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CHAPITRE I

DÉCOUVERTE DE l'aMÉRIQUE DU NORD

Au seizième siècle, les Espagnols et les Portugais fondent des colonies en Amérique. —Causes qui empêchent les Français et les Anglais de leur disputer le sol de ce continent.— Essai de colonisation de Coligny.— Les Cabot font des découvertes pour le compte de la Grande-Bretagne.

Depuis un siècle, les Etats-Unis n'ont cessé de provoquer la curiosité et l'attention de l'Europe, étonnée de leur succès. Une foule d'écrivains — économistes ou philosophes ^ — sont venus y chercher la raison du prodigieux développement de la grande république. Il leur a paru intéressant d'apprendre comment les Américains ont réussi, en moins de cent ans, à amasser une fortune nationale dépassant la richesse accumulée des plus anciennes civilisations ; à maîtriser les forces tumultueuses d'une vaste démocratie, problême regardé longtemps comme insoluble. Puis l'étude des penseurs s'est portée sur la constitution de nos voisins, qui leur a valu jusqu'à ce jour l'ordre et la liberté et qui, copiée par une douzainede républiqueshispano-américaines, n'a rapporté à celles-ci que des révolutions ; démonstration évidente de cette vérité que les meilleures chartes de gouvernement sont impuissantes à assurer le bonheur des peuples lors([u'elles ne s'accordent point avec leur tempérament.

2 L'AMÉRIQUf: DU NORD

Ce ne furent pas les ancêtres de ces républicains, sujets d'étonnement pour le monde — (|ui ont pris audacieusement le titre d'Américains comme s'ils se portaient héritiers des premiers habitants du nouveau monde, comme s'ils prétendaient à la suprématie du continent, — ce ne furent pas ces hardis foiidateurs du nouvel empire anglais qui eurent l'honneur de découvrir l'Amérique du Nord. Cet honneur, il revient à des navigateurs italiens, espagnols et à des pêcheui-s bretons. En 1497 et en 1498, les Cabot — Jean et surtout son fils Sébastien — voyageant à leurs frais, sous les auspices du roi Henri VII, virent les premiers les côtes de cette vaste contrée, appelée à une si merveilleuse fortune. A cette époque, l'Angleterre n'est pas encore remise de l'ébranlement que lui a causé la guérie des Deux Roses. Elle n'est qu'une puissance de second ordre, appuyée sur environ trois millions d'habitants, presque sans commerce, ayant à maintenir sous son joug l'Irlande, toujours frémissante, et à faire face aux incursions des Ecossais. Il est alors impossible à la future maîtresse des mers de soutenir la concurrence des Espagnols et des Portugais, les plus entreprenants navigateurs du seizième siècle. Cortéréal, Portugais, succède aux Cabot dans les voyages de découvertes transatlantiques. Le Labrador et Terre- Neuve lui révèlent leur existence (1501). Vers le même temps, des Bretons viennent faire la pêche près du ca}) qui porte leur nom et qu'avait aperçu Sébastien Cabot (1497). Jean Ponce de Léon, en quête de la fontaine de Jouvence, une des nombreuses merveilles que l'imagination surchauffée des contemporains de Coloml) plaçait au nouveau monde, prend possession, en 1512, <le la péninsule méridionale, à laquelle il donne le nom

de Floride, parce qu'il y abordait le (limaiiche des Rameaux, que les Espagnols appellent Pasqua florida.

Les connaissances que l'Europe possède sur le continent mystérieux sont encore bien vagues, et ce n'est qu'en 1524, que Vérazani, marin italien au service de François 1er, rapporte en Europe la première description de la partie nord du continent, à laquelle il donne le nom de Nouvelle-France. C'estleprécurseur de Jacques Cartier, Mais la terrible catastrophe du seizième siècle qui scinde en deux camps le monde religieux de l'Europe, jette la perturbation dans les esprits, et retarde les entreprises de colonisation qu'elle activera plus tard. L'œuvre de Luther, de Henri VIII et de Calvin bouleverse la France et l'Angleterre, plongeant ces deux pays dans des troubles religieux qui les absorberont complètement durant plusieurs années. Le champ reste libre aux Espagnols. Un de leurs marins, de Soto, pénètre (1539) dans l'intérieur du continent, après avoir mis pied à terre à Tampa, sur la côte ouest de la Floride, traverse le Mississipi, atteint les montagnes de l'Arkansas, ternie de son voyage d'une durée de deux ans, et revient mourir sur les bords de ce fleuve. Rien ne reste de ses explorations, entreprises, dit-on, en vue de ses intérêts personnels.

