CHAPITRE XXXVI
Difficultés de la situation à l'arrivée de Lincoln à Washington. — Sa détermination ramène la confiance. — Affaire du Fort Sumter.— La guerre est déclarée.— Il faut sauver l'Union. — Affaire du Trent. Le 1er janvier 1863, Lincoln abolit l'esclavage. — L'acteur Booth assassine le président le 14 avril 1865. — Le vice-président Johnson lui succède. — Fin des hostilités. — Les radicaux décident d'opprimer le Sud.
Elle n'a rien d'enviable la position de Lincoln, le jour 011 il prend le pouvoir en mains : un tiers des Etats, refusent de reconnaître son autorité que l'armée, à raison de sa faiblesse numérique, ne saurait faire respecter ; la population restée fidèle, en proie à l'indécision, ne sait quel parti prendre ; le désarroi est partout et l'horizon s'assombrit d'un jour à l'autre. Personne ne devine alors, dans l'avocat naguère obscur de l'Ohio, les qualités latentes qui vont lui donner les moyens de maîtriser la tempête. C'est un homme de gouvernement que cet ancien paysan, fils de ses œuvres, sorti des rangs du peuple et qui, au dur contact de la misère de sa jeunesse, a acquis de la fermeté et de la détermination. Un grand fonds de bon sens lui tient lieu de génie, et une bonne humeur qui se traduit en plaisanteries d'un goût parfois douteux ne l'abandonne jamais, même
au plus fort de la crise. Somme toute, c'est une forte individualité que Lincoln, et c'est ce qu'il faut pour sauver l'Union, que des hommes bien supérieurs à lui par le savoir et de brillantes qualités auraient laissé périr. Pour rendre sa tâche encore plus ardue, les membres de son cabinet, personnages en vue, hier encore ses concurrents à la direction du parti républicain, ne partagent pas ses idées, pas même le plus illustre d'entre eux, le secrétaire d'Etat Seward. Il leur manque à tous cette foi inébranlable et ce sang-froid qui lui feront tenir seul tête à l'orage, aux premiers jours, et voir clairement la route à suivre au milieu des embarras. Ses amis les plus intimes ne savent quel parti prendre, affolés par la perspective d'une guerre à laquelle ils préfèrent le démembrement de l'Union, que la constitution autorise à leurs yeux. Sans s'arrêter aux théories, Lincoln déclare qu'il a reçu le mandat de faire exécuter les lois du congrès dans tous les Etats, et qu'il le remplira. " My cou7'se,'\ disait-il, '' is as dear as a turnpike road" Mais l'heure approche où l'indécision générale va cesser, où Lincoln, longtemps isolé, sentira comme un frémissement magnétique qui le mettra en communion d'idées avec des millions d'hommes prêts ensuite à faire corps avec lui, prêts à accepter sa dictature. C'est le coup de canon tiré contre le fort Sumter qui va opérer cette transformation merveilleuse.
Quelques jours après l'entrée de Lincoln à la Maison Blanche, une délégation des Etats confédérés arrive à Washington pour ouvrir des négociations avec le gouvernement (12 mars 1861). Elle n'est pas reçue officiellement, mais M. Seward consent à se mettre en rapport avec elle par l'entremise d'un tiers. A la réclamation
que font les Sudistes relativement au fort Suinter, le seul point qui, dans cette région, est encore occupé par les troupes fédérales, et dont ils demandent possession, W. Seward répond qu'il sera évacué avant dix jours et qu'il désire la paix. Un mois se passe en pourparlers. Entre temps, le bruit se répand que l'on fait de grands préparatifs de guerre à New- York et qu'une flotte appareille, à destination de Charleston. Les délégués expriment leur inquiétude au secrétaire d'Etat, qui déclare que la parole donnée le 9 avril sera tenue : " Faith as ta Sumter ivill be keptJ' Apprenant ces négociations semi-officielles, quelques gouverneurs d'Etats, opposés à tout arrangement pacifique, des wargovernors, comme on les surnomme, se rendent à Washington pour conférer avec Lincoln et s'opposer à toutes négociations qui comporteraient un semblant de reconnaissance de la nouvelle république. Puis, soudain, le gouvernement de Richmond, ayant été averti que la flotte du Nord, dont il vient d'être question, a reçu ordre de ravitailler le fort Sumter, se croit joué, rappelle ses délégués et ordonne au général Beauregard de sommer le commandant de cette place de se retirer. Ce général se conforme aux ordres de son gouvernement (le 11 avril) et prévient le capitaine Andersen que si, dans trente-six heures, le fort n'est pas évacué, il ouvrira le feu. Comme cet officier refuse d'obtempérer à la sommation, le bombardement commence, le 12 avril, et le surlendemain, les soldats du Nord capitulent.
