CHAPITRE IV
La population de couleur et la question des noirs.
Si les Américains s'inquiètentdevoirarriver en grand nombre chez eux depuis quelques années des immigrants de l'Orient et du midi de l'Europe qu'ils considèrent comme arriérés, on conçoit quelles préoccupations, plus grandes encore, doit leur causer laprésence sur leur sol d'un bloc de 9 millions de personnes appartenant à une race inférieure et inassimilable, d'ici longtemps au moins.
La pénible question des rapports entre blancs et noirs et des droits de ces derniers a recommencé, depuis quelques années, de se poser avec acuité aux États-Unis. Elle avait semblé s'assoupir dans une certaine mesure pendant une vingtaine d'années. Après la terrible crise de la guerre de Sécession, après les excès variés du Gouvernement des anciens esclaves qui s'étaient laissé mener par des aventuriers de toute espèce, surnommés carpet haggers, et qui avaient exploité les États du Sud aussi longtemps qu'avait duré leur occupation par les troupes fédérales, les populations blanches de ces Etats s'étaient ressaisies du pouvoir, non sans user parfois de violence pour écarter les noirs des urnes électorales ; mais ceux-ci s'étaient assez facilement résignés à se trouver privés en fait des
LA POPULATION DE COULEUn 41
droits politiques qui leur appartenaient théoriquement.
Par une sorte de convention tacite, tout le monde dans l'Union fermait les yeux sur cette situation, qui pouvait n'être pas très légale, mais qui avait l'avantage pratique d'assurer au Sud la tranquillité et un gouvernement passable. Le but essentiel de la guerre était atteint avec l'émancipation des esclaves; les ruines accumulées par elle avaicntété trop grandes, les difficultés de la période de « reconstruction » trop redoutables ; enfin les noirs, à peine sortis de l'esclavage, étaient manifestement trop peu capables de gouverner, pour que les hommes du Nord fussent enclins à rouvrir l'ère des discordes civiles, afin d'assurer aux affranchis l'exercice de droits dont ils se souciaient peu et qu'ils ne comprenaient même pas. Comme il n'existait presque aucun homme de couleur instruit, la question de les nommer à des fonctions publiques ne se posait guère pour le Gouvernement fédéral. On paraissait d'accord, en tout cas, pour ne pas la soulever. Du reste, le préjugé de couleur n'était — et n'est encore — pas moins vif dans le Nord que dans le Sud. A New-York et jusqu'à Boston, les noirs sont exclus des principaux hôtels et des meilleures places au théâtre. Jusque dans une réunion de vétérans de la guerre civile on a pu voiries anciens soldats noirs parqués à part des blancs, avec lesquels ils avaient combattu de concert pour l'abolition de l'esclavage !
Il semblait donc qu'on s'en remît au temps pour améliorer les rapports entre les deux races; malheureusement il paraît au contraire les avoir envenimés. Depuis peu d'années, certains États du Sud, ceux d'entre eux notamment où les noirs sont en plus grand nombre, ne se bornent plus h empêcher en fait les gens de couleur de voter, mais ils consacrent cette exclu-
sion par des lois. La Constitution fédérale interdisant de priver qui que ce soit du droit de vote, « pour cause de race ou do couleur, ou pour avoir été esclave », ces États la tournent en réservant le droit de suffrage à ceux qui savent lire et écrire ou justifient de certaines conditions de cens, — c'est ce qu'ont fait la Louisiane et la Caroline du Sud S — ou encore à ceux qui savent lire ou « sont capables de comprendre la Constitution de l'État », — c'est ce dernier parti qu'a pris le Mississipi, et l'on devine que les examinateurs sur la Constitution, se montrent indulgents pour les blancs et sévères pour les nègres; la Virginie a un système mixte réunissant les garanties qu'ont prises les trois États précédents, et la Caroline du Nord vient d'insérer dans sa Constitution une disposition analogue. Le développement récent pris dans le Sud par la grande industrie n'a fait que rendre plus aiguë la question de couleur. Ouvriers blancs et ouvriers noirs se voient d'un mauvais œil, les premiers se plaignant de la concurrence des seconds et refusant le plus souvent de les admettre dans leurs syndicats ; les crimes et les lynchages se sont multipliés. Les couches profondes de la démocratie blanche, les poor whites « blancs pauvres » ou petits blancs du cru, aussi bien que les gens venus du Nord, nourrissent certainement plus d'animosité contre les nègres que l'ancienne aristocratie des planteurs; c'est à cette couche démocratique que l'on peut attribuer en grande partie l'adoption des lois restrictives du suffrage.
