‹ Les Êtats-Unis au xx' siécleChapitre 46 sur 92 · DEVELOPPEMENT DE L INDUSTRIE AMERICALNE · texte numérisé non relu

DEVELOPPEMENT DE L INDUSTRIE AMERICALNE

manufacturés obtenus par l'industrie américaine, parce qu'il montre avec quelle précaution on doit manier les statistiques de ce genre, et aussi parce que cette valeur nette paraît plus exactement comparable que la valeur brute aux évaluations que nous avons citées plus haut, d'après Mulhall, relativement aux principaux États européens. En réduisant à 8 milliards 370 millions de dollars, soit aux environs de 42 milliards de francs, la valeur des produits de l'industrie américaine, en admettant même, avec Mulhall, que le tarif protecteur des Etats-Unis augmente artificiellement de 33 p. ICO le prix de leurs objets fabriqués (ce qui nous semble exagéré, mais ce qui laisserait toujours la valeur réelle de ces objets au-dessus de 30 milliards de francs), on voit que l'Union serait encore, et de beaucoup, la première nation industrielle du monde, car l'Angleterre n'a dû progresser que faiblement de 1894 à 1900; l'Allemagne, si elle a davantage développé sa production au cours de cette même période, est certainement bien loin de ravoir doublée, et l'on serait sans doute optimiste en admettant qu'elle dépasse 20 milliards de francs; quant à la France, son industrie progresse lentement, on le sait. D'ailleurs, en ces deux derniers pays, il conviendrait aussi de tenir compte de'la hausse des prix qui est la conséquence des tarifs protectionnistes.

La primauté industrielle des États-Unis est donc incontestable, et ils doivent déjà l'avoir conquise depuis assez longtemps, probablement depuis une époque intermédiaire entre 1880 et 1890. Et cependant, chose remarquable, la proportion de leur population qui consacre son activité à l'industrie est sensiblement moindre que celle qu'on observe en Angleterre, en Allemagne, en France. S'il y a, aux États-Unis, beaucoup plus de capitaux engagés dans l'industrie que dans

LES ETATS-DNIâ AD ÏX' SlÈr.LK

!t si les produits manuructures l'empoP- 3Up sur les produits agricoles, dont la 'est que de 23 milliards 700 millions de 'aleur nette* de moins de 18 milliards î francs, il s'y trouve pourtant beaucoup qui gagnent leur vie dans l'agriculi'industrie. Nous croyons int<!rcssant de répartition de la population américaine aux trois derniers recensements :

ONB DE I^ POPULATION DES ÊTATS-USIS

isso. isg». 1900.

■aies 603 9*4 1.239

nels 3.424 4.221 5.581

ansporU 1,866 3.326 4.767

:ales 3.5 4.1 4,3

lele 19.7 18,6 19.2

ansporls 10.7 14,6 16,4

Bretagne et Irlande, au contraire, sur rsonnes Formant la population active.

Dé VELO PI>E MENT DB L'INDDSTBIB AUÉBICAINE

9 millions sont, d'après le recensement de 1901, pées à l'industrie, 1 .680.000 au commerce, 2.46( l'agriculture. Ainsi, la population industrielle I nique serait, en chiffres absolus, sensibiemen nombreuse que la population industrielle amer bien que la valeur des objets fabriqués par la pp ne soit pas beaucoup plus de la moitié des fabriqués par la seconde. Sans doute il convie encore, de regarder de près les statistiques, et d ver que les transports, qui emploient un si nombre de gens, sont classés, en Amérique, avec I merce, tandis qu'ils paraissent, en Angleterre, êtr pris dans l'industrie. Toutefois, l'effectif du per des transports est, assurément, bien moindre dt Iles Britanniques qu'aux États-Unis {qui ont un ferré sept ou huit fois plus considérable) et, mi l'on défalque ce personnel du chiffre de la popi industrielle, celle-ci resterait encore plus nom en Angleterre que dans la grande République di veau-Monde.

