The principle of référendum in ail législation
tions nouvelles sont plus exclusives, plus intolérantes que leurs devancières.
Il y a incompatibilité complète, ce semble, entre la liberté de l'industrie et l'existence des comhiîies. ^^^ N'estce pas la résurrection, sous un nom nouveau, d'un abus durement reproché aux ministres de Louis XV et de Louis XVI : l'accaparement du blé. Que de déclamations le prétendu pacte de famine n'a-t-il pas suscitées. Mais cet accaparement d'autrefois, s'il a existé, ne portait que sur une denrée, tandis que les corners de nos jours s'étendent sur tout : sur les métaux, le pétrole, le sucre, les huiles, etc. On cherche aux Etats-Unis à supprimer ces coalitions au moyen de lois pénales, mais jusqu'ici le bras de la justice s'est trouvé trop court pour les atteindre. Eien n'exaspère plus la foule que ces organisations de capitalistes ; rien n'aide autant la propagande socialiste que la concentration rapide de la richesse qui en résulte, surtout lorsque l'éloquence des fauteurs de troubles s'emploie à la représenter comme le fruit de rapines prélevées sur le labeur des masses. Est-ce à dire que le conflit actuel est une porte ouverte à une révolution sociale ? Est-ce à dire que le membre du Congrès qui disait, à la session
(1) Le 30 novembre 1895, le gouverneur Altgeld, de l'Illinois, s'exprimait comme suit sur le sujet des combines : " Now there is hardly a field of enterprise that is not controled by combinations. In nearly
ail the large American cities there is absolutely no compétition
Everywhere there are signs that indicate that the era compétition, which has existed for several centuries, is drawing to a close and that
we are entering upon new conditions No counter force has in any
way been able to check their progress. The State Courts of New- York declared the sugar trust to be illégal but instead of subsiding, it went ahead and held the national government by the throat until it secured its demand. The Courts of Ohio held the standard oil trust to he illégal» but the trust is mighter then ever."
de 1895, qu'il se préparait aux Etats-Unis, à courte échéance, un bouleversement qui rappellerait les horreurs de la révolution française, ivith ail modem impfOTeinents, est un voyant digne de foi ?
Si les alarmants symptômes d'un conflit prochain entre le capital et le travail sont aussi nombreux que les pessimistes se plaisent à les représenter, n'oublions pas d'un autre côté qu'un grand fonds d'idées conservatrices se dressent là devant le communisme pour lui barrer la route. C'est encore le bon sens qui domine la multitude : ce bon sens qui fait accepter les misères de la vie, soit comme une inéluctable fatalité, soit comme une nécessité malheureuse, conséquence de la diversité des talents et de l'inégalité des chances de la vie. A l'inverse de ce que l'on constate dans la démocratie européenne, le peuple aux Etats-Unis ne se sert pas encore de sa modeste instruction pour augmenter ses désirs, aiguiser ses appétits, mais bien pour se rendre compte jusqu'à quel point sont vaines les promesses des réformateurs et combien est fausse la belle théorie du partage égal des richesses, qui en appauvrissant les riches, n'enrichirait pas les pauvres. Fondée par l'individualisme, arrivée à la plus haute prospérité en s'appuyant sur ses propres forces, la république devra répugner à la loi de la collectivité qui serait la mainmise sur l'énergie de chacun au profit de tous. M. Thiers disait un jour durant sa présidence : " La république française sera conservatrice ou ne sera pas." Les Américains n'ont pas formulé un tel axiome, mais leur conduite en a été jusqu'ici la vivante application.
Une autre force milite chez nos voisins en faveur de l'ordre ; c'est le sentiment religieux qui pénètre encore
toutes les classes de la société et qui s'affirme dans les circonstances un peu importantes de la vie nationale. Il y a une union intime entre le clergi/man et le peuple dont il est issu. Les contributions volontaires que les fidèles accordent à leurs Eglises respectives témoignent de cette union. Sans doute, ce n'est pas une foi intense qui se manifeste, une foi qui soulève les montagnes. La religion protestante, de pratique si facile, est parfois une affaire de mode et de convenance pour un grand nombre, mais c'est un signe caractéristique heureux du pays que le sentiment religieux n'y est pas en butte aux attaques d'une partie même minime de la nation, et qu'il inspire de près et de loin le respect à toute la population.