Etant donné l'état de l'opinion publique, on peut comprendre quel scandale a provoqué une première
1. Le cens est léger puisqu'il ne comporte que la possession dune propriété imposable ayant une valeur de 1.500 fr. (Louisiane et Caroline), ou payants fr. d'impôt direct (Virginie), mais il suffit à écarter un très grand nombre de prolétaires noirs.
fois le président llooscvolt en recevant h sa table, à la Maison Blanche, un noir, de haut mérite cependant, M. Booker T. AVashington, et quel toile il a soulevé ensuite on nommant receveur des douanes à Charleston, ville principale de la Caroline du Sud, un autre noir, le docteur Crum. Ce n'est pas seulement le Sud et le parti démocrate, auquel appartient l'immense majorité des blancs dans les États méridionaux, qui ont frémi d'horreur, la mesure a paru impolitique aussi à beaucoup de membres du parti républicain, qui est celui du président, celui qui a fait jadis la guerre pour le rétablissement de l'Union et l'abolition de l'esclavage. Aussi le Sénat oii les -républicains occupent pourtant près des deux tiers des sièges a-t-il refusé de ratifier la nomination de M. Crum ; il est vrai que le Président l'a maintenue. Le conflit, resté longtemps en suspens, a provoqué une émotion profonde dans le Sud et un réel malaise dans le monde politique américain.
En droit strict, il est certain que le Président a raison ; si un homme de couleur possède les aptitudes nécessaires à remplir un poste, pourquoi ne pas l'y nommer, en ce pays dont la Constitution interdit formellement, depuis 1865, toute distinction, civile ou politique, entre les races? Mais, disent beaucoup d'Américains de tous les partis, ce choix, pour légal qu'il soit, est-il opportun? Convient-il de toucher à ce délicat problème des races ? En faisant entrer de nouveau ces irritantes querelles dans le domaine politique, on perd le bénéfice obtenu par l'espèce de conspiration du silence qui a duré vingt-cinq ans ; on trouble la paix sociale dans le Sud, on jette toute cette région dans les plus vives alarmes.
Les blancs du Sud craignent, fort naturellement, qu'an Gouvernement qui appelle des noirs aux fouc-
lions publiques, ne s'avise aussi de faire respecter les droits^ politiques de ces noirs, qu'il ne veuille contraindre les États méridionaux à laisser les nègres prendre part aux élections, soit directement en faisant déclarer inconstitutionnelles par la Cour Suprême les lois par lesquelles on a restreint le suffrage, soit indirectement si le premier moyen ne réussit pas, en appliquant l'article de la Constitution qui réduit la représentation, au Congrès, des Etats où le suffrage n'est pas universels Cette question a déjà été soulevée par quelques intransigeants, mais tout le monde s'est mis d'accord pour imposer silence à ces gêneurs. Si le Président lui-même la prenait en main oa ne pourrait plus l'écarter sans débats et, de quelque manière qu'on la résolût immédiatement, elle resterait ouverte pour l'avenir. Ce serait le signal dans le Sud d'une ère de surexcitation, qui aboutirait peut-être aux troubles les plus graves. Voilà pourquoi beaucoup d'hommes, qui n'ont jamais rien eu de commun avec les esclavagistes, blâment cette fois l'initiative du président Roosevelt et sont suivis par l'incontestable majorité de l'opinion américaine, même dans le Nord.
