LE CODE DES LIBERTES
Code des lois du MassachUvSetts.— Hérésifc de Roger Williams et de Madame Hutehinson. — Plainte portée en Angleterre sur la façon dont les puritains abusent de la charte. — La chute de Charles 1er détourne l'orage. — Nouvelle plainte sous Charles IL — Déchéance de la charte.— Le Massachusetts devient province royale.
Depuis les premiers jours de leur organisation, les communes n'ont cessé de réclamer leur entière autonomie en ce qui concerne les affaires municipales, malgré Winthrop dont le mépris pour le peuple n'a d'égal que la persévérance de celui-ci à réclamer ses privilèges de citoyen. L'absolutisme de Cotton soutient " que la démocratie n'est pas un gouvernement favorable à l'Eglise et à l'Etat, car si le peuple gouverne, qui sera gouverné ? " Il ajoute : "que la monarchie et l'aristocratie sont approuvées et conseillées par l'Ecriture, mais seulement en tant que la théocratie peut s'identifier avec elles." Cotton interprétait la Bible de façon à conserver le pouvoir entre ses mains. N'était-il pas du reste de la famille de Cromwell qui avait toujours à la bouche un passage du livre sacré, pour justifier ses actes les moins justifiables ? L'absolutisme avait affaire à rude partie et les colons ne l'entendaient pas comme Winthrop et ses quelques alliés.
Les t(>irn,< s'efforcèrent de se soustraire à la tyrannie du gouverneur et des magistrats, toujours prêts à intervenir dans leurs affaires locales, toujours prêts à porter un œil inquisiteur au sein des Eglises, pour y chercher des germes d'hérésie. Mais il se développe au sein des communes, un antagonisme fait de ce même métal du puritanisme qui ne plie pas devant l'Angleterre et il résiste tant et si bien qu'il triomphe de Winthrop et de ses amis. Après de longues luttes, un compromis intervint en 1630, aux termes duquel la municipalité devait jouir d'une autonomie complète en ce qui regarde sa direction individuelle, la nomination de ses officiers, l'assiette de l'impôt, les questions de voirie. Ainsi, à tous les degrés du corps social se manifeste ce besoin du self goteniment, qui est la caractéristique que la race anglo-saxonne apporte partout avec elle.
Les communes ou towns, comme on les appelle, mettent en pratique ce principe anglais (pie, l'éternelle vigilence est le prix de la liberté. Rien ne leur fait perdre le but à atteindre, pas même les guerres terribles qu'elles eurent à soutenir contre les Indiens. Sans cesse, elles protestaient contre l'arbitraire qui existait, depuis l'origine de la plantation, dans la législation, réclamant un code précis de lois basées sur le droit commun de la Grande- Bretagne, avec les modifications en rapport avec les conditions nouvelles de l'existence de sujets anglais transplantés en Amérique. Ce fut la bonne fortune du Massachusetts, de compter, chez lui, des hommes éminents. Parmi ces émigrés d'élite se trouvaient au premier rang Cotton, dont nous avons déjà parlé et Ward. Ils auraient pu faire ligure dans les sociétés les mieux organisées. On leur confia, à chacun, la mission
(le rédiger un ensemble de lois. Ce double travail fut soumis à la cour générale de 1641, qui accepta celui de Ward, empreint de plus de sens légal et de modération que l'œuvre de Cotton. Ce code est resté célèbre dans les annales de la Nouvelle- Angleterre où il est connu sous le nom de Body of liber lies of Massachusetts.
Ces lois fondamentales se réclament, en ce qui regarde l'inviolabilité du citoyen, des principes de la Grande Charte et édictent que nulle atteinte ne sera portée à la liberté, à l'honneur et aux biens de qui que ce soit, sans une accusation formelle, appuyée sur un statut de la cour générale. Les autres articles constituent un mélange bizarre de la Common Laii\ et d'ordonnances du gouvernement local, le tout fortement empreint de l'esprit piiritain. Ce code laissait encore la porte ouverte à l'arbitraire car, en maints endroits, il y était dit que, faute d'un texte précis surune question de droit, le juge serait guidé hy the ivord of Gocl, c'est-à-dire par l'Ancien Testament. Jamais il n'est question chez les puritains du Nouveau Testament. Les prescriptions plus douces de l'Evangile, son parfum de mansuétude ne cadraient nullement avec la farouche vertu des elders de la congrégation. Ils oubliaient, ou feignaient d'oublier que c'était l'endurcissement des Juifs qui avait contraint Moïse, sous l'inspiration divine, de les traiter avec une grande sévérité.