L'Eglise catholique américaine figure au premier rang des défenseurs de l'ordre ; elle y est née dans la persécution et y a vécu longtemps comme proscrite ; mais de l'aveu de bien des protestants sincères, c'est son bras qui sauvera, ^^^ aux Etats-Unis comme en Europe, la société du désordre et de l'anarchie. Léon XIII, avec la pénétrante vision des voyants inspirés d'en haut, a indiqué au monde les périls de l'heure de demain en indiquant aux combattants probables les moyens d'éviter le choc tant redouté. L'écho de ses paroles a retenti dans toutes les villes et villages de la grande répu-
(1) Au sujet des encycliques du Pape sur la question sociale et de l'heureux effet qu'elles ont produit partout, un écrivain protestant écrivait ce qui suit dans une grande revue américaine : " La reconnaissance tacite de la suprématie religieuse du successeur de Saint Pierre est un des signes les plus remarquables des temps. C'est l'acceptation significative du fait que l'Eglise catholique tient la solution du terrible problème qui se dresse sur le seuil du vingtième siècle et qu'il appartient au Pape seul de prononcer notre ^ax vobiscujn social.'"
blique et a été répété par l'épiseopat américain, qui «'inspirant des enseignements du Pape, a tenté d'enrayer le mouvement révolutionnaire. Son influence s'exerce précisément dans le milieu où il lui est possible de faire le plus de bien : chez la population ouvrière irlandaise et les Franco-canadiens des centres industriels.
Lors de la fondation de l'ordre des Chevaliers du travail, il se fit une grande pression sur les évêques américains pour les entraîner à interdire l'entrée de cette organisation à leurs ouailles. Mais le cardinal Gibbons vit qu'une telle mesure ferait le jeu de ses adversaires en annihilant l'influence de l'Eglise parmi des groupes considérables de travailleurs, engagés trop avant par leurs intérêts dans les rangs de la société pour en sortir. En grand prélat et en diplomate avisé. Monseigneur Gibbons crut aller à la dernière limite de la tolérance vis-à-vis des Chevaliers du travail, et la Cour de Rome lui donna raison. Parlant de la question sociale avec un étranger, le même haut dignitaire lui faisait aussi part de sa confiance en l'avenir de la société américaine. '' Une révolution aux Etats-Unis ? je ne la crois pas possible. Les Américains sont gens trop pratiques. Nos ouvriers comprennent déjà que toucher à une seule propriété, c'est toucher à toutes, et puis, ils ne sont pas irréligieux ; il n'y a pas d'exemple qu'un homme public se soit présenté comme athée."
D'autres personnes également bien placées pour juger la situation ne partagent pas l'optimisme de l'éminent prélat. Le délégué du Souverain Pontife, Mgr Satolli, disait au mois de février 1895 ; ^^ L'opinion se répand de plus en plus que nous approchons d une période très
critique dans l'histoire du monde et que des problèmes demandant une solution positive se présenteront avant peu. Des hommes reconnus comme penseurs sérieux, tels que G. Smith, Von Holst, prédisent toutes les horreurs d'une révolution sociale. Tous s'accordent à dire que c'est ici (aux Etats-Unis) que se produiront les plus sérieux des désordres qui menacent la société."
Jusqu'à ce jour, aucun des grands partis n'a voulu donner de gage au socialisme ni chercher de point d'appui dans ses rangs. Tant que cet éloignement pour les doctrines subversives subsistera chez les républicains et les démocrates, elles se heurteront à un rempart inexpugnable. Dans les circonstances présentes, le système fédéral ne constitue-t-il pas une force formidable au profit de l'ordre ? En effet, sur la vaste étendue de la république se dressent quarante-cinq gouvernements particuliers, comme autant de citadelles en état d'imposer respect aux ennemis de la société. Mais le malheur est que la direction des partis est sans scrupule et qu'elle est capable, à un moment donné, pour arriver au but convoité, de faire une alliance avec le socialisme et lui ouvrir la porte de la forteresse.
