CHAPITRE IV
L E N E W - PL YM O UT H
Les pèlerins réfugiés en Hollande, se décident à fonder une colonie en Amérique.— Jacques 1er leur refuse une charte. — Ils n'en persistent pas moins dans leur dessein et s'embarquent pour le nouveau monde. — Leur arrivée au cap Cod.— Fondation de New- Plymouth.— Cette colonie ne dure que soixante ans.
Le schisme de Henri YIII plongea l'Angleterre dans des troubles qui agitèrent ce pays durant bien des années.
Séparer l'église d'Angleterre de Eonie, s'affranchir de la suprématie du Pape : à ce changement se bornait l'ambition de l'ex-défenseur de la foi. Mais sous son règne et ceux de ses successeurs, il se présenta des apôtres que cette simple scission était loin de satisfaire. C'était une réforme radicale qu'ils désiraient.
Appuyés sur l'Ancien Testament, l'interprétant au gré de leurs idées, ils rêvaient un culte sévère en plein contraste avec les cérémonies du catholicisme aux- (j[uelles l'Eglise anglicane ressemblait trop, à leur gré. Jacques 1er, élevé au milieu des rigides presbytériens de l'Ecosse, disait au sortir de l'office anglican : " Mais ce n'est que la messe moins bien chantée." Ces sec-
taires, (iiii prétendaient remonter à la simplicité de l'Eglise primitive reçurent le nom de piiritains.
Elisabeth entendait la réforme comme son père. La hiérarchie avec les évêques et leurs subordonnés acceptant sa suprématie, lui semblait le plus solide appui de son trône. L'éclat et la pompe des cérémonies flattaient son goût pour le faste et la représentation. A son avis, elles faisaient un appel salutaire aux sentiments du peuple et l'attiraient au temple.
D'un autre côté, l'audace des novateurs l'exaspérait autant qu'elle lui inspirait de crainte. Cette passion pour l'uniformité importée de Genève, ce rigorisme puisé dans les doctrines de Calvin, n'avaient-ils pas des tendances subversives ?
Plus d'évêques, plus de ministres, l'égalité entre les fidèles, dont on appellait le plus digne à faire la prière au meeting house, l'indépendance des Eglises entre elles, réunies seulement par le lien de la foi et l'Ancien Testament pour guide en toutes choses : tels étaient en résumé la forme et le fond du puritanisme.
C'était le nivellement démocratique imposé dans l'ordre religieux. N'avait-elle pas lieu de redouter (]ue, de là il ne fit son chemin dans l'ordre politique ? Voilà ce qui effrayait Elisabeth. Aussi se fit-elle persécutrice, pour ramener dans son royaume l'unité des croyances. Afin d'échapper à son intolérance, un certain nombre de dissidents s'enfuirent en Hollande et prirent le nom de pèlerins. Mais comme la libre allure et les mœurs des protestants des Pays-Bas blessaient leur rigorisme, ils formèrent le projet de chercher en Amérique, dont on parlait alors beaucoup, un endroit oii il leur fut permis d'adorer Dieu à leur guise.
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Ils sollicitèrent du conseil pour la Nouvelle-Angleterre, qui avait remplacé la compagnie de Plymoutli, une concession de terres, qui leur fut accordée ; mais, moins heureux auprès du roi Jacques 1er, ils ne purent obtenir de ce monarque, une charte de gouvernement ; ce refus ne devait pas cependant arrêter l'exécution de leur projet, et l'été de 1620 vit leur départ à la recherche d'une nouvelle patrie. L'expédition ayant à sa tête le gouverneur Carver, le pasteur Brewster et le capitaine Miles Standish comme chef militaire, offrait un singulier mélange d'émigrés.
Aux pèlerins étaient venus s'adjoindre, à la demande des bailleurs de fonds de l'entreprise, un certain nombre d'étrangers pris dans les diverses classes de la société et, au cours d'un long voyage de quatre mois, il ne tarda pas à se manifester, dans ce milieu, des dissidences alarmantes. Il fallait prévenir la discorde avant de débar- (|uer : les plus humbles craignaient de voir les gens de position prendre sur la terre nouvelle l'ascendant qu'ils avaient eu en Angleterre. Aussi pour étouffer toutes dissensions, les voyageurs furent appelés à signer, en vue de l'Amérique, un document resté très célèbre dans les fastes des Etats-Unis.