Le Body of liberties définit aussi les droits des maîtres, des serviteurs, des femmes et des enfants en matière de succession et de mariage, énumève les offenses et les crimes avec les peines dont ils sont passibles, faisant une étrange distinction, en matière de droit criminel, en faveur des gentlemen. Ainsi il y est dit que nul ne recevra, dans le cas de transgressions
légères, plus de quarante coups de fouet et qu'aucun gentleman ne sera frappé de cette peine, à moins qu'il ne s'agisse d'un crime déshonorant. Un article confirme l'ordonnance rendue à l'origine de la colonie, ordonnance qui exige que nul ne soit freeman s'il n'a été reçu membre de l'Eglise. Enfin le code applique la peine capitale à douze cas principaux que le législateur rattache aux textes de la Bible, entre autres : l'idolâtrie, le sortilège, le blasphème, le meurtre avec préméditation, le meurtre exécuté dans un excès de passion, le parjure, le trafic d'êtres humains, ce qui n'empêche pas le commerce des esclaves. Chose singulière, le mariage chez les puritains n'avait aucun caractère religieux, parce qu'ils ne trouvaient dans la Bible aucune prescription à cet égard. Il va sans dire que le code des libertés protégeait l'EgHse et qu'il ignorait la liberté de conscience. A tout prendre et malgré leurs défauts, l'ensemble de ces lois est remarquable. Il reflète le sens pratique de ses auteurs. Malgré l'esprit étroit qui le dépare et qui était bien de son siècle, il contient le germe de l'arbre qui abritera plus tard les libertés américaines. Quelque soin que les puritains prissent de sauvegarder le troupeau de toute hérésie, elle ne tarda pas à se faire jour dans le Massachusetts et à produire un schisme qui bouleversa profondément la colonie. Un nommé Eoger Williams avait le premier levé l'étendard de la révolte religieuse, mais sa maladresse et son audace l'empêchèrent de se créer des adhérents en nombre considérable, et son intempérance de langage le força de prendre la fuite ; nous le trouverons plus tard à Providence. On croyait avoir eu raison de toutes dissidences après le départ de Williams, lorsque l'erreur reparut
avec une intensité qui faillit l'emporter sur la doctrine puritaine. C'est une femme, Anne Hutchinson, qui se fit fauteuse de doctrines pernicieuses aux yeux de la cono'réoation. Faculté était laissée aux hommes de se réunir en assemblées pour se rappeler les sermons des elders et s'édifier réciproquement. Madame Hutchinson réclama le même privilège pour les femmes, mais au lieu de commenter les instructions religieuses de l'Eglise, elle s'appliqua à les réfuter en prêchant un nouvel évangile selon lequel la foi seule devait opérer le salut de l'homme : don de Dieu, elle rendait inutiles les bonnes œuvres et les pratiques religieuses. L'ensemble de sa prédication concluait à la suppression de tout ministère divin. Chose surprenante, cette doctrine fit son chemin en peu de temps et elle recruta des adhésions parmi les chefs de la colonie. C'est ainsi que Vane, le gouverneur du Massachusetts, deux membres du Conseil, et Wheelright, un orateur très adroit, se firent les champions de la réformatrice. Les deux camps mesurèrent leur force aux élections et la victoire resta à l'orthodoxie, Winthrop, l'inflexible puritain ayant été élu gouverneur, contre Vane. Epouvantée par le progrès rapide de l'hérésie, l'autorité se mit en frais de l'extirper. Un synode, composé û' elders venus de différents points de la Nouvelle- Angleterre, se réunit à Boston et après une longue enquête, dressa une liste de quatre-vingt-deux opinions nouvelles qui ne concordaient point avec la doctrine puritaine et sur lesquelles il passa naturellement conflamnation. La cour des magistrats demeura atterrée en présence de cette infiltration prodigieuse de l'erreur, alors que l'on croyait lui avoir si bien fermé la porte.
Kéformateiirs eux-mêmes, les puritains s'étonnaient i{ne d'autres, en s'appuyant sur leur principe du libre examen et de l'interprétation individuelle de la Bible, se fissent réformateurs à leur tour.
Ils prirent de nouvelles mesures pour fortifier le dogme de l'infaillibilité puritaine et prévenir ces invasions dans le domaine de la vérité. Anne Hutchinson et ses plus proches adhérents se virent chassés des limites du Massachusetts, mais rien n'y fit ; la brèche dans les murs de l'orthodoxie était ouverte et elle ira s'agrandissant jusqu'au jour où elle livrera passage à la liberté de conscience.