Si les rapports du capital et du travail constituent une menace pour l'avenir, portant avec eux les germes de grandes perturbations sociales, la politique, elle, se dresse depuis longtemps au milieu du pays avec ses abus, avec ses vices en pleine activité. Ceux-ci s'épanouissent au soleil, effrontément, au désespoir des hon-
iiêtes gens qui se demandent comment enrayer le mal et arrêter la contagion. Le malheur est que la politique est tombée aux mains des pires éléments de la popvdation ; sur ses flots tourmentés n'apparaissent que très peu d'hommes éminents. L'honorabilité s'y fait de plus en plus rare, éloignée qu'elle est par les contrôles répugnants qu'il faut subir j^our arriver au premier rang. Le suffrage populaire — la sagesse universelle — dévié de sa voie, est dirigé par des organisations puissantes qui le manipulent à leur guise et à leur profit. Inutile aux indépendants de tenter une réaction, de chercher à secouer le joug des meneurs de partis, ils ne peuvent pas faire fonds sur l'opinion publique paralysée, rendue impuissante. Il n'y a pas à dire, il faut s'enrégimenter dans l'une ou l'autre armée, accepter le programme de celle-ci ou de celle-là, programme de prétendues réformes préparées pour favoriser les intérêts des grands monopoles. ^^^
C'est un fléau que ces politiciens de bas étage, qui abaissent la vie publique au niveau d'un vil métier et transforment en moyen d'existence ce qui devrait être pour eux l'exercice d'un droit de citoyen. li'argent joue un grand rôle quand la lutte pour le pouvoir s'organise comme pour la curée. Il est le nerf de cette guerre comme de l'autre. Pour se le procurer on a recours, à droite comme à gauche, aux moyens les moins avouables. La fameuse organisation de Tammany Hall a établi un jour le tarif des candidatures aux fonctions publiques les mieux rétribuées, et ce tarif était très élevé, ce qui autorise à croire qu'elles ouvraient aux
(1) Parkman dit que le pays est gouverné "by an ignorant prolétariat and a half taught plutocracy."
élus un vaste champ aux gains illégitimes. Que peut-on attendre de fonctionnaires choisis sous Tempire d'un tel système ? Que peut-on attendre d'une députation élue par l'influence de puissantes corporations ou de manipulations adroites de partis ? Personne aussi n'a été surpris le jour où un grand journal révélait le fait que la majorité des membres d'une législature d'Etat s'étaient engagés à ne voter aucune mesure de nature à nuire aux intérêts de certaines compagnies de chemin fer. La corruption électorale a porté au faite de l'Etat, à Washington, une foule de ses favoris, agents reconnus des trusts, des combines et des manufacturiers. Un journal satirique de New-York, définissant un jour le nouvel ordre de choses, disait que les Etats-Unis étaient devenus une heptarchie gouvernée par sept puissants monopoles.
De temps à autre, un cri d'alarme, un avertissement se fait entendre, mais il se perd au milieu du tumulte de la politique courante et les abus vont leur train en se multipliant. A l'occasion du centenaire de la constitution (en 1889), de grandes démonstrations eurent lieu aux Etats-Unis. On se réunit dans les églises et maints prédicateurs, jetant un regard sur le passé pour le comparer au présent, mesuraient le chemin parcouru en signalant l'abaissement des caractères, la masse uniquement tournée vers le gain de l'argent, cause des dangers de l'heure présente. L'évêque épiscopalien Huntington se distingua en tête des alarmistes. "Je pense, s'écriaitil, que si le grand Washington vivait de nos jours, il trouverait l'atmosphère politique viciée et l'immoralité de nos politiciens intolérable. Il refuserait son allégeance à la tyrannie des partis et pardessus tout, il se garderait
bien de récompenser les corrupteurs du scrutin par des promotions et des honneurs. Aujourd'hui, malgré son génie transcendant d'homme d'Etat et de capitaine, il se verrait vraisemblablement dans l'impossibilité de se faire élire à la présidence du congrès ou à toute autre fonction qui dépend de la machine électorale." L'évêque Potter, invité par le président Harrison, à la même occasion, à prendre la parole, tenait un langage identique en présence du premier magistrat de la république.