Nous le reproduisons intégralement :
'' Au nom de Dieu, ainsi soit-il. Nous soussignés, les fidèles sujets de notre redoutable seigneur le roi Jac(|ues, par la grâce de Dieu, roi d'Angleterre, d'Ecosse, etc., ayant entrepris, pour la gloire de Dieu, l'avancement de la foi chrétienne, l'honneur de notre roi et de notre patrie, un voyage à l'effet de fonder la première colonie dans le nord de la Virginie, reconnaissons solennellement et mutuellement en présence de Dieu, et l'un
on présence de l'autre, (|ue, par cet acte nous nous réunissons en im corps politique et civil pour maintenir entre nous le bon ordre et parvenir au but que nous nous proposons. Et en vertu du dit acte, nous ferons et établirons telles justes et équitables lois, telles ordonnances, actes et constitutions, et tels officiers qu'il nous conviendra, suivant que nous le jugerons opportun et utile pour le bien général de la colonie. Moyennant (juoi nous promettons toute due soumission et o])éissance. En foi de quoi, nous avons signé ci-dessous, l'an du Seigneur 1620, le 11 novembre." (Vieux style.)
Voilà ce document regardé par la plupart des historiens comme la pierre angulaire de la démocratie américaine ; conmie une copie anticipée du fameux Contrat social de Jean-Jacques liousseau. Il ne nous paraît pas avoir eu cette importance. Dans l'esprit de ses auteurs, il n'était qu'un expédient suggéré par la nécessité, une précaution prise contre un danger imminent de discorde. Dans tous les cas, il est resté lettre morte; car, comme nous le verrons par la suite, le régime de l'égalité fut loin de régner dans la Nouvelle- Angleterre.
Ce n'est que le quatrième mois après soïi départ ({ue la Mayfloiver vit ses voyageurs mettre pied à terre près du cap Cod. C'était un dimanche du mois de décembre (21 décembre 1620) le temps était glacial, le ciel couvert de nuages. Malgré ces sombres auspices, Xelder Brewster appela les pèlerins à s'agenouiller pour rendre grâces au ciel. Telle fut l'humble prise de possession de ce (jui, pour eux, était la terre promise.
Le souvenir de ce débarquement des Pilgriws est resté cher à toute l'Amérique anglaise. Le tableau de la petite Mayfloivev et de ses rudes passagers, vénérés
comme autant de héros, figure au premier plan de toute galerie de famille. Chaque année, le 21 décembre, le rocher de Plymouth est le théâtre d'une manifestation commémorative de leur arrivée ; c'est le Forefathers' day. Un orateur de renom fait l'éloge des ancêtres de la Nouvelle-Angleterre, en face de l'Océan qui, il y a trois siècles, avait ouvert sa grande voie à ces fanatiques de la liberté religieuse, mais d'une liberté exclusive et qui devenait de la persécution envers ceux qui ne partageaient pas leurs croyances.
Le long voyage de quatre mois avait presque épuisé les provisions des émigrés et le premier hiver passé sur le sol du nouveau monde fut ]:>ien pénible. Le manque d'aliments convenables, les maladies firent de nombreuses victimes ; sur les cent passagers de la Mayflower il n'en restait au printemps que cinquante de valides. Au plus fort de la crise, il n'y avait que cinq personnes sur pieds. Le gouverneur Ckrver succoml)a un des premiers et fut remplacé par Bradford. Mais quelque grande que fut la misère, jamais elle ne put courber la volonté, le courage de ces hommes tIc fer. L'exemple de la patience et de l'énergie venait des chefs ; de Bradford, de Velder Brewster, de Miles KStandish, qui veillaient à la sûreté de la colonie. " N'avons-nous pas, ne cessaient-ils de dire, la liberté (jue nous cherchions, ne sommes-nous |)as en possession de cette terre promise, objet de notre ambition î " A côté de ces pionniers de la Nouvelle- Angleterre, s'aperçoit la figure de Winslow, qui joue aussi un grand rôle dans la colonie. Tour à tour gouverneur et délégué en Angleterre, il paie sans cesse de sa personne, attire de nouveaux colons par sa propagande et y)ublie à Londres im ouvrages : Good newa
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froiif New-Engliind, dans le ])ut cle faire connaître le nouvel établissement, l.e colonel Winslow qui, en 1755, exécuta l'ordre de déportation des Acadiens, était rarriére-petit-fils de cet homme énergique.
