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CHAPITRE XXV

John Adams remplace Washington. — Rupture des relations diplomatiques avec la France. — La guerre est sur le point d'éclater à la suite des provocations de Talleyrand. — Adams met fin aux complications. — Sa conduite arbitraire à l'égard de la presse.

Sous la main ferme de Washington les animosités des fédéralistes et des républicains s'étaient apaisées pour reparaître avec violence après sa retraite. L'élection présidentielle les trouva rangés en bataille, les uns sous la conduite de John Adams et les autres à la suite de Thomas Jefferson. Ce fut le premier qui l'emporta, ayant obtenu plus de voix que son concurrent qui devint vice-président et resta son adversaire. Ce double choix étrange était le résultat du mode de suffrage de l'époque, lequel décrétait que le candidat qui obtiendrait le plus grand nombre de votes après le magistrat suprême, occuperait la seconde place.

Les états de service de John Adams ne le cédaient guère qu'à ceux de Washington, auquel il avait été attaché durant les huit années précédentes en qualité de vice-président. Il s'était distingué au début de la révolution ; l'agitation provoquée par Vacte des timbres (1764) le poussa au premier rang et il prit la direction du mouvement populaire au Massachusetts. Sa parti-

cipation aux travaux des congrès de 1774 et 1775 avait été remarquée et son nom figurait au bas de la déclaration de l'indépendance. Après la paix, c'est lui qui fut chargé de renouer les relations diplomatiques entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Comme tous les fédéralistes, il tenait plus aux institutions anglaises qu'à celles de tout autre pays et elles lui paraissaient le modèle le plus digne d'imitation. Son esprit conservateur répugnait aux innovations vantées par Jefferson, fortement imbu d'idées jacobhies et qui dirigeait le parti anti-anglais. Les instincts aristocratiques d'Adams l'éloignaient du peuple et il ne dut son élection qu'à la faveur dont l'entourait Washington.

Le nouveau président apporta au gouvernement du pays un esprit d'absolutisme nullement approprié au caractère des institutions américaines. On le vit même agir sans consulter son cabinet ; cette indépendance aurait mieux convenu au personnage d'un monarque absolu.

La république française avait vu d'un mauvais œil le traité (1794) qui réconciliait la Grande-Bretagne avec les Etats-Unis. Les envoyés du Directoire s'étaient donné beaucoup de mal pour le faire échouer, dans le but de forcer la jeune république à s'allier à la France si isolée en Europe. Lorsqu'il fallut abandonner cette espérance, le* désappointement de Barras et de ses collègues se traduisit par toutes espèces de tracasseries qui finirent par dégénérer en démonstrations hostiles. Les corsaires français donnèrent la chasse à tous vaisseaux portant le drapeau étoile, confisquant cargaisons et navires, sous le prétexte qu'ils violaient les lois de la neutralité en transportant des marchandises de provenance anglaise.

La guerre existait donc de fait quoiqu'elle n'eût pas été officiellement déclarée. Réunir le congrès, prendre les moyens de résister à la France, fut le premier soin de Adams, dont l'activité sous ses cheveux blancs provoqua l'enthousiasme populaire. Toutes les hostilités eurent lieu sur mer ; la marine marchande des Etats-Unis souffrit beaucoup et l'on estime à mille le nombre des prises faites par les Français. Quelques navires de guerre américains firent cependant bonne figure et les victoires des frégates Delaware et Constellation sur r Insurgeante et la Vevgeance flattèrent l'orgueil de la jeune république sans la consoler des grandes pertes qu'elle avait subies. L'opinion publique aux Etats- Unis était restée malgré tout sympathique à la France, comme on l'avait vu lors de la ratification du traité négocié par Jay. Cette sympathie devait longtemps résister aux provocations du Directoire, mais elle se changea soudain en une hostilité farouche, non par l'eflet de ces revirements d'opinions habituels aux masses, mais à raison de la conduite insolente de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères. Le célèbre diplomate avait, quelques années auparavant, habité les Etats-Unis à la suite de son exil de la France et de son expulsion de l'Angleterre. Il se flattait de bien connaître les Américains. Ses fonctions l'appelèrent naturellement à négocier avec les trois délégués envoyés à Paris par Adams, après le rappel de Monroe, pour reprendre les négociations rompues. Talleyrand crut qu'il en aurait facilement raison et les traita d'a])ord avec un grand sans - gêne ; puis, croyant les avoir mis sous la domination de son génie, il leur fit proposer de payer un tribut à la France, et de lui donner