Ce fait d'armes, insignifiant en lui-même, entraîne des conséquences effroyables. Il transforme un pays porté à la paix au prix des plus grands sacrifices, en un pays ne respirant plus que guerre et vengeance, car le drapeau
étoile a subi une insulte qu'il faut laver dans le sang. D'un peuple divisé par les intérêts politiques, flottant entre divers partis à prendre, il fait surgir un peuple uni, ne comptant plus qu'une masse d'hommes prêts à recevoir l'inspiration de leur chef et à écouter son cri de ralliement : " // jaut sauver VUnion'\ Désormais, plus de démocrates, plus de républicains, plus de free soilers, rien que des unionistes ; la fusion est complète. Lincoln demande 75,000 ; tous les Etats répondent à son appel et les volontaires afliuent sous le drapeau de la patrie. Jamais pareil enthousiasme ne s'est vu. Le peuple américain obéit à la grande impulsion que son chef lui imprime et à laquelle il a si longtemps résisté.
Le coup de canon tiré par Beauregard eut aussi pour résultat de mettre fin à l'hésitation des quelques Etats du Sud qui ne faisaient pas encore cause commune avec les rebelles : la Virginie, la Caroline du Nord, le Tennessee et l'Arkansas proclament leur séparation de l'Union. Le sort en est jeté ; le carnage va commencer et durer quatre longues années.
Il n'entre pas dans notre plan de décrire les péripéties de la guerre de la sécession, les brillants exploits de Beauregard, les savantes manœuvres de Lee, les audacieuses attaques de Stonewall Jackson et l'héroïque résistance du Sud, les campagnes de McClellan et de Sherman, et enfin la persévérance de Grant, qui eut raison des rebelles. Le Sud épuisé d'hommes et d'argent devait fatalement succomber : la population des Etats confédérés n'était, à proprement parler, que de huit millions d'âmes, car il ne fallait pas compter sur ses quatre millions d'esclaves ; celle du Nord s'élevait à vingt-deux millions. Il avait aussi d'immenses ressources.
(juipermettaient à rautorité d'enrégimenter des légions de volontaires, accourus sous ses drapeaux de l'Europe et du Canada. La cause des confédérés ne trouvait aucun appui en dehors du pays. Comment faire appel à l'étranger en faveur de l'esclavage dans un siècle où l'on faisait sonner jusqu'à l'abus le mot de liberté universelle ! <^>
Le Sud put croire un instant à l'intervention armée de l'Angleterre en sa faveur, lors de l'affaire du Trent. Un paquebot anglais de ce nom, ayant à son bord deux délégués des Etats confédérés, fut arrêté sur la haute mer par un navire de guerre des Etats-Unis. Le commandant américain du San Jacinto fit ces deux personnages prisonniers et permit ensuite au TreMt de continuer sa route. C'était une insulte au pavillon anglais, et le cabinet de Saint- James exigea une réparation immédiate, tout en donnant ordre de mettre son armée et sa flotte sur le pied de guerre. Le gouvernement de Washington dut relâcher MM. Mason et Slidell, les envoyés du Sud ; mais les Américains ont conservé et conservent encore le souvenir de l'humiliation qui leur fut alors infligée comme ils n'ont cessé de le faire sentir à l'Angleterre.
(1) Grant paraît avoir compté sur le nombre de ses troupes et l'épuisement inévitable du Sud pour le vaincre, comme semble l'indiquer la lettre suivante qu'il écrivait, en mars 1864, au sénateur Washburne :
'* Les rebelles ont enrôlé leur dernier homme. Les enfants et les vieillards sont obligés de monter la garde autour des prisonniers et forment en bon nombre partie des garnisons des forteresses. Un homme perdu par eux ne peut être remplacé. Ils ont volé la tombe et le berceau pour se procurer leurs ressources actuelles. Ils perdent par la
désertion, la maladie et les combats, un régiment par jour A ce
compte, la fin n'est pas éloignée, si nous ne nous divisons pas au Nord."