C'était un assemblage d'individus peu sympathiques r^ue celui des pèlerins et des puritains (|ui vinrent bientôt les rejoindre. Nés au sein de la persécution, ayant lutté avec acharnement pour la conservation de leur foi, et risqué leur vie pour elle, ils ont subi l'effet des mauvais traitements. Rien d'humain ne bat sous leur poitrine. A force de résistance, leur caractère est devenu farouche, et l'intolérance la plus intransigeante en est le fond. Victimes de la persécution religieuse, ils se feront eux-mêmes persécuteurs des sectes qui tentront de s'introduire dans la plantation.
Au milieu des difficultés sans nombre, compagnes inévitables de toute fondation nouvelle, les puritains de New-Plymouth organisent leur société sur les bases de leurs idées particulières. Leur colonie durera soixante ans, jusqu'au jour oii elle sera absorbée par sa puissante voisine du Massachusetts ; mais durant son existence, jamais sa sévérité ne fiéchira un instant.
L'élément religieux dominait parmi les pèlerins et nous le retrouverons au sommet du gouvernement. Pour assurer la prédominence de l'Eglise sur l'Etat, il fut décrété que nul ne serait freeman, c'est-à-dire citoyen habile à participer au gouvernement de la colonie, à un titre quelconque, s'il n'avait été au préalable accepté comme membre de l'Eglise. C'était en définitive le ministre de la congrégation qui conférait le droit de citoyenneté, et ce droit se distribuait avec une telle parcimonie, qu'il excluait de toute participation
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aux affaires pu))liques les deux tiers des colons de New-Plymouth. (d
Que devient, au regard de cet exclusivisme, le fameux })acte signé sur le pont de la Mayfloiver ? Cette création d'une caste prévilégiée porte bien plutôt une empreinte oligarchique qu'un cachet populaire.
V^^ freemen, première assise d'une théocratie étroite, constituaient une assemblée ou cour générale dans laquelle reposait l'autorité sui)rême.
(y'est cette cour qui élisait annuellement le gouverneur et ses assistants, esi)èce de magistrats investis des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif. A l'origine, tout le peuple compose l'assemblée ; il édicté les lois en connnun, connue autrefois le peuple à Athènes.
11 devint bientôt difficile de réunir \{i^ freemen à cause de l'éloignement des centres de population et en 1628 on introduisit le système de re})résentati()n pour former la cour générale. 11 fut statué que chaque groupe, chaque town aurait deux délégués, Plymouth seul devant avoir (piatre représentants.
Ce gouvernement, bi^n adapté aux besoins de la (colonie, passa des lois dont quelques-unes sont remar- ((uables par leur sagesse et d'autres empreintes de l'esprit du temps. Le serment s'administrait à tous les citoyens au nom du roi, malgré le refus constant qu'il o[)posa à la demande d'une charte faite par les Puritains. Plymouth se montrait plus habile et plus loyal (pie le Massachusetts (pii, bien ([ue pourvu de lettres patentes, supprima le nom du roi de tous les actes exécutifs.
il) Les puritains appellent la réiniion des fidèles : la congrégation, et leur temple, inecthuf luntse.