Lors même qu'ainsi rectifiés ces chiffres ne st pas encore rigoureusement comparables, par si divergences secondaires dans la rédaction des bu derecensement, il n'en est pas moins vrai qu'ils SOI près de l'être pour permettre de conclure que le d'un ouvrier américain est, en moyenne, plus pn que celui d'un ouvrier anglais et, a fortiori, qu d'aucun autre ouvrier au monde. Il faut noter, à les statistiques du dernier et des précédents ( que nous avons reproduites, que le nomhi femmes et surtout des enfants employés dans 1' trie paraît proportionnellement moindre aux Étal qu'ailleurs, situation très heureuse et qui conti relever déjà la puissance de production moyer

f98 LES ETATS-UNIS AU XX® SIECLE

Toiivrier; mais la difTérence semble trop grande entre cette puissance de production aux Etats-Unis et dans les autres pays pour que cette prépondérance des hommes suffise seule à Texpliquer. Il faut aussi, soit que Touvrier américain donne un travail plus intense, soit qu'il reçoive des machines un concours plus efficace, soit que Tune et l'autre de ces conditions se trouvent réalisées. Nous reviendrons dans la suite de cet ouvrage sur cette plus grande productivité de la main d'oeuvre américaine, de même que sur la grande productivité du capital (laquelle paraît cependant en voie de décroissance aux derniers Census, comme il arrive en général lorsqu'on s'éloigne des origines de l'industrie) : mais il était utile de noter, dès le début, ces facteurs favorables de l'industrie américaine.

Quelles sont, en définitive, les causes de son immense et si rapide essor ? C'est ce que se demande le rapport sur le Census et il est intéressant de voir à quoi les Américains attribuent leurs succès industriels. Ils en trouvent cinq causes principales : 1° leurs ressources agricoles ; 2° leurs ressources minérales ; S"* le développement et la perfection des moyens de transport ; 4° la liberté du commerce entre tous les États et Territoires ; 5° le fait que leur population est affranchie d'idées héritées du passé et ultra-conservatrices {freedom from inherited and ovej^-consej'vative ideas).

L'influence des deux premiers facteurs, qui sont par excellence les deux facteurs naturels dérivant du sol et du climat, est très considérable. Les États-Unis possèdent des sols variés et aussi presque toutes les variétés de climat, sauf le climat purement tropical (encore que celui de l'Extréme-Sud soit au moins semi-tropical) ; d'où une grande abondance de produits alimentaires et de matières premières animales ou végétales

DÉVELOPPEMENT DE l'iNDUSTRIE AMÉRICAINE 199

très variées et à très bon marché. Ainsi pour la plus importante des matières premières appartenant au règne végétal, le coton, les États-Unis fournissent les quatre cinquièmes de la production du globe. Ils ne sont pas moins favorisés à l'égard des matières premières d'origine minérale, grâce à la richesse de leur sous-sol : ils se trouvent à la tête de tous les pays du monde pour le charbon de terre, qui est la grande source de force de l'industrie moderne et dont ils produisaient (1899) 230 millions de tonnes sur 720 millions qu'on extrait dans le monde entier, pour le minerai de fer dont ils produisent 25 millions de tonnes sur 79 millions, pour lecuivre, dont ils produisent257. 000 tonnes sur 470. 000*. Ils sont encore assez favorisés à l'égard des métaux plus secondaires, n'étant dépassés que par l'Allemagne pour le zinc et venant au premier rang pour le plomb ; parmi les métaux usuels, l'étain seul leur manque comme à presque tous les grands pays civilisés ^ ; ils ont le nickel, sinon chez eux, du moins à leurs portes, au Canada. Us partagent avec la Russie le monopole du pétrole, qui prend de jour en jour une plus grande importance ; ils possèdent, avec la France, les plus vastes gisements de bauxite, d'où l'on extrait l'aluminium, auquel on prédit un si grand avenir et pour la production duquel ils ont déjà pris la tête de toutes les nations. Voilà leurs avantages naturels ; on ne saurait trop y insister, surtout en ce qui a trait aux mines. C'est l'infériorité de ses ressources minérales qui a nui à la France plus que toute autre chose pendant le

4. En 1902, les États-Unis ont produit 272 millions de tonnes de houille et d'anthracite sur un total de 800 millions, 35 millions de tonnes de minerai de fer et 277.000 tonnes de cuivre sur 533.000.