Chose à noter, ce sont des Français qui tentent de fonder le premier établissement permanent sur le sol devenu le domaine de la grande république. L'amiral de Coligny, un des chefs des protestants de France, forme le projet de créer une colonie de ses coreligionnaires en Floride. En 1652, Jean Ribault fait voile pour ces pays, où il arrive au mois de mai, découvre la rivière Saint-Jean, remonte vers le nord jusqu'à une baie spa-

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ciouse qu'il déiioinine Port-Koyal (Caroline du Sud). A une faible distance du rivage, s'élève une île sur laquelle il bâtit le fort de la ("aroline ou Charlesfort, en riionneur du roi Charles IX, alors régnant. Le découragement s'empare bientôt des nouveaux venus, qui rtnitrent en France. Deux ans plus tard, une seconde expédition, dirigée par de Laudonnière, compagnon de Ribault à son premier voyage, se rend en Amérique. Elle descend au sud de Port-Royal entre dans la rivière Saint-Jean (rivière de Mai) et s'arrête à certaine distance de la mer. On construit des habitations sur une falaise, et le village naissant prend aussi le nom de la Caroline, qui s'étendra aux pays adjacents. C'est cet endroit qui va servir de théâtre à un double drame atroce, comme si partout au nouveau monde, le sang' devait souiller les premières pages de l'histoire de sa colonisation par les Européens. Ce sont presque tous des fils de famille qui forment cette avant-garde de l'invasion des peuples de l'hémisphère oriental, gens peu propres aux rudes travaux que nécessite l'entreprise. Les précautions les plus élémentaires pour se mettre à l'abri d'un coup de main sont négligées, et l'on vit, malgré les avis venus de France, dans une imprévoyance qui va être chèrement expiée.

Pedro Menendez, navigateur au service de l'Espagne, ayant appris l'arrivée des Français en Floride, a résolu de les attaquer. Il s'embarque à la tête d'un fort détachement de soldats et se met à la recherche de Laudonnière, que Ribault est venu rejoindre. Chemin faisant, il descend à un endroit qu'il nomme Saint- Augustin et ou il laisse quelques colons. C'est le plus ancien établissement européen de l'Amérique du

Nord, et l'on y montre encore aujourd'hui aux voyageurs des habitations datant des premiers jours de la colonisation espagnole. Menendez se dirige ensuite vers le fort Caroline, sur lequel il tombe à Timproviste. Il s'ensuit un massacre effroyable. Jean E-ibault, qui se trouvait hors de la place, se rend aux Espagnols qui regorgent, après lui avoir promis la vie sauve. Sa tête coupée en quatre, est plantée aux quatre coins du fort et sa barbe envoyée à Se ville comme trophée. Laudonnière réussit à s'écha|jper et à rentrer en France. Pour bien marquer le caractère de son attaque et les sentiments qui l'animent,' Menendez fait placer sur le champ du meurtre cet écriteau : Je ne fay cecy non comme à Frcmçais mais comme à Luthériens. Cette tuerie criait vengeance. Le roi de France reste indifférent à l'indignation soulevée par cette barbarie de l'Espagnol. C'est un simple particulier, le capitaine de (xourgues, un catholique, qui se charge d'appliquer aux meurtriers la peine du talion. Il se rend en Floride, attaque le fort Caroline et en force les défenseurs à se rendre, après une lutte acharnée. Tous sont pendus aux branches des arbres voisins. De Grourgues fait brûler ces mots sur une planche de sapin : '' Je ne fay cecy comme à Espagnols^ ni comme à mariniers, mais comme à traistres, voleurs et meurtriers. ^^^ Ainsi se termina dans une sombre tragédie la première tentative de planter le drapeau de la civilisation dans l'Amérique du Nord. Pendant la courte durée de leur établissement de la Floride, les Français surent s'acquérir l'amitié et la confiance des Indiens, qui les trouvèrent aussi

(1) Histoire notable de la Floride, par Laudonnière, publiée par Basannier, P. 1582.