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La propriété se transmettait d'après le droit anglais. Un système uniforme de poids et mesures fut établi. Les oisifs devaient justifier de leurs moyens d'existence sous peine de châtiments sévères. Dès l'origine de la plantation, les puritains établirent le jugement par le jury en matière criminelle. Huit espèces de crimes entraînaient la peine capitale. Le sortilège était du nombre, et l'on verra plus Umi jusqu'à (juel -point extraordinaire les procès pour sorcellerie préoccupaient la Nouvelle- Angleterre à cette époque. Sur une foule de choses, la loi restait muette ou très vague ; et lorsque les magistrats se trouveront eml;)arrassés, ils chercheront une solution à la difficulté dans l'Ancien Testament. 11 est inutile de faire remarquer combien un pareil principe pouvait conduire à l'arbitraire surtout à l'égard de personnes étrangères à la congrégation puritaine.
La plantation de New-Plymouth ne fut jamais très prospère ; elle n'avait rien d'attrayant pour les dissidents, et les émigrés qui, ne se souciant pas de vivre sous l'absolutisme des elders, se gardaient l)ien d'y aborder. Comme nous l'avons dit plus haut, le Massachusetts al)sorba cette plantation (1692), durant le règne de (xuillaume d'Orange. Cette colonie avait combattu le projet de son ambitieuse voisine. Elle ne devait cependant guère répugner à cette absorption, car sous l'empire du Massachusetts, c'était encore le puritanisme dans toute sa fleui' et son essence.
(^HAPITKE V
Le pasteur White et ses amis fondent ia colonie puritaine du Massachusetts—Charte de ('harles 1er détournée de son but — Débuts imposants de l'entreprise.— Caractère de l'organisation— Théocratie— Description de la société puritaine.
Fondée dix ans après New-Plymouth (1()30), la grande colonie puritaine du Massachusetts devait bientôt devancer sa rivale, puis l'absorber et acquérir la suprématie dans l'Amérique anglaise. C'est elle qui va régler le cours de l'opinion chez ses voisines, déterminer par son influence prépondérante la politique de la Nouvelle- Angleterre, et torcer la mère-patrie de marcher à sa suite lorsqu'il s'agira de relations extérieures, surtout d'attaquer la Nouvelle-France, contre laquelle elle prononcera un jour le ddenda Carthago. Ce sera ensuite le Massachusetts qui battra le rappel, pour rallier toutes les colonies anglaises autour du drapeau de l'indépendance. Sa force morale se prolongera jusqu'à nos jours, où nous le verrons à la tête de cette campagne abolitionniste, cause du terrible conflit (|ui, en 1861, précipitait la partie septentrionale du j)ays contre les Etats à esclaves.
C'est un pasteur puritain nommé White {\n\ conçut le projet de former cette colonie et d'y élever, selon son expression, *' un l^oulevard contre le royaume d(^
raiitéclirist." Des hommes d'influence lui prêtèrent main forte, et réussirent à obtenir de la compagnie de Londres une concession de terres qui comprenait en latitude toute la baie du jMassacluisetts et s'étendait d'un océan à l'autre. Plus heureux que les puritains de New- Plymouth, les amis de White reçurent de Charles 1er une charte aux termes très vagues, dont les concessionnaires ne tarderont pas à se prévaloir pour transformer, ces lettres patentes octroyées à une compagnie de commerce, en charte de gouvernement. D'après sa teneur, c'est de Londres que la future colonie devait être administrée. Tl y avait là une erreur palpable, que l'on se hâta de réparer en décrétant que les actionnaires qui voudraient se transporter en Amérique, formeraient ])artie du gouvernement, sans se préoccu^^er si les lettres patentes comportaient un tel changement. L'autorité resta indifférente à cette violation de la loi, et c'est ce ([ui a frappé bien des historiens, étonnés de voir Charles 1er, si absolu, si jaloux de son autorité, fermer les yeux sur cette espèce de défi à ses volontés. Ne doit-on pas, au contraire, présumer que le départ des puritains et de leurs amis agréaient à ce monarque, qui se débarrassait ainsi d'une foule d'ennemis ? D'après la charte, le gouvernement devait se composer d'un gouverneur et d'un lieutenant-gouverneur, assisté d'un conseil de seize membres, appelés aussi magistrats, éhis annuellement comme les deux premiers fonctionnaires par les freemcn, ou actionnaires de la compagnie. A ce conseil incomberait la mission de faire les lois. De plus, tous les freemen seraient appelés à se réunir quatre fois par année en sessions, dont l'une serait consacrée à l'élection du gouverneur et des magistrats, les autres à la confection des lois, à la levée des impôts.