Les Américains ont eu leur âge d'or politique ; Washington et ses premiers successeurs le virent dans sa grande splendeur. Alors toute la société politique s'inclinait devant la constitution comme devant l'arche sainte de la liberté. Appuyée sur des mœurs publiques que l'esprit de lucre n'avait pas encore atteintes, elle étendait son influence pour protéger les droits de tous. C'étaient des hommes absolument modérés que Washington, Hamilton et les principaux constitutants de Philadelphie. On aurait tort de voir en eux des révolutionnaires ; ils ne l'avaient été qu'un instant, et à leur corps défendant. Profondément imbus des traditions anglaises, ils restèrent, sous la république, prisonniers de leur passé et de leurs traditions. C'est ce qui les portait à se défier de la multitude. Aussi leur esprit s'ingénia à multiplier les contrepoids, les sauvegardes, pour prévenir l'oppression des minorités par les pouvoirs publics, l'oppression de l'individu par la collectivité. Ils avaient l'intuition des dangers que comporte l'omnipotence de l'Etat dans une démocratie.
C'est le général Jackson qui, mettant en pratique les principes de JeiFerson, le père de la démocratie amé-
ricaine, ^^^ mit fin à cette ère heureuse où le mécanisme de la constitution fonctionnait sans heurt et sans choc. A son appel, l'esprit de parti se déchaîne avec fureur et s'efforce de briser tout enrayage. D'après l'évangile nouveau, le gouvernement ne s'exerce plus pour le bien du plus grand nombre, mais au profit de la faction assez heureuse pour le posséder. C'est la règle de conduite définitive, dès lors acceptée de tous ; chacun montera à l'assaut du pouvoir comme à la curée. La proie en vaut la peine et tous les moyens sont bons pour s'en emparer. La lutte sera si violente, si âpre, qu'elle répugnera à bien des esprits élevés, mettant à néant les aspirations des pères de la république qui rêvaient de voir les plus hautes fonctions aux mains des hommes les plus dignes de les occuper par leurs talents et leur honnêteté. Pendant que dans la Grande-Bretagne, les hautes aptitudes intellectuelles continuent à être le principal élément de succès dans la vie publique, — comme le démontre la promotion aux premiers postes des Wellington, des Palmerston, des Peel, des Aberdeen, des d'Israeli et des Gladstone, — la présidence est devenue fréquemment aux Etats-Unis l'apanage des nullités les moins contestables. On a souvent vu les conciliabules chercher, comme candidats à la présidence, des individus qui échappaient à toutes attaques des journaux, à raison de leur insignifiance : la médiocrité devint une^ force dans le champ de bataille électoral. ^^^ Etrange anomalie, le suffrage
(1) Jeffersoiî, arrivé au pouvoir en flattant le peuple, eut ensuite peur d'avoir déchaîné une force incontrôlable : " Quel dommage, lui dit à ce sujet un ami, que vous n'ayez pas bouché le trou par lequel vous êtes passé."
(2) De Tocqueville, si porté à voir tout en beau chez les Américains,
universel qui parait si bien discipliné, brisant les digues élevées pour le canaliser, échappe parfois à la direction des politiciens, alors qu'il leur semble l'avoir sous la main. C'est ainsi qu'au lendemain de l'application de la loi McKinley, qui rehaussait les impôts à un point inconnu jusqu'alors, la désapprobation populaire atteignit les républicains, complices de l'homme d'Etat de rOhio. Ce fut une déroute complète, impliquant condamnation du système protecteur et un retour à un régime douanier modéré. Mal en prit au président Cleveland de se fier à ce pronostic et de favoriser une législation fiscale conforme aux volontés apparentes du peuple, car une défaite terrible vint surprendre ses amis aux élections de 1894. Comment trouver les raisons de cette double et subite volte-fiice ?
n'a pu s'empêcher de noter cet abaissement du niveau intellectuel des représentants américains en général.
" Lorsque vous entrez dans la salle des représentants à Washington, dit-il, vous vous sentez frappé de l'aspect vulgaire de cette grande assemblée. L'œil cherche en vain dans son sein un homme célèbre. Presque tous ses membres sont des personnages obscurs dont le nom ne fournit aucune image à la pensée. Ce sont pour la plupart des avocats de village, des commerçants, ou même des hommes appartenant aux dernières classes. Dans un pays où l'instruction est presque universellement répandue, on dit que les représentants du peuple ne savent pas toujours écrire.
