‹ Les États-Unis au XXe [i.e. vingtième] siècleChapitre 9 sur 94 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

Plus grave est le problème posé par la présence sur le sol de l'Union de 9 millions de noirs. 11 est bien vrai qu'il y a une justice immanente de choses : c'est pour les Américains la punition du crime de l'esclavage que de traîner, comme un boulet, ce poids mort d'une population inférieure et qui le restera, sinon toujours, du moins pendant des siècles. Ces noirs ont une natalité supérieure à celle des blancs, et, bien que leur ignorance et leur mauvaise hygiène leur vaille une mortalité plus forte aussi, ils croîtraient sans doute plus vite que les blancs, dont la natalité tend à s'affaiblir, n'était l'appoint de l'immigration. Gomme celui-ci est destiné à diminuer avec le temps, absolument et surtout relativement, on peut dire, presque avec certitude, que la proportion des noirs à l'ensemble de la population des États-Unis ne tombera guère, en tout cas, au-dessous du taux actuel de 11 à 12 p. 100. Et ce qu'il y a peut-être de plus grave, en un sens, c'est que cette population noire est cantonnée dans une portion relativement restreinte du territoire, qu'elle tend à s'accumuler de plus en plus dans une « zone noire », black belt^ où elle s'isole presque des blancs, oii loin de se civiliser à leur contact, elle ne fait que s'enfoncer dans sa barbarie.

La vivacité du préjugé de couleur rend, d'ailleurs, cet isolement moral des deux races presque complet, même sur les points où blancs et noirs sont

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pliysi(juemcnt môles. Comme en cliemin de ior ou en tramway, les noirs sont parqués à part à l'atelier, à l'écolo, à l'église même. C'est au point que, clans la plupart des confessions protestantes, il y a une branche pour les noirs, une pour les blancs, qu'il existe, par exemple, une église méthodiste africaine, une église baptiste africaine, distinctes de l'église méthodiste, de l'église baptiste proprement dites. Los ministres de ces églises noires sont, eux-mêmes, des nègres souvent ignorants, parfois même vicieux. « Quels sont les principaux défauts des pasteurs noirs, demandait-on dans une enquête récente? — Whiskeij and women, l'alcool et les femmes » ^, répondaient certains témoins. S'il faut se garder de trop généraliser de pareilles accusations, il est certain, en tout cas, que les institutions mômes qui devraient moraliser les noirs, l'église, l'école, sont si négligées qu'elles ne remplissent pas leur rôle. A l'heure actuelle, le problème noir, qui se comphque de conséquences politiques, est plus aigu que jamais. A vrai dire, il paraît insoluble. C'est, assurément, un des points sombres de l'avenir des États-Unis, que ce grand nombre des nègres, qui écarte les colons blancs d'une de leurs plus belles parties.

Placée dans un milieu favorable, douée ellemême des plus grandes qualités, la population

1. The Negro Church, par W. E. Burghardt Du Bois; imprimerie de l'Université d'Atlanta (Géorgie), 1903.

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américaine en a tiré le plus merveilleux parti. C'est à l'étude de la mise en valeur par ces hommes énergiques des ressources qu'offrait une nature généreuse, de la production et des procédés de production qu'est consacrée la majeure partie de cet ouvrage. Les méthodes américaines sont toujours intéressantes et instructives à examiner, sans qu'on veuille prétendre, du reste, qu'elles soient toutes applicables dans notre vieille Europe. Certaines devront même, bientôt peut-être, subir des modifications dans leur propre pays. Ainsi le développement agricole, que la seule mise en valeur de terres nouvelles a suffi à rendre si intense jusqu'à présent, entre dans une nouvelle phase, plus difficile, aujourd'hui qu'il ne reste plus beaucoup de terres vierges de premier ordre et bien placées. La plupart des terres encore vacantes, très étendues d'ailleurs, sont, ou insuffisamment arrosées, ou médiocrement pour\Ties de communications — et l'on ne peut multiplier à l'infini les chemins de fer — , ou de qualité assez ordinaire. D'autre part, quelques-unes de celles qui sont cultivées depuis assez longtemps sans être jamais appréciablement amendées, commencent à s'épuiser.

Il semble donc que l'agriculture américaine doive éprouver bientôt le besoin de modifier un peu ses méthodes, si perfectionnées à certains égards, en ce qui concerne l'usage des machines, par exemple,

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mais si primitives à certains autres, en ce qui a trait surtout à l'emploi des engrais. C'est une sorte de crise, sans prendre le mot dans un sens trop absolu, qu'elle peut être appelée à traverser. Il n'y a pas lieu de douter qu'elle ne trouve moyen de s'adapter aux nouvelles conditions qui lui sont faites.

La démocratie rurale américaine — car ce grand pays agricole est un pays de petite propriété — est si énergique et si progressive, elle sait si bien appeler à son secours toutes les ressources de l'esprit scientifique et de l'esprit commercial, qu'elle saura continuer, en tout état de cause, à développer sa production ; mais on observe, depuis plusieurs années déjà que, pour les cultures vivrières comme pour les cultures industrielles, pour les céréales comme pour le coton, ce développement n'est pas plus rapide que celui de la population, et les excédents susceptibles d'être exportés n'augmentent pas. Tout porte à croire qu'il en sera de même à l'avenir. C'est plutôt de terres très nouvelles, du Canada et de l'Argentine, que des États-Unis, que viendra dans l'avenir la concurrence aux agriculteurs européens et, peut-être, comme ces pays ne valent pas' après tout les États-Unis, cette concurrence devrait-elle tendre à devenir moins rude.

C'est le développement de l'industrie qui attire aujourd'hui et qui attirera de plus en plus tous les regards aux États-Unis. C'est vers elle que l'activité

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des Américains se porte surtout, et elle y obtient de merveilleux résultats. Quelles sont les causes de ces succès? Les Américains eux-mêmes en reconnaissent cinq principales : leurs ressources agricoles ; leurs ressources minérales ; le développement et la perfection de leurs moyens de transport ; la liberté du commerce sur tout leur territoire ; le fait que leur population est affranchie « d'idées héritées du passé et ultra-conservatrices ». Ainsi s'exprime le rapport sur le Censiis de 1900 qui, sans se laisser égarer par l'orgueil national, reconnaît la part de la nature dans la puissance économique de l'Union.

Ce sont là des vues plus justes, à notre sens, que celles d'un certain nombre d'Européens qui voient dans le développement industriel du Nouveau-Monde l'effet de phénomènes passagers et secondaires, comme le protectionnisme et les trusts. Quoi qu'on pense du protectionnisme et du libre échange en théorie, ce ne sont pas les Etats-Unis qu'il faut citer comme exemple des bienfaits du premier. Nous venons de le dire : de l'aveu des Américains eux-mêmes, c'est le libre échange à l'intérieur, plus que le protectionnisme contre l'extérieur, qui est la cause des progrès de leur industrie. Les conséquences du protectionnisme ne sont pas les mêmes dans la grande République du Nouveau- Monde que dans les États, relativement petits, de l'Ancien. Avec leur nombreuse population, qui aug-

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