2. L'Angleterre seule, parmi ces pays civilisés, en possède ; mais l'importance de ses mines est secondaire aujourd'hui.

XIX® siècle ; c'est la richesse des leurs qui a le plus servi TAngleterre et rAllemagne ; mais elles ont trouvé plus riche qu'elles dans les États-Unis. Peut-être le xx® siècle prépare-t-il à la France, dans une certaine mesure, une revanche, avec la houille blanche, la force des chutes d*eau, dont nous avons plus que l'Allemagne et dont l'Angleterre n'a presque pas; mais ici encore, les États-Unis paraissent être au premier rang. Combien de chutes des Alpes ne faut-il pas pour égaler le seul Niagara? Et les Montagnes Rocheuses, les Alleghanys même récèlent bien d'autres forces prêtes h être utilisées. Ce n'est certes pas la nature qui mettra obstacle dans l'avenir au développement industriel des États- Unis.

Elle ne leur a pas seulement donné les produits les plus précieux, agricoles et minéraux, mais de non moins précieux moyens de les transporter. Leurs 18.000 milles de rivières navigables servent directement à beaucoup de transports et forcent, en outre, les chemins de fer à abaisser leurs tarifs pour soutenir la concurrence. Puis, surtout, ils ont la magnifique voie des Grands Lacs, qui n'a pas malheureusement de bonne issue vers l'Océan, mais qui forme une ligne de transports intérieurs sans pareille, ayant à l'une de ses extrémités les plus riches mines de fer et de cuivre, les plus belles futaies, et à l'autre les plus vastes gisements de houille : le prix moyen du fret sur ces Grands Lacs est aujourd'hui d'un cinquième de centime par tonne kilométrique, et, par les canaux du Sault-Sainte-Marie, entre le Lac Supérieur et le Lac Huron, il passe cinq fois plus de navires que par le canal de Suez. Quant aux chemins de fer, ils ont été faciles à construire, et les Américains ont montré la plus grande ingéniosité et le plus remarquable esprit d'organisation

DÉVELOPPEMENT DE L*INDUSTRIE AMÉRICAINE 20 i

dans la manière de les agencer. Ils sont parvenus à réduire le tarif moyen à 2 centimes la tonne kilométrique, ce qu'on ne trouve eh aucun pays d'Europe. C'est le tiers de ce qu'il était aux États-Unis mêmes il y a trente ans.

Il est assez curieux de voir les Américains, si protectionnistes, insister sur les avantagés que leur a procuré le libre-échange entre les États de l'Union. Mais de fait, ceux-ci forment sur le globe le plus vaste territoire où règne l'absolue liberté commerciale. Gomme l'écrit, dans ses Vingt ans de Congrès, l'ancien secrétaire d'État Blaine, ils jouissent à la fois du libre-échange et de la protection et c'est ce qui a déterminé leur développement sans pareil et leur merveilleuse prospérité. Grâce à leur marché si vaste et à leur population rapidement croissante, ils peuvent éviter, en effet, les écueils ordinaires de la protection, et notamment l'arrêt du progrès, qu'entraînent l'absence de concurrence et l'étroitesse des débouchés.

Enfin, on ne saurait nier que c'a été un avantage pour les États-Unis d'édifier leur grande industrie sur une table presque rase. En Europe les anciennes organisations de métier, les artisans qui se transmettaient héréditairement leurs vieilles méthodes de travail, résistaient, instinctivement et fort naturellement, à l'introduction des machines, comme y résistent encore aujourd'hui parfois certaines catégories d'ouvriers. Pareils faits sont infiniment plus rares en Amérique, où chacun vit, pour ainsi dire, dans une atmosphère de modifications perpétuelles, et est habitué à l'idée de quitter un métier pour un autre, où les hommes qui ont eu l'énergie nécessaire pour émigrer loin de leur foyer, pour affronter une nouvelle existence dans un monde nouveau, ni les fils de ces hommes ne craignent plus

202 LES ETATS-ENIS AU XJ.' SIECLB

aucun changement Et c'est ici qu'intervient le facteur humain, qui est, après tout, le Facteur le plus essenliâl eur d'une nation pourvu que la nature lui quoi s'exercer. Partie parce qu'il est le prosélection parmi les plus hardis des fils de }nde, partie par suite des influences de uéricain est particulièrement énergique, it, progressif, ingénieux à combiner des à s'en servir. C'est dans ces remarquables ssi bien que dans l'admirable richesse de e réside la cause de ses succès.

Page 1