Pour comprendre et juger équitablement cet état d'esprit, il importe de bien connaître les termes du problème des races, tel qu'il se pose dans l'Union.
i. En vertu du XIV» amendement à la Constitution des Etats- Unis (§ 2) : « Si le droit de vote à une élection quelconque pour le choix du Président ou du Vice-Px'ésident des Etat-Unis, ou dos représentants au Congrès, ou des officiers de l'ordre exécutif ou judiciaire de l'Etat est refusé à des hommes âgés de plus de vingt et un ans et citoyens des Etats-Unis — sauf pour acte de rébellion ou autre crime, — le nombre des représentants de cet Etat au Congrès sera réduit dans la proportion des citoyens ainsi privés do vole au nombre total des citoyens de l'Etat âgés do plus de vingt et un ans. »
LA l'Ol'ULATlON DR COULEUR 45
Les 76.303.387 habitants des Etats-Unis, au 30 juin ■1900, se divisent en 66.990.788 blancs, 8.840.789 noirs, 119.050 Chinois, 86.000 Japonais et 266.760 Indiens. 11 y a donc en tout 9. 31*2. 599 personnes de couleur, dont l'immense majorité est formée par les noirs ou, plus exactement, par les gens de descendance noire, car on classe impitoyablement parmi eux non seulement leS mulâtres, mais les quarterons, les octavons, tous ceux pour qui l'on peut établir qu'ils ont, si peu que ce soit, do ce sang noir, dont l'œil exercé des Américains sait si bien découvrir la moindre trace. Les autres populations de couleur n'ont d'importance qu'en quelques Etats de l'Ouest et surtout dans les dépendances extérieures des États-Unis : sur les 119.050 Chinois, plus de 45.000 se trouvent en Californie, plus de 10.000 dans rOregon, plus de 3.000 dans le Washington, soit en tout près de 60.000 dans les trois États riverains du Pacifique; 3.000 autres sont dans l'Alaska, près de 26.000 aux îles Hawaï. II n'en reste plus que 20.0C0 autres éparpillés dans les grandes villes du reste de l'Union. Si leur présence a paru un moment dangereuse pour l'Extrême-Ouest, on y a mis ordre en interdisant à peu près complètement leur immigration; et il n'existe plus de question chinoise aux États-Unis. Sur les 86.000 Japonais, 61.000 se trouvent à Hawaï, 10.000 en Californie, 5.600 dans le Washington, 2.500 dans rOrcgon, 2.400 dans le Montana, 1.300 dans l'idaho; il n'y en a pas 2.000 dans tout l'ensemble des autres Étals. Ils ne sont pas exclus comme les Chinois, mais il estinfiniment probable que, si leur immigration s'étendait beaucoup, un accord amiable entre les Gouvernementsjaponais et américain interviendrait pour la restreindre, au moins en ce qui concerne le territoire continental de l'Union : c'est ce qui a eulieu entre le Japon et le Canada.
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Les Indiens, les anciens possesseurs du sol, ne sauraient èive non plus un sujet de préoccupation. Dans le glacial Alaska, ils forment près de la moitié de la population totale, 29.000 sur 63.000, mais nulle part ailleurs ils n'en atteignent le quart; dans l'Arizona ils sont 26.000 sur 122.000, soit un peu plus du cinquième ; dans le Territoire Indien, ils ne sont que o2.000 sur 392.000, moins d'un septième; dans cinq autres Etats, le Montana, le Dakota du Sud, le Nevada, le Nouveau- Mexique, rOklahoma, ils constituent 5 à 10 p. 100 du nombre total des habitants; ce sont là des pays des Montagnes Rocheuses ou de colonisation récente. On en trouve encore quelques milliers dans la plupart des États à l'ouest du Mississipi; à l'est, ils sont en nombre tout à fait infime. Dans le territoire des États-Unis proprement dit, Alaska non compris, ils sont en décroissance marquée : 237.000 en 1900 contre 248.000 en 1890. Les plus avancés se fondront avec les blancs, les autres disparaîtront; ils ne sauraient être un facteur important, ni bon, ni mauvais, dans l'évolution des États-Unis.