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doux, aussi humains que les Espagnols s'étaient montrés cruels et féroces. Ces enfants de la forêt virent avec peine le départ de de (lourgues. qu'ils supplièrent de revenir au plus tôt.

Il ne fut plus question d'émigration française protestante en Amérique durant de longues années. La guerre religieuse coupa court d'abord à toute ex])édition, puis l'édit de tolérance de Henri IV j^ermit aux réformés de vivre en paix en France ; ce n'est qu'après la révoeatisn de cet édit, sous Louis XIV, que de forts contingents de huguenots vinrent d'année en année grossir la population des colonies anglaises. Quelques historiens ont regretté, au point de vue des intérêts français, l'échec de Coligny et accusé d'imprévoyance impardonnable les gouvernements du temps qui n'ont pas voulu grouper, en colonies d'outre-mer, sous la protection delà France, ses sujets de la religion dite réformée, ce ([ui, ajoutent-ils, aurait assuré son influence au nouveau monde. C'est là une de ces assertions qui ouvrent la porte à bien des opinions contradictoires. Nous ne prendrons partie ni pour les unes ni pour les autres, nous contentant d*^ faire remarquer que rien n'est moins certain que le cœur des protestants eût battu à l'unisson de celui des catholicpies de France. Il est dangereux de juger les événements du passé à la lumière des idées de nos jours. Au seizième et au dixseptième siècles, la religion était la grande affaire et les intérêts suprêmes de la conscience primaient tous les autres. C'est ainsi qu'en haine de la foi catholique, la France américaine n'avait pas de pires ennemis que les huguenots fixés au milieu des provinces analo-saxonnes. L'historien Hildreth déclare

que ceux de Boston et de New-York ne cessaient d'attiser le fanatisme des Puritains et de les pousser à la conquête du Canada. *^

Après la destruction de l'établissement de la Caroline, le silence se fait sur l'Amérique du Nord, que l'Angleterre et la France perdent de vue, au milieu de leurs bouleversements intérieurs. Seuls les Espagnols et les Portugais poussent plus avant leurs conquêtes ; leurs colonies du Mexique, du Pérou et du Brésil se dévelo})pent rapidement, et les premiers en fondent de nouvelles sur les rives de. l'océan Pacifique (la Californie). Elles étaient déjà prospères en 1579, lorsque Drake, dont nous parlerons plus loin, alla les piller.

Ce n'est qu'en 1588 que Humpbrey Gilbert, au service de la couronne anglaise, vint à Terre-Neuve, où il vit dans la rade de Saint-Jean une cinquantaine de l)âtiments pêcheurs appartenant à différentes nations. Il descendit sur le rivage pour prendre possession du 2jays au nom de la reine Elisabeth, à titre de premier occupant, en vertu de la commission qu'il tenait de la fille de Henri YlII. Aucune tentative d'habitation ne suit alors cette formalité, en sorte que le seizième siècle se ferme sans que l'Angleterre ait autre chose à son actif, dans les pays nouveaux, que cette prise de possession de Humphrey Gilbert Ce navigateur, que l'histoire nous représente comme un enthousiaste reli-

(î) " Ces terribles incursions des sauvages dirigées par des officiers français (il s'agit des expéditions de d'Iberville, de Rouville, etc.) paraissaient confirmer les récits des huguenots relativement à l'esprit sanguinaire et implacable des catholiques. Ces réfugiés étaient assez nombreux à Boston et New-York pour avoir à eux seuls une église dans chacune de ces villes. La haine du papisme reçut d'eux une nouvelle impulsion." Hildvcih.