La compagnie, après avoir compris, comme nous venons (le le dire, l'impossibilité de diriger de Londres son établissement du Massachusetts, décida d'y expédier de toutes pièces un gouvernement, avec John Winthrop comme premier gouverneur. Elle fit de grands préparatifs de voyage ; seize navires furent frétés, et l'on ne dépensa pas moins de vingt mille livres pour assurer le succès de l'entreprise. Un bon nombre d'actionnaires et des émigrés de tous genres s'embarquèrent en 1630. Arrivés sur les côtes du Massachusetts, les colons furent distribués sur différents points, surtout à Charleston et à Boston. Ils n'arrivaient pas en pleine solitude, car le puritain Endicott, ayant avec lui environ mille émigrés, avait fondé plusieurs années auparavant, quelques établissements dans cette contrée ; c'était un homme important, qui fit cause commune avec les nouveaux venus et ([ui devint le gouverneur de Salem, ville établie par ses soins.
N'était-ce pas là un début imposant qui n'avait rien de commun avec ces chétifs envois de colons, qui venaient descendre sur les bords du Saint-Laurent ? On estime que, de 1630 à 1640, il n'arriva pas moins de 10,000 émigrés dans le Massachusetts. Ainsi menée à son origine, l'entreprise devait entrer dans la voie de ce succès que le monde a regardé comme prodigieux, mais ({ni s'explique assez, lorsque l'on regarde défiler ces fortes migrations. Dans celles-ci se trouvaient des hommes éminents par leurs lumières, leur énergie et leur intelligence. Au premier rang apparaît John Winthrop. En quittant l'Angleterre, il avait fait une profession de foi })ubli(|ue de profond attachement à l'Eglise anglicane, profession qu'il se hâta d'oublier au débarque-
ment pour devenir puritain séparatiste. C'était un homme instruit, bien au-dessus de ses compagnons d'exil, qu'il méprisait, comme il le leur fit sentir. Il fut souvent réélu gouverneur. Il mourut en 1649. Son fils <levint le i)remier magistrat du Connecticut.
Il nous a laissé son journal, très précieux à consulter [)Our l'histoire de la colonie. A ses côtés se faisait remarquer John Cotton, qui passait pour être son inspirateur: ministre de la congrégation, plus dévoué à son Eglise (pi'à son pays, en haine de l'anglicanisme, c'est lui qui jettera les bases de cette théocratie qui sera durant cinquante ans l'autorité suprême de la plantation. Cotton et Winthrop appartenaient à cette catégorie d'hommes qui impriment la marque de leur esprit à une époque et donnent au milieu où ils vivent une de ces impulsions ([ui se font longtemps sentir, (d
Le gouverneur se mit à l'œuvi-e aussitôt après avoir installé ses compagnons de voyage, et son activité prévoyante témoigne de son entente des besoins de la plantation. Les établissements, dont il a été question plus haut, avaient été placés à la portée les uns des autres, afin qu'il leur fût possible, en cas d'attaques des sauvages, dont on avait lieu de se défier malgré l'alliance conclue avec eux, de se prêter mutuellement mainforte. Ces mesures de sûreté ayant été prises, il fallait pourvoir à l'administration de la colonie, et c'est ici qu'apparaît la ruse autant que l'habileté de Winthrop et
(1) "Tlieaim of J. Winthrop and his friends, in coming to Massachusetts, was the construction of a théocratie State which should be to Christians, under the New Testament dispensation, ail that the theo . cracy of Moses and Joshua was in Old Testament days." (The beginning of New England, or the Puritan theocracy and religions liberties by .Tohn Fiske, Boston, 1890.