Ayant éliminé ainsi toutes les autres populations de couleur, nous nous trouvons en face du bloc de race noire, qui forme 11,6 p. 100 de la population américaine, tandis que les blancs en forment 87,8 p. 100. La proportion des noirs n'a d'ailleurs cessé de diminuer à chaque recensement, depuis celui de 1810, où elle atteignait 19 p. 100. Ainsi présenté, h première vue, le problème noir n'aurait rien d'inquiétant. Cependant cette baisse de la proportion des noirs a été beaucoup plus faible de 1890 à 1900 que de 1880 à 1890 : dans la dernière décade du xix^ siècle, elle n'est tombée que de 11,9 à 11,6 p. 100; dans la précédente, elle avait fléchi de 13,1 à 11,9. C'est que l'immigration, qui.
ylepuis l'abolition de la traite, — immigration forcée — ne joue plus aucun rùle dans l'accroissement des noirs, enjoué un considérable dans l'accroissement dco blancs; or il y a eu beaucoup moins d'immigrants de 1890 à 1900 que de 1880 à 1890. Pendant les dix dernières années, les noirs, passant de 7 .488.000 à8. 840. 000, ont augmenté de 18,1 p. 100, les blancs, passant de 55.106. 000 à G6.900.000, ont augmenté de 21,4 p. 100; la dilïérence n'est pas très considérable et, sans le facteur de l'immigration, l'accroissement de la population noire serait sans doute plus rapide que celui de la blanche. En effet, si l'on considère non plus l'ensemble des blancs, mais les blancs nés aux États-Unis de parents qui eux-mêmes y sont nés, on voit que leur nombre était de 41.053.000 en 1900 contre 34.514.000 en 1890 ; ils ont donc gagné 6.539.000 unités, soit 18,9 p. 100; or il convient de remarquer que cet accroissement de 6.539.000 unités ne provient pas seulement du croît naturel en dix ans des 34.514.000 blancs réellement indigènes qui existaient dans l'Union en 1890, mais encore des naissances auxquelles a donné lieu le nombreux groupe des « blancs nés aux États-Unis de parents étrangers », lesquels étaient 11.515.000 en 1890. Si l'on tient compte de ce fait, il est incontestable que la prolificité des noirs américains est supérieure à celle des blancs. C'est là un premier sujet d'inquiétude.
Mais pour saisir toute la gravité de la question noire, il faut examiner la répartition des nègres entre les diverses régions des États-Unis ; on constate ainsi que 3.729.000 d'entre eux se trouvent dans la région de l'Atlantique-Sud, où ils forment 35 p. 100 de la population et 4.193.000 dans celle du Centre-Sud où ils sont 29,8 p. 100 du total. Le Sud en contient ainsi près des neuf dixièmes et il n'y en a qu'un peu plus de 900.000
dans le reste du pays, où ils constituent moins de 2 p. 100 de l'ensemble des habitants. Ces chifïres globaux ne donnent toutefois encore qu'une idée imparfaite de la concentration des noirs en certaines régions. Pour la mieux faire saisir, nous indiquerons ici, d'après le census du 30 juin 1900, la proportion pour cent des noirs à la population totale dans les divers États.
