WASHINGTON
opposées qu'il ne tarda pas à voir aux prises : Hamilton et Jefferson. Ce dernier, de retour de Paris depuis peu de temps, avait senti ses instincts de démocrate
s'exaspérer au contact des jacobins, bien qu'il fût loin de partager tout leur radicalisme. C'était l'avocat le plus habile et le plus ardent de la doctrine des droits d'Etat, et le chef des républicains ^'^ dont les idées n'avaient rien de commun avec celles du parti qui aujourd'hui porte ce nom aux Etats-Unis. La doctrine contraire était représentée par Hamilton, le plus en vue des fédéralistes. Il voulait au dessus des Etats un gouvernement constitué sur de larges bases, et concentrant en lui la vie et l'énergie nationales qui de là rayonneraient vers les extrémités. C'était un centralisateur ennemi de tout compromis, tandis que pour Jefferson l'autonomie des Etats primait l'importance du pouvoir central. Par égard pour Washington, Hamilton s'abstint d'abord de répondre aux provocations de Jefferson ; mais à la fin, poussé à ])out, il riposta avec une viA^acité qui fit taire son adversaire dont les diatribes à l'adresse des aristocrates^ des monarchistes^ des corrompus, visaient autant le président que son ministre des finances. L'alliance imposée à ces irréconciliables était anormale et elle se brisa par la retraite de Jefferson.
Dès les premières sessions du congrès, on vit poindre les premières difficultés qui allèrent en grossissant jusqu'au jour où elles firent éclater sur le pays le fiéau de la guerre civile. Les deux écoles, dont nous venons de parler, se plaçaient à des points de vue op|)osés pour interprêter la constitution. L'une, qu'on appellerait aujourd'hui celle des centralisateurs, donnait le plus d'ampleur possible au texte des constituants de 1789 ; c'était l'esprit de l'acte primordial (pi'il fallait consulter,
(1) On les appelait quelquefois démocrates-républicains.
disaient-ils, et cet esprit tendait à former au centre du pays un gouvernement qui dominerait tous les autres et dont l'influence devrait prévaloir en cas de conflits avec les Etats. L'école rivale voulait s'en tenir strictement a la lettre de la loi et repoussait avec énergie tout empiétement sur les droits des gouvernements provinciaux. ^^^
En 1790, le parti de la centralisation risqua une première attaque contre l'ennemi, en présentant à la seconde chambre une re(|uête qui demandait l'abolition de la servitude.
A cette requête, la chambre répondit qu'il appartenait à chaque Etat de régler seul et pour son propre compte, la question de l'esclavage. Cette décision était conforme à la doctrine de Jefferson sur les droits d'Etats qui prévaudra durant soixante ans, doctrine acceptée par tout le Sud et une partie du Nord et de l'Ouest. (->
Un des premiers soins du gouvernement fut de créer une Banque nationale. Il avait paru à Washington et à Hamilton que le projet de fonder une institution de ce genre rallierait tous les suflrages. Il n'en fut rien, et c'est sur cette proposition qu'éclata le premier conflit des droits des Etats à l'encontre de ceux du pouvoir central. Les républicains de l'école de Jefferson prétendaient que cette affaire était du ressort des autorités
(1) On appelait les premiers lafitudinarian, et les seconds strict constructio > lists .
(2) Voici cette résolution de la chambre des représentants ;
" That Congress hâve no aiithority to interfère in the émancipation of slaves, or in the treatment of them witliin an y of the States ; it remaining with the several States alone to provide any régulations therein which humanity and true policy may require."
provinciales. La question fut déférée à la cour suprême, qui se rangea à l'opinion d'Haniilton et du président ; mais un des juges déclara que la cause lui avait semblé si douteuse qu'une décision contraire à celle qui avait été rendue lui aurait paru tout aussi raisonnable.
L'administration de Washington eut à soumettre une terrible révolte des Indiens de l'Ouest. Les deux premières expéditions dirigées contre les Savivages furent désastreuses, surtout la seconde qui vit la déroute complète du général Saint-Clair, un ancien compagnon d'armes de Washington. On dut confier à l'habileté du général Wayne la tache de metti'e les révoltés à la raison.
Ce qui donna le plus de soucis au président, ce furent Les relations de son gouvernement avec la France. Le mouvement révolutionnaire de 1789 avait eu un immense retentissement aux Etats-Unis qui l'accueillirent avec enthousiasme. Dans leur haine pour George III et les institutions monarchiques, l«^s Américains enveloppaient toute la royauté, oubliant combien Louis XVI s'était montré l'ami des insurgés aux jours de leur lutte, Washington suivit d'abord le courant d'opinion générale, mais lorsque la révolution dressa partout l'échafaud, son conservatisme et son cœur se révoltèrent. Il se produisit chez lui et chez quelques-uns de ses amis une réaction qui fut loin d'être universelle, car presque partout les échos de la Marseilldise retentissaient à l'arrivée des nouvelles de France et surtout à l'annonce des victoires des armées de la république-sœur. Il devint évident que si le gouvernement américain ne se renfermait pas dans les limites de la plus stricte neutralité, il serait entraîné à la suite de la France dans un conflit avec
l'Angleterre. Cette neutralité n'était pas du goût de certains enthousiastes persuadés que l'heure était venue pour le pays de s'acquitter de sa dette de gratitude envers la France.