" A mon arrivée aux Etats-Unis, je fus frappé de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun parmi les gouvernés, et combien il l'était peu chez les gouvernants. C'est un fait constant que de nos jours, aux Etats-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques, et l'on a été obligé de reconnaître qu'il en a été ainsi à mesure que la démocratie a dépassé toutes *es anciennes limites. Il est évident que la race des hommes d'Etat américains s'est singulièrement rapetissée depuis un demi-siècle." [De la démocratie en Amérique. Vol. I, p. 236).
Quel sort l'avenir réserve-t-il aux l'Itats-Unis, travaillés par tant d'influences contraires ? A cette question, les réponses les plus contradictoires pleuvent de toutes parts. Il ne manque pas de prophètes pour leur annoncer une catastrophe imminente, tandis que d'autres veulent voir autour de leur course future un horizon toujours serein et une prospérité toujours croissante. Rien n'est plus risqué que ces prédictions faites par des gens qui cherchent dans leurs études et leurs prophéties la justification d'une thèse qui leur est chère. C'est le cas des Européens, surtout des Français, qui étudient les Etats-Unis. Les conservateurs d'outremer, ayant sous les yeux la démocratie incroyante du vieux monde, déclarent que la démocratie américaine doit fatalement courir vers l'abîme. C'est la thèse conservatrice qui pêche par la base, car elle présuppose le peuple américain sous l'empire des fausses doctrines qui égarent les masses en Europe. Par contre, les penseurs de l'école radicale présument que l'âge d'or luira pour l'Europe lorsque les couches sociales les plus infimes domineront la société, car la sagesse universelle jaillira de leur sein, comme le bon sens découle de la pensée du peuple américain. Il leur échappe, à eux aussi, que ce dernier a été jusqu'ici foncièrement ami de l'ordre et qu'il s'est fait remarquer par sa profonde horreur pour les théories et la sentimalité politique de l'école de Rousseau.
Au reste, c'est en matière de gouvernement et de science sociale que l'expérience inflige le plus de démentis
aux théories et aux visions de gens qui croient avoir l'intuition des choses de l'avenir. C'est ainsi que Tocqueville, une intelligence hors ligne, et un profond observateur, s'est permis de dire que jamais le sol américain ne laisserait pousser la moindre caste qui heurterait le sens d'égalité, une des caractéristiques de l'esprit américain. A ses yeux, tout vestige de distinction sociale était disparu avec Washington et son groupe, aristocrates d'instinct et d'éducation. Il écrivait évidemment l'esprit rempli du souvenir de l'émoi causé aux Etats-Unis par le projet de création de VOrdre de Cincinnatus. L'opinion publique s'était alarmée avec exagération à l'idée que les officiers de la guerre de l'indépendance voulaient fonder, sous le nom que nous venons d'indiquer, une association destinée à conserver entre eux un lien d'amitié. Il n'y avait là aucune prétention nobiliaire. Malgré cela le projet ne put être mis à exécution. Que se liasse- t-il, cependant, de nos jours ? Nous assistons, depuis quelques années, à la création d'une aristocratie aussi exclusive que la noblesse de naissance et pesant sur le milieu où s'étend son influence, de toute la brutalité de l'argent. Cette classe est un produit de la spéculation, des opérations de la haute finance, de la grande industrie : génération spontanée qui n'a pour se faire accepter par une société à laquelle elle doit être antipathique, ni mœurs policées, ni traditions, ni prestige de race et d'une longue succession d'ancêtres dont les noms rappellent souvent de nombreux services rendus au pays. Notons de plus qu'il est en train de s'établir une espèce de féodalité occulte, qui, par des moyens déguisés, pressure autant la population de certaines régions que les seigneurs du moyen-âge oppri-
maient leurs censitaires, Prenez par exemple les rois de chemins de fer, les railway magnâtes ; il arrive souvent que leurs tarifs, arrangés à leur avantage, rançonnent bien plus sûrement une région que la corvée n'accablait les manants du temps passé. L'agriculture de l'Ouest ne se plaint-elle pas sans cesse de payer tribut aux despotes des voies ferrées ? Ne l'a-t-on pas vue forcée de brûler sa récolte de maïs parce que les tarifs en absorbaient la valeur en frais de transport? Ce sont les anciens abus revenus sous des masques nouveaux. L'art de tondre les moutons sans les faire crier ne s'est pas perdu, il s'est seulement perfectionné.