Mississipi 58,5
Caroline du Sud 58,4
Louisiane 47,1
Géorgie 46,7
Alabama 45,2
Floride. 43,7
Virginie 35,6
Caroline du Nord 33,0
Arkansas . 28,0
Tennessee 23,8
Texas 20,4
Maryland 19,8
Delaware 16,6
Kentucky 13,3
Territoire indien 9,4
Missouri 5,2
Oklahoma 4,7
Virginie de l'Ouest 4,5
New-Jersey 3,7
Kansas 3,5
Ainsi dans deux États les noirs sont en majorité, dans quatre autres ils forment plus de 40 p. 100 de la population; et ces six États constituent un bloc, s'étendant sur le bord de l'Atlantique et du golfe du Slexique, au sud du 35° degré de latitude. Au nord-est de ce bloc, en Virginie et en Caroline du Nord, au nord dans le Tennessee et l'Arkansas, à l'ouest dans le Texas, la proportion des noirs reste considérable, allant de 20 à 36 p. 100. Plus au Nord encore, si l'on prend la bande d'États et
(le TeiTiloires, contigus aux précédents, formée par le Dclaware, le Maryland, la Virginie de l'Ouest, le Kentucky, le Missouri, le Territoire indien, l'Oklahoma, on trouve encore des proportions assez importantes de noirs ; enfin le New-Jersey, la Pennsylvanie, l'Ohio, l'Indiana, le Kansas en ont eux-mêmes dans leur population plus do 2 p. 100. Les noirs rayonnent donc de six États riverains de l'Atlantique-Sud et du golfe du Mexique où se trouve leur centre et où ils forment, largement la moitié de la population : 4.433.000 habitants sur 8.852.000.
Dans la région, bien définie géographiquement, que constituent les six États de Caroline du Sud, Géorgie, Floride, Alabama", Mississipi et Louisiane, il existe ainsi une majorité noire, très légère sans doute, mais une majorité. On conçoit déjà quel malaise doit régner parmi les blancs de cette région quand on parle des droits des noirs, quel état social fâcheux résulte de la juxtaposition des deux races, et quel obstacle au progrès forme cette population nègre, encore si peu civilisée au sens véritable du mot. Toutefois il importe d'aller plus loin encore dans l'analyse de la répartition des deux races, qui est très inégale au sein de la région même que nous examinons.
Physiquement tout le sud-est des États-Unis comprend deux zones distinctes : les plaines humides, parfois marécageuses, qui s'étendent sur une grande largeur le long de l'océan Atlantique, du golfe du Mexique et sur les rives du Mississipi, puis les montagnes des Alleghanys et les terrasses qui en dépendent et que l'on désigne, en certaines parties du pays, sous le nom de région du Piedmont. Dans cette zone relativement élevée, qui occupe des étendues importantes en Virginie, en Caroline du Nord, dans le Tennessee, moindres dans l'Alabama et la Géorgie, et qui effleure
à peine la Caroline du Sud et l'État de Mississipi, les noirs sont assez peu nombreux. Au contraire, ils s'agglomèrent dans le pays plat, dont ils occupent presque exclusivement certaines parties.
Les tables du dernier recensement permettent de constater ce phénomène en donnant la répartition de la population par comtés. Le nombre des noirs est plus que double de celui des blancs dans 13 comtés sur 40 de la Caroline du Sud, dans 26 sur 112 de la Géorgie, dans 2 sur 45 de la Floride, dans 12 sur 66 de l'Alabama, dans 27 sur 75 du Mississipi, dans 8 sur 59 de la Louisiane. Les comtés ù grande prédominance noire forment une bande continue, le Black-Belt ou « ceinture noire », qui s'étend du Mississipi à la Caroline du Sud ; elle se prolonge même, d'une part, au Nord-Est où, dans 1 comté de la Caroline du Nord et dans 2 de la Virginie, le nombre des noirs est également double de celui des blancs ; d'autre part, au Nord-Ouest et à l'Ouest, en remontant la vallée du Mississipi, et de l'autre côté du grand fleuve : 6 comtés de l'Arkansas, 2 du Tennessee, 1 du Texas ont deux fois plus de noirs que de blancs. En certains points la prédominance des noirs est énorme : ils sont six fois plus nombreux que les blancs dans un des comtés de l'Arkansas, sept fois dans un de ceux de l'Alabama, neuf fois dans le comté deBeaufort en Caroline du Sud, seize fois dans celui d'Issaquena en Mississipi.
