DÉVELOPPEMENT DE L'INDUSTRIE AMÉRICAINE
lions civilisées on voit mieux encore combien il est énorme. Aucun pays ne procède tous les dix ans à un inventaire aussi complet que les États-Unis dans leurs Census et Ton ne peut obtenir pour aucun des renseignements aussi circonstanciés et paraissant approcher autant de la vérité. Mais il est certain que l'essor industriel a été infiniment moins rapide en Europe. Mulhali, que nous avons déjà cité, et qui a tenté de chiffrer la valeur des produits fabriqués estime que, de 1860 à 1894, elle a passé seulement de 14 milliards 40 millions à 21 milliards 315 millions de francs en Grande-Bretagne, de 10 milliards 460 millions à 14 milliards 500 millions en France, et de 9 milliards 975 millions à 16 milliards 785 millions en Allemagne, tandis que, dans le même temps, elle s'élevait, selon lui, de 9 milliards 530 millions à 47 milliards 490 millions aux États-Unis. En ce qui concerne ceux-ci ses estimations coïncident à peu près avec celle des Census, car il faut remarquer que la valeur des objets manufacturés en Amérique en 1894 n'a pas dû être de beaucoup supérieure à ce qu'elle était en 1890, la grande crise qui a éclaté au début de 1893 ayant amené un recul sensible dans la production et une forte baisse dans les prix.
Il ne faut sans doute accepter qu'avec quelques réserves, que nous allons faire et que fait le rapport sur le Census lui-même, les chiffres absolus donnés, aussi bien par les recensements successifs que par Mulhali ; il n'en est pas moins certain que les États-Unis sont aujourd'hui, de beaucoup, la première nation industrielle du monde, comme ils sont la première nation agricole; et il paraît à peu près exact de dire que leur puissance industrielle, exprimée par la valeur des produits fabriqués, a quintuplé entre 1860 et 1894 environ, tandis que celle de l'Allemagne n'a pas doublé, que celle
de la Grande-Bretagne a augmenté de moitié seulement et celle de la France de moins encore.
En ce qui concerne les chiffres absolus de la production industrielle il y a, disons-nous, quelques réserves à faire. Il convient de bien se rendre compte que les 13 milliards de dollars auxquels on estime la valeur des objets fabriqués aux États-Unis en 1900 comportent nombre de doubles emplois. Le Census n'a garde de l'oublier. « Comme les produits finis d'une branche de l'industrie sont fréquemment employés comme matières premières en d'autres branches, dans l'échelle ascendante de l'industrie moderne, il s'ensuit qu'ils sont comptés à plusieurs reprises, gonflant par conséquent la valeur brute totale des produits. Ainsi, dans l'industrie du coton, le produit de la filature fabriquant des filés pour les vendre est la matière première du tissage, et le produit du tissage est la matière première du fabricant de confections; en sorte que lorsqu'on fait le total de ces divers produits, on compte trois fois la valeur des filés et deux fois celle des tissus. » Voici l'exemple cité par le Census : Supposons que la valeur des filés entrant dans certains tissus dont on se sert pour des confections soit de 10.000 dollars, que celle desdits tissus (dans laquelle figure pour 10.000 dollars la valeur des filés) soit de 15.000 dollars, et que celle des confections faites avec ces tissus (dans laquelle entre pour 15.000 dollars la valeur des tissus) soit de 20.000 dollars, la valeur totale brute de ces trois groupes de produits, sera de 45.000 dollars, a Et cependant il est évident, continue le rapport, que la véritable valeur de ces produits n'est pas 45.000 mais 20.000 dollars, chiffre auquel ils seraient évalués, si les trois opérations de la filature, du tissage et de la confection avaient lieu dans le même établissement. )>
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Comment, dès lors, estimer la valeur vraie, la valeur nette si Ton préfère, des objets fabriqués? Aux Census de 1870, 1880 et 1890, on avait essayé d'obtenir quelque chose d'approchant, en déduisant de la valeur des produits manufacturés la valeur totale des matériaux et matières premières employés par les diverses industries, ce qui, pour 1890, avait donné 4 milliards 210 millions de dollars. Le Censws de 1890 appelait ce dernier nombre valeur nette des produits manufacturés; mais cette valeur apparaissait comme inférieure àcelle des matières premières qui avaient servi à les faire, ce qui était, comme dit le rapport sur le Census de 1900, « une absurdité statistique ».
En réalité, ce qu'on obtient en déduisant ainsi, de la valeur des objets manufacturés, la valeur de tous les matériaux employés, ce n'est pas la valeur nette des produits, c'est simplement la valeur qui a été ajoutée à ces matériaux par les manipulations industrielles auxquelles on les a soumises. Pour obtenir la véritable valeur nette, il faut y joindre la valeur que possèdent les matières premières lorsqu'elles sont tout à fait brutes, lorsqu'elles entrent pour la première fois dans un établissement industriel. Afin de pouvoir se livrer h cette évaluation, les bulletins du Census de 1900 ont divisé en deux classes les matériaux dont se sert un établissement industriel : 1° matières premières achetées à l'état brut (telles que le coton brut, la laine brute, la soie grège, les grains, les animaux, les minerais, etc.) ; 2® matériaux achetés à l'état partiellement manufacturé (tek^ que le fer, l'acier, même la fonte brute, le bois équarri, la farine, les filés, les tissus, etc.). Les prix des matériaux de la deuxième catégorie se trouvent, d'autre part, portés sur les bulletins relatifs à d'autres établissements (qui leur ont fait subir leurs précédents degrés de
transformation) comme valeurs des produits de ces établissements. La somme totale de ces prix représente donc la somme des doubles emplois qui existent dans Testimation de la valeur brute des objets fabriqués. Or, la valeur des matériaux partiellement manufacturés employés par l'industrie américaine en 1900 était de 4 milliards 634 millions de dollars; il en résulte que la valeur nette des produits s'obtient en retranchant ce chiffre de celui de 13 milliards 14 millions de dollars qui représente la valeur brute. Cette valeur nette des produits manufacturés américains serait ainsi de 8 milliards 370 millions de dollars ^
Elle peut se subdiviser, dit le Census, en 2 milliards 389 millions de dollars de matières premières proprement dites (non compris les matériaux partiellement manufacturés), 322 millions et demi dépensés pour le combustible et les transports, enfin 5 milliards 659 millions de dollars représentant la valeur ajoutée aux matières premières par les diverses transformations que leur a fait subir l'industrie.
Nous avons tenu à suivre le Census dans ce calcul, peut-être un peu aride, de la valeur nette des objets
1. 11 est bien évident qu'il ne peut s'agir ici que de calculs approchés. Si l'on cherchait des précisions absolues on pourrait faire bien des objections à la méthode employée pour arriver à déterminer cette valeur nette : d'abord, il est impossible d'établir une distinction absolue entre les matières premières tout à fait brutes et celles qui ont subi un commencement de transformation industrielle, puis lorsqu'on déduit de la valeur brute totale des produits, celle des matériaux partiellement manufacturés, comptés au prix où les ont payés ceux qui les transforment, on estime ceux-ci plus chers que ne les comptent ceux qui les ont fabriqués ; il conviendrait de tenir compte des transports, des profits des intermédiaires, etc. Mais il ne faut pas demander à ces statistiques générales plus qu'elles ne peuvent donner, c'est-à-dire des approximations.