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gieux, mourut sur son vaisseau, faisant voile vers l'Angleterre. Comme ses amis essayaient de l'encourager, en lui disant qu'il vivrait assez longtemps pour revoir sa patrie avant de rendre le dernier soupir, il leur dit, qu'un chrétien était aussi près du ciel sur mer que sur terre. C'est à ce découvreur que Longfellow consacre ces vers :

Beside the heiiD he sat

The Book was in his hand,

" Do not fear ; Heaven is as near,

He said, by vvater as by laud." (1)

En résumé, depuis la découverte de Colomb, les aventuriers espagnols se sont élancés sur la route ouverte par son génie, à la conquête de terres nouvelles. Le seizième siècle retentit du bruit de leurs seuls exploits et de ceux des Portugais, qui se déclarèrent maîtres avec leurs voisins des pays nouvellement découverts et des terres encore inconnues, cachées par delà l'horizon. L'envie de l'Angleterre et de la France proteste contre cette prétention ; Bernai Diaz rapporte que François 1er écrivit un jour à Charles V que " connue l'empereur et le roi de Portugal s'étaient partagé la terre, sans lui en donner une part, il aimerait qu'ils lui fissent voir le testament du père Adam, pour s'assurer s'il les avait institués ses seuls héritiers." ^'-^

Mais l'empire de la mer appartient alors à l'Espagne et au Portugal et ils se servent de cet avantage pour se tailler d'immenses domaines dans le continent nouveau.

(1) Assis près du gouvernail, la Bible à la main : Ne craignez })as, dit-il, le ciel est aussi près de nous sur mer ([ue sur terre.

(2) '* Que mostrossen il testainento de nuestro padre Adam, .si les dexo a ellos solornente per herederos.'"

Le Portugal s'établit fortement au Brésil. Cortès et les Pizarre font la conquête du Pérou et du Mexique, d'oii les galions de Cliarles-Quint et de Philippe II reviennent chargés d'or et d'argent. Les riches Antilles tombent à leur tour dans le domaine de l'Espagne, pendant (|ue les non moins liches Philippines, situées dans un autre hémisphère, lui ouvrent aussi leurs trésors.

Voilà les exploits des aventuriers de la péninsule i])érique durant la première moitié du seizième siècle, alors que les Cabot n'ont encore reconnu que les côtes de l'Amérique du Nord. L'Angleterre n'a que leurs découvertes de ce côté à -son crédit et ne possède pas encore un pouce de l'héritage d'Adam. Puis le silence se fait chez elle sur le nouveau monde, et une voile anglaise est chose inconnue pendant une cinquantaine d'années sur ces espaces sans bornes ou elle régnera un jour en maîtresse souveraine. Ses marins finissent ])ar ignorer les routes qui conduisent à l'hémisphère occidental et ils en sont réduits à s'y faire conduire par des pilotes bretons ou gascons. ^^^ Lorsque le drapeau anglais reparait dans ces parages, c'est pour couvrir une triste marchandise : une centaine de nègres enlevés à l'Afrique et que sir John Hawkins va vendre aux Antilles (1562) ; c'est l'initiateur en grand de la traite des noirs. Plus tard, le grand navigateur sir I>ancis Drake, qui fit le tour du monde après Magellan, invente, lui, une autre source de profits. Armé en guerre, il court sus aux galions espagnols chargés de métaux précieux, dévaste, pille les établissements de la côte du Pacifique, débarque sur les rives de la Californie, dont il prend pos-

(1) Higginson, dans son HiMory of fhe United States, atteste ce fait.

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session au nom de la reine Elisabeth et qu'il nomme Nouvelle -Albion. Il ne trouve la fin de son brigandage (^ue dans sa défaite à Saint- Jean d'Ulloa. Quelques années a])rès, ce même Drake avec Howard et Seymour, commandants des flottes anglaises, prend part à la longue série de combats qui dispersent Fini-incible Armada de Philippe (1588).

C'est le coup de grâce porté à la marine espagnole ; dès lors la suprématie des mers passe à la Grande- Bretagne, qui s'en servira pour fonder cet empire colonial, le })lus considérable que le monde ait vu.