On aurait lieu de s'étonner si au regard de l'attitude indépendante, pleine de provocations de l'Eglise et de l'Etat, au Massachusetts, l'Angleterre était restée indifférente. Il n'en fut rien. Déjà sous Charles 1er, une commission avait reçu ordre de constater s'il était vrai que le nom du roi avait été biffé de la formule du serment d'allégeance et que l'on avait enlevé la croix du drapeau britannique ? A force de moyens dilatoires, on avait d'abord retardé l'enquête, et bientôt la lutte du parlement et de Cromvvell contre Charles 1er, la chute de ce monarque, absorbèrent tellement l'Angleterre (pi'on perdit l'affaire de vue. Après la restauration des Stuarts, Charles II, fils de Charles 1er, voulut lui aussi savoir quel usage le Massachusetts avait fait de la charte. On chercha bien à Boston à conjurer le danger qui menaçait l'autonomie puritaine, mais il fut impossible de détourner le coup. Les défis à l'autorité avaient dépassé toute mesure, et la commission nouvelle n'eut pas de peine à établir que les lettres patentes accordées par Charles 1er avaient été appliquées contre la lettre
et l'esprit de leur texte. Aussi la déchéance de la charte fut prononcée en 1684, et peu de temps après s'ovivrit une ère de persécution. Le soin de gouverner le Massachusetts, devenu province royale, fut confié à sir Edmund Andros, dont le pouvoir s'étendait aussi sur les colonies voisines. C'était l'homme qu'il fallait pour tenir tête à l'exaspération des puritains. Dur autant qu'énergique, il était doué d'une vive intelligence qui lui servait à déjouer les menées de ses adversaires. Comme il les connaissait bien et les savait capables de tout, il s'était fait accompagner d'un corps de troupes anglaises, les premières que l'on ait vues dans la Nouvelle-Angleterre. Malgré la présence de cette force armée, il n'aurait pu acclimater la tyrannie sur cette terre dans laquelle la liberté avait déjà plongé de profondes racines ; la résistance aurait surgi de toutes parts, devançant de soixante ans le mouvement de 1775, si une nouvelle tourmente politique ne fat survenue en Angleterre oii la fuite de Jacques II (1688) vint mettre un terme à l'absolutisme et aux exactions d' Andros.
Quel ne fut pas le soupir de soulagement poussé par le Massachusetts à la nouvelle du renversement de la dynastie à eux si antipathique des Stuarts ! C'était l'autonomie qui allait renaître avec le retour de l'âge d'or du puritanisme. Mettre la main sur le tyran Andros et l'enfermer fut la première mesure prise à la nouvelle de la chute de Jacques II. Mais le désappointement ne tarda guère à remplacer la joie, lorsque les colons virent le parlement bien déterminé à restreindre les libertés coloniales. Au lieu de la charte vague et partant élastique de Charles 1er, la colonie dut se contenter d'une constitution étroite, bien définie. C'est sir
William Pliipps qui l'avait rapportée de Londres, où il était allé solliciter le commandement de l'expédition contre Québec. Les descendants des Winthrop, des Cotton et des Vane allaient-ils courber la tête devant la tyrannie ? On ne se figure pas, dans cette attitude, ces natures habituées à la résistance. Aussi rusés que déterminés à faire échec au roi, ils comptèrent bien, tout en feignant de se soumettre à la force, retrouver avant longtemps leurs anciens pouvoirs, en dépit de Guillaume d'Orange et du parlement anglais qui commençait dès lors à regarder les colonies comme des tributaires de la mère-patrie, peuplées, à son sens, de gens corvéables à merci.
La nouvelle constitution (1689) octroyait au Massachusetts un gouverneur et un conseil nommés par le roi et une chambre de représentants élus parles fi^eemen. La chambre haute était renouvelable annuellement, et le choix des nouveaux conseillers, au nombre de vingtquatre, devait se faire conjointement par cette assemblée et la chambre des représentants élus par le peuple. Toutefois le gouvernement, afin de conserver le contrôle à l'exécutif, avait le privilège de frapper de son veto treize élections sur les vingt-quatre. La haute main sur l'administration restait ainsi au premier magistrat. Les hommes influents de la colonie revendiquèrent leur ancienne autonomie avec une énergie et une persévérance de nature à lasser la patience de leurs adversaires. Les refus répétés ne les rebutaient point ; dès qu'une réclamation avait été repoussée, ils saisissaient le pouvoir d'une nouvelle pétition. Enfin, pour faire taire les mécontents, on fit une légère concession dont la colonie tira un parti inattendu. Il leur fut donc
accordé, comme dernier compromis, que le choix des principaux fonctionnaires, y compris celui du gouverneur, serait laissé à Increase Matlier, gendre du fameux John Cotton, homme jouissant d'une grande influence, ("était avoir ville gagnée comme l'événement vint le démontrer. Grâce au choix de Mather, on vit des membres influents de l'Eglise s'installer aux premiers postes et le congrégationalisme retrouver ses beaux jours, qui étaient, il est vrai, de tristes jours pour tous les dissidents.
C'est vers cette époque que l'on vit se déchaîner sur le Massachusets une explosion de fanatisme d'une espèce particulière, qui constitue une des phases les plus curieuses et les plus sanglantes de son histoire : nous voulons parler de l'épidémie de sorcellerie (1692), qui formera le sujet de notre prochain chapitre.