à lui-même un pot-de-vin de 250,000 dollars. Cette proposition souleva l'indignation des Américains. Partout l'on répétait la réponse d'un des envoyés du président

(Pichney) à Talleyrand : " Pas un sou de tribut, mais des millions pour la guerre." La cocarde tricolore disparut des Etats-Unis pour faire place à une cocarde

noire et les accords du Hail Columhia remplacèrent ceux de la Marseillaise. C'était une rupture éclatante. Au fond, Adams malgré ses airs belliqueux redoutait la guerre et le Directoire énervé par les défaites de la flotte française à Trafalgar fit savoir au président, par son ambassadeur en Hollande qu'il désirait mettre fin aux hostilités. Adams prit la balle au bond et sans consulter son cabinet conclut la paix avec la France, au mécontentement général apparent du peuple.

Son influence sur les fédéralistes du congrès engagea ce dernier à passer des lois qu'une monarchie absolue n'aurait pas désavouées : les Alien and Sédition Art. La première loi visait les nombreux étrangers, émigrés d'Europe en Amérique, et leur imposait une résidence de quatorze ans aux Etats-Unis, comme condition à leur naturalisation. Durant ce laps de temps, la moindre faute pouvait motiver leur expulsion. Le Congrès prétendait, par cette loi d'exception, se protéger contre les menées révolutionnaires des nouveaux venus, lu' Acte contre la sédition avait un caractère encore plus tyrannique, plus arbitraire ; c'était une mesure dirigée contre la liberté de la presse qui depuis plusieurs années attaquait les hommes publics et surtout le président. Elle fut appliquée avec la plus grande rigueur.

La première victime fut un M. Lyon, prévenu d'avoir qualifié de discours du trône une pompeuse harangue faite au Congrès par M. Adams. Une amende très forte et la prison punirent son audace. Six journalistes, coupables d'avoir manqué d'égards envers le gouvernement, subirent le même sort. Enfin un nommé Jared Peck, un ancien juge, s'étant permis de trouver ces peines excessives, paya cette observation de la perte de sa

liberté. Notre despote Craig ne fit point preuve d'une conduite plus arbitraire, lorsqu'il condamna à la prison les rédacteurs du Canadien.

L'acte contre la sédition ne souleva pas tout d'abord l'opinion publique, qui n'en saisit point toute la portée ; mais lorsque les Américains virent les journalistes emprisonnés à raison de critiques plus ou moins acerbes des faits et gestes du président, ils sentirent que la liberté de la presse était sérieusement menacée. Il se produisit un violent courant d'opposition à Adanis et il ne put obtenir la majorité des suffrages aux élections de 1^00. Ceux-ci s'étant partagés en noml)re égal entre Jefferson et Aaron Burr, la tâche d'élire le premier magistrat de la république revint à la chambre des représentants qui, seulement après cinquante tours de scrutin choisit Jefferson, le rédacteur de la déclaration de l'indépendance.

C^HAPITKE XXVI

Jefîerson, le chef des partisans des droits d'Etat, ^o\iverne en s'appiiyant sur la multitude — Ses idées sont contraires à celles de Washington. Il favorise l'achat de la Louisiane par les Etats Unis. — La Grande-Bretagne et la Franee gênent le commerce américain. — Il interdit toute relation entre ces pays et les Etats-Unis. — Il prend sa retraite après huit années de présidence. — Il fonde l'Université de la Virginie.