OHAPITKE II

Tentative (le Raleigh d'établir une colonie en Amérique. -John Smith et la fondation de Jamestown. — Misères des premières années. — Communisme. -Culture du tabac— Les colons veulent quitter .Jamestown. Ils sont arrêtés dans leur projets par lord De la Warr.

L'Espagne et le Portugal avaient depuis longtemps, €onime nous venons de le voii', planté leur drapeau sur les rives américaines, lorscpie l'Angleterre eut l'idée de prendre sa part du nouveau monde. ^^* Paralysée par les l)ouleversements intérieurs, conséquence de sa scission avec Rome, elle n'eut pas le loisir de continuer les voyages de découvertes commencés sous les auspices de Henri yil, et de songer aux entreprises coloniales. Ce n'est que durant le règne d'Elisabeth que l'attention publique éveillée par les succès des nations rivales, se porte vers les terres inconnues, à l'attrait si puissant sur les esprits aventureux. Il y avait alors en Angleterre un grand seigneur, célèbn* par son génie et par ses hauts faits et qui devait prendre part plus tarda la victoire de la flotte anglaise sur la fameuse Armada de I?hilipj)e 11. Sir

'l) Conquête du .\]exi(iue, par (îortè.s, 1519-ir)21. Conquête du Pérou, par Pizarrc^ et Almagro. ]52()-li'3. Hrésil établi, 1.525.

La Virginie. F(mdation de .lamestown, 1(J()7.

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Walter llaleigh, très bien en cour, favori de la reine Elisabeth, n'eut i)as de peine à obtenir l'autorisation de disputer aux Français et aux Espagnols les vastes solitudes de l'Amérique, d'autant plus qu'il devait faire lui-même les frais de l'entreprise. C'est à ce célèbre courtisan, qui étendit un jour son manteau sur le passage de la reine, pour lui éviter de poser les pieds dans une flaque d'eau, que l'Angleterre dut ses premiers essais de colonisation transatlantique.

Son imagination, éprise de projets de découvertes, s'était échauffée à la lecture des récits de quelques navigateurs espagnols, qui prétendaient avoir vu un pays merveilleux (la Guinée), dont la richesse dépassait celle du Mexique et du Pérou. La capitale, éblouissante sous la profusion de métaux précieux qui couvraient ses maisons, avait nom : l'El-Dorado. Dans presque toutes les relations de voyages de l'époque, la fable se mêle à la vérité. Le merveilleux liante l'esprit des chercheurs de trésors, rendus crédules par leur trop grande soif de l'or, et leur fait donner un corps à leurs rêves. Raleigh, que dévorait l'ambition de se distinguer en travaillant à la grandeur de l'Angleterre, Raleigh, en qui s'attardait l'âme d'un ancien preux dans un siècle dépouillé de tout idéal, prit la mer pour disputer aux Espagnols la contrée aux richesses incalculables.

L'El-Dorado se déroba à ses recherches; il dut se contenter de remonter l'Orénoque, dont il fit des descriptions fortement colorées, portant la trace des défauts des récits de son époque.

'' Il y a dans ces régions, dit-il, au sein d'une richesse incomparable, des hommes dont les yeux sont

LA VIHGINIK 18

placés entre les é})aiiles et la ])oiiche an milieu de la poitrine." 11 n'avait pas vu lui-même ces êtres éti'anges, mais des centaines de personnes lui en avaient attirmé l'existence. Kaleigli ne vint qu'une fois en Amérique, mais il fit les frais de neuf expéditions entreprises dans le but de l'ouvrir à la colonisation anglaise. 8a foi dans son projet resta inébranlable jusqu'au dernier jour de sa vie. On l'entendait dire souvent, alors que rien ne semblait justifier ses paroles : / shall y et lixe U) sec it an English Nation, connue s'il avait enti'evu à travers les brumes de l'avenir la fondation d'une seconde famille britannique au delà des mers. Il n'avait cessé, au temps de sa puissance, .d'engager la reine Elisabeth à coloniser l'Amérique. Le prince qui possédera cette terre, disait-il, sera le plus grand du monde. Raleigli avait l'intuition de l'avenir.