L'arrivée aux Etats-Unis (1793) d'un agent de la convention vint encore compliquer une situation déjà embarrassée. Le citoyen Genêt, personnage doué de certains talents mais très exalté, manquait absolument de tact. A peine a-t-il mis pied à terre à Charleston qu'il prend des allures de proconsul romain. Il distribue à droite et à gauche des lettres de marque, au nom de la république, française à quiconque veut courir sus au commerce anglais. Le territoire américain, le territoire d'un pays neutre, hii sert de base d'opérations contre la Grande-Bretagne. Cette audace soulève l'indignation de Washington ; Genêt n'en a cure, soutenu qu'il est par la populace. Il se décide enfin à se mettre en route pour Philadelphie, — où il était de son devoir de se présenter tout d'abord. — Son voyage n'est qu'une suite d'ovations ; il est reçu au bruit du canon et aux accords de la Marseillaise ; partout sur son passage on arbore des cocardes tricolores. La mode se mettant de la partie, ses amis s'appellent à son instar ''citoyens " et '' citoyennes".
Washington le gêne d'abord un peu par la froideur de son accueil. Mais l'audace aidant, il n'en continue pas moins ses incartades et y met le comble en faisant un appel au peuple contre le gouvernement américain qui venait de lancer une proclamation, annonçant son intention de faire observer rigoureusement les lois de la neutralité. Le président demande le rappel de Genêt et Fauchet vient le remplacer. L'indiscrétion et l'intem-
pérance de langage du nouvel envoyé de la Convention égalaient celles de son prédécesseur, et il ne fit que causer des ennuis à Washington. Une de ses dépêches étant tombée entre les mains des Anglais qui la rendirent publique, causa un grand scandale, car elle contenait une terrible accusation à l'adresse des hommes d'Etat de la jeune réi)ublique.
Fauchet écrivait à son gouvernement que quatre Américains avait voulu vendre leur influence à la France ; que le ministre de la justice Randolph s'était fait leur intermédiaire et il ajoutait : " Ainsi la conscience des soi-disants patriotes de l'Amérique a déjà son prix. Quelle sera la vieillesse de ce gouvernement, s'il montre une telle décrépitude dans sa jeunesse !"
Vattorney gênerai liandolph mis en cause dans ce passage fut sommé par Washington de donner des explications. Il repoussa l'accusation avec indignation mais il ne fut pas invité à reprendre le portefeuille qu'il avait remis au président. Fauchet fut remplacé par le citoyen Adet moins circonspect encore que Fauchet et Genêt et dont Washington dut aussi demander le rappel.
Les relations des Etats-Unis avec la Grande Bretagne s'envenimaient de plus en plus et une rupture était à craindre. L'Angleterre, irritée à la vue des démonstrations amicales prodiguées par les Etats-Unis à la France, usait sans ménagement du droit de recherche qu'elle s'était arrogé, pour gêner le commerce américain. Elle donnait ordre d'arrêter les navires des Etats- Unis pour en enlever les matelots anglais qui pourraient s'y trouver, ou sous prétexte qu'ils faisait de la contrebande de guerre. Washington confia à son ami, le juge Jay, la mission de régler les questions irritantes qui divisaient les deux pays.
Nature honnête, d'une droiture à toute épreuve, ce plénipotentiaire était bien l'homme qu'il fallait pour aplanir les difficultés pendantes. Il réussit dans sa mission, mais les masses étaient si hostiles à la Grande Bretagne que le sénat, subissant l'influence populaire, ne se décida qu'après de longues hésitations à ratifier le traité conclu par l'envoyé américain. Ce fut le dernier acte important de la vie publique du président qui refusa une troisième réélection, établissant par ce refus un précédant observé jusqu'à ce jour. Sa décision de se retirer de toute participation aux affaires resta inébranlable. Bien des ennuis l'avaient suivi dans l'accomplissement de sa charge. L'envie et la jalousie, lui avaient suscité des ennemis et valu de ces outrages qui semblent être l'inévitable apanage des hommes d'Etat. Au premier rang des envieux se trouvait le citoyeM John Paine, Français par naturalisation et qui revint aux Etats- Unis faisant partout parade de son athéïsirie et de ses sentiments révolutionnaires. La chose est à peine croyable, mais il se rencontra un journaliste qui osa écrire dans YAurora que : '' si jamais une nation avait été trompée, le peuple américain l'avait été par Washington. Que son exemple soit utile aux âges futurs. Que nul à l'avenir ne soit idole. Que l'histoire du gouvernement fédéral fasse comprendre à l'humanité que le masque du patriotisme peut être porté pour cacher les desseins les plus dangereux pour la liberté du peuple ". L'esprit de parti ne pouvait pas être poussé plus loin. Les avanies dont le père de la patrie fut accablé sont bien faites pour rendre ceux qui s'occupent de la chose publique, indifférents aux outrages et aux insultes qui les attendent à tous les tournants du chemin, lorsqu'on voit
qu'elles n'ont pas épargné un homme de la valeur et de l'honnêteté de Washington.
En prenant congé de ses concitoyens, il leur adressa une lettre qui figure parmi les plus belles pages de l'histoire des Etats-Unis. Elle est empreinte de cet esprit élevé qui a imprimé sa marque sur toute sa carrière, et de sentiments religieux, honneur de toute sa vie. Il met ses concitoyens en garde contre l'esprit de faction qui commençait à poindre, et il les conjure d'éviter de se mêler à la politique des nations étrangères. Le congrès — moins douze voix parmi lesquelles se trouvait celle d'Andrew Jackson un futur président — lui vota des adresses de remercîments et couvrit sa retraite de fleurs. Washington ne survécut que quelques années à ses adieux à la vie publique. Il mourut le dernier mois de la dernière année du dix -huitième siècle, dont il fut une des gloires les plus pures, et, à tout prendre, l'homme le plus illustre, sinon par les talents, du moins par les vertus privées et publiques. Le congrès en apprenant sa mort, le 14 décembre 1799, déclara : that