Si d'un côté la détraction s'est exercée avec trop de violence sur les institutions américaines, il faut avouer que leurs admirateurs d'outre-mer ont aussi dépassé la mesure de la louange honnête. La république n'a pas été, au nouveau monde, la panacée qui a mis fin aux abus du pouvoir ; ceux-ci n'ont fait que changer de forme lorsqu'ils ne se sont pas multipliés. Elle n'a pas mis un terme au favoritisme ni au népotisme. Hélas, l'histoire des dernières années témoigne que la corruption a autant ses coudées franches sous le régime des assemblées que sous celui d'un Napoléon ou d'un tzar, et que cent ou deux cents députés abusent du pouvoir aussi aisément qu'un despote pour enrichir leurs amis. Sous l'administration de Harrison, le total des pensions payées aux survivants de la guerre s'est élevé de 40,000,000 !
D'où il faut conclure que ce n'est pas la république qui fait naître la vertu, com.me l'affirme l'école de Rousseau, mais que la république exige pour durer encore plus de vertus que les régimes monarchiques.
Les défaillances qu'on signale ne sont pas imputables à la forme des gouvernements. La bonne administration dépend surtout des mœurs publiques.
Comme dans la plupart des pays du monde où la débâcle sociale semble imminente, les Etats-Unis renferment en fermentation les éléments les plus dangereux. La propagande des fausses doctrines y est fortement organisée, et produira ses fruits, si les grandes fortunes scandaleuses, ne vont pas d'elles-mêmes audevant de la misère publique pour la soulager. Ce qui pourrait nous rassurer sur l'avenir de nos voisins c'est le sentiment religieux encore si fort dans la multitude ; c'est le sens pratique, qui éloigne l'Américain des réformes chimériques pour lui faire préférer les réformes possibles. C'est aux Etats-Unis, présume-t-on, que se produira d'abord le terrible choc, de ces deux ennemis qui paraissent irréconciliables ; les patrons et les ouvriers. Peut-être que c'est là aussi qu'il sera le moins violent et qu'on trouvera dans ce pays où les combinaisons heureuses et ingénieuses naissent souvent selon les exigences des situations, une solution pratique à un problème en apparence insoluble.
Ce qui compUque singulièrement la tâche de l'armée de l'ordre, c'est l'envahissement constant du pays par les socialistes étrangers. Jadis Allemands, Autrichiens et Irlandais ne venaient, en général, chercher aux Etats- Unis que les moyens d'améliorer leur sort. Aujourd'hui l'immigration traîne, en grand nombre, dans ses flots, des révolutionnaires qui ne rêvent que le bouleversement de la société. Lorsque l'on songe qu'en dix ans, de 1885 à 1895, il est débarqué, dans les différents ports américains, près de cinq millions d'Européens, comment ne pas voir
l'avenir sous un jour sombre, si surtout on ne perd pas de vue le fait que ce sont des émigrés de date récente qui ont organisé les grèves les plus sérieuses de ces dernières années.
Le succès merveilleux des Américains depuis un siècle est dû, selon nous, à une cause bien palpable : il s'est succédé chez eux, à la direction des affaires, plusieurs générations d'hommes politiques, à l'esprit essentiellement conservateur, qui ont fait fonctionner une constitution démocratique. ^^^ Voilà surtout ce qui leur a valu l'ordre et la richesse. A leur entrée dans le cercle des nations, ils portaient le drapeau de la justice et du respect des droits du plus humble comme de ceux du plus riche et ils comprennent — nous n'en doutons pas — que l'influence qui les a faits ce qu'ils sont, est aussi la seule qui puisse perpétuer leur prospérité, car toute nation qui ment à ses origines marche à l'anarchie ou à la ruine.