En 1584, Raleigh frète deux vaisseaux, qui mettent à la voile pour l'Amérique sous le commandement de sir Richard Grenville. Un voyage de quatre mois de navigation amène celui-ci sur les côtes de la Caroline du Nord. Après un séjour de six semaines dans ces contrées, il retourne en Angleterre, qui se sent prise d'enthousiasme au récit de (xrenville et de ses compagnons encore éblouis par les merveilles qu'ils ont admirées au delà de l'Océan. Raleigh donne à ce nouveau paradis terrestre le nom de Virginie, en l'honneur de la reine vierge des courtisans de l'époque.

Plusieurs autres expéditions envoyées par Raleigh, dans le but de fonder une colonie, échouèrent misérablement. Les aventuriers qui formaient partie de la quatiième tentèrent de s'établir à l'île Roanoke, sise à l'embouchure de la rivière du même nom. Au lieu de se

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livrer Ix des travaux de nature à assurer l'avenir de rétablissement, ils s'épuisèrent en explorations infructueuses, à la recherche de métaux précieux. Voyant ses subordonnés à bout de ressources, leur chef, John White, fit voile pour l'Angleterre afin d'en rap])orter des provisions. La guerre avec l'Espagne l'empêcha de donner suite à son dessein, et lorsqu'il put enfin se rendre à l'île Roanoke, trois ans })lus tard, la colonie avait disparu. Raleigh tenta plusieurs fois, sans succès, de retrouver les malheureux émigrés, victimes probables de la faim et de la misère. Toutes ces entreprises avaient ruiné leur promoteur. Après la mort d'Elisabeth, il tomba en disgrâce. Jacques Ter le fit enfermer a la Tour de Londres, oii il écnvit V Histoire dtt Monde, ouvrage très estimé. Le roi le fit sortir de ])rison douze ans plus tard [)0ur l'envoyer à l'échafaud. La chroniciue rapporte qu'en voyant la hache (\\\ V)ourreau il dit : " \o\\k une terrible médecine qui va niettre fin à tous mes malheurs." Ainsi périt l'homme qui avait mis sa fortune et ses talents au service d'un projet qui, repris par d'autres, devait donner de si beaux résultats. L'Angleterre n'avait retiré de ces explorations que des connaissances sur le nord de l'Amérique. C'est de ce temps que date l'introduction du tabac en ^Vngleterre. Les vertus médecinales qu'on lui attribuait contribuèrent l)eaucoup à en po})ulariser l'usage. Raleigh était devenu un fumeur émérite. La légende rapporte qu'un de ses serviteurs auquel il avait demandé un ])ot de bière, l'ayant aperçu au milieu d'un nuage de fumée, s'imagina cpie le feu consiunait les vêtements de son maitre et l'épandit sur lui ce breuvage pour éteindre l'incendie. On sait que la plante devait acquérir une importance énorme en

Virginie. Cultivée pendant longtemps, presque à l'exclusion de toute autre, elle y remplaça, faute de numéraire, la monnaie. De même que dans la Nouvelle- France les peaux de castors étaient la mesure de la valeur (les marchandises, de même en Virginie le tabac, d'après un prix courant fixé par le gouvernement, servait de moyen d'échange, tout comme For et l'argent. Les économistes tirent de ce double fait un argument pour établir cette vérité qui leur est chère : que l'or et l'argent ne constituent pas la richesse, mais ne sont, comme le tabac l'était alors à Jamestown et aux environs, qu'un moyen d'échange, et une marchandise sujette, comme toute autre, à la hausse et à la baisse.