des autres actionnaires. Il s'agissait de substituer à la société de commerce autorisée par la charte de Charles 1er, un gouvernement politique colonial auquel les émigrés, les freenien participeraient eux-mêmes, et créer un Etat autonome avec le moins d'attaches possible à la métropole. Ce mouvement séparatiste, que les idées religieuses favorisaient, répugnait bien ud peu à un certain nombre, mais les chefs eurent bientôt raison de leur scrupule en leur représentant que, pour se constituer fortement, il importait autant de se dégager des liens de l'Eglise établie que de l'autorité civile anglaise. C'était briser de toutes façons avec la mère-patrie. Sous l'empire de pareilles idées, les émigrés anglais se transformeront lentement en un ] jeu pie nouveau et deviendront les Américains de nos jours. Le gouvernement s'organisa en apparence sur les bases ae la charte indiquées plus haut, mais avec des pouvoirs plus étendus que ceux qu'elle portait.
La délégation des pouvoirs n'exista pas tout d'abord ; le peuple lui-même se réunissait pour délibérer, en cour générale, comme à Athènes. Lorsque la population plus nombreuse aura l'endu ces assemblées impraticables, les différents groupes délégueront leurs pouvoirs à des députés appelés sélect men.
Au-dessous de ce gouvernement central, et après sa création, fut instituée la town, l'unité politique élémentaire des Etats-Unis ; c'est la commune, la municipalité, créée aux premiers jours de leur existence coloniale.
Le pouvoir civil s'inféoda dès le commencement à l'Eglise, pour former une puissante théocratie sous l'inspiration directe de John Cotton, qui avait été en Angleterre une des lumières de la secte puritaine. L'organi-
satioii de clia(|ue congrégation était des plus simpler^. Au sommet se trouvait un pastor, à qui revenait de droit la direction générale ; à ses côtés un Uacher, chargé de k doctrine et de la recherche des hérésies. Au-dessous d'eux venaient les elders, comme leur nom l'indique, les anciens de la secte, choisis parmi les plus fervents membres de la commune. Pour devenir membre d'une congrégation, il fallait avoir subi un examen public sur sa croyance.
Cette règle, a laquelle il était rarement fait exception, constituait lui acte de tyrannie exercé au détriment A^^ timides et des faibles, incapables de se tirer d'une épreuve assez difficile. Cependant, on admettait parfois au temple des personnes nullement en état de rendre ccmipte publiquement de leur foi, mais elles n'étaient que membres de la société puritaine et non de l'Eglise.
Comme à New-Plymouth, la congrégation conférait le droit de citoyenneté. Nul ne faisait partie de la société des freemen, s'il n'était agrégé au puritanisme. Hors de cette Eglise, point de participation au gouvernement. Cet exclusivisme finit par priver les deux tiers de la population des droits politiques. Que devient, au regard de cette tyrannie, l'assertion de certains historiens que : l'égalité inspirée par le sens démocratique le plus pur, avait posé son niveau sur la Nouvelle-Angleterre ? (d II y avait certes de l'égalité à la congrégation^ entre les puritains, mais, d'après Hildretli , '' ceux-ci faisaient preuve vis-à-vis de ceux qui étaient étrangers à l'Eglise de toute l'arrogance d'une aristocratie religieuse prétendant régner de droit divin."
(1) Faisaient partie de la Nouvelle- Angleterre : le Massachusetts, le Connecticut, le New-Haven, le New-Hampshire et le Maine ; ce dernier fut nhini à la première de ces colonies après <iuelques années d'existence.