Grâce à Jefferson, la république américaine trouve définitivement son orientation, brisant avec ce qui restait (les traditions du régime colonial. La réaction contre les doctrines fédéralistes, provoquée par les lois arbitraires de John Adams, avait permis à son rival de prendre sa revanche. C'était un homme d'Etat que le nouveau président ; ami personnel de ses deux prédécesseurs, il comprenait autrement qu'eux le nouvel ordre de choses. Les fédéralistes, malgré la rupture avec l'Angleterre, comptaient conserver le plus possible de ses institutions chères à leurs souvenirs. Ils avaient pris fait et cause pour le peuple durant la lutte contre la métropole ; mais ils le redoutaient et ne l'aimaient guère. '* Votre peuple, disait Hamilton aux républicains, est une affreuse brute." Washington et ses amis s'étaient fait révolutionnaires à leur corps défendant, poussés dans le mouvement par l'intransigeance de Georges III

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et de ses ministres. La monarchie ne leur était nullement antipathique.

L'esprit du nouveau président avait été coulé dans un autre moule. Pour lui, la royauté, sous toutes ses formes, était une monstruosité ; seule, la souveraineté populaire se parait de prestige et de respect à ses yeux. Tous les autres pouvoirs n'étaient que du despotisme, comme si la tyrannie d'une assemblée n'était pas aussi odieuse que celle d'un empereur. La devise inscrite sur son cachet : Rébellion ta tyrants is obédience to God, sentait son jacobin, mais il faut peut-être y lire une bravade plutôt qu'un progranniie. Il était bien dans son rôle lorsqu'il rédigeait la déclaration de l'indépendance, (j[ue ses collègues lurent d'abord en tremblant à lui conciliabule du congrès. Son séjour en France avait accentué sa démocratie ; son attachement aux institutions de ce pays résista à toutes les épreuves que les incartades de la Convention et du Directoire infligèrent à son patriotisme.

Cependant si la démocratie française déteint sm* ses idées, elle ne les pénètre pas bien à fond. Il y a un abîme entre sa façon de comprendre le gouvernement et celle des jacobins. Il fait corps avec le peuple, mais pour tenter de l'élever jusqu'à lui et le diriger, et non pour le faire descendre à la démagogie. C'est une vérité d'expérience que le pouvoir transforme ceux qui l'exercent. Tels princes de Galles que l'on vit en Angleterre pactiser avec les Whigs devinrent Tories en montant sur le trône. Que de fois n'a-t-on pas vu des chefs d'opposition suivre, en arrivant au pouvoir, la politique qu'ils avaient trouvée naguère condamnable chez leurs prédécesseurs ? Le sentiment de la responsabilité afl'ecte le point de vue d'une

autre manière que le simple rôle de critique. Jefferson avait posé l'autonomie provinciale en antagonisme à la centralisation fédérale. Lui, qui voulait qu'on sentit le

moins possible l'action gouvernementale au milieu du corps social, saisit les rênes d'une main ferme, et dirigea au lieu de se laisser conduire. Un homme de sa valeur

suit la pente naturel du génie toujours enclin au commandement, en face de la multitude souvent avide de se précipiter aux pieds des individualités puissantes. Sa démocratie s'était disciplinée et assouplie au contact du pouvoir, durant les quatre années de sa vice-présidence, et lorsque vint son tour de commander, il le fit en maître, dans des termes qui soulevèrent l'enthousiasme du peuple américain dont il est resté l'archétype le plus complet. Encore aujourd'hui, le jeune Yankee s'exalte à la lecture de son discours d'inauguration qui sonne à ses oreilles, malgré l'enflure et les métaphores démodées, comme le plus pur métal d'Addison et de Ben Johnson.