Souvent, quand ils se trouvent ainsi en faible minorité dans une région, les blancs émigrent et vont s'établir ailleurs; au contraire les noirs s'y portent : les deux races tendent à se séparer comme des liquides de densités différentes qui ne se peuvent mêler. Tel comté de l'Alabama comptait 25.388 noirs contre 5.645 bancs en 1880; il y a aujourd'hui 30.889 noirs contre 4.762 blancs;
tel autre avait 12.784 noirs contre 4.587 blancs : il s'y trouve maintenant 18.870 noirs contre 4.252 blancs. Ailleurs, dans le Mississipi, on voit la population noire passer, en vingt ans, de 7.097 à 21.031, tandis que la blanche n'augmente que de 2.230 à 2.796. il tend ainsi ù se créer des zones de population presque exclusivement noire. Or, c'est là un très grand péril. Vivant ainsi à l'écart des blancs, les nègres ne font aucun progrès, ils tendent même à retourner à la barbarie, comme il arrive à Haïti, comme en témoignent certains traits de mœurs que M. Paul Bourget racontait dans Outre-Mer, et comme nous avons pu le constater nous-môme.
Le mouvement de concentration des noirs dans l'Extrôme-Sud des Etats-Unis est attesté parce fait que, si l'on considère les « Etats supérieurs du Sud », les Upper Southern States\ les plus septentrionaux d'entre eux, ce groupe perd des noirs par émigration : au recensement de 1900, sur 3.829.000 noirs qui en étaient originaires, 3.205.000 seulement y habitaient : 624.000 l'avaient donc quitté; par contre 90.000 noirs nés en d'autres Etats étaient venus s'y établir; l'émigration nette était de 534.000 personnes.
Au contraire, les Etats inférieurs du Sud, les Lower Southern States, les plus méridionaux, avaient reçu d'autres États 276.000 noirs, et n'avaient vu partir que 128.000 des leurs; l'immigration nette était ainsi de 148.000 individus. D'autre part, 414.000 noirs originaires du Sud, principalement des Etats supérieurs, se trouvent établis dans le Nord tandis que 28.000 noirs, originaires du Nord, sont venus s'établir dans le Sud.
1. Ce sont le Delaware, le Marylantl, les deux Virginies, les deux Carolines, le Kentucky, le Tennessee, le Missouri. Les ElaLs inférieurs sont la Géorgie, la Floride, l'Alabama, le Mississipi, la Louisiane, l'Arkansas et le Texas.
A côté du mouvement de concentration dansl'Extrôme- Sud, il y a donc un mouvement de dispersion dans le Nord : c'est de la Virginie, des Carolines, du Maryland, du Kentucky, du Tennessee, que les noirs partent ainsi pour essaimer soit au Sud soit au Nord. Aussi, dans les Etats que nous venons de citer, et jusque dans la Caroline du Sud, la proportion des noirs à la population totale a diminué, dans l'intervalle des deux derniers recensements, et même depuis 1880, sinon depuis plus longtemps encore. Au contraire, elle a augmente dans les États inférieurs, sauf en Louisiane et au Texas, où s'est produite une sensible immigration de blancs du Nord et de l'étranger. En ces États de l'Estréme-Sud, les noirs immigrants vont s'établir en grande partie dans les campagnes, où la proportion des gens de couleur est plus forte que dans les villes. Dans le Nord, c'est le contraire : les noirs s'agglomèrent presque tous dans les villes, oîi ils gagnent leur vie comme manœuvres dans les métiers inférieurs, et comme domestiques.
