) . — Je remplace la polarité contracturante par une polarité contraire, il ne sent plus rien.

bornerai-je ici à faire remarquer que vraisemblablement l'hypnotisé, quand il reçoit un ordre, dispose automatiquement certaines cases de son cerveau de manière à exécuter cet ordre au moment voulu.

Mais comment compte-t-il le temps ? Voilà ce qui est le plus mystérieux.

On comprend bien^ à la rigueur, que le sujet puisse prendre des points de repère quand il se trouve dans un état cérébral analogue à celui où il a reçu la suggestion et où par conséquent il peut se la rappeler. C'est la théorie proposée par M. Bernheim ; seulement elle ne s'applique qu'au cas où il s'agit de termes assez éloignés coupés par des temps de sommeil et elle ne permet d'admettre comme unité de mesure que des jours. Le jour est du reste quelque chose de réel, de tangible pour tout animal ; il est constitué par l'accomplissement d'une période de sensations dues au cours du soleil et à l'accomplissement de besoins quotidiens. On peut admettre que l'organisme parvienne à distinguer des fractions de jour : le matin ne ress-emble pas au soir.

Que penser lorsqu'on voit la suggestion s'accomplir au bout d'un nombre déterminé de minutes, c'est-à-dire d'unités qui sont absolument conventionnelles, et cela en l'absence de tout instrument permettant de les apprécier?

Il faut admettre que le calcul du temps se fait à l'aide de la respiration ou de quelque autre fonction analogue, qui permet de compter. C'est l'inconscient, a-t-on dit. Belle explication* I

Je mets Benoît en léger état de crédulité par une courte

* Beaucoup de personnes ont la faculté de se réveiller à une heure déterminée. Très bien. Ce rapprochement prouve qu'il n'y a pas besoin de faire intervenir les puissances occultes pour expliquer le phénomène, mais il ne l'explique pas.

imposition des mains. L'insensibilité de la peau permet seule de constater qu'il n'est pas dans son état normal : il cause , raisonne et agit exactement comme d'ordinaire. Je lui dis : « Sifflez ; » aussitôt il siffle involontairement. Je lui dis : « Vous sifflerez, >> sans préciser le moment ; rien ne se produit. Je lui dis : « Vous sifflerez dans cinq minutes, » et je l'occupe à autre chose ; au bout des cinq minutes, subitement, au milieu d'une phrase, sa bouche se contracte et il se met à siffler. Il ne pensait pl'Hs à cet acte qui s'est produit automatiquement et sans qu'aucun prodrome l'en ait averti.

Je l'endors et lui dis : a Dans i8 minutes vous mettrez votre main droite sur la table et vous l'y laisserez cinq minutes. » Au bout de 8 minutes (il m'avait malentendu), il met sa main droite sur la table. Cette main est complètement insensible, mais lui a l'esprit parfaitement net. « Pourquoi avez-vous mis la main sur la table ? — Je n'en sais rien ; elle est là comme elle serait ailleurs. — Je vous prie de Tôter. )) Vains efforts ; je lui dis que c'est une suggestion et que je la lui enlève en lui disant de l'ôler : il ne réussit pas mieux. 11 faut que je le mette en état de crédulité par injonction brusque pour qu'il puisse m'obéir.

Je ferai observer en terminant que le sommeil hypnotique et le sommeil naturel sont très probablement identiques. On a vu, par Fexpérience XXV de la page 54, que j'avais donné à Benoît une suggestion pendant son sommeil naturel ; j'ai fait réveiller , le matin^, plusieurs autres de mes sujets par la simple imposition d'une main en hétéronome, ou je les ai fait passer dans les états profonds avec la main en isonome.

Le magnétiseur Hansen racontait que, pendant son enfance, il s'amusait, la nuit, à parcourir le dortoir de sa pension, faisant des suggestions à ses camarades endormis ;

plusieurs réalisaient, le lendemain, les actes commandés, ne se doutant pas qu'ils eussent été suggérés. M. Bernheim a constaté que si^ pendant la nuit, il levait le bras d'un de ses malades et le tenait ainsi pendant quelque temps, le bras restait souvent en l'air comme si le sujet était en catalepsie (/?eyMe c/e Vhypnotisme 1886, p. i35). Beaucoup de personnes endormies répondent aux questions qu'on leur adresse et ne se souviennent de rien au réveil. J'avais au lycée de Grenoble un camarade qui souvent parlait en dormant ; un soir de sortie il dormait déjà d'un sommeil agile quand plusieurs de nous rentrèrent au dortoir. On essaya de le réveiller et on s'aperçut avec étonnement qu'en touchant successivement diverses parties de son corps on évoquait chez lui l'idée de scènes où ces parties jouaient un rôle. Ainsi, quand on agissait sur la plante des pieds, il s'adressait à une interlocutrice qu'il priait de prendre un lit plus long, etc. Enfin, on connaît depuis longtemps ce fait que, chez beaucoup de personnes, il se produit des hallucinations au moment où commence le sommeil naturel et au moment où il finit. Ces hallucinations appelées hypnagogiques ont été spécialement étudiées par M. Alfred Maury' qui les éprouvait souvent. J'ai essayé de me les donner, mais je n'ai point réussi parce que je ne possède point la faculté d'objectiver facilement ma pensée.

• Le sommeil et les rêves, ch. IV.

Abercombrie raconte, dans son ouvrage sur les facultés intellectuelles, qu'un médecin, ayant rêve qu'il voyait un babouin gigantesque, se réveilla en sursaut par l'impression qu'il en ressentit. Il se leva, se dirigea vers la table qui se trouvait au milieu de l'appartement. Il était alors très éveillé et reconnaissait parfaitement les objets autour de lui, et cependant il distinguait très nettement aussi le babouin, près de la muraille, au bout de la chambre, qui continuait à lui faire des grimaces.

Cardan était sujet, dans son enfance, à ces hallucinations qui se produisaient à son réveil {Les livres de Cardan, p. A55, v»).

ESSAI m THÉORIE 149

Ainsi, en définitive, je crois que pour être un bon sujet, il faut, à la fois, posséder cette propriété d'objectivité et être constitué de telle façon que la circulation sanguine ou nerveuse puisse se ralentir ou s'accélérer dans l'écorce cérébrale sous de faibles influences.

Les sujets peuvent-ils être reconnus à des caractères extérieuis ? Je ne pense pas que cela soit plus facile que de reconnaître au visage ceux qui ont l'oreille juste.

Doivent-ils être considérés comme des infirmes ? Cela dépend. Est mal armée pour le combat de la vie toute nature trop impressionnable. Les cœurs sensibles, les esprits d'artistes sont généralement roulés par les âmes vulgaires ; mais que de jouissances inconnues à celles-ci n'ont-ils point en compensation ?

La sensibilité hypnotique se rencontre à tous les âges, dans toutes les conditions sociales et avec tous les états de culture intellectuelle : beaucoup d'expériences ont été faites sur des agrégés de la faculté de médecine et de la faculté des lettres de Paris.

C'est donc une grossière erreur de croire que les sujets sont fatalement voués à l'abrutissement. Si, au lieu d'abuser de leur faculté, ils en usent au contraire avec sagesse, ils acquièrent sur le reste des hommes une supériorité incontestable, puisque, capables de se donner à eux-mêmes des suggestions, ils sont les maîtres de leurs passions, de leurs sens' et peuvent presque toujours défier la douleur.

Page 1