C'est deux ans après la déclaration de la guerre que Lincoln prit la décision hardie d'émanciper les noirs. Il n'en vint pas à cette détermination extrême d'un seul bond, car un grand nombre des partisans de l'Union auraient refusé d'appuyer une ligne de conduite si radicale. Le Missouri, le Maryland et le Kentucky comptaient beaucoup d'esclaves dans leur population, et il lui avait paru injuste de récompenser leur fidélité en les frappant dans leurs intérêts. Au reste, l'opinion publique se serait opposée à une mesure aussi sérieuse, en effet le 22 juillet 1861, le congrès prévenait les rebelles qu'il faisait la guerre, non pas pour détruire les droits ou les institutions existants des Etats en révolte, mais uniquement pour rétablir l'Union. Cependant à mesure que les hostilités s'étendent, répandant le deuil dans chaque famille, les sentiments du Nord s'exaspèrent, et l'on en vient par degrés à regarder la suppression de l'esclavage comme une mesure nécessaire, propre à affaiblir l'ennemi et, partant, légitime au point de vue du droit des gens. Lincoln crut, alors le moment arrivé de frapper le grand coup, et il fit adopter par le congrès (mars 1862) une résolution à l'effet d'amener l'émancipation graduelle des noirs, avec compensation aux propriétaires. C'est sur cette base que s'appuie sa proclamation du 22 septembre 1862, dans laquelle, après s'être prononcé en faveur de l'abolition progressive de la servitude et du paiement d'une indemnité aux intéressés, il déclare que les Etats en rébellion qui n'auront pas, à dater du 1er janvier 1863, mis bas les armes et reconnu l'autorité de TL^nion, perdront le bénéfice de sa proposition, et que leurs esclaves seront libres sans condition.
Comme, à la date indiquée, les confédérés n'avaient
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pas tenu compte de son avertissement, il lance sa fameuse proclamation d'émancipation, le 2 janvier 1863. Il s'éleva un cri de rage, dans le Sud, à la lecture de ce document, qui lui portait un coup terrible, car il permettait à ses ennemis d'employer des noirs émancipés dans les rangs de l'armée américaine. Aucun Etat ne tint compte de l'acte de Lincoln, et la guerre continua avec sa fureur accoutumée ; mais il était visible que la lutte des rebelles prenait le caractère d'une lutte désespérée. Enfin, la soumission de l'armée de Lee, (9 avril 1865), après la bataille d Appomattox, mit virtuellement fin à la guerre.
La mesure de Lincoln faillit donner à la guerre un caractère de férocité dont on avait réussi à la préserver jusque là. Il fut décidé à Richmond, sous le feu de la première impression, que tout officier fédéral fait prisonnier alors qu'il aurait des nègres sous ses ordres, serait regardé comme coupable d'excitation à la guerre servile et par conséquent, passible de mort. A titre de mesure de représailles, on déclara à Washington que pour tout officier fédéral ainsi exécuté par le Sud, au mépris des lois de la guerre, un soldat confédéré du même grade serait pendu. De part et d'autre, on n'osa pas aller jusqu'à l'exécution de ces ordres barbares. Mais à partir de ce moment l'échange des prisonniers de guerre qui s'était avant pratiqué sans peine devint extrêmement difficile. Ces malheureux entassés dans des places fortes périrent en grand nombre victimes de la fièvre. On prétendit dans la Nouvelle-Angleterre que le Sud avait fait preuve d'un manque absolu d'humanité envers les fédéraux tombés en son pouvoir.
Lincoln réélu président l'année précédente, était tout à la satisfaction de son triomphe, lorsque la balle d'un
assassin vint le coucher, lui vainqueur, à côté des autres victimes de la lutte. C'est au théâtre de Ford, le soir du vendredi saint, le 14 avril, qu'eut lieu ce drame sanglant. Un nommé Booth, acteur de profession, pénétrant dans la loge présidentielle, lui tire un coup de pistolet à bout portant, puis, franchissant la rampe au milieu de la confusion générale, il s'écrie : " Ainsi périssent les tyrans ! Sic semper tyrannis'' ^^^ L'acte de Booth, dont le but apparent était de venger le Sud, abattait l'homme du Nord le mieux disposé à user généreusement de la victoire. Ce louable sentiment s'il existait parmi les amis de Lincoln, disparut après sa mort. Il se manifesta, dans les régions gouvernementales, à l'égard du Sud, une haine féroce, dont le premier effet fut d'entraîner le désaveu de la convention conclue entre les généraux Sherman et Johnston, laquelle garantissait certains droits aux ex-insurgés. C'était la compression à outrance, le vœ victis que l'on réclamait de toutes parts à Washington. Lincoln n'avait visé qu'à écraser l'insurrection et à rétablir l'Union sur ses anciennes bases. Il n'entendait nullement traiter les Etats soumis en pays conquis ; leur défaite et l'émancipation des noirs, qui entraînait une perte d'au moins quatre cents millions de dollars, constituaient, à ses yeux, une punition proportionnée à la faute.