Une société assise sur cette base, acceptant la direction de sectaires aussi rigides que l'étaient les pères du puritanisme, devait offrir un tableau bien sombre. L'Ancien Testament à la main, les disciples de John Cotton prétendent marcher sur les traces de Moise. Pour eux, l'Amérique est la terre promise et ils forment le peuple choisi de Dieu entre toutes les nations de la terre. Mais la Bible mal comprise, interprétée dans le sens de leur esprit étroit, devient souvent un instrument de persécution. ^^^
Les annales contemporaines nous représentent les Puritains se rendant le dimanche 2i\xmeeting house, appelés par un roulement de tambour. Leur démarche est grave, leur air sombre. Ils vont en rang, le fusil sur l'épaule. A réglise,ils prennent place, les hommes à droite, les femmes à gauche. Un sermon, d'une durée moyenne d'au moins trois heures et souvent de quatre, remplit l'office, que mille musique ne vient diversifier. Sur la table, qui est placée devant le ministre, se trouve un sablier, qu'un elder retourne à intervalles réguliers. Si d'aventure un auditeur, succombant à l'ennui, s'endort, un gardien armé d'un long bâton, en frappe le dormeur pour ranimer son attention. ^-^
(1) Ils demandent aux pages de la Bible leur inspiration journalière, leur consolation. Ils lui empruntent ses étranges noms sémitiques pour les donner aux nouveau-nés. Sur ses préceptes mal compris et non moins mal appliqués, ils s'efforcent d'ériger des règles de conduite propre à les élever au-dessus de ce monde ignorant. (John Fiske, déjà cité.)
(2) *' The constables carried long staffs having a hares foot at one end and a hare's tail at the other. If a female nodded with coming sleep «luring the sermon, the end with the hare's tail was gently applied to ner face till she was roused ; but if a man or a boy was the delinquent, the end with the hare's foot was brought down with a smart rap on the head to awake hini." Eggleston, Household History of the U. S.
Ce n'était pas assez pour cette colonie de subir les misères communes à tout établissement nouveau ; il lui fallait, de plus, se priver de toutes distractions de nature à atténuer les amertumes de l'exil. Les Puritains vivaient dans un cercle étroit, formé de restrictions de tous genres. Défense de s'amuser, de jouer, de se réunir au cabaret ; défense aux femmes de porter des
DRUNKARD
robes de soie, des dentelles, des rubans. Seuls les gentlemen et les gens pouvant justifier d'un revenu d'au moins deux cents livres, échappaient à ces prescriptions somptuaires. Les gentlemen avaient seuls droit au préfixe Mr. Au roturier on disait, good man ou good woman, ou par abréviation goody. " La société puritaine," dit Hildreth, " ressemblait à un couvent de
moines dévots soumis à toutes les règles des ordres monastiques les plus austères, à cela près du mariage et du commerce. Tout ce qui rappelait, même de loin, les cérémonies religieuses de l'église anglicane était proscrit, comme pratiques superstitieuses et damnables, even the eating of mince pies on Christmas."
La viofilence des elders s'étendait à tous les détails
DUCKING-STOOI.
de la vie ; la loi punissait sévèrement les blasphémateurs à qui on perçait la langue. Si d'aventure un ivrogne était vu sur une place publique en état d'ivresse, on l'attachait à un poteau, la poitrine ornée d'u^ne pancarte sur laquelle se détachait l'initiale du mot Drimkard. La médisance et la calomnie n'allaient pas sans danger pour ceux qui s'en rendaient coupables.
Une femme était-elle notoirement connue pour ses péchés de langue, ou comme trop revêclie dans sa famille, on lui infligeait le supplice bizarre du ducking-siooL Solidement ligottée sur une chaise, fixée à une longue planche reposant sur un point d'appui, elle était plongée à plusieurs reprises dans un cours d'eau, aux applaudissement de la foule, fort éprise de ce spectacle, à défaut d'autres plus réjouissants et plus chevaleresques. Parfois, on se contentait de bâillonner les cancanières incorrigibles, et de les exposer dans cet état aux rires des passants.
Ce qui caractérise le gouvernement du Massachusetts, à cette époque, c'est sa défiance pour la mère-patrie, et une tendance à s'en éloigner. C'est ainsi qu'il fait rayer le nom du roi des formules du serment d'allégeance ; que le farouche Endicott ordonne d'enlever la croix blanche qui traverse le drapeau anglais, sous le futile prétexte que c'est un symbole catholique. Imbus d'un esprit d'indépendance refractaire à tout autorité supérieure, les chefs du puritanisme seront, plus tard, surpris de voir les mêmes idées se faire jour à leur encontre dans certains groupes de la colonie. Sans craindre, le reproche d'inconséquence, ils séviront contre les dissidents, coupables de vouloir se soustraire à leur joug.