Gomment résoudre la question que pose la présence aux États-Unis de ces neuf millions de noirs et surtout l'importance de leur proportion dans le Sud? L'éducation peut sans doute y aider, mais ce serait vanité de croire que l'on peut en quelques années, voire en quelques générations, faire franchir aux noirs des étapes que nos ancêtres ont mis bien des siècles à accomplir. S'il pouvait en être ainsi, cela prouverait l'infériorité, non pas de la race noire, mais de la nôtre, ce que nous n'admettrions pas volontiers et qui semblerait assurément paradoxal. En vérité, il n'y a pas de solution absolue du problème; il causera encore sans doute bien des difficultés; son existence écarte l'immigration d'une des plus riches parties des États-Unis et en entrave les progrès. C'est le châtiment de l'esclavage.
CIIAPITRIC V
L'accroissement naturel de la population américaine et sa natalité.
Nous voudrions pouvoir terminer ces études sur la population américaine par l'examen approfondi de ce facteur si important du développement et de la puissance d'im peuple qu'est sa natalité. Malheureusement, le rapport sur le XIP Census constate lui-même que « les documents relatifs aux naissances, sont les plus incomplets et les moins satisfaisants de tous ceux dont traite le présent rapport ». Nombre d'États de l'Union n'ont pas, en effet, de lois ordonnant l'inscription des naissances sur les registres de l'état civil, ou plutôt n'ont môme pas de registres de l'état civil et, môme où ces registres existent et où les naissances doivent être déclarées, il est douteux, s'il faut en croire toujours le rapport sur le Census, qu'elles le soient en fait avec une régularité suffisante pour qu'on en puisse tirer des indications sérieuses. Aussi est-on réduit à calculer la natalité par des voies indirectes, qui ne permettent d'atteindre que des résultats approximatifs. L'allure de ce phénomène dans le milieu qu'est l'Union américaine est pourtant si intéressante à connaître que nous devons l'étudier, malgré l'imperfection des moyens qui nous sont donnés.
Une idée qui vient naturellement à l'esprit, c'est
tA LES ETATS-UNIS AU XX" SIECLE
qu'on pourrait, sur les feuilles du recensement, demander à chaque citoyen si un ou plusieurs enfants lui étaient nés au cours des douze mois précédant ce recensement. C'est ce que l'on fait pour les décès ; mais en ce dernier cas on n'obtient pas toujours de réponses, et le rapport sur le Census estime qu'on en obtiendrait encore plus difficilement en ce qui concerne les naissances. Les auteurs de ce rapport connaissent mieux que nous leurs compatriotes et nous devons les en croire, bien que cela ne laisse pas de nous paraître un peu surprenant.
Quoi qu'il en soit, cette question des naissances n'a pas été posée au Census de 1900; les bulletins de recensement donnent le nombre d'enfants âgés de moins d'un an et vivant au jour où le recensement a été pris (1" juin 1900) ; relevant, d'autre part, le nombre des décès et l'âge des décédés, ils permettent, ou devraient permettre, d'en déduire le nombre d'enfants nés durant l'année qui a précédé le recensement et morts durant cette même année. En ajoutant ces deux facteurs : enfants vivants de moins d'un an, et enfants nés et morts dans l'année on devrait avoir le nombre exact des naissances aux États-Unis dans le cours de ladite année '. Malheureusement, dit le Census aucun des deux facteurs n'est connu avec exactitude : non seulement le second ne peut être déterminé qu'avec une approximation très grossière, vu les lacunes et les erreurs que présentent les bulletins du recensement; mais il y a lieu de croire que le premier, le plus important, nécessiterait aussi d'assez notables corrections.