Il ne suffisait pas aux radicaux de voir le Sud écrasé, ruiné, humilié ; il fallait, pour assouvir leur soif de ven-
(1) Durant la même nuit, M. Savard et son fils furent blessés par des assassins à leur résidence. Booth, après le meutre s'enfuit en Virginie. Après avoir erré pendant plusieurs jours, il fut rejoint par des soldats. Réfugié dans une grange il refusa de se rendre. On y nait le feu et un officier l'ayant aperçu à la lueur de l'incendie, l'abattit d'un coup de fusil.
geance, l'accabler d'une dernière ironie, en lui imposant le joug injurieux d'une race inférieure. Bien que le territoire de la défunte confédération fût pacifié depuis plusieurs mois, le congrès (1866) le déclare en état d'insurrection, supprime Vhaheas corpus et divise tout ce pays en cinq districts, pour l'administrer militairement. C'est le régime du sabre et de la baïonnette. Comme les noirs ne connaissent pas le premier mot des devoirs de la vie politique, on crée des bureaux chargés de les diriger {Freedmen bureau). Puis une nuée d'aventuriers venus du Nord — les car pet baggers — s'abat sur la confédération vaincue pour l'exploiter. Ils sont aidés dans leur œuvre néfaste par la lie de la population des cités de Kiclimond, Cliarleston, Savannah, etc. , qui ne trouve pas trop vil le sale métier de trahir et de piller des concitoyens, victimes de la défaite. Le règne de ces scaUaivags, (c'est le nom. qu'on leur donne), et des carpet baggers, a laissé dans le cœur du peuple un ineffaçable souvenir d'horreur et de répulsion.
Si Johnson partageait les idées de son prédécesseur, l'habileté de ce dernier lui faisait défaut. Violent, plein de rudesse dans les manières, il n'avait pas le tact nécessaire pour maîtriser les radicaux du congrès, dont il s'attira l'antagonisme. De son propre chef, il lança une proclamation d'amnistie, au cours de laquelle il posait aux vaincus les conditions de leur retour dans l'Union. Le plan de Johnson était d'une grande simplicité. D'après lui, il était resté au milieu des Etats du Sud un certain nombre d'unionistes, et leur présence dans cette région avait suffi pour conserver le lien qui les rattachait au gouvernement central et que la guerre avait vainement tenté de rompre. Du moment oii cette
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fâcheuse entreprise avait échoué, tout rentrait dans l'ordre, tel qu'il existait avant l'affaire du fort Sumter. Les exigences de la situation devaient se borner, selon le président, à imposer aux confédérés l'abrogation de l'ordonnance de sécession, l'approbation du treizième amendement à la constitution (abolissant l'esclavage) et enfin la répudiation de la dette contractée pour le soutien de la guerre. Les rebelles s'empressèrent d'accepter ces conditions, qui ne s'appliquaient pas au Tennessee, par une inexplicable bizarrerie d'esprit du président : il était pourtant citoyen de cet Etat.
Ce n'est pas ainsi que le congrès entendait la reconstruction de l'L^nion. Les radicaux, (nom alors donné aux républicains) conduits par Thadeus Stevens, dénoncèrent avec violence la politique conciliatrice du président. Ce qu'ils voulaient, c'était mettre hors la loi la population blanche du Sud, conférer les droits de citoyens aux nègres, moins aptes à les exercer que ne l'auraient été des enfants de dix ans, et perpétuer par ce moyen le règne des républicains à Washington.
L'abolition de l'esclavage comportait pour l'influence <les radicaux un sérieux danger que l'esprit pénétrant du Yankee eut bien vite fait d'apercevoir. Comme le chifîre de la population sert de base, aux Etats-Unis, à la représentation au congrès, l'entrée de quatre millions de noirs dans la société civile, avec tous les droits de citoyens, allait donner au Sud un nombre de députés beaucoup plus considérable qu'avant la guerre. Avec cet appoint et l'alliance des démocrates du Nord, il pourrait reprendre le pouvoir avant longtemps. Il s'agissait donc de parer à cette éventualité imminente, ou tout au moins de la retarder le plus possible. C'est
dans ce but qu'un nouvel amendement fut ajouté (le quatorzième article) à la charte du pays. ^^^
Cet article additionnel de la constitution donnait le suftrage aux noirs, privait de leurs droits de citoyens tous les fonctionnaires publics qui avaient pris part à la rébellion, et déclarait que, si les Etats du Sud refusaient l'entrée des bureaux de votation aux émancipés, le nombre des électeurs de race blanche serait diminué de la quotité de voix enlevée aux nouveaux sujets des Etats-Unis. C'est en 1888 que cet amendement fut adopté. La représentation du Sud au congrès, moins celle du Tennessee, refusa de l'approuver.
Ce furent de terribles années, que celles qui suivirent la guerre civile. " Ne reste-t-il pas un sentiment de pitié