Voici enfin venir le moment oii l'Angleterre va sortir de la voie des essais infructueux, pour jeter les premières assises de son futur empire colonial. L'année 1(506 vit s'organiser deux de ces grandes compagnies de commerce qui se sont enrichies elles-mêmes, tout en établissant fermement la puissance anglaise en Amérique et aux Indes. Ces corporations avaient nom : la compagnie de Plymouth et la compagnie de Londres ou de Virginie. A la première une charte de Jacques 1er concédait toutes les terres placées entre les lignes ^l'' et 45® de latitude nord, et à la seconde la région s'étendant du 34'' au 38® parallèle ; l'intervalle entre le 38® et le 41® parallèle était déclaré pays neutre. La compagnie de Londres fréta deux vaisseaux placés sous le commandement de Newport, navigateur expérimenté, qui avait fait partie des expéditions de lialeigh. Il fit voile au mois de décembre 1600 et atteignit les côtes de la Virginie après quatre mois de navigation. L'expédition explora la baie de Chesapeake,

en quête d'im endroit propice ànn établissement. Cène fut que trois semaines plus tard que l'on mit définitivement pied à terre, sur une lie, située à quarante milles de l'embouchure de la rivière James et où l'on fonda

JOHN vSMiTH, KONDATKUR DE I^A VIRGINIE

(1()07) Jamestown, non loin de la ville moderne de Richmond.

A la tête de l'expédition se trouvaient, avec Nev^^port,

Winfield, Gosnold et le fameux John Smith. Ce dernier est un personnage légendaire, dont le nom remplit les premiers jours de l'histoire de l'établissement de la Virginie. Il avait un passé qui attirait l'attention sur lui. Ancien soldat d'aventure, mêlé aux guerres de Flandre, il avait pris part à maints combats. On le retrouve ensuite en Orient, au service de l'Autriche, bataillant contre les Turcs. Il raconte luimême, dans ses mémoires, qu'il en tua trois en combats singuliers, livrés en présence des armées chrétiennes et du camp musulman. Smith aura des aventures non moins singulières sur le sol de la Virginie. Ne pouvant s'entendre avec ses collègues, il s'en va explorer la baie de Chesapeake et en dresse une carte précieuse qui a été longtemps consultée. Puis il remonte la rivière Powhatan, nommée James River par les colons, tombe entre les mains d'un roi sauvage, chef de trente tribus, et court les plus grands dangers. Une ibis, il échappe à la mort en faisant admirer une boussole aux Indiens, qui le regardent comme un être surnaturel. Plus tard, il n'est sauvé que par la fille du roi, la jeune Pocahontas, qui l'adopte comme membre de la tribu au moment oii les sauvages allaient le mettre à mort. A son retour à Jamestown, Smith trouve le village naissant dans la plus profonde détresse. Acharnés à la recherche des métaux précieux, les aventuriers, pour la plupart gens sans aveu, ont épuisé les vivres apportés d'Angleterre sans prendre les moyens de s'en procurer d'autres. La famine et les fièvres les déciment pendant que les Indiens que, par une imprudence sans nom, ils ont trompés et pillés, n(^ leur laissent plus maintenant une heure de repos, dé-

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teriiiiiiës qu'ils sont à se débarasser de ces envahisseurs. Enfin la colonie est sur le bord de l'abîme. Smith se met à l'œuvre, rétablit la paix avec les indigènes et inspire confiance à tous ceux qui l'entourent. Par malheur, un accident qui met sa vie en danger le force à retourner en Angleterre après l'arrivée à Jamestown de sir James Gates ei de cinq cents nouveaux colons. Il revint en Amérique, fit un relèvement sommaire de la côte depuis la rivière Pénobscot jusqu'au cap Cod. C'est lui qui a donné à cette partie du continent le nom de New- England. Les compagnons de Gates ne valaient guère mieux que leurs devanciers. Banqueroutiers pour la plupart, ou repris de justice dont on voulait débarasser l'Angleterre, ils eurent bientôt fait de bouleverser l'œuvre de Smith et de trouver sur place le châtiment de leur inconduite. La maladie, la famine, les attaques des sauvages, plus audacieux à mesure qu'ils voyaient Jamestown faiblir de jour en jour, réduisirent cette ville à la dernière extrémité. Telle était la situation lorsque sir John Argall, qui faisait partie de l'expédition de Gates et que les vents contraires avaient poussé sur les Bermudes, parut à Jamestown. Comme il n'apportait aucun secours, le découragement complet vint s'ajouter à la misère. On tint conseil, et la faim, mauvaise inspiratrice, fit prendre aux soixante personnes survivantes des huit cents qui étaient débarquées en Virginie depuis 1607, la résolution suprême d'abandonner l'Amérique et de retourner en Angleterre. Le matin du mois de juillet 1610, les débris delà colonie, tournant le dos à la terre promise de leurs rêves d'autrefois, prenaient place dans les embarcations qui devaient les conduire aux vaisseaux d'Argall, mouillés dans la baie.