Prenant, cependant, faute de mieux, ces deux élé-
1. Dans co total se trouvent bien compris sous la première rubrique : enfants vivants âgés de moins d'un an, quelques enfants nés à l'étranger, mais ils sont en très petit nombre.
l'accroissement de la population américaine li5
ments tels qu'ils sont, on voit qu'au l""" juin 1900 il existait aux États-Unis 1.912.8G3 enfants de moins d'un an, et que 136.269 enfants étaient nés et morts au courant de l'année. Le nombre des naissances aurait donc été de 2.049.132, ce qui donne une natalité générale de 27,1 pour mille habitants, contre 26,9 p. 1000, chiffre déterminé par la même méthode en 1890. Les résultats par États se correspondent assez bien d'un recensement à l'autre, avec des variations qui ne semblent pas anormales, en sorte qu'il y a lieu de penser que la proportion dans laquelle les chiffres sont erronés est sensiblement la môme aujourd'hui qu'il y a dix ans. Cette proportion des erreurs est-elle identique dans les divers États? C'est ce qu'il est plus difficile de dire, et le rapport sur le Census n'émet pas d'hypothèse à ce sujet. Il semble qu'il devrait plutôt y avoir plus d'erreurs par omission (et il ne peut guère se commettre que de celles-là) dans le Sud, oii la majorité de la nombreuse population noire et une partie de la population blanche sont illettrées et assez primitives ; peut être s'en commet-il, de même, en assez grand nombre, dans l'État de New-York et quelques États voisins où s'agglomèrent beaucoup d'immigrants, gens parfois peu éclairés aussi. Au contraire, dans le Centre, le Nord-Ouest et l'Ouest, où les populations sont plus instruites, les déclarations portées sur les bulletins doivent se rapprocher davantage de la vérité.
Il convient de noter, répétons-le, que, dans l'ensemble, le chiffre de 27,1 p. 1000, que nous donne cette méthode de calcul est certainement inférieur à la natalité réelle des États-Unis. Et, en effet, l'analyse de tous les renseignements relatifs à la mortalité conduit le rapporteur du Census à conclure que celle-ci a été, en moyenne, de 17,4 p. 1000 pendant les dix années
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1890-1900. Ce chiffre est sérieusement établi et ne semble pas comporter d'erreur importante. Mais il en résulte qu'avec une natalité de 27,1 p. 1.000 l'augmentation naturelle de la population ne serait que de 9,7 p. 1.000 par an soit à peu près exactement 10 p. 100 en dix ans. Les 63.000.000 d'habitants qui vivaient sur le territoire de l'Union en 1890 seraient donc devenus, par l'effet de leur croît naturel, 69.300.000 ; d'autre part, au 1" juin 1900, il se trouvait 2.600.000 individus qui résidaient aux États-Unis depuis moins de dix ans ; en les ajoutant au total précédent on arrive à 71.900.000. Il faut y ajouter encore les enfants nés de ces 2.600.000 nouveaux arrivés ; la natalité de ceux-ci est certainement très forte; nous verrons tout à l'heure qu'elle doit être supérieure à 40 p. 1.000, peut-être voisine de 50, ce qui n'a rien de surprenant car il s'agit d'un groupe de personnes appartenant parleurs origines, aux nations les plus prolifiques de l'Europe, comprenant très peu de vieillards et peu d'enfants ; l'absence de ces deux éléments compense, et peut-être au delà, la prépondérance des hommes parmi eux. Admettons donc, pour leur faire la part belle, que ces 2.600.000 nouveaux immigrés, qui ont résidé en moyenne cinq ans aux États- Unis, aient une natalité de 50 p. 1.000 ou 5 p. 100 par an, soit 25 p. 100 en cinq ans. Ils auraient donc produit 650.000 enfants; sur ce nombre quelques-uns sont niorls; mais supposons même qu'il n'y en ait pas, et ajoutons le chiffre brut de 650.000 aux 71.900.000 que nous avons trouvés plus haut; nous n'arriverions jamais ainsi qu'à 72.550.C00 habitants pour l'ensemble des États-Unis en 1900 au lieu de 76.086.000 S soit un déficit de plus de 3 millions et demi. Il est donc manifeste