(1) Avons-nous besoin de faire remarquer que le terme conservateur n'est employé ici que par opposition au mot révolutionnaire ?
FIISC
Il ne sera pas hors de propos d'ajouter à notre travail quelques statistiques de nature à être utiles à nos lecteurs.
La représentation du peuple au congrès est basée sur le chiffre de la population, d'après une proportion établie à la fin de chaque période décennale. Ce chiffre était de 30,000 en 1790, de 70,000 en 1840, aujourd'hui il y a un représentant par chaque groupe de 173,901 habitants.
On voit par là que dans le cas de l'annexion du Canada aux Etats-Unis, sa représentation au Congrès serait d'environ 30 députés ; celle de la province de Québec, de 8 au plus.
Le nombre des sénateurs est de 87 ; celui des représentants de 356.
Il y a aujourd'hui 45 Etats; le dernier admis est celui de l'Utah (Nov. 1895).
Voici un tableau qui donne le chiffre de la population des Etats-Unis, le ler janvier 1894, d'après un relevé fait par les différents gouvernements. Au recensement de 1890, la population était de 62,622,000.
KTATS ET TERRITOIRES Population rUnion"^
Alabama 1,625,000 1819
Alaska, T 32,000 j868
Arizona 65,000 1863
Arkansas 1,200,000 1836
Californie 1,350,000 1850
Colorado 422,000 1876
Connecticut 791,000 1788
Delaware 170,500 1787
Dist. de Colombie 265,000 1790
Floride 416,103 1845
Géorgie 2,000,000 1788
Idaho 100,000 1890
Illinois 4,500,000 1818
Indiana 2,256,634 1816
ETATS ET TERRITOIRES Population l'Union*"^
lowa 2,010,000 1846
Kansas 1,400,000 1861
Kentucky 2,000,000 1792
Louisiana 1,200,000 1812
Maine 675,000 1820
Maryland 1,100,000 1788
Massachusetts 2,472,749 1788
Michigan 2,261,395 1837
Minnesota 1,450,000 1858
Mississipi 1,323.750 181 7
Missouri 2,875,915 1821
Montana 160,000 1889
Nebraska 1,060,000 1867
Nevada 45. 000 1864
New-Hampshite 885,000 1788
New-Jersey 1,628,600 1787
New-Mexico, T 160,000 1850
New-York 6,690,842 1787
North-Carolina 1,703,000 1789
North-Dakota 200,000 1889
Ohio 3,850,000 1802
Oklahoma, T 250,000 1890
Orégon 35o.ooo 1859
Pennsylvanie 5, 550,550 1787
Rhode-Island 370.000 1790
South-Carolina 1,200,000 1788
South-Dakota 400,000 1889
Tennessee 1,850,000 1796
Texas 2,503,785 1845
Utah 233,805 1895
Vermont 334,000 1791
Virginie 1,705,198 1788
Washington 395.5^9 1889
West- Virginia 857,325 1863
Wisconsin 1,761,000 1848
Wyoming 75, 000 1890
Les Etats dont les noms sont inscrits en italiques ont formé, à l'origine, les treize colonies qui se déclarèrent indépendantes en 1776.
Les territoires sont indiqués dans la liste ci-dessus par la lettre T.
LES MOUND BUIIvDERS
A propos des Mounds, dont il a été question au chapitre sur les Indiens, page 381, M. de Nadaillac, une autorité en matière d'archéologie, émet une théorie qui contredit celle que nous avons reproduite sur l'objet probable de ces tertres. Nous la donnons ici d'après un écrivain qui analyse le travail du savant archéologue sur ce sujet :
" Dans toute la partie centrale de l'Amérique du Nord, les Mounds les plus nombreux sont des tombeaux, les uns aj^ant servi à l'ensevelissement des morts dans différentes attitudes et suivant divers modes rituels ou funéraires, les autres révélant la pratique de l'incinération. M. le marquis de Nadaillac n'emploie pas moins de dix pages de texte à décrire ces Mounds sépulcraux et les modes d'inhumation ou de crémation qu'ils révèlent, tant étaient variés les procédés et les usages de la race inconnue et comparativement civilisée qui a édifié ces multitudes de constructions."