" C'est un principe sacré, disait-il, que la volonté de la majorité doit prévaloir dans tous les cas. Cependant, cette volonté n'est légitime que si elle s'appuie sur la raison. La minorité possède des droits égaux qui réclament la protection de lois égales qu'on ne peut violer sans qu'il y ait tyrannie. Concitoyens, soyons donc unis pour ne faire qu'un cœur et qu'une même volonté ; rendons aux relations sociales cette harmonie et cette affection sans lesquelles la liberté et même la vie sont choses ennuyeuses, et songeons qu'après avoir banni de notre pays cette intolérance religieuse qui a fait souffrir et saigner l'humanité si longtemps, nous aurons gagné peu de choses si nous favorisons une intolérance politique aussi arbitraire, aussi méchante et aussi coupable que la première. "

D'une certaine rudesse de manières, il foula aux pieds l'étiquette étabhe par Washington et x4dams. Au lieu de se rendre au congrès en grand équipage pour prêter serment lors de son élection, il monte à cheval.

arrive sans escorte près des édifices publics, attache sa monture à la palissade et entre dans la salle des séances comme le premier venu. Cette ostentation dans la modestie cachait bien plus d'orgueil que le cérémonial convenable suivi par Washington. On le vit pousser le sans-gène jusqu'au point de se mettre en pantoufïies et en bras de chemise pour recevoir l'ambassadeur anglais ; c'était confondre la simplicité avec le débraillé. '''

Les relations que Jetferson s'était créées en France lui furent très utiles dans les premiers temps de sa présidence. Ses amis de Paris l'ayant tenu au courant des négociations qui avaient engagé l'Espagne à rétrocéder la Louisiane à la France, il apprend un jour avec stupéfaction que Bonaparte songe à jeter sur les bords du Mississipi les bases d'une puissante colonie. Le plan était arrêté et à la veille de recevoir un commencement d'exécution, car Bernadotte avait obtenu la mission de se rendre en Louisiane et d'y fonder des villes et des paroisses, à mesure qu'on lui enverrait, par contingents, les vingt mille hommes qu'il s'agissait d'y établir. Le gouvernement américain devait naturellement s'employer à faire avorter ce projet qui, s'il était réalisé, placerait la jeune république entre les colonies des deux plus fortes puissances de l'Europe à cette époque : le Canada au nord et la Louisiane au sud. Des complications allaient donc surgir entre les Etats-Unis et la France, lorsque les événements servirent admirablement Jefferson. La paix d'Amiens n'avait été qu'une trêve,

(1) Sous Jefferson, le si^ge du gouvernement qui avait été auparavant à Philadelphie, fut transféré à Washington.

et l'atmosphère politique grosse d'orages annonçait une prochaine conflagration qui mettrait de nouveau la France et l'Angleterre aux prises. Napoléon sentant qu'en présence des flottes anglaises, maîtresses des mers, son projet devenait chiméri(iue, prêta l'oreille aux avances des envoyés du président, et céda la Louisiane contre quinze millions de dollars, dont trois furent défalqués pour payer les réclamations des citoyens américains dont les navires avaient été capturés quelques années auparavant par des corsaires français. Chose à peine incroyable, ces réclamations n'ont été réglées par les Etats-Unis qu'en 1891, c'est-àdire quatre-vingt-quatre ans après l'encaissement du prix de vente du territoire cédé. C'est bien là le comble de la lenteur administrative.

Cette annexion de la Louisiane aux Etats-Unis leur donnait un million de milles carrés, ce qui doublait la superficie du pays. C'est dans les limites de ces vastes plaines qu'ont été taillés les Etats de la Louisiane proprement dite, de l'Arkansas, du Missouri, de l'Iowa, du Minnesota, du Kansas, du Nebraska, du Colorado et des territoires du Dakota, Montana, Wyoming et du Territoire Indien. On ne peut s'empêcher de songer à ce qui serait arrivé si Napoléon, reprenant les projets de Colbert, avait appliqué son puissant génie à la ciéation d'un empire colonial. Cette deuxième Nouvelle- France aurait reçu les milliers d'individus dont le sang a été répandu sur tous les champs de bataille de YKiirope. Il y aurait eu dans l'exécution de ce projet moins de gloire retentissante, mais plus de mérite, plus de services rendus à l'humanité et à la civilisation.

La popularité de Jefferson s'était accrue à la suite de

THOMAS JEFFERSOX

ce marché si heureux. L'orgueil américain s'exaltait à la vue de cet iunnense accroissement de territoire qui ouvrait des perspectives sans bornes à la jeunesse du pays. La réélection du président se fit sans peine, et

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