C'était un triste convoi, chargé de voyageurs l)ien allégés des espérances qui gonflaient naguère leur cœur à leur départ de l'Angleterre, qu'ils désiraient maintenant tant revoir. La flottille avançait lentement, lorsque tout à coup surgissent à leur vue quelques embarcations. Ils eurent bientôt l'explication de cette rencontre inattendue. C'étaient des messagers de lord De la Warr, arrivé de la veille, qui venaient leur donner ordre de rebrousser chemin.

Lord De la Warr, nommé gouverneur de la Virginie, y apportait des provisions en abondance et un fort contingent d'émigrés. La colonie était sauvée, mais par combien d'épreuves ne devait-elle point jjasser encore avant de trouver ^:on assiette définitive î Les fautes de la première heure, les fautes communes à presque tous les établissements nouveaux, vont se répéter jusqu'à ce (jue l'expérience, ouvrant enfin les yeux aux chercheurs d'or, leur ait enseigné que la prospérité ne s'acquiert qu'au prix de pénibles labeurs, et que le plus souvent les chemins qui paraissent mener rapidement à la fortune, ne conduisent qu'à la déception.

A lord De la Warr succéda sir Thomas Dale. L'administration du nouveau gouverneur fut marquée par des actes très importants pour la nouvelle colonie. Elle mit fin aune espèce de communisme, obstacle constant à tout progrès. Cet état de choses remontait aux premiers jours de hi plantation et avait été créé par des instructions venues d'Angleterre, les({uelles décrétaient ([ue tout le produit du travail des colons serait mis en commun. C'était donner une prime à la fainéantise. L'aiguillon de l'intérêt individuel étant enlevé, personne ne so croyait tenu de travailler pour le voisin. Sir

^0 LA VIlKirNIE

Thomas Dale prit le parti de mettre tin graduellement à cet abus et de stimuler l'ambition de la nombreuse classe des colons qui n'avaient ])as de terre en propre. Il en donna trois arpents à chacun et le privilège de les cultiver en y employant une trentaine de jours ])ar année, le reste de leur temps devant être encore consacré aux travaux de la communauté. De suite un progrès marqué se fit sentir dans la colonie, ce qui engagea bientôt l'autorité h substituer })artout l'individualisme au communisme, qui n'aura chance de réussir (jue le jour oii ses adeptes seront animés de cet esprit de renoncement et de foi qui domine les associations de religieux.

Les actionnaires de la com})agnie de Londres, (pii avaient compté retirer de grands profits de leur exploitation en Virginie et en étaient toujours pour leurs frais, imaginèrent de dresser un code de lois destinées à y faire régner la plus stricte vertu et à forcer au travail les colons récalcitrants. C'était un ensem})le de mesures -draconiennes que sir Thomas Dale a])pliqua dans toute leur rigueur. La paresse était punie du fouet ; l'incrédulité entraînait la peine de mort, et la simple indifférence en matière religieuse, le bannissement. Ce régime de terreur, s'il avait duré longtemps, aurait arrêté toute immigration. On le redoutait tellement en Angleterre, que des criminels mis dans l'alternative de purger leur condamnation en prison ou d'aller en Virginie, préféraient la perte de leur liberté au régime de sir Thomas.

Notons au passage que c'est sous Fadministration de Dale que le capitaine Argall, lieutenant-gouverneur de la Virginie, dévasta, en pleine paix entre la France et

l'Angleterre, les établissements naissants de l'Acadie : Saint-Sauveur et Port-Eoyal (1613). Cet acte de piraterie, que le gouvernement anglais ne prit pas la peine de 2)unir, jette un jour singulier sur les sentiments si élevés que les historiens américains attribuent au gouverneur Dale. On peut faire entrer dans